LIV. jI
A ces mots de sa sœur Rose tressaillit. Un nuage de tristesse, presque d'effroi, passa sur sa charmante figure, et elle s'écria :
— 3Ion Dieu ! ma sœur, quelle horrible pensée!...
— Qu'as-tu donc? tu me fais peur!...
— Au moment où tu disais que notre père nous saurait gré de nous suffire à nous-mêmes, comme si nous étions seules au monde... une affreuse idée m'est venue... je ne sais pourquoi... et puis... tiens, sens comme mon cœur bat... on dirait qu'il va nous arriver un malheur !
— C'est vrai, ton pauvre cœur bat d'une forcel... Mais à quoi as-tu donc pensé? tu m'effrayes.
— Quand nous avons été prisonnières, au moins on ne nous a pas séparées ; et puis enfin, la prison était un asile...
— Oui, bien triste, quoique partagé avec toi...
— 3Iais si, en arrivant ici, un hasard... un malheur... nous avait séparées de Dagobert... si nous nous étions trouvées... seules... abandonnées sans aessources dans cette grande ville?
— Ah! ma sœur... ne dis pas cela... tuas raison... C'est terrible. Que devenir, mon Dieu !
A cette triste pensée, les deux jeunes filles restèrent un moment silencieuses et accablées. Leurs jolies figures, jusqu'alors animées d'une noble espérance, pâlirent et s'attristèrent. Après un assez long silence, Rose leva la tête : ses yeux étaient humides de larmes.
— jlon Dieu ! dit-elle d'une voix tremblante, pourquoi donc cette pensée nous attriste-t-elle autant, ma sœur?... J'ai le cœur navré comme si ce malheur devait nous arriver un jour...
— Je ressens, comme toi... une grande frayeur... Hélas!... toutes deux perdues dans cette ville immense... Qu'est-ce que nous ferions?
— Tiens... Blanche... n'ayons pas de ces idées-là... Ne sommes-nous pas ici chez Dagobert... au milieu de bien bonnes gens?...
— Vois-tu, ma sœur, reprit Rose d'un air pensif, c'est peut-être un bien... que cette pensée me soit venue.
— Pourquoi donc?
— Maintenant, nous trouverons ce pauvre logis d'autant meilleur que nous y serons à l'abri de toutes nos craintes... Et lorsque, grâce à notre travail, nous serons sûres de n'être à charge à personne... que nous manquera-t-il en attendant l'arrivée de notre père?
— Il ne nous manquera rien... tu as raison... mais enfin pourquoi cette pensée nous est-elle venue? Pourquoi nous accable-t-elle si douloureusement?
— Oui, enfin... pourquoi? Après tout, ne sommes-nous pas ici au milieu d'amis qui nous aiment? Comment supposer que nous soyons jamais aban-
données seules dans Paris? Il est impossible qu'un tel malheur nous arrive... ii'est-ce pas, ma sœur?
— Impossible, dit Rose en tressaillant ; et si la veille du jour de notre arrivée dans ce village d'Allemagne où ce pauvre Jovial a été tué, on nous eût dit : « Demain vous serez prisonnières... » nous aurions dit comme aujourd'hui : « C'est impossible. Est-ce que Dagobert n'est pas là pour nous protéger? qu'avons-nous à craindre?... » Et pourtant... souviens-toi, ma sœur, deux jours après nous étions en prison à Leipzig.
— Oh I ne dis pas cela, ma sœur... cela fait peur.
Et, par mi mouvement sympathique, les orphelines se prirent par la main e se serrèrent l'une contre l'autre en regardant autour d'elles avec un effroi involontaire. L'émotion qu'elles éprouvaient était en effet profonde, étrange, inexplicable... et pourtant vaguement menaçante, comme ces noirs pressentiments qui vous épouvantent malgré vous... comme ces funestes prévisions qui jettent souvent un éclair sinistre sur les profondeurs mystérieuses de l'avenir...
Divinations bizarres, incompréhensibles, quelquefois aussitôt oubliées qu'éprouvées, mais qui plus tard, lorsque les événements viennent les justifier, vous apparaissent alors, par le souvenir, dans toute leur effrayante fatalité.
Les iilles du maréchal Simon étaient encore plongées dms l'accès de tristesse que ces pensées singulières avaient éveillé en elles, lorsque la femme de Dagobert, redescendant de chez son fils, entra dans la chambre, les traits douloureureusement altérés.