I.K Jllf KRHANT
Pendant qu'un prêtre murmurait quelque» paroles à voix basse... (P. 414.)
se pénétrer de cette indulgente maxime. Tant mieux pour le riche, puisqu'il peut user du bénéfice de la loi.
Mais le pauvre?... Non seulement il n'a pas de caution à fournir, car il n'a d'autre capital que son labeur quotidien : mais c'est surtout pour lui. pauvre, que les rigueurs d'une incarcération préventive sont funestes, terribles...
Pour l'homme riche, la prison c'est le manque d'aises et de bien-être, c'estl'ennui, c'est le chagrin d'éti^e séparé des siens... Certes cela mérite intérêt,
ELGÈNE SIE. — LE Jtlf lIlliVM. — J. UOLfF, tWI. LIV. o2.
toutes peines sont pitoyables, et les larmes du riche séparé de ses enfant^ sont aussi amères que les larmes du pauvre éloigné de sa famille... mais l'absence du riche ne condamne pas les siens au jeûne, ni au froid, ni à ces maladies incurables causées par l'épuisement et la misère...
Au contraire... pour l'artisan... la prison, c'est la détresse, c'est le dénûment, c'est quelquefois la mort des siens... Ne possédant rien, il est incapable de fournir une caution; on l'emprisonne... Mais s'il a, comme cela se rencontre fréquemment, un père ou une mère infirmes, une femme malade ou des enfants au berce-au, que deviendra cette famille infortunée? Elle pouvait à peine vivre au jour le joui* du salaire de cet homme, salaire presque toujours insuffisant, et voici que tout à coup cet unique soutien vient à manquer pendant trois ou quatre mois. Qne fera cette famille? A qui avoir recours? Que deviendront ces vieillards infirmes, ces femmes valétudinaires, ces petits enfants hors d'état de pouvoir gagner leur pain quotidien? S'il y a, par hasard, un peu de linge et quelques vêtements à la maison, on portera le^out au mont-de-piété ; avec cette ressource on vivra peut-être une semaine... mais ensuite? Et si l'hiver vient ajouter ses rigueurs à cette effrayante et inévitable misère? Alors l'artisan prisonnier Terra par la pensée, pendant ses longues nuits d'insomnie, ceux qui lui sont chers, hâves, décharnés, épuisés de besoin, couchés presque nus sur une paille sordide, et cherchant, en se pressant les uns contre les autres, à réchauffer leurs membres glacés...
Puis, si l'artisan sort acquitté^ c'est la ruine, c'est le deuil qu'il trouve an retour dans sa pauvre demeure. Et puis enfin, après un chômage si long, ses relations de travail sont rompues ; que de jours perdus pour retrouver de l'ouvrage ! et un jour sans labeur, c'est un jour sans pain...
Répétons-le. si la loi n'offrait pas, dans certaines circonstances, à ceux qui sont riches, le bénéfice de la caution, on ne pourrait que gémir sur des malheurs privés et inévitables ; mais puisque la loi consent à mettre provisoirement en liberté ceux qui possèdent une certaine somme d'argent, pourquoi prive-t-elle de cet avantage ceux-là surtout pour qui la liberté est indispensable, paisqae la liberté, c'est pour eux la vie, l'existence de leurs familles?
A ce déplorable état de choses, est-il un remède ? Nous le croyons.
Le minimum de la caution exigée par la loi est de cinq cents franxs. Or^ cinq cents francs représentent en terme moyen six mois de travail d'un ouvrier laborieux. Qu'il ait une femme et deux enfants (et c'est aussi le terme moyen de ses charges), il est évident qu'il lui est matériellement impossible d'avoir jamais économisé une pareille somme. Ainsi, exiger de lui cinq cents francs pour lui accorder la liberté de soutenir sa famille, c'est le mettre virtuellement hors du bénéfice de la loi, lui qui, plus que personne, aurait le droit d'en jouir de par les conséquences désastreuses que sa détention préventive enlraîiie pour les siens.
LE JUIF ERRANT 4Jl
Ne serait-il pas équitable, humain, et d'un noble, d'un salutaire exemple, d'accepter, dans tous les cas où la caution est admise (et lorsque la probité de l'accusé serait honorablement constatée), d'accepter les garanties morales de ceux à qui leur pauvreté ne permet pas d'offrir de garanties matérielles, et qui n'ont d'autre capital que leur travail et leur probité, ^.'accepter leur foi d'honnêtes gens de se présenter au jour du jugement? Ne serait-il pas moral et grand, surtout dans ces temps-ci, de rehausser ainsi la valeur de la promesse jurée, et d'élever assez l'homme à ses propres yeux pour que son serment soit regardé comme une garantie suffisante? Méconnaîtra-t-on assez la dignité de l'homme pour crier à l'utopie, à l'impossibilité? Nous demanderons si l'on a vu beaucoup de prisonniers de guerre sur parole se parjurer, et si ces soldats et ces officiers n'étaient pas presque tous des enfants du peuple?
Sans exagérer nullement la vertu du serment chez les classes laborieuses, probes et pauvres, nous sommes certain que l'engagement pris par l'accusé de comparaître au jour du jugement serait toujours exécuté, non seulement avec fidélité, avec loyauté, mais encore avec une profonde reconnaissance, puisque sa famille n'aura't pas souffert de son absence, grâce à l'indulgence de la loi. Il est d'ailleurs un fait dont la France doit s'enorgueiUir, c'est que généralement sa magistrature, aussi misérablement rétribuée que l'armée, est savante, intègre, humaine et indépendante ; elle a conscience de son utile et imposant sacerdoce : plus que tout autre corps, elle peut et elle sait charitablement apprécier les maux et les douleurs immenses des classes laborieuses de la société, avec lesquelles elle est si souvent en contact. On ne saurait donc accorder trop de latitude aux magistrats dans l'appréciation des cas où la caution morale, la seule que puisse donner l'honnête homme nécessiteux, serait admise.
Enfin, si ceux qui font les lois et ceux qui nous gouvernent avaient du peuple une opinion assez outrageante pour repousser avec un injurieux dédain les idées que nous émettons, ne pourrait-on pas au moins demander que le miîiimum de la caution fût tellement abaissé qu'il devint abordable à ceux qui ont tant besoin d'échapper aux stériles rigueurs d'une détention préventive ? Ne pourrait-on prendre, pour dernière limite, le salaire moyen d'un artisan pendant un mois; soit : quatre-vingts francs? Ce serait encore exorbitant; mais enfin, les amis aidant, le mont-de-piété aidant, quelques avances aidant, quatre-vingts francs se trouveraient, rarement il est vrai, mais du moins quelquefois, et ce serait toujours plusieurs famill.es arrachées à d'affreuses misères.
Cela dit, passons et revenons à la famille de Dagobert, qui, par suite de la détention préventive d'Agricol, se tro;ivait dans une position si désespérée.
Les angoisses de la femme de Dagobert augmentaient en raison de ses réflexions, car, en comptant les filles du général Simon, on voit que quatre personnes se trouvaient absolument sans ressources ; mais il faut l'avouer,
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l'excellente mère pensait moins à el!e qu'au chagrin que devrait éprouver son fils en songeant à !a déplorable position où elle se trouvait. A ce moment on frappa à la porte.
— Qui est là? dit Françoise.
— C'est moi, madame Françoise... moi... le père Loriot.
— Entrez, dit la femme de Dagohert.
Le teintm-ier, qui remplissait les fonctions de portier, parut à la porte de la chambre... Au lieu d'avoir les bras et les mains d'un vert-pomme éblouissant, il les avait ce jour-là d'un violet magnifique.
— Madame Françoise, dit le père Loriot, c'est une lettre que le donneitx d'eau bénite de Saint-Merri vient d'apporter de la part de M. l'abbé Dubois, en recommandant de vous la monter tout de suite... il a dit que c'était très pressé.
— Une lettre de mon confesseur? dit Françoise étonnée. Puis la prenant, elle ajouta:
— Merci, père Loriot.
— Vous n'avez besoin de l'ien, madame Françoise?
— Non, père Loriot.
— Serviteur, la compagnie.
Et le teinturier sortit.
— La Mayeux, veux-tu me lire cette lettre ? dit Françoise, assez inquiète de cette missive.
— Oui, madame. Et la jeune lille lut ce qui suit :
« Ma chère madame Baudoin, « J'ai l'habitude de vous entendre les mardis et les samedis, mais je ne .serai libre ni demain ni samedi ; venez donc ce matin, le plus tôt possible, à moins que vous ne préfériez rester une semaine sans appi'ocher du tribunal de la pénitence. »
— Une semaine... juste ciel !... s'écria la femme de Dagobert ; hélas I je ne sens que trop le besoin de m'en approcher aujourd'hui même, dans le trouble et le chagrin où je suis.
Puis, s'adressant aux orpheHnes:
— Le bon Dieu a entendu les prières que je lui ai faites pour vous, mes chères demoiselles... puisque aujourd'hui même je vais pouvoir consulter un digne et saint homme sur les grands dangers que vous courez sans le savoir... pauvres chères âmes si innocentes, et pourtant si coupables, quoiqu'il n'y ait pas de votre faute!... Ah I le Seigneur m'est témoin que mon cn'ur saigne pour vous autant que pour mon fils.
Rose et Blanche se regardèrent, inlerdites, car elles ne comprenaient pas les craintes que l'état de leur âme inspirait à la femme de Dagobert,
Celle-ci, en s'adressant à la jeune ouvrière :
— Ma bonne Mayeux, il faut que tu me rendes encore un service
— Parlez, madame Françoise.
— Mon mari a emporté pour son voyage à Chartres la paye de la semaine d'Agricol. C'est tout ce qu'il y avait d'argent à la maison ; je suis sûre que mon pauvre enfant n'a pas un sou sur lui... et en prison il a peut-êîrc besoin de quelque chose.... Tu vas prendre ma timbale et mon couvert d'argent... les deux paires de draps qui restent et mon châle de bourre de soie qu'Agricol m'a donné pour ma fêle ; tu porteras le tout au mont-de-piété... Je tâcherai de savoir dans quelle prison est mon fils... et je lui enverrai la moitié de la petite somme que tu rapporteras... et le reste... nous servira... en attendant mon mari. Mais quand il reviendra. . . comment ferons-nous?... Quel coup pour lui 1... et avec ce coup... la misère... puisque mon fils est en prison... et que mes yeux sont perdus... Seigneur, mon Dieu!... s'écria la malheureuse mère avec une expression d'impatiente et amère douleur, pourquoi m'accabler ainsi '^... j'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu pour mériter votre pitié... sinon pour moi, au moins pour les miens.
Puis se reprochant bientôt celte exclamation, elle reprit :
— Non, non, mon Dieu I je dois accepter tout ce que vous m'envoyez. Pardonnez-moi cette plainte, et ne punissez que moi seule.
— Courage, madame Françoise, dit la Mayeux, Agricol est innocent; il ne peut rester longtemps en prison.
— Mais j'y songe, reprit la femme de Dagobert, d'aller au mont-de -piété, cela va te faire perdre du temps, ma pauvre Mayeux.
— Je reprendrai cela sur ma nuit... madame Françoise; est-ce que je pourrais dormir en vous sachant si tourmentée? Le travail me distraira.
— Mais tu dépenseras de la lumière...
— Soyez tranquille, madame Françoise, je suis un peu en avance, dit la pauvre fille, qui mentait.
— Embrasse-moi, du moins, dit la femme de Dagobert, les yeux humides, car tu es ce qu'il y a de meilleur au monde.
Et Françoise sortit en hâte. Rose et Blanche restèrent seules avec la Mayeux; enfin était arrivé pour elles le moment qu'elles attendaient avec tant d'impatience.
La femme de Dagobert ai;riva bientôt à l'église Sainl-Merri où rallendait son confesseur.