‹ Le Juif errantChapitre 55 sur 107 · A Saint-Thomas-d'Aquiii. 2. Historique · texte numérisé non relu

A Saint-Thomas-d'Aquiii. 2. Historique

LE JUIF ERUAM 415

la sacristie, c'est à peine si nous aurons le temps de déjeuner et de nous habiller pour l'enterrement ficelé de ce matin... A la bonne heure, voilà un mort qui vaut la peine... En avant la hallebarde !...

— Et les épaulettes de colonel pour donner dans l'œil à la loueuse de chaises, scélérat! dit le bedeau d'un air narquois.

— Que veux-tu, Catillard I on est bel homme et ca se voit, répondit le suisse d'un air triomphant ; je ne peux pas non plus éborgner les femmes pour leur tranquillité.

Et les deux hommes entrèrent dans la sacristie.

La vue de l'enterrement avait encore augmenté la tristesse de Françoise. Lorsqu'elle entra dans l'église, sept ou huit personnes, disséminées sur des chaises, étaient seules dans cet édifice humide et glacial.

L'un des donneux ^\'x<i bénite, vieux drôle à figure rubiconde, joyeuse et avinée, voyant Françoise s'approcher du bénitier, lui dit à voix basse :

— M. l'abbé Dubois n'est pas encore entré en boite ; dépêchez-vous, vous aurez l'étrenne de sa barbe...

Françoise, blessée de cette plaisanterie, remercia l'irrévérencieux sacristain, se signa dévotement, fit quelques pas dans l'église et se mit à' genoux sur la dalle pour faire sa prière, qu'elle faisait toujours avant d'approcher du tribunal de la pénitence. Cette prière dite, elle se dirigea vers un renfoncement obscur où se voyait noyé dans l'ombre un confessionnal de chêne, dont la porte à claii'e-voie était intérieurement garnie d'un rideau noir. Les deux places de droite et de gauche se trouvaient vacantes ; Françoise s'agenouilla du côté droit et resta quelque temps plongée dans les réflexions les plus amères. Au bout de quelques minutes, un prêtre de haute taille et à cheveux gris, d'une physionomie grave et sévère, portant une longue soutane noire, s'avança du fond de l'un des bas côtés de l'église. Un vieux petit homme voûté, mal vêtu, sappuyant sur un parapluie, l'accompagnait, lui parlant quelquefois bas à l'oreille ; alors le prêtre s'arrêtait pour l'écouter avec une profonde et respectueuse déférence. Lorsqu'ils furent auprès du confessionnal, le vieux petit homme, ayant aperçu Françoise agenouillée, regarda le prêtre d'un air interrogatif.

— C'est elle... dit ce dernier.

— Ainsi, dans deux ou trois heures, on attendra les deux jeunes filles au couvent de Sainte-Marie... j'y compte, dit le vieux petit homme.

— Je l'espère pour leur salut, répondit gravement le prêtre en s'inclinant. Il entra dans le confessionnal.

Le vieux petit homme quitta l'église. Ce vieux petit homme était Rodin; c'est en sortant de Saint-Merri qu'il s'était rendu dans la maison de santé, afin de s'assurer que le docteur Baleinier exécutait fidèlement ses instructions à l'égard d'Adrienne de Cardo ville.

Françoise était toujours agenouillée dans l'intérieur du confessionnal; une des chatières latérales s'ouvrit, et une- voix parla. Cette voix était celle du prêtre qui, depuis vingt ans, confessait la femme de Dagobert, et avait sur elle une influence irrésistible et toute-puissante.

— Vous avez reçu ma lettre? dit la voix.

— Oui, mon père.

— C'est bien... je vous écoute...

— Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché, dit Françoise. La voix prononça la formule de la bénédiction.

La femme de Dagobert y répondit amen, comme il convient: dit son Confiteor jusqu'à : C'est ma faute ; rendit compte de la façon dont elle avait accompli sa dernière pénitence, et en vint à l'énumération des nouveaux péchés commis depuis l'absolution reçue. Car cette excellente femme, ce glorieux martyr du travail et de l'amour maternel, croyait toujours pécher; sa conscience était incessamment bourrelée par la crainte d'avoir commis on ne sait quelles incompréhensibles peccadilles. Cette douce et courageuse créature qui, après une vie entière de dévouement, aurait dû se reposer dans le calme et dans la sérénité de son âme, se regardait comme une grande pécheresse, et vivait dans une angoisse incessante, car elle doutait fort de son salut.

— Mon père, dit Françoise d'une voix émue, je m'aocuse de n'avoir pas fait ma prière du soir avant-hier... Mon mari, dont j'étais séparée depuis bien des années, est arrivé... Alors le trouble, le saisissement, la joie de son retour... m'ont fait commettre ce grand péché dont je m'accuse.

— Ensuite? dit la voix avec un accent sévère qui inquiéta Françoise.

— Mon père... je m'accuse d'être retombée dans le même péché hier soir... J'étais dans une mortelle inquiélude... mon lils ne rentrait pas... je l'attendais de minute... en minute... l'heure a passé dans ces inquiétudes...

— Ensuite? dit la voix.

— Mon père... je m'accuse d'avoir menti toute cette semaine à mon lils en lui disant qu'écoutant ses reproches sur la faiblesse de ma santé, j'avais bu un peu de vin à mon repas... J'ai préféré le lui laisser; il en a plus besoin que moi, il travaille tant !

— Continuez, dit la voix.

— Mon père... je m'accuse d'avoir ce matin manqué un moment de résignation en apprenant que mon pau^re lils était arrêté; au lieu de subii" avec respect et reconnaissance la nouvelle épreuve que le Seigneur... m'envoyait... hélas ! je me suis révoltée dans ma douleur... et je m'en accuse.

— Mauvaise semaine, dit la voix de plus en plus sévère, mauvaise semaine... toujours vous avez mis la créature avant le Seigneur... Enlin... poursuivez.

— Hélas I mon père, dit Françoise avec accablement, je le sais, je suis

— Le silecce a'esl pas un mensonge! (P. 422.)

une grande pécheresse... et je crains d'être sur la voie de ijéchés bien plus graves.

— Parlez.

— Mon mari a amené du fond de la Sibérie deux jeunes orphelines... filles de M. le maréchal Simon... Hier matin, je les ai engagées à faire leurs prières, et j'ai appris par elles, avec autant de frayeur que de désolation, qu'elles ne connaissaient aucun des mystères de la foi, quoiqu'elles soient âgées de

Page 1