‹ Le Juif errantChapitre 52 sur 107 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

Lorsque Françoise rentra dans la chambre, sa physionomie était si profondément altérée que Rose ne put s'empêcher de s'écrier :

— Mon Dieu, madame... qu'avez-vous ?

— Hélas 1 mes chères demoiselles, je ne puis vous le cacher plus longtemps... et Françoise fondit en larmes : depuis hier, je ne vis pas... J 'attendus mon fds pour souper comme à l'ordinaire... il n'est pas venu. Je n'ai pas voulu vous laisser voir combien cela me chagrinait déjà... je l'attendais de minute en minute... car depuis dix ans il n'est jamais monté se coucher sans venir m'embrasser... J'ai passé une partie de la nuit là, près de la porte, à écouter si j'entendais son pas... Je n'ai rien entendu... Enfin, à trois heures du matin, je

me suis jetée sur un matelas... Je viens daller voir si, comme je l'espérais, il est vrai, faiblement, mon fils n'était pas rentré au matin...

— Eh bien, madame?

— Il n'est pas revenu I... dit la pamTe mère en essuyant ses yeux... Rose et Blanche se regardèrent avec émotion... une même pensée les

préoccupait : si Agricol ne revenait pas, comment vivrait celte famille? Ne deviendraient-elles pas alors une charge doublement pénible dans cette circonstance ?

— Mais peut-être, madame, dit Blanche, M. Agricol sera-t-il resté à travailler trop tard pour avoir pu revenir hier soir.

— Oh ! non, non, il serait rentré au milieu de la nuit, sachant les inquiétudes qu'il me causerait... Hélas I... il lui sera arrivé un malheur... peut-être blessé à sa forge ; il est si ardent, si courageux au travail !.., Ah! mon pauvre (ils ! Et comme si déjà je ne ressentais pas assez d'angoisses à son sujet, me voici maintenant tourmentée pour cette pauvre jeune ouvrière qui demeure làhaut.

— Comment donc, madame?

— En sortant de chez mon fils je suis entrée chez elle pour lui conter mon chagrin, car elle est presque une fille pour moi, je ne Fai pas trouvée dans le petit cabinet qu'elle occupe ; le jour commençait à peine ; son lit n'était pas seulement défait... Où est-elle allée si tôt, elle qui ne sort jamais?...

Rose et Blanche se regardèrent avec une nouvelle inquiétude ; car elles comptaient beaucoup sur la Mayeux pour les aider dans la résolution qu'elles venaient de prendre. Heureusement elles furent, ainsi que Françoise, presque à l'instant rassurées, car, après deux coups frappés discrètement à la porte, on entendit la voix de la Mayeux.

— Peut-on entrer, madame Françoise?

Par un mouvement spontané. Rose et Blanche coururent à la porte et l'ouvrirent à la jeune fille.

Le givre et la neige tombaient incessamment depuis la veille; aussi la robe d'indienne de la jeune ouvrière, son petit châle de cotonnade, et son bonnet de tulle noir qui, découvrant ses deux épais bandeaux de cheveux châtains, encadrait •'on pâle et intéressant visage, étaient trempés d'eau; le froid avait rendu livides ses mains blanches et maigres; on voyait seulement, à l'éclat de ses yeux bleus ordinairement doux et timides, que cette pauvre créature, si frêle et si craintive, avait puisé dans la gravité des circonstances une énergie extraordinaire. I — Mon Dieu!... d'où viens-tu, ma bonne Mayeux? lui dit Françoise. Tout 'à l'heure, en allant voir si mon fils était rentré... j'ai ouvert ta porte et j'ai été |tout étonnée de ne pas te trouver... Tu es donc sortie de bien bonne heure?

— Je vous apporte des nouvelles d' Agricol.

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■ — De mon fils! s'écria Françoise en tremblant, que lui est-il arrivé? tu las vu?... tu lui as parlé?... où est-il?

— Je ne l'ai pas vu... mais je sais où il est.

Puis, s'aperceA'ant que Françoise pâlissait, la Mayeux ajouta :

— Rassurez-vous... il se porte bien, il ne court aucun danger.

— Soyez béni, mon Dieu!... vous ne vous lassez pas d'avoir pitié d'une pauvre pécheresse... Avant-hier vous m'avez rendu mon mari; aujourd'hui, après une nuit si cruelle, vous me rassurez sur la vie de mon pauvre enfant!

En disant ces mots, Françoise s^était jetée à genoux sur le carreau en se signant pieusement.

Pendant le moment de silence causé par le mouvement dévotieux de Françoise, Rose et Blanche s'approchèrent de la Mayeux et lui dirent tout bas avec une expression de touchant intérêt :

— Gomme vous êtes mouillée!... vous devez avoir bien froid... Prenez garde, si vous aUiez être malade!

— Nous n'avons pas osé faire songer M™* Françoise à allumer le poêle... maintenant nous allons le lui dire.

Aussi surprise que pénétrée de la bienveillance que lui témoignaient les filles du maréchal Simon, la Mayeux, plus sensible que toute autre à la moindre preuve de bonté, leur répondit avec un regard d'ineiïable reconnaissance :

— Je vous remercie de vos bonnes intentions, mesdemoiselles. Rassurezvous; je suis habituée au froid, et je suis d'ailleurs si inquiète que je ne le sens pas.

— Et mon fils? dit Françoise en se relevant après être restée quelques mjoments agenouillée, pourquoi a-t-il passé la nuit dehors? Vous savez donc où le trouver, ma bonne Mayeux?... Va-t-il venir bientôt?... pourquoi tarde-t-il?

— Madame Françoise, je vous assure qu'Agricol se porte bien; mais je dois vous dire que d'ici à quelque temps...

— Eh bien?...

— Voyons, madame, du courage!

— Ah! mon Dieu!,., je nai pas une goutte de sang dans les veines... Qu'est-il donc arrivé?... pourquoi ne le verrai-je pas?

— Hélas! madame... il est arrêté!

— Arrêté! s'écrièrent Rose et Blanche avec efTroi.

— Que votre volonté soit faite en toute chose, mon Dieu, dit Françoise, mais c'est un bien grand malheur... Arrêté... lui... si bon... si honnête... Et pourquoi l'arrêter?... il faut donc qu'il y ail une méprise?

— Avant-hier, reprit la Mayeux, j'ai reçu une lettre anonyme; on m'avertissait qu'Agricol pouvait être arrêté d'un moment à l'autre, à cause de son chant des Travailleurs ; nous sommes convenus avec lui qu'il irait chez cette deraoi-

selle si riche de la rue de Babylone, qui lui avait offert ses services ; Agricol devait lui demander d'être sa caution pour l'empêcher d'aller en prison. Hier matin, il est parti pour aller chez cette demoiselle.

— Tu savais tout cela, et tu ne m'as rien dit... ni lui non plus... Pourquoi me l'avoir caché?

— Afin de ne pas vous inquiéter pour rien, madame Françoise, car, comptant sur la générosité de cette demoiselle, j'attendais à chaque instant Agricol. Hier au soir, ne le voyant pas venir^ je me suis dit : peut-être les formalités à remplii pour la caution le retiennent longtemps... Mais le temps passait, il ne paraissait pas... J'ai ainsi veillé toute cette nuit pour l'attendre.

— C'est vrai, ma bonne Mayeux, tu ne t'es pas couchée...

— J'étais trop inquiète... aussi ce matin, avant le jour, ne pouvant surmonter mes craintes, je suis sortie. J'avais retenu l'adresse de cette demoiselle, nie fie Babylone.... J'y ai couru.

— Oh! bien, bien! dit Françoise avec anxiété, tu as eu raison. Cette demoiselle avait pourtant l'air bien bon, bien généreux, d'après ce que me disaitmon fils.

La Mayeux secoua tristement la tète ; une larme brilla dans ses yeux, et elle continua :

— Quand je suis arrivée rue de Babylone, il faisait encore nuit ; j'ai attendu qu'il fit grand jour.

— Pauvre enfant... toi si peureuse, si chétive, dit Françoise profondément touchée; aller si loin, et par ce temps affreux, encore... Ah I tu es bien une vraie fille pour moi...

— Agricol n'est-il pas aussi un frère pour moi ? dit doucement la Mayeux en rougissant légèrement ; puis elle reprit ; lorsqu'il a tait grand jour, je me suis hasardée à sonner à la porte du petit pavillon ; une charmante jeune fille, mais dont la figure était pâle et triste, est venue m'ouvrir... « Mademoiselle, je viens au nom d'une malheureuse mère au désespoir, » lui ai-je dit tout de suite pour l'intéresser, car j'étais si pauvrement vêtue que je craignais d'être renvoyée comme une mendiante ; mais voyant au contraire la jeune fille m 'écouter avec bonté, je lui ai demandé si la veille un jeune ouvrier n'était pas venu prier sa maîtresse de lui rendre un grand service. — Hélas ! oui... m'a répondu cette jeune fille ; ma maîtresse allait s'occuper de ce qu'il désirait, mais apprenant qu'on le cherchait pour l'arrêter, elle l'a fait cacher. Malheureusement sa retraite a été découverte, et hier soir, à quatre heures, il a été arrêté... et conduit en prison. »

Quoique les orphelines ne prissent point part à ce triste entretien, on lisait sur leurs figures attristées et dans leurs regards inquiets combien elles souffraient des chagrins de la femme de Dagobert.

— Mais cette demoiselle?... s'écria Françoise, tu aurais dû tâcher de la

voir, ma bonne Mayeux, et la supplier de ne pas abandonner mon fils ; elle est si riche... qu'elle doit être puissante... sa protection peut nous sauver d'un affreux malheur !

— Hélas î dit la Mayeux avec une douloureuse amertume, il faut renoncer à ce dernier espoir.

— Pourquoi?... puisque cette demoiselle est si bonne, dit Françoise, elle aura pitié quand elle saura que mon fils est le seul soutien de toute une famille., et que la prison pour lui... c'est plus affreux que pour un autre, parce que c'est pour nous la dernière misère...

— Cette demoiselle, reprit la Mayeux, à ce que m'a appris la jeune fille en pleurant... cette demoiselle a été conduite hier soir dans une maison de santé.. Il parait... qu'elle est folle...

— Folle... ah ! c'est horrible... pour elle... et pour nous aussi, hélas I... car, maintenant qu'il n'y a plus rien à espérer, qu'allons-nous devenir... san< mon fils? Mon Dieu I... mon Dieu I...

Et la malheureuse femme cacha sa figure entre ses mains.

A l'accablante exclamation de Françoise il se fit un profond silence. Rose et Blanche échangèrent un regard désolé qui exprimait un profond chagrin, car elles s'apercevaient que leur présence augmentait de plus en plus les terribles embarras de cette famille. La Mayeux, brisée de fatigue, en proie à tant d'émotions douloureuses, frissonnant sous ses vêtements mouillés, s'assit avec abattement sur une chaise, en réfléchissant à la position désespérée de cette famille.

Cette position était bien cruelle en effet... Et lors des temps de troublrs poUtiques ou des agitations causées dans les classes laborieuses par un chômage forcé ou par l'injuste réduction des salaires que leur impose impunément la puissante coalition des capitalistes, bien souvent des familles entières d'artisans sont, grâce à la détention préventive, dans une position aussi déplorable que celle de la famille de Dagobert par l'arrestation d'Agricol, arrestation due, d'ailleurs, aux manœuvres de Rodin et des siens, ainsi qu'on le verra plus tard.

Et à propos de la détention préventive, qui atteint souvent des ouvrier? honnêtes, laborieux, presque toujours poussés à la fâcheuse extrémité des coalitions par X inorganisation du travail et par Viiisuffisance des salaires, il est, selon nous, pénible de voir la loi, qui doit être égale pour tous, refuser à ceux-ci ce qu'elle accorde à ceux-là... parce que ceux-là peuvent disposer d'une certaine somme d'argent.

Dans plusieurs circonstances, l'homme riche, moyennant caution, peut échapper aux ennuis, aux inconvénients d'une incarcération préventive ; il consigne une somme d'argent ; il donne sa parole de se représenter à un jour fixé, et il retourne à ses plaisirs, à ses occupations ou aux douces joies de la famille... Rien de mieux : tout accusé est présumé innocent, on ne saurait trop

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