‹ Le Juif errantChapitre 60 sur 107 · EUGENE SUE · texte numérisé non relu

EUGENE SUE

LE JUIF EHIiANT. — J. ROUFF, EDIT.

LIVR. o7.

*oO LE JUIF ERRAM

demandant pourquoi tu avais laissé ces chères enfants sortir avec une voisine ? Dame... que veux-tu?... leur mère me les a confiées en mourant... tu comprends... c'est sacré... cela... Aussi je suis toujours pour elles comme une vraie poole pour ses poussins, ajouta- t-il en riant pour égayer Françoise.

— Et tu as raison de les aimer...

— Voyons, ca!me-loi, ta me connais : avec ma grosse voix, je suis bon homme au tond... puisque tu es bien sûre de cette voisine, il n'y a que demimal... mais désormais, vois-tu, ma honne Françoise, ne lais jamais rien à cet égard sans me consulter... Ces enfants t'ont donc demandé à aller se promener un peu avec Rabat-Joie?

— Non... mon ami... je...

— Comment, non?... Quelle est donc cette voisine à qui tu les a confiées? où les a-t-elle menées? à quelle heure les ramènera-t-elle ?

— Je... ne sais pas... murmura Françoise d'une voix éteinte.

— Tu ne sais pas ! s'écria Dagobert irrité ; puis, se contenant, il reprit d'un ton de reproche amical :

— Tu ne sais pas... tu ne pouvais pas lui fixer une heure, ou mieux ne t'en rapporter qu'à toi... et ne les confier à personne?... 11 faut que ces enfants l'aient bien instamment demandé de s'aller promener. Elles savaient que j'allais rentrer d'un moment à l'autre : comment ne m'ont-elles pas attendu, hein? Françoise?... Je te demande pourquoi elles ne m'ont pas attendu. Mais répondsmoi donc... mordiéul tu ferais damner un saint!... s'écria Dagobert en frappant du pied, réponds-moi donc...

Le courage de Françoise était à bout; ces interrogations pressantes, réitérées, qui devaient aboutir à la découverte de la vérité, lui faisaient endurer mille tortures lentes et poignantes. Elle préféra en finir tout d'un coup ; elle se décida donc à supporter le poids de la colère de son mari en victime humble et résignée, mais opiniâtrement fidèle à la promesse qu'elle avait jurée devant Dieu à soii confesseur. N'ayant pas la loree de se lever, elle baissa la tôte, et, laissant tomber ses bras de chaque côté de sa chaise, elle dit à son mari d une voix accablée :

— Fais de moi ce que tu voudras.. . mais ne me demande plus ce que sont devenues ces enfants... je ne pourrais pas te répondre...

La foudre serait tombée aux pieds du soldat qu'il n'eût pas reçu une commotion plus violente, pins profonde; il devint pâle; son front chauve se couvrit d'une sueur fi'oide; le regard fixe, hébété, il resta pendant quelques secondes immobile, muet, pétrifié.

Puis, sortant comme en sursaut de cette torpeur éphémère, par un mouvement d'énergie terrible il prit sa femme par les deux épaules, et, l'enlevant aussi

facilement qu'il eût enlevé une plume, il la planta debout devant lui, et alors penché vers elle, il s'écria avec un accent à la fois effrayant et désespéré :

— Les enfants !

— Grâce!... grâce!... dit Françoise d'une voix éteinte.

— Où sont les enfants?... répéta Dagobert en secoaant entre ses mains paissantes ce pauvre corps frêle, débile, et il ajouta d'une voix tonnante :

— Répondras-tu? Ces enfants!!!

— Tue-moi... ou pardonne-moi... car je ne peux pas te répondre... répondit l'infortunée avec cette opiniâtreté à la fois inflexible et douce des caractères timides, lorsqu'ils sont convaincus d'agir selon le bien.

— Malheureuse'... s'écria le soldat. Et, fou de colère, de douleur, de désespoir, il souleva sa femme comme s'il eût voulu la lancer et la briser sur le carreau... Mais cet excellent homme était trop brave pour commettre une lâche cruauté. Après cet élan de fureur involontaire, il laissa Françoise...

Anéantie, elle tomba sur ses genoux, joignit les mains, et, au faible mouvement de ses lèvres, on vit qu'elle priait...

Dagobert eut alors un moment d'étourdissement, de vertige; sa pensée lui échappait; tout ce qui lui arrivait était si soudain, si incompréhensible, qu'illui fallut quelques minutes pour se remettre, pour bien se convaincre que sa femme, cet ange de bonté dont la vie n'était qu'une suite d'adorables dévouements, sa femme, qui savait ce qu'étaient pour lui les filles du maréchal Simon, venait de lui dire : « Ne m'interroge pas sur leur sort, je ne peux te répondre. » L'esprit le plus ferme, le plus fort, eût vacillé devant ce fait inexplicable, renversant. Le soldat, reprenant un peu de calme, et envisageant les choses avee plus de sangfroid, se fit ce raisonnement sensé :

— Ma femme peut seule m'expliquer ce mystère inconcevable Je ce

veux ni la battre ni la tuer... employons donc tous les moyens possibles pour la faire parler, et surtout tâchons de nous contenir.

Dagobert prit une chaise, en montra une autre à sa femme, toujours agenouillée,, et lui dit :

— Assieds-toi.

Obéissante et abattue, Françoise s'assit,

— Écoute-moi, ma femme, reprit Dagobert d'une voix brève, saccadée, et pour ainsi dire accentuée par des soubresauts involontaires qui trahissaient sa violente impatience à peine contenue. Tu le comprends... cela ne peut se passer ainsi... Tu le sais... je n'userai jamais de violence envers toi... Tout à l'heure... j'ai cédé à un premier mouvement... j'en suis fâché... je ne recommencerai pas... sois-en sûre... II faut que je sache où sont ces enfants... leur mère me les a confiées... et je ne lésai pas amenées du fond de la Sibérie ici... pour que tu

viennes me dire aujourd'hui : « Ne m'interroge pas... je ne peux pas te dire ce que j'en ai fait!... » Cène sont pas des raisons... Suppose que le maréchal Simon arrive tout à l'heure, et qu'il me dise : « Dagobert, mes enfants ! » Que veux-tu que je lui réponde?... Voyons... je suis calme... mets-toi à ma place... encore une fois, que veux-tu que je lui réponde, au maréchal?... hein!... mais dis donc!... parle donc!...

— Hélas !... mon ami...

— 11 ne s agit pas d'hélas! dit le soldat en essuyant son front, dont les veines étaient gonflées et tendues à se rompre; que veux-tu que je réponde au maréchal?

— Accuse-moi auprès de lui... je supporterai tout...

— Que diras-tu?

— Que tu m'avais confié deux jeunes filles, que tu es sorti, qu'à ton retour, ne les ayant pas retrouvées, tu m'as interrogée, et que je t'ai répondu que je ne pouvais pas te dire ce qu'elles étaient devenues.

— Ah!... et le maréchal se contentera de ces raisons-là?... dit Dagobert en serrant convulsivement ses poings sur ses genoux.

— Malheureusement je ne pourrai pas lui en donner d'autres... ni à lui ni à toi... non... quand la mort serait là, je ne le pourrais pas...

Dagobert bondit sur sa chaise en entendant cette réponse faite avec une résignation désespérante. Sa patience était à bout ; ne voulant cependant pas céder à de nouveaux emportements ou à des menaces dont il sentait l'impuissance, il se leva brusquement, ouvrit une des fenêtres, et exposa au froid et à l'air son front brûlant; un peu calmé, il fit quelques pas dans la chambre et revint s'asseoir auprès de sa femme.

Celle-ci, les yeux baignés de pleurs, attachait son regard sur le Christ, pensant qu'à elle aussi on avait imposé une lourde croix.

Dagobert reprit :

— A la manière dont tu m'as parlé, j'ai vu tout de suite qu'il n'était arrivé aucun accident qui compromît la santé de ces enfants.

— Non... oh!... non... grâce à Dieu elles se portent bien... c'est toutco que je puis te dire...

— Sont-elles sorties seules?

— Je ne puis rien te dire.

■ — Quelqu'un les a-t-il emmenées?

— Hélas! mon ami, à quoi bon m'interroger? je ne peux pas répondre.

— Reviendront-elles ici ?

— Je ne sais pas...

Dagobert se leva brusquement; de nouveau, la patience était sur le point de lui échapper. Après quelques pas dans la chambre, il revint s'asseoir.

— Mais enfin, dit-il à sa femme, tu n'as aucun intérêt, toi, à me cacher ce que sont devenues ces enfants ; pourquoi refuser de m'en instruire ?

• — Parce que je ne peux faire autrement.

— Je crois que si... lorsque tu sauras une chose quetum^'obligesà te dire; écoute-moi bien, ajouta Dagobert d'une voix émue : si ces enfants ne me sont pas rendues la veille du 13 février, et tu vois que le temps presse... tu me mets, envers les filles du maréchal Simon, dans la position d'un homme qui les aurait volées, dépouillées, entends-tu bien? dépouillées, dit le soldat d'une voix profondément altérée. Puis, avec un accent de désolation qui brisa le cœur de Françoise, il ajouta:

— Et j'avais pourtant fait tout ce qu'un honnête homme peut faire... pour amener ces pauvres enfants ici... Tu ne sais pas, toi, ce que j'ai eu à endurer en route... mes soins, mes inquiétudes... car enfin... moi, soldat, chargé de deux jeunes filles... ce n'est qu'à force de cœur, de dévouement, que j'ai pu m'en tirer... et lorsque, pour ma récompense, je croyais pouvoir dire à leur père: « Voici vos enfants... >;

Le soldat s'interrompit... '"---

A la violence de ses premiers emportements succédait un attendrissement douloureux: il pleura.

A la vue des larmes qui coulaient lentement sur la moustache grise de Dagobert, Françoise sentit un moment sa résolution défaillir ; mais songeant au serment qu'elle avait fait à son confesseur, et se disant qu'après tout il s'agissait du salut éternel des orphelines, elle s'accusa mentalement de cette tentation mauvaise que l'abbé Dubois lui reprocherait sévèrement.

Elle reprit donc d'une voix craintive :

— Gomment peut-on t'accuser d'avoir dépouillé ces enfants ainsi que tu disais?

— Apprends donc, reprit Dagobert en passant la main sur ses yeux, que si ces jeunes filles ont bravé tant de fatigues et de traverses pour venir ici du fond de la Sibérie, c'est qu'il s'agit pour elles de grands intérêts, d'une fortune immense peut-être... et que si elles ne se présentent pas le 13 février... ici... à Paris, rue Saint-François... tout est perdu... et cela par ma faute... car je suis responsable de ce que tu as fait.

— Le 13 février.... rue Saint-François, dit Françoise en regardant son mari avec surprise; comme Gabriel...

— Que dis-tu!... de Gabriel?

— Quand je l'ai recueilli... le pauvre petit abandonné, il portait au cou une médaille... de bronze...

— Une médaille de bronze ! s'écria le soldat frappé de stupeur, avec ces mots : A Paris, vous serez, le i 3 février i8o'2, rue Saint-François?

— Oui... Gomment sais-tu?...

Gabriel! dit le soldat en se parlant à lui même; puis il ajouta vivement:

— Et Gabriel sait-il que tu as trouvé cette médaille sur lui?

— Je lui en ai parlé dans le temps; il avait aussi dans sa poche, quand je l'ai recueilli, un portefeuille rempli de papiers écrits en langue étrangère ; je le» ai remis à M. l'abbé Dubois, mon confesseur, pour qu'il pût les examiner. 11 m'a dit plus tard que ces papiers étaient de peu d'importance. Quelque temps après, quand une personne bien charitable;, nommée M. Rodin, s'est chargée de l'éducation de. Gabriel et de le faire entrer au séminaire, M. l'abbé Dubois a remis ces papiers et cette médaille à M. Rodin; depuis, je n'en ai plus entendu parler.

Lorsque Françoise avait parlé de son confesseur, un éclair soudain avait frappé Pesprit du soldat ; quoiqu'il fût loin de se douter des machinations depuis longtemps ourdies autour de Gabriel et des orphelines, il pressentit vaguement que sa femme devait obéir à quelque secrète influence de confessionnal, influence dont il ne comprenait, il est vrai, ni le but ni la portée, mais qui lui expliquait, du moins en partie, l'inconcevable opiniâtreté de Françoise à se taire au sujet des orphelines.

Après un moment de réflexion, il se leva et dit sévèrement à sa femme en la regardant fixement:

— 11 y a du prêtre... dans tout ceci.

— Que veux-tu dire, mon ami?

— Tu n'as aucun intérêt à me cacher les enfants; tu es la meilleure de? femmes ; tu vois ce que je souffre ; si tu agissais de toi-même tu aurais pitié de moi...

— Mon ami...'

— Je te dis que tout ça sent le confessionnal! reprit Dagobert. Tu sacrifies moi et ces enfants à ton confesseur; mais prends bien garde... je saurai où il demeure... et, mille tonnerres!... j'irai lui demander qui de lui ou de moi est le maître dans mon ménage, et s'il se tait... ajouta le soldat avec une expression menaçante, je saurai bien le forcer de parler...

— Grand Dieu! s'écria Françoise en joignant les mains avec épouvante en entendant ces paroles sacrilèges, un prêtre!... songes-y... un prêtre!

— Un prêtre qui jette la discorde, la trahison et le malheur dan? mon ménage... n^est qu'un misérable comme un autre... à qui j'ai le droit de demander compte du mal qu'il fait à moi et aux miens... Ainsi, dis-moi h l'instant où sont les enfants... ou, sinon, je t'avertis que c'est à ton confesseur que je vais aller le demander. 11 se trame ici quelque indignité dont tu es complice sans le savoir, malheureuse femme... Du reste... j'aime mieux m'en prendre à un autrequ'à toi.

— Mon ami, dit Françoise d'une voix douce et ferme, tu t'abuses si ta

crois par la violence imposer à un homme vénérable qui, depuis vingt ans, sesi chargé de mon salut... c'est un vieillard respectable.

— 11 n'y a pas d'âge qui tienne...

— Grand Dieu !... où vas-tu? Tu es elTrayant !

— Je vais à ton église... lu dois y être connue... Je demanderai ton confesseur, et nous verrons.

— Mon ami... je t'en supplie, s'écria Françoise avec épouvante en se jetani au-devant de Dagobert, qui se dirigeait vers la porte ; songe à quoi tu t'exposes. 3Ion Dieu!... outrager un prêtre... Mais tu ne sais donc pas que c^est un cas réservé! ! !

Ces derniers mots étaient ce que, dans sa candeur, la femme de Dagobert croyait pouvoir lui dire de plus redoutable; mais le soldat, sans tenir compte de ces paroles, se dégagea des étreintes de sa femme, et il allait sortir tête nue, tant était violente son exaspération, lorsque la porte s'ouvrit.

C'était le commissaire de police, suivi de la Mayeux et de l'agent de police portant le paquet saisi sur la jeune fdle.

— Le commissaire! dit Dagobert en le reconnaissant à son écharpe; ah ! tant mieux, il ne pouvait venir plus à propos.

YIII

L INTERROGATOmE

— Madame Françoise Baudoin? demanda le magistrat,

— C'est moi... monsieur... dit Françoise; puis, apercevant la Mayeux, qui, pâle, tremblante, n'osait pas avancer, elle lui tendit les bras. Ah! ma pauvre enfant!... s'écria-t-elle en pleurant; pardon... pardon... c'est encore pour nous... que tu as souffert cette humiliation...

Après que la femme de Dagobert eut tendrement embrassé la jeune ouvrière, celle-ci, se retournant vers le commissaire, lui dit avec une expression de disinité triste et touchante:

— Vous le voyez... monsieur... je n'avais pas volé.

— Ainsi, madame, dit le magistrat à Françoise, la timbale d'argent... \o châle... les draps... contenus dans ce paquet...

— M'appartenaient, monsieur... Cotait pour me rendre service que cette chère enfant... la meilleure, la plus honnête des créatures, avait bien voulu se charger de porter ces objets au mont-dc-piété...

— Monsieur, dit sévèrement le magistrat à l'agent de police, vous avez ■commis une déplorable erreur... j'en rendrai compte... et je demanderai que

VOUS soyez puni ; sortez! Puis s'adressant à la Mayeux d'un air véritablement peiné:

— Je ne puis malheureusement, mademoiselle, que a'ous exprimer des regrets bien sincères de ce qui s'est passé... croyez que je compatis à tout ce que cette méprise a eu de cruel pour vous...

— Je le crois... monsieur, dit la Mayeux, et je vous en remercie.

Et elle s'assit avec accablement, car, après tant de secousses, son courage et ses forces étaient épuisés.

. Le magistrat allait se retirer, lorsque Dagobert qui avait depuis quelques instants paru profondément réfléchir, lui dit d'une voix ferme :

— Monsieur le commissaire... veuillez m'entendre... j'ai une déposition à vous faire.

— Parlez, monsieur...

— Ce que je vais vous dire est très important, monsieur; c'est devant vous, magistrat, que je fais une déclaration... afin que vous en preniez acte.

— Et c'est comme magistrat que je vous écoute, monsieur.

— Je suis arrivé ici depuis deux jours; j'amenais de Russie deux jeunes filles qui m'avaient été confiées par leur mère... femme du maréchal Simon...

— De M. le maréchal duc de Ligny? dit le commissaire, très surpris.

— Oui. monsieur... Hier... je les ai laissées ici... j'étais obligé de partir pour une affaire très pressante... Ce matin, pendant mon absence, elles ont disparu... et je suis certain de connaître l'homme qui les a fait disparaître...

— Mon ami... s'écria Françoise effrayée.

— Monsieur, dit le magistrat, votre déclaration est de la plus haute gravité... Disparition de personnes... Séquestration, peut-être... Mais ètes-vous bien sûr?...

— Ces jeunes filles étaient ici... il y a une heure... Je vous répète, monsieur, que pendant mon absence... on les a enlevées...

— Je ne voudrais pas douter de la sincérité de votre déclaration, monsieur. . . Pourtant, un enlèvement si brusque... s'explique difficilement... D'ailleurs, qui vous dit que ces jeunes filles ne reviendront pas? Enfin qui soupçonnez-vous? Un mot seulement, avant de déposer votre accusation. Rappelez-vous que c'est le magistrat qui vous entend... En sortant d'ici, il se peut que la justice soit saisie de cette affaire.

— C'est ce que je veux, monsieur... Je suis responsable de ces jeunes filles devant leur père; il doit arriver d'un moment à l'autre, et je tiens à me justifier.

— Je comprends, monsieur, toutes ces raisons ; mais encore une fois prenez garde de vous laisser égarer par des soupçons peut-être mal fondés,. Une fois votre dénonciation faite... il se peut que je sois obligé d'agir préventivement, immédiatement, contrôla personne que vous accusez... Or, si vous êtes

Ces masques traversaient en chaataut la place du Châtelet. (P. 462.)

coupable d'une erreur... les suites en seraient fort graves pour vous; et, sans aller plus loin... dit le magistrat avec émotion en désignant la Mayeux, vous voyez quelles sont les conséquences d'une fausse accusation.

— Mon ami, tu entends, s'écria Françoise de plus en plus effrayée de la résolution de Dagobert à l'endroit de l'abbé Dubois, je t'en supplie... ne dis pas

un mot de plus...

Mais le soldat, en réfléchissant, s'était convaincu que la seule influence du

confesseur de Françoise avait pu la déterminer à agir ou à se taire ; aussi repritil avec assurance :

— J'accuse le confesseur de ma femme d'être l'auteur ou le complice de l'enlèvement des filles du maréchal Simon.

Françoise poussa un douloureux gémissement et cacha sa figure dans ses mains, pendant que la Mayeux, qui s'était rapprochée d'elle, tâchait de la consoler.

Le magistrat avait écouté la déposition de Dagobert avec un étonnement profond; il lui dit sévèrement :

— Mais, monsieur... n'accusez-vous pas injustement un homme revêtu d'an caractère on ne peut plus respectable... un prêtre?... Monsieur... il s'agit d'un prêtre... Je vous avais prévenu... vous auriez dû réfléchir... tout ceci devient de plus en plus grave... A votre âge... une légèreté serait impardonnable...

— Eh, mordieu! monsieur, dit Dagobert avec impatience, à mon âge on a le sens commun ; voici les faits : ma femme est la meilleure, la plus honorable des créatures... parlez-en dans le quartier, on vous le dira... mais elle est dévote; mais depuis vingt ans elle ne voit que par les yeux de son confesseur... Elle adore son fils, elle m'aime beaucoup aussi; mais au-dessus (iesonfils,etdemoi... il y a toujours le confesseur.

— Monsieur, dit le commissaire, ces détails... intimes...

— Sont indispensables... vous allez voir... Je sors, il y a une heure, pour aller réclamer cette pauvre Mayeux... En rentrant, les jeunes filles avaient disparu; je demande à ma femme, à qui je les avais laissées, où elles sont... elle tombe à genoux en sanglotant et me dit :

« Fais de moi ce que tu voudras... mais ne me demande pas ce que sont devenues les enfants... je ne peux pas te répondre. »

— Serait-il vrai... madame?... s'écria le commissaire en regardant Françoise avec une grande surprise.

— Emportements, menaces, prières, rien n'a fait, reprit Dagobert, à tout elle m'a répondu avec sa douleur de sainte : « Je ne peux rien dire. » Eh bien, moi, monsieur, voici ce que je soutiens : ma femme n'a aucun intérêt à la disparition de ces enfants; elle est sous la domination entière de son confesseur; elle a agi par son ordre, et elle n'est que l'instrument; il est le seul coupable.

A mesure que Dagobert parlait, la physionomie du commissaire devenait de plus en plus attentive en regardant Françoise, qui, soutenue par la Mayeux, pleurait amèrement. Après avoir un mstant réfléchi, le magistrat fit un pas vers la temme de Dagobert, et lui dit :

— Madame... vous avez entendu ce que vient de déclarer votre mari?

— Oui, monsieur.

— Qu'avez-vous à me dire pour vous justifier?...

— Mais, monsieur! s'écria Dagobert, ce n'est pas ma femme que j'accuse... je n'entends pas cela... c'est son confesseur!

— Monsieur... vous vous êtes adressé au magistrat... c'est donc au magistrat à agir comme il croit devoir agir pour découvrir la vérité... Encore une fois, madame, reprit-il en s'adressant à Françoise, qu'avez-vous à dire pour vous justifier?

— Hélas I rien, monsieur.

— Est-il vrai que votre mari ait en partant laissé ces jeunes filles sous votre surveillance?

— Oui, monsieur.

— Est-il vrai que, lorsqu'il vous a demandé où elles étaient, vous lui avez dit que vous ne pouviez rien lui apprendre à ce sujet?

Et le commissaire semblait attendre la réponse de Françoise avec une sorte de curiosité inquiète.

— Oui, monsieur, dit-elle simplement et naïvement, j'ai répondu cela à mon mari.

Le magistrat fit un mouvement de surprise presque pénible.

— Gomment! madame... à toutes les prières, à toutes les instances de votre mari... vous n'avez pu répondre autre chose? Gomment! vous avez refusé de lui donner aucun renseignement? Mais cela n'est ni probable ni possible.

— Gela est pourtant la vérité, monsieur.

— Mais enfin, madame, que sont devenues ces jeunes filles qu'on vous a confiées?...

— Je ne puis rien dire là-dessus... monsieur... Si je n'ai pas répondu à mon pauvre mari... c'est que je ne répondrai à personne...

— Eh bien, monsieur, reprit Dagobert, avais-je tort? une honnête et excellente femme comme elle, toujours pleine de raison, de bon sens, de dévouement, parler ainsi... est-ce naturel? Je vous répète, monsieur, que c'est une affaire de confesseur... Agissons contre lui vivement et promptement... nous saurons tout... et mes pauvres enfants me seront rendues.

Le commissaire dit à Françoise, sans pouvoir réprimer une certaine émotion :

— Madame... je vais vous parler bien sévèrement; mon devoir m'y oblipc. Tout ceci se complique d'une manière si grave, que je vais de ce pas instruire la justice de ces faits; vous reconnaissez que ces jeunes filles vous ont été confiées, et vous ne pouvez les représenter... Maintenant, écoutez-moi bien... Si vous refusiez de donner aucun éclaircissement à leur sujet... c'est vous seule... qui seriez accusée de leur disparition... et je serais, à mon grand regret, obligé de vous arrêter...

— Moi ! s'écria Françoise avec terreur.

— Elle! s'écria Dagobert, jamais... Encore une fois, c'est son confesseur et non pas elle que j'accuse... Ma pauvre femme... l'arrêter î

Et il courut à elle comjne s'il eût voulu la protéger.

— Monsieur... il est trop tard, dit le commissaire ; vous m'avez déposé votre plainte sur l'enlèvement de deux jeunes filles. D'après les déclarations mêmes de votre femme, elle seule est jusqu'ici la seule compromise. Je dois la conduire auprès de M. le procureur du roi, qui du reste avisera.

— Et moi, monsieur, je vous dis que ma femme ne sortira pas d'ici ! s'écria Dagobert d'un ton menaçant.

— Monsieur, dit froidement le commissaire, je comprends votre chagrin ; mais dans l'intérêt même de la vérité, je vous en conjure, ne vous opposez pas à une mesure qu'il vous serait, dans dix minutes, matériellement impossible d'empêcher.

Ces mots, dits avec calme, rappelèrent le soldat à lui-même.

— Mais enfin, monsieur! s'écria-t-il, ce n'est pas ma femme que j'accuse.

— Laisse, mon ami ; ne t'occupe pas de moi, dit la femme martyre avec une angélique résignation ; le Seigneur veut encore m'éprouver rudement : je suis son indigne servante... je dois accepter ses volontés avec reconnaissance; que l'on m'arrête si l'on veut. .. je ne dirai pas plus en prison que je n'ai dit ici au sujet de ces pauvres enfants...

— Mais, monsieur... vous voyez bien que ma femme n'a pas la têle à elle.. . s'écria Dagobert, vous ne pouvez l'arrêter...

— Il n'y a aucune charge, aucune preuve, aucun indice contre l'autre personne que vous accusez, et que son caractère même défend. Laissez-moi emmener madame... Peut-être, après un premier interrogatoire, vous sera-t-elle rendue ... Je regrette, monsieur, ajouta le commisaire d'un ton pénétré, d'avoir une telle mission à remplir... dans un moment où l'arrestation de votre fils... doit... vous...

— Hein!... s'écria Dagobert en regardant sa femme et la Mayeux avec . stupeur, que dit-il ?. . . mon fils...

— Quoi!... vous ignoriez?... Ah! monsieur... pardon, miUe fois, dit le magistrat, douloureusement ému, il m'est cruel... de vous faire une telle révélation.

— Mon fils!... répéta Dagobert en portant ses deux mains à son front, mon fils... arrêté!

— Pour un délit politique... peu grave, du reste, dit le commissaire.

— Ah! c'est trop... tout m'accable à la fois... dit le soldat en tombant anéanti sur une chaise et cachant sa figure dans ses mains

Après des adieux déchirants, au milieu desquels Françoise resta, malgré ses terreurs, fidèle au serment qu'elle avait fait à l'abbé Dubois, Dagobert, qui avait refusé de déposer contre sa femme, était accoudé sur une table ; épuisé par tant d'émotions, il ne put s'empêcher de s'écrier ;

— Hier... j'avais auprès de moi... ma femme... mon fils... mes deux pauvres orphelines ... et maintenant . . . seul ! . . . seul !

Au moment où il prononçait ces mots d'un ton déchirant, une voix douce et triste se fit entendre derrière lui, et dit timidement :

— Monsieur Dagobert... je suis là... Si vous le permettez, je vous servirai, je resterai près de vous...

C'était la Mayeux.

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