EUGENE SUE. — LE JUIF ERRA:^T. — J. ROCFF, ÉDU
uv. o3.
quinze ans ; elles n'ont jamai«i approché d'aucun sacrement, et elles n'ont pas même reçu le baptême, mon père... pas même le baptême I...
— Mais ce sont donc des idolâtres? s'écria la voix avec un accent de surprise courroucée.
— C'est ce qai me désole, mon père, car moi et mon mari remplaçant les parents de ces jeunes orphelines, nous serions coupables des péchés qu'elles pourraient commettre, n'est-ce pas, mon père?
— Certainement... puisque vous remplacez ceux qui doivent veiller sur leur âme ; le pasteur répond de ses brebis, dit la voix.
— Ainsi, mon père, dans le cas où elles seraient en péché mortel, moi et mon mari nous serions en péché mortel?
— Oui, dit la voix : vous remplacez leur père et leur mère, et le père et la mère sont coupables de tous les péchés que commettent leurs enfants, lors que ceux-ci pèchent parce qu'ils n'ont pas reçu une éducation chrétienne.
— Hélas! mon père... que dois-je faire? Je m'adresse îi vous comme à Dieu... Chaque jour, chaque heure que ces pauvres jeunes tilles passent dans l'idolâtrie peut avancer leur damnation éternelle, n'est-ce pas, mon père?.., dit Françoise d'une voix profondém.ent émue.
— Oui... répondit la voix, et cette terrible responsabilité pèse maintenant sur vous et sur votre mari; vous avez charge d'âmes...
— HélasI mon Dieu!... prenez pitié de moi, dit Françoise en pleurant.
— Il ne faut pas vous désoler ainsi, reprit la voix d'un ton plus doux; heureusement pour ces infortunées, elles vous ont rencontrée dans leur route... Elles auront en vous et en votre mari de bons et saints exemples... car votre mari, autrefois impie, pratique maintenant ses devoirs religieux, je suppose?
— ïl faut prier pour lui, mon père... dit tristement Françoise, k grâce ne l'ïi pas encore touché... C'est comme mon pauvre enfant... qu'elle n'aj)as touché non plus... Ah! mon père, dit Françoise en essuyant ses larmes, ces pensées-là sont ma plus lourde croix.
— Ainsi, ni votre mari ni votre fils ne pratiquent... dit la voix arec réflexion, ceci est très grave, très grave... L'éducation religieuse de ces deux malheureuses jeunes fdles est tout entière à faire... Elles auront chez vous, à chaque instant sous les yeux, de déplorables exemples... Prenez garde... je vous l'ai dit... vous avez charge d'âmes... votre responsabilité est immense.
— Mon Dieu! mon père... c'est ce qui me désole... je ne sais comment faire. Venez à mon secours, donnez-moi vos conseils : depuis vingt ans, votre voix est pour moi la voix du Seigneur.
— Eh bien, il faut vous entendre avec votre mari et mettre ces infortunées dans une maison religieuse... où on les instruira.
— Nous sommes trop pauvres, mon père, pour payer leur pension, et
malheureusement encore mon fils vient d'être mis en prison pour des chants qu'il a faits.
— Voilà où mène... l'impiété... dit sévèrement la voix. Voyez Gabriel... il a suivi mes conseils... et à cette heure il est le modèle de toutes les vertus chrétiennes.
— Mais mon fils Agricol a aussi bien des qualités, mon père... il est si bon, si dévoué...
— Sans religion, dit la voix avec un redoublement de sévérité, ce que vous appelez des qualités sont de vaines apparences ; au moindre souffle du démon elles disparaissent... car le démon demeure au fond de toute âme sans religion.
— Ah ! mon pauvre fils ! dit Françoise en pleurant, je prie pourtant bien, chaque jour pour que la foi l'éclairé...
— Je vous l'ai toujours dit, reprit la voix, vous avez été trop faible pour lui ; à cette heure Dieu vous en punit ; il fallait vous séparer de ce fils irréligieux, ne pas consacrer son impiété en l'aimant comme vous le faites ; quand on a un membre gangrené, a dit l'Écriture, on se le retranche...
— Hélas! mon père... vous le savez, c'est la seule fois que je vous ai désobéi... je n'ai jamais pu me résoudre à me séparer de mon fils...
— Aussi... votre salut est-il incertain; mais Dieu est miséricordieux... ne retombez pas dans la même faute au sujet de ces deux jeunes filles que la Providence vous a envoyées pour que vous les sauviez de féternelle damnation; qu'elles n'y soient pas du moins plongées par une coupable indifférence.
— Ah! mon père... j'ai bien pleuré, bien prié sur elles.
— Gela ne suffit pas... ces malheureuses ne doivent avoir 'aucune notion du bien et du mal. Leur âme doit être un abîme de scandale et d'impureté... élevées par une mère impie et par un soldat sans foi.
— Quant à cela, mon père, dit naïvement Françoise, rassurez-vous, elles sont douces comme des anges, et mon mari, qui ne les a pas quittées depuis leur naissance, dit qu'il n'y a pas de meilleurs cœurs.
— Votre mari a été pendant toute sa vie en péché mortel, dit rudement la voix, il n'a pas caractère pour juger de l'état des âmes, et, je vous le répète, puisque vous remplacez les parents de ces infortunées, ce n'est pas demain, c'est aujourd'hui, à l'heure même, qu'il faut travaillera leur salut, sinon vous encourrez une responsabilité terrible.
— Mon Dieu, cela est vrai, je *le sais bien, mon père... et cette crainte m'est au moins aussi affreuse que la douleur de savoir mon fils arrêté... Mais que faire?... Instruire ces jeunes filles chez nous, je ne le pourrais pas; je n'ai pas la science... je n'ai que la foi ; et puis mon pauvre mari, dans son aveuglement, plaisante sur ces saintes choses, que mon fils respecte en ma présence par
égard pour moi... Encore une fois, mon père... je vous en conjure, venez à mon secours! Que faire?... conseillez-moi.
— On ne peut pourtant pas abandonner à une effroyable perdition ces deux jeunes âmes, dit la voix après un moment de silence; il n'y a pas deux moyens de salut... il n'y en a qu'un seul... les placer dans une maison religieuse, où elles ne soient entourées que de saints et pieux exemples.
— Ah 1 mon père, si nous n'étions pas si pauvres, ou du moins si je pouvais encore travailler, je tâcherais de gagner de quoi payer leur pension, de faire comme j'ai fait pour Gabriel... Malheureusement, ma vue est complètement perdue... Mais, j'y pense, mon père... vous connaissez tant d'âmes charitables... si vous pouviez les intéresser en faveur de ces deux pauvres orphelines ?
— Mais leur père, où est-il?
— 11 était dans Tlnde ; mon mari m'a dit qu'il doit arriver en France prochainement... mais rien n'est certain... et puis encore une chose, mon père : le cœur me saignait de voir ces pauvres enfants partager notre misère... et elle va être bien grande... car nous ne vivons que du travail de mon fils.
— Ces jeunes filles n'ont donc aucun parent ici? dit la voix
— Je ne crois pas, mon père.
— Et c'est leur mère qui les a confiées à votre mari pour les amener en France?
— Oui, mon père; et il a été obligé de partir hier pour Chartres pour une affaire très pressée, m'a-t-il dit.
(On se rappelle que Dagobert n'avait pas jugé à propos d'instruire sa femme des espérances que les filles du maréchal Simon devaient fonder siw la médaille, et qu'elles-mêmes avaient reçu du soldat Texpresse recommandation de n'en pas parler, même à Françoise.)
— Ainsi, reprit la voix après quelques moments de silence, votre mari n'est pas à Paris?
— Non, mon père... il reviendra sans doute ce soir ou demain matin...
— Écoutez, dit la voix après une nouvelle pause, chaque minute perdue pour le salut de ces deux jeunes filles est un nouveau pas qu'elles font dans une voie de perdition... D'un moment à l'autre, la main de Dieu peut s'appesantir sur elles, car lui seul sait l'heure de notre mort; et mourant dans l'état où elles sont, elles seraient damnées peut-être pour l'éternité ; dès aujourd'hui même, il faut donc ouvrir leurs yeux à la lumière divine... et les mettre dans une maison rehgieuse. Tel est votre devoir... tel serait votre désir?
— Oh! oui... mon père!... mais malheureusement je suis trop pauvre, je vous l'ai dit.
— Je le sais, ce n'est ni le zèle ni la foi qui vous manquent ; mais fussiezvous capable de dh-iger ces jeunes filles, les exemples impies de votre mari, de
votre fils, détruiraient quotidiennement votre ouvrage... d'autres doivent donc faire pour ces orphelines, au nom de la charité chrétienne, ce que vous ne pouvez faire... vous qui répondez d'elles... devant Dieu.
— Ah! mon père... si grâce à vous cette bonne œuvre s'accomplissait, quelle serait ma reconnaissance !
— Cela n'est pas impossible... je connais la supérieure d'un couvent où les jeunes filles seraient instruites comme elles doivent l'être... le prix: de leur pension serait diminué en raison de leur pauvreté ; mais si minime qu'elle soit, il faudrait la payer... Il y a aussi un trousseau à fournir... Cela, pour vous, serait encore trop cher?
— Hélas! oui... mon père!
— En prenant un peu sur mon fonds d'aumônes, en m'adressant à certaines personnes généreuses, je pourrais compléter la somme nécessaire... et faire ainsi recevoir les jeunes filles au couvent.
— Ah! mon père... vous êtes mon sauveur... et celui de ces enfants...
— Je le désire... mais dans l'intérêt même de leur salut, et pour que ces mesures soient efficaces, je dois mettre plusieurs conditions à l'appui que je vous offre.
— Ah! dites-les, mon père, elles sont acceptées d'avance. Vos commandements sont tout pour moi.
— D'abord elles seront conduites ce matin même au couvent par ma gouvernante... à qui vous les amènerez tout à l'heure.
— Ah! mon père... c'est impossible! s'écria Françoise.
— Impossible! et pourquoi?
— En l'absence de mon mari...
— Eh bien?
— Je n'ose prendre une détermination pareille sans le consulter.
— Non seulement il ne faut pas le consuher, mais il faut que ceci soit fait pendant son absence...
— Comment, mon père, je ne pourrai pas attendre son retour?
— Pour deux raisons, reprit sévèrement la voix, il faut vous en garder : d'abord parce que, dans son impiété endurcie, il voudrait certainement s'opposer à votre sage et pieuse résolution ; puis il est indispensable que les jeunes filles rompent toute relation avec votre mari, et, pour cela, il faut qu'il ignore le lieu de leur retraite.
— Mais, mon père, dit Françoise en proie à une hésitation et à un embarras cruel, c'est à mon mari que l'on a confié ces enfants, et disposer d'elles sans son aveu... c'est...
La voix interrompit Françoise :
— Pouvez-vous, oui ou non, instruire ces jeunes filles chez vous?
— jNon, moD père, je ne le peux pas.
— Sont-elles, oui ou non, exposées à rester dans l'impénitence finale ea demeurant chez vous ?
— Oui, mon père, elles y sont exposées.
— Êtes-vous, oui ou non, responsable des péchés mortels qu'elles peuvent commettre, puisque vous remplacez leurs parents?
— Hélas! oui, mon père, j'en suis responsable devant Dieu!
— Est-ce, oui ou non, dans l'intérêt de leur salut éternel que je vous enjoins de les mettre au couvent aujourd'hui même?
— C'est pour leur salut, mon père.
■ — Eh bien, maintenant choisissez...
— Je vous en supplie, mon père, dites-moi si j'ai le droit de disposer d'elles sans l'aveu de mon mari?
— Le droit ! mais il ne s'agit pas seulement de droit ; il s'agit pour vous d'un devoir sacré. Ce serait, n'est-ce pas, votre devoir d'arracher ces infortunées du milieu d'un incendie, malgré la défense de votre mari ou en son absence? Eh bien, ce n'est pas d'un incendie qui ne brûle que le corps que vous devez les arracher... c'est d'un incendie où leur âme brûlerait pour l'éternité.
— Excusez-moi, je vous en supplie, si j'insiste, mon père, dit la pauvre femme, dont l'indécision et les angoisses augmentaient à chaque minute, éclairezmoi dans mes doutes... puis-je agir ainsi après avoir juré obéissance à mon mari ?
— Obéissance pour le bien... oui... pour le mal, jamais! et vous convenez vous-même que, grâce à lui, le salut de ces orphelines serait compromis, impossible peut-être.
— Mais, mon père, dit Françoise en tremblant, lorsqu'il va être de retour, mon mari me demandera où sont ces enfants... Il me faudra donc lui mentir?
— Le silence n'est pas un mensonge, vous lui direz que vous ne pouvez répondre à sa question.
— jlon mari est le meilleur des hommes ; mais une telle réponse le mettra hors de lui... il a été soldat... et sa colère sera terrible... mon père, dit Françoise, en frémissant à celte pensée.
— Et sa colère serait cent fois plus terrible encore, que vous devriez la braver, vous glorifier de la subir pour une si sainte cause! s'écria la voix avec indignation. Croyez-vous donc que l'on fasse si facilement son salut sur cette terre '^.. Et depuis quand le pécheur qui veut sincèrement servir, le Seigneur songe-t-il aux pierres et aux épines où il peut se meurtrir et se déchirer?
— Pardon, mon père... pardon, dit Françoise avec une résignation accablante. Permettez-moi encore une question, une seule! Hélas! si vous ne me guidez... qui me guidera ?
— Parlez.
— Lorsque M. le maréchal Simon arrivera, il demandera ses enfants à mon mari... Que pourra-t-il répondre, à son tour, à leur père, lui?
— Lorsque M. le maréchal Simon arrivera, vous me le ferez savoir à l'instant, et alors... j'aviserai; car les droits d'un père ne sont sacrés qu'autant qu'il en use pour le salut de ses enfants.
« Avant le père, au-dessus du père, il y a le Seigneur, que l'on doit d'abord servir. Ainsi, réfléchissez bien. En acceptant ce que je vous propose, ces jeunes filles sont sauvées, elles ne vous sont pas à charge, elles ne partagent pas votre misère, elles sont élevées dans une sainte maison, selon que doivent l'être, après tout, les filles d'un maréchal de France. De sorte que lorsque leur père arrivera à Paris, s'il est digne de les revoir... au lieu de trouver en elles de pauvres idolâtres à demi sauvages, il trouvera deux jeunes filles pieuses, instruites, modestes, bien élevées, qui, étant agréables à Dieu, pourront invoquer sa miséricorde pour leur père, qui en a bien besoin, car c'est un homme de violence, de guerre et de bataille. Maintenant, décidez. Voulez-vous, au péril de votre âme, sacrifier l'avenir de ces deux jeunes filles dans ce monde et dans l'autre à la crainte impie de la colère de votre mari? »
Quoique rude et entaché d'intolérance, le langage du confesseur de Françoise était (à son point de vue, à lui) raisonnable et juste, parce que ce prêtre honnête et sincère était convaincu de ce qu'il disait; aveugle instrument de Rodin, ignorant dans quel but on le faisait agu", il croyait fermement, en forçant, pour ainsi dire, Françoise à mettre ces jeunes filles au couvent, remplir un pieux devoir. Tel était, tel est d'ailleurs un des plus merveilleux ressorts de l'ordre auquel appartenait Rodin ; c'est d'avoir pour complices des gens honnêtes et sincères qui ignorent les machinations dont ils sont pourtant les acteurs les plus importants.
Françoise, habituée depuis longtemps à subir l'influence de son confesseur, ne trouva rien à répondre à ses dernières paroles. Elle se résigna donc; mais elle frissonna d'épouvante en songeant à la colère désespérée qu'éprouverait Dagobert en ne retrouvant plus chez lui les enfants qu'une mère mourante lui avait confiées. Or, selon son confesseur, plus cette colère et ces emportements paraissaient redoutables à Françoise, plus elle devait mettre de pieuse humilité à s'y exposer. Elle répondit à son confesseur :
— Que la volonté de Dieu soit faite, mon père, et, quoi qu'il puisse m'arriver, je remplirai mon devoir de chrétienne... ainsi que vous me l'ordonnez.
— Et le Seigneur vous saura gré de ce que vous aurez peut-être à souffrir
pour accomplir ce devoir méritant... Vous prenez donc, devant Dieu, l'engagement de ne répondre à aucune des questions de votre mari lorsqu'il vous demandera où sont les filles de M. le maréchal Simon?
— Oui, mon père, je vous le promets, dit Françoise en tressaillant.
— Et vous garderez le même silence envers M. le maréchal Simon dans le cas où il reviendrait, et où ses lilles ne me paraîtraient pas encore assez solidement établies dans la bonne voie pour lui être rendues?
— Oui, mon père... dit Françoise d'une voix de plus en plus faible.
— Vous viendrez me rendre compte, d'ailleurs, de la scène qui se sera passée entre votre mari et vous lors de son retour.
— Oui, mon père... Quand faudra-t-il conduire les orphelines chez vous, mon père?
— Dans une heure. Je vais rentrer écrire à la supérieure; je laisserai la lettre à ma gouvernante ; c'est une personiie sûre, elle conduira elle-même les jeunes filles au couvent
Après avoir écouté les exhortations de son confesseur sur sa confession, et reçu l'absolution de ses nouveaux péchés, moyennant pénitence, la femme de Dagobert sortit du confessionnal .
L'gélise n'était plus déserte ; une foule immense s'y pressait, attirée par la pompe de l'enterrement dont le suisse avait parlé au bedeau deux heures auparavant. C'est avec la plus grande peine que Françoise put arriver jusqu'à la porte de l'église, somptueusement tendue.
Quel contraste avec l'humble convoi du pauvre qui s'était le matin si timidement présenté sous le porche! Le nombreux clergé de la paroisse, au grand complet, s'avançait alors majestueusement pour recevoir le cercueil drapé de velours : la moire et la soie des chapes et des étoles noires, leurs splendides broderies d'argent étincelaient à la lueur de mille cierges. Le suisse se prélassait dans son éblouissante livrée à épaulettes; le bedeau, portant allègrement son bâton de baleine, lui faisait vis-à-vis d'un air magistral ; la voix des chantres en surplis frais et blancs tonnait en éclats formidables : les ronflements des serpents ébranlaient les vitres; on lisait enlln sur la ligure de tous ceux qui devaient prendre part à la curée de ce riche mort, de cet excellent mort de première classe, une satisfaction à la fois jubilante et contenue, qui semblait encore augmentée par l'attitude et par la physionomie des deux héritiers, grands gaillards robustes au teint fleuri, qui, sans enfreindre les lois de cette modestie charmante qui est la pudeur de la félicité, semblaient se complaire, se bercer, se dorloter dans leur lugubre et symbolique manteau de deuil. Malgré sa candeur et sa foi naïve, la femme de Dagobert fut douloureusement frappée de cette différence révoltante entre l'accueil fait au cercueil du riche et l'accueil fait au cercueil du pauvre à la
• Au mémo instant, une main s'appuya rudement sur son épaule. (P. 431.)
porte de la maison de Dieu: car si l'égalité est réelle, c'est devant la mort et l'éternité. Ces deux sinistres spectacles augmentaient encore la tristesse de Françoise, qui, parvenant à grand'peine à quitter l'église, se hâta de revenir rue Brise-Miche afin d'y prendre les orphelines et de les conduire auprès de la gouvernante de son confesseur, qui devait les mener au couvent de Sainte-Marie, situé, on le sait, tout auprès de la maison de santé du docteur Baleinier, où était renfermée Adrtennede Cardoville.
EUGÈNE SUE. — LE JUIF ERKA.M. — J. RÙUFF, ÉOIT. LIVR. 54.
iMONSIEUR ET RABAT-JOIE
La femme de Dagobert, sortant de l'église, arrivait à l'entrée de la me Brise-Miche lorsqu'elle fut accostée par le donneux d'eau bénite ; il accourait essoufflé la prier de revenir tout de suite à Saint-Merri, l'abbé Dubois ayant à lui dire, à l'instant même, quelque chose de très important. Au moment où Françoise retournait sur ses pas, un fiacre s'arrêtait à la porte de la maison qu'elle habitait. Le cocher quitta son siège et vint ouvrir la portière.
— Cocher, lui dit une assez grosse femme vêtue de noir, assise dans cette voiture et qui tenait un carlin sur ses genoux, demandez si c'est là que demeure jjme Françoise Baudoin.
— Oui, ma bourgeoise, dit le cocher.
On a sans doute reconnu M""^ Grivois, première femme de 1\1™^ la princesse de Saint-Dizier, accompagnée de Monsieur, qui exerçait sur sa maîtresse une véritable tyrannie.
Le teinturier, auquel on a déjà vu remplir les fonctions de portier, interrogé par le cocher sur la demeure de Françoise, sortit de son officine, et vint galamment à la portière pour répondre à M"^ Grivois qu'en effet Françoise Baudoin demeurait dans la maison, mais qu'elle n'était pas rentrée. Le père Loriot avait alors les bras, les mains et une partie de la figure d'un jaune d'or superbe. La vue de ce personnage couleur d'ocre émut et irrita singulièrement Monsieur, car au moment où le teinturier portait sa main sur le rebord de la portière, le carlin poussa des jappements affreux et le mordit au poignet.
— Ah! grand Dieu! s'écria M"^ Grivois avec angoisse pendant que le père Loriot retirait -sivement sa main, pourvu qu'il n'y ait rien de vénéneux dans la teinture que vous avez sur la main... mon chien est si délicat... Et elle essuya soigneusement le museau camus de Monsieur, çà et là tacheté de jaune.
Le père Loriot, très peu satisfait des excuses qu'il s'attendait à recevoir de M™° Grivois à propos des mauvais procédés du carlin, lui dit, en contenant à peine sa colère:
— Madame, si vous n'apparteniez pas au sexe, ce qui fait que je vous respecte dans la personne de ce vilain animal, j'aurais eu le plaisir de le prendre par la queue et d'en faire à la minute un chien jaune-orange en le trempant dans ma chaudière de teinture qui est sur le fourneau.
— Teindre mon chien en jaune!... s'écria M"' Giivois, qui, fort
courroucée, descendit du fiacre en serrant tendrement Monsieur contre sa poitrine et toisant le père Loriot d'un regard irrité.
— Mais, madame, je vous ai dit que M""^ Françoise n'était pas rentrée, dit le teinturier en voyant la maîtresse du carlin se diriger vers le sombre escalier.
— C'est bon, je l'attendrai, dit sèchement M""" Grivois. A quel étage demeure-t-elle ?
— Au quatrième, dit le père Loriot, en rentrant brusquement dans sa boutique.
Et il se dit à lui-même, souriant complaisamment à cetlc idée scélérate :
— J'espère bien que le grand chien du père Dagobert sera de mauvaise humeur, et qu'il fera faire un en avant deux par la peau du cou à ce gueux de carlin.
M"^ Grivois monta péniblement le rude escalier, s'arrêtant à chaque palier pour reprendre haleine, et regardant autour d'elle avec un profond dégoût. Enfin elle atteignit le quatrième étage, s'arrêta un instant à la porte de l'humble chambre où se trouvaient alors les deux sœurs et la Mayeux. La jeune ouvrière s'occupait à rassembler les différents objets qu'elle devait porter au mont-de-piété. Rose et Blanche semblaient bien heureuses et un peu rassurées sur l'avenir ; elles avaient appris de la Mayeux qu'elles pourraient, en travaillant beaucoup, puisqu'elles savaient coudre, gagner à elles deux huit francs par semaine, petite somme qui serait du moins une ressource pour la famille.
La présence de M""" Grivois chez Françoise Baudoin était motivée par une nouvelle détermination de l'abbé d'Aigrigny et de la princesse de Saint- Dizier ; ils avaient trouvé plus prudent d'envoyer M""" Grivois, sur laquelle ils comptaient aveuglément, chercher les jeunes filles chez Françoise, celle-ci venant d'être prévenue par son confesseur que ce n'était pas à sa gouvernante, mais à une dame qui se présenterait avec un mot de lui, que les jeunes filles devaient être confiées pour être conduites dans une maison religieuse
Après avoir frappé, la femme de confiance de la princesse de Saint-Dizier entra, et demanda Françoise Baudoin.
— Elle n'y est pas, madame, dit timidement la Mayeux, assez étonnée de cette visite, et baissant les yeux devant le regard de cette femme.
— Alors je vais l'attendre, car j'ai à lui parler des choses très importantes, répondit M™" Grivois en examinant avec autant de curiosité que d'attention la figure des deux orphelines, qui, très interdites, baissèrent aussi les yeux.
Ce disant, W^" Grivois s'assit, non sans quelque répugnance, sur le vieux fauteuil de la femme de Dagobert ; croyant alors pouvoir laisser Monsieur en liberté,- elle le déposa précieusement sur le carreau. Mais aussitôt une sorte de grondement sourd, profond, caverneux, retentit derrière le fauteuil, fit
bondir M"'' Grivois et pousser un jappement au carlin, qui, frissonnant dans son embonpoint,, se réfugia auprès de sa maîtresse avec tous les symptômes d'une frayeur courroucée.
— Comment! est-ce qu'il y a un chien ici? s'écria M""" Grivois en se baissant précipitamment pour reprendre Monsieur,
Rabat-Joie, comme s'il eût voulu répondre lui-même à cette question, se leva lentement de derrière le fauteuil où il était couché, et apparut tout à coup bâillant et s'étirant. A la vue de ce robuste animal et des deux rangs de formidables crocs acérés qu'il semblait complaisamment étaler en ouvrant sa large gueule, ^jmc QpJYois ne put s'empêcher de jeter un cri d'eiïroi ; le hargneux carlin avait d'abord tremblé de tous ses membres en se trouvant en face de Rabat-Joie ; mais une fois en sûreté sur les genoux de sa maîtresse, il commença de grogner insolemment et de jeter sur le chien de Sibérie les regards les plus provocants; mais le digne compagnon de feu Jovial répondit dédaigneusement par un nouveau bâillement; après quoi, flairant avec une sorte d'inquiétude les vêtements de M""' Grivois, il tourna le dos à Monsieur, il alla s'étendre aux pieds de Rose et de Blanche, dont il ne détourna plus ses grands yeux intelligents comme s'il eût pressenti qu'un danger les menaçait.
— Faites sortir ce chien d'ici, dit impérieusement M""" Grivois; il effarouche le mien et pourrait lui faire du mal.
— Soyez tranquille, madame, répondit Rose en souriant, Rabat-Joie n'est pas méchant quand on ne l'attaque pas.
— Il n'importe! s'écria M"" Grivois, un malheur est bientôt arrivé. Rien qu'à voir cet énorme chien avec sa tête de loup... et ses dents effroyables, on tremble du mal qu'il peut faire... Je vous dis de le faire sortir.
M"" Grivois avait prononcé ces derniers mots d'un ton irrité dont le diapason sonna mal aux oreilles de Rabat-Joie : il grogna en montrant les dents et en tournant la tète du côté de cette femme inconnue pour lui.
— Taisez-vous, Rabat-Joie, dit sévèrement Blanche.
Un nouveau personnage entrant dans la chambre mit un terme » cette position, assez embarrassante pour les jeunes tilles. Cet homme était un commissionnaire : il tenait une lettre à la main.
— Que voulez-vous, monsieur? lui demanda la Mayeux.
— C'est une lettre très pressée d'un digne homme, le mari de la bourgeoise d'ici; le teinturier d'en bas m'a dit de monter, quoiqu'elle n'y soit pas.
— Une lettre de Dagobert ! s'écrièrent Rose et Blanche avec une vive expression de plaisir et de joie. Il est donc de retour? Et où est-il?
— Je ne sais pas si ce brave homme s'appelle Dagobert, dit le commissionnaire, mais c'est un vieux troupier décoré, à moustaches grises ; il est à deux pas d'ici, au bureau des voitures de Chartres,
— C'est bien luil... s'écria Blanche. Donnez la lettre...
La commissionnaire la donna, et la jeune fille l'ouvrit en toute hâte.
M"° Grivois était foudroyée ; elle savait qu'on avait éloigne Dagobert afin de pouvoir faire agir sûrement l'abbé Dubois sur Françoise, tout avait réussi : celle-ci consentait à confier les deux jeunes filles à des mains religieuses, et au même instant le soldat arrivait, lui que l'on devait croire absent de Paris pour deux ou trois jours : ainsi, son brusque retour ruinait cette laborieuse machination au moment même où il ne restait qu'à en recueillir les fruits.
— Ah! mon Dieu ! dit Rose après avoir lu la lettre... quel malheur !...
— Quoi donc, ma sœur? s'écria Blanche.
— Hier, à moitié chemin de Chartres, Dagobert s'est aperçu qu'il avait perdu sa bourse. 11 n'a pu continuer son voyage : il a pris à crédit une place pour revenir, et il demande à sa femme de lui envoyer de l'argent au bureau de la diligence, où il attend.
— C'est ça, dit le commissionnaire, car le digne homme m'a dit : « Dépêche-toi, mon garçon ; car, tel que tu me vois, je suis en gage. »
— Et rien... rien... à la maison, dit Blanche. Mon Dieu! comment donc faire?
A ces mots, JP^ Grivois eut un moment d'espoir, bientôt détruit par la Mayeux, qui reprit tout à coup, en montrant le paquet qu'elle arrangeait :
• — Tranquillisez-vous, mesdemoiselles... voici une ressource... le bureau du mont-de-piété où je vais porter ceci n'est pas loin... je toucherai l'argent, et j'irai le donner tout de suite à M. Dagobert : dans une heure au plus tard il sera ici !
— Ah i ma chère Mayeux, vous avez raison, dit Rose ; que vous êtes bonne I vous songez à tout...
— Tenez, reprit Blanche, l'adresse est sur la lettre du commissionnaire, prenez-la.
— Merci, mademoiselle, reprit la Mayeux ; puis elle dit au commissionnaire :
— Retournez auprès de la personne qui vous envoie, etdites-Iui que je serai tout à l'heure au bureau de la voiture.
— Infernale bossue! pensait M"" Grivois avec une colère concentrée, elle pense à tout; sans elle on échappait au retour inattendu de ce maudit homme... Comment faire maintenant?... ces jeunes filles ne voudront pas me suivre avant l'arrivée de la femme du soldat... Leur proposer de les emmener auparavant serait m'exposer à un refus et tout compromettre. Encore une fois, mon Dieu, comment faire ?
— Ne soyez pas inquiète, mademoiselle, dit le commissionnaire en sortant; je vais rassurer ce digne homme, et le prévenir qu'il ne restera pas longtemps en plan dans le bureau.
Pendant que la Mayeux s'occupait de nouer son paquet et d'y mettre la timbale et le couvert d'argent, M"" Grivois rélléchissait profondément.
Tout à coup elle tressaillit. Sa physionomie, depuis quelques instants sombre, inquiète et irritée, s'éclaircit soudainement : elle se leva, tenant toujours Monsieur sous son bras, et dit aux jeunes filles :
— Puisque M""" Françoise ne revient pas, je vais faire une visite tout près d'ici, je serai de retour à Tinstant; veuillez l'en prévenir.
Ce disant, M""^ Grivois sortit quelques minutes après la Mayeux.