‹ Le Juif errantChapitre 59 sur 107 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

méconnaître ses aiïectueux appels, se baissa, afin de le prendre sous la banquelle où elle le croyait sournoisement tapi ; elle sentit une patte, qu'elle tira impatiemment à soi en disant d'un Ion moitié plaisant, moitié fâché :

— Allons, bon sujet... vous allez donner à ces chères demoiselles une jolie idée de votre odieux caractère....

Ce disant, elle prit le carlin, fort étonnée de la nonchalante moi^bidezza && ses mouvements ; mais quel fut son effroi lorsque, l'ayant mis sur ses genoux, elle le vit sans mouvement!

— Une apoplexie!!! s'écria-t-elle, le malheureux mangeait trop... j'en étais sûre.

Puis se retournant avec vivacité :

— Cocher, arrêtez... arrêtez! s'écria M™^ Grivois, sans songer que le cocher ne pouvait l'entendre, puis soulevant la tête de Monsieur, croyant qu'il n'était (\w!évanoui, elle aperçut avec horreur la trace saignante de cinq ou six profonds coups de crocs qui ne pouvaient lui laisser aucun doute sur la cause de la fin déplorable du carlin. Son premier mouvement fut tout à la douleur, au désespoir.

— Mort... s'écria-t-elle, mort!... il est déjà froid!... Mort!... ah! mon Dieu!...

Et cette femme pleui-a.

Les larmes d'un méchant sont sinistres... Pour qu'un méchant pleure, il faut qu'il souffre beaucoup... et chez lui la réaction de la souffrance, au lieu de détendre, d'amollir l'âme, l'enflamme d'un dangereux courroux... Aussi, après avoir cédé à ce pénible attendrissement, la maîtresse de Monsieur se sentit transportée de colère et de haine... oui, de haine... et de haine violente contre les jeunes filles, cause involontaire de la mort de son chien; sa physionomie dure trahit d'ailleurs si franchement ses ressentiments, que Rose et Blanche furent effrayées de l'expression de sa figure empourprée parla colère, lorsqu'elle cria d'une voix altérée en leur jetant un regard furieux :

— C'est votre chien qui l'a tué, pourtant...

— Pardon, madame, ne nous en veuillez pas! s'écria Rose.

— C'est votre chien qui, le premier, a mordu Rabat-Joie, reprit Blanche d'une voix craintive.

L'expression d'effroi qui se lisait sur les traits des orphelines rappela M™* Grivois à elle-même. Elle comprit les funestes conséquences que pouvait avoir son imprudente colère ; dans l'intérêt même de sa vengeance, elle devait se contraindre, afin de n'inspirer aucune défiance aux filles du maréchal Simon ; ne voulant donc pas paraître revenir sur sa première impression par une transition trop brusque, elle continua pendant quelques minutes de jeter sur les jeunes filles des regards irrités; puis, peu à peu, son courroux sembla s'affaiblir et

faire place à une douleur amère ; enfin M""" Grivois, cachant sa ligure dans ses mains, fit entendre un long soupir et parut pleurer beaucoup.

— Pauvre dame! dit tout bas Rose et Blanche, elle pleure, elle aimait sans doute son chien autant que nous aimons Rabat-Joie...

— Hélas î oui, dit Blanche, nous avons bien pleuré aussi quand notre vieux. Jovial est mort...

M"' Grivois releva la tête au bout de quelques minutes, essuya définitivement ses yeux, et dit d'une voix émue, presque affectueuse :

— Excusez-moi, mesdemoiselles... je n'ai pu retenir un premier mouvement de vivacité, ou plutôt de violent chagrin... car j'étais tendrement attachée à ce pauvre chien... qui depuis six ans ne m'a pas quittée.

— Nous regrettons ce malheur, madame, reprit Rose; tout notre chagrin, c'est qu'il ne soit pas réparable...

Je disais tout à l'heure à ma sœur que nous étions d'autant plus affligées

pour vous que nous avions un vieux cheval qui nous a amenées de Sibérie, et que nous avons aussi bien pleuré.

Enfin, mes chères demoiselles... n'y pensons plus... c'est ma faute...

je n'aurais pas dû l'emmener... Mais il était si triste loin de moi... Vous concevez ces faiblesses-là... quand on a bon cœur, on a bon cœur pour les bêtes comme pour les gens... Aussi c'est à votre sensibilité que je m'adresse pour être pardonnée de ma vivacité.

Mais nous n'y pensons plus, madame... tout notre chagrin est de vous

voir si désolée.

— Cela passera, mes chères demoiselles... cela passera, et l'aspect de la joie que votre parente éprouvera en vous voyant m'aidera à me consoler : elle va être si heureuse ! . . . vous êtes si charmantes ! ... et puis cette singularité de vous ressembler autant entre vous semble encore ajouter à l'intérêt que vous inspirez.

— Vous nous jugez avec trop d'indulgence, madame.

— Non, certainement... et je suis sûre que vous vous ressemblez autant de caractère que de figure.

— C'est tout simple, madame, reprit Rose. Depuis notre naissance nous ne nous sommes pas quittées d'une minute, ni pendant le jour ni pendant la nuit... Comment notre caractère ne serait-il pas pareil?

— Vraiment, mes chères demoiselles!... vous ne vous êtes jamais quittées d'une minute?

— Jamais, madame.

Et les deux sœurs, se serrant la main, échangèrent un ineffable sourire.

— Alors, mon Dieu 1 combien vous seriez malheureuses et à plaindre si vous étiez séparées l'une de l'autre!

— Ohl c'est impossible, madame, dit Rose en souriant.

— Comment I impossible?

— Qui aurait le cœur de nous séparer?

— Sans doute, chères demoiselles, il faudrait avoir bien delà méchanceté.

— Oh! madame, reprit Blanche en souriant à son tour, même des gens très méchants... ne pourraient pas nous séparer.

— Tant mieux, mes chères petites demoiselles, mais pourquoi?

— Parce que cela nous ferait trop de chagrin.

— Cela nous ferait mourir...

— Pauvres petites...

— 11 y a trois mois on nous a emprisonnées. Eh bien, quand il nous a vues, le gouverneur de la prison, qui avait pourtant l'air très dur, a dit : « Ce serait vouloir la mort de ces enfants que de les séparer... » Aussi nous sommes restées ensemble et nous nous sommes trouvées aussi heureuses qu'on peut l'être en prison.

— Cela fait l'éloge de votre excellent cœur, et aussi des personnes qui ont compris tout le bonheur que vous aviez d'être réunies.

La voilure s'arrêta. On entendit le cocher crier :

— La porte, s'il vous plaît!

— Ah! nous voici arrivées chez votre chère parente, dit M""" Grivois. Les deux battants d'une porte s'ouvrirent, et le fiacre roula bientôt sur le

sable d'une cour. M""" Grivois ayant levé un des stores, on vit une vaste cour coupée dans sa largeur par une haute muraille, au milieu de laquelle était une sorte de porche formant avant-corps et soutenu par des colonnes de plâtre. Sous ce porche était une petite porte. Au delà du mur, on voyait le faîte et le fronton d'un très grand bâtiment construit en pierres de taille; comparée à la maison de la rue Brise-Miche, cette demeure semblait un palais; aussi Blanche dit à M"^ Grivois, avec une expression de naïve admiration :

— Mon Dieu! madame, quelle belle habitation!

— Ce n'est rien, vous allez voir l'intérieur... c'est bien autre chose! répondit madame Grivois.

Le cocher ouvrit la portière ; quelle tut la colère de M""' Grivois et la surprise des deux jeunes filles... à la vue de Rabat-Joie, qui avait intelligemment suivi la voiture, et qui, les oreilles droites, la queue frétillante, semblait, le malheureux, avoir oublié ses crimes et s'attendre à être loué de son intelligente fidélité.

— Comment! s'écria M""* Grivois, dont toutes les douleurs se renouvelèrent. Cet abominable chien a suivi la voiture?

— Fameux chien tout de même, bourgeoise, répondit le cocher, il n'a pas quitté mes chevaux d'un pas... faut qu'il ait été dressé à cela... c'est une crâne bête, à qui deux hommes ne feraient pas peur... Quel poitrail!

La maîtresse de feu Monsieur, irritée des éloges peu opportuns que le cocher prodiguait à Rabat- Joie, dit aux orphelines:

— Je vais vous faire conduire chez votre parente, attendez un instant dans le fiacre.

M™' Grivois alla d'un pas rapide vers le petit porche et y sonna. Une femme vêtue d'un costume religieux y parut, et s'inclina respectueusement devant M°^ Grivois qui lui dit ces seuls mots :

— Voici les deux jeunes filles ; les ordres de M. l'abbé d'Aigrigny et de la princesse sont qu'elles soient à l'instant et désormais séparées l'une de l'autre et mises en cellule... sévère... vous entendez, ma sœur? en cellule sévère et au régime des {mpénitentes.

— Je vais en prévenir notre mère, et ce sera fait, dit la religieuse en s'inclinant.

— Voulez-vous venir, mes chères demoiselles? reprit M™^ Grivois aux deux jeunes filles, qui avaient à la dérobée fait quelques caresses à Rabat-Joie, tant elles étaient touchées de son instinct ; on va vous conduire auprès de W" votre parente, et je reviendrai vous prendre dans une demi-heure : cocher, retenez bien le chien.

Rose et Blanche, qui, en descendant de voiture, s'étaient occupées de Rabat- Joie, n'avaient pas remarqué la sœur tourière, qui s'était du reste à demi effacée derrière la petite porte. Aussi les deux sœurs ne s'aperçurent-elles que leur prétendue introductrice était vêtue en religieuse que lorsque celle-ci, les prenant par la main, leur fit franchir le seuil de la porte qui, un instant après, se referma sur elles.

Lorsque M™° Grivois eut vu les orphelines renfermées dans le couvent, elle dit au cocher de sortir de la cour et d'aller l'attendre à la porte extérieure.

Le cocher obéit.

Rabat-Joie, qui avait vu Rose et Blanche entrer par la petite porte du jardin, y courut ; M""® Grivois dit alors au portier de l'enceinte extérieure, grand homme robuste :

— Il y a dix francs pour vous, Nicolas, si vous assommez devant moi ce grand chien... qui est là... accroupi sous le porche...

Nicolas hocha la tête en contemplant la carrure et la taille de Rabat-Joie, et répondit :

— Diable I madame, assommer un chien de celte taille... ça n'est déjà pas si commode.

— Je vous donne vingt francs, là... mais tuez-le... là... devant moi...

— 11 faudrait un fusil... Je n'ai qu'un merlin de fer.

— Cela suffira... d'un coup... vous l'abattrez.

■ — Enfin, madame... je vas toujours essayer... mais j'en doute...

Et Nicolas alla chercher sa masse de fer...

— Oh ! si j'avais la force!... dit M™* Grivois.

Le portier revint avec son arme et s'approcha traîtreusement et à pas lents de Rabat-Joie, qui se tenait toujours sous le porche.

— Viens, mon garçon... viens... ici. mon bon chien... dit Nicolas en frappant sur sa cuisse de la main gauche, et tenant de sa main droite le merlin caché derrière lui.

Rabat-Joie se leva, examina attentivement Nicolas, puis devinant sans doute à sa démarche que le portier méditait quelque méchant dessein, d'un blond il s'éloigna, tourna l'ennemi, vit clairement ce dont il s'agissait et se tint à distance.

— Il a éventé la mèche, dit Nicolas, le gueux se défie... il ne se laissera pas approcher... c'est fini.

— Tenez... vous n'êtes qu'un maladroit I dit M™^ Grivois furieuse, et elle jeta cinq francs à Nicolas ; mais au moins chassez-le d'ici.

— Ça sera plus facile que de le tuer, cela, madame.

Eu effet, Rabat-Joie, poursuivi et reconnaissant probablement l'inutilité d'une lutte ouverte, quitta la cour et gagna la rue, mais, une fois là, se sentant pour ainsi dire sur un terrain neutre, malgré les menaces de Nicolas, il ne s'éloigna de la porte qu'autant qu'il le fallait pour être à l'abri du merlin. Aussi, lorsque M"^ Grivois, pâle de rage, remonta dans son fiacre, où se trouvaient les restes inanimés de Monsieur, elle vit, avec autant de dépit que de colère Rabat-Joie couché à quelques pas de la porte extérieure, que Nicolas venait de refermer voyant l'inutilité de ses poursuites.

Le chien de Sibérie, sûr de retrouver le chemin de la rue Brise-Miche, avec cette intelligence particulière à sa race, attendait les orphelines.

Les deux sœurs se trouvaient ainsi recluses dans le couvent de Sainte- Marie, qui, nous l'avons dit, touchait presque à la maison de santé où était enfermée Adrienne de Cardoville.

Nous conduirons maintenant le lecteur chez la femme de Dagobert; elle attendait avec une cruelle anxiété le retour de son mari, qui allait lui demander compte de la disparition des filles du maréchal Simon.

l'es'fluence d'uncontesseur

A peine les orphelines eurent-elles quitté la femme de Dagobert. que celleci, s'agenouillant, s'était mise à prier avec ferveur; ses larmes, longtemps contenues, coulèrent abondamment : malgré sa conviction sincère d avoir accompli

an religieux devoir en livrant les jeunes filles, elle attendait avec une crainte extrême le retour de son mari. Quoique aveuglée par son zèle pieux, elle ne se dissimulait pas que Dagobert aurait de légitimes sujets de plainte et de colère, et puis enfin, lapauvre mère devait encore, dans cette circonstance déjà si fâcheuse, lui apprendre l'arrestation d'Agricol, qu'il ignorait. A chaque bruit de pas dans Tescalier, Françoise prêtait l'oreille en tressaillant; puis elle se remettait à prier avec ferveur, suppliant le Seigneur de lui donner la force de supporter cette nouvelle et rude épreuve.

Enfin, elle entendit marcher sur le palier; ne doutant pas cette fois que ce ne fût Dagobert, elle s'assit précipitamment, essuya ses yeux à la hâte, et pour se donner une contenance, prit sur ses genoux un sac de grosse toile grise qu'elle eut l'air de coudre, car ses mains vénérables tremblaient si fort, qu^elles pouvaient à peine tenir son aiguille.

Au bout de quelques minutes la porte s'ouvrit. Dagobert parut. La rude figure du soldat était sévère et triste : en entrant, il jeta violemment son chapeau sur la table, ne s'apercevant pas tout d'abord de la disparition des orphelines, tant il était péniblement préoccupé.

— Pauvre enfant... c'est affreux! s'écria- t-il.

— Tu as vu la Mayeux? tu l'as réclamée? dit vivement Françoise, oubliant un moment ses craintes.

— Oui, je lai vue, mais dans quel état! c'était à fendre le cœur; je l'ai réclamée, et vivement, je t'en réponds ; mais on m'a dit : «• 11 faut avant que le commissaire aille chez vous pour... »

Puis Dagobert, jetant un regard surpris dans la chambre, s'interrompit et dit à sa femme :

— Tiens... où sont donc les enfants?...

. ; Françoise se sentit saisie d'un frisson glacé. Elle dit d'une voix faible :

— Mon ami... je... ... .

Elle ne put achever.

— Rose et Blanche, où sont-elles? réponds-moi donc... Piabat-Joie n'est pas là non plus.

— Ne te fâche pas.

— Allons, dit brusquement Dagobert, tu les auras laissées sortir avec une voisine; pturquoi ne pas les avoir accompagnées loi-même, ou priées de m'attendre si elles voulaient se promener un peu?... Ce que je comprends, du reste... cette chambre est si triste!... mais je suis étonné qu'elles soient parties avant de savoir des nouvelles de cette bonne Mayeux, car elles ont des cœurs d'ange... Mais... comme tues pâle! ajouta le soldat en regardant Françoise de plus près. Qu'est-ce que tu as donc, ma pauvre femme?... est-ce que tu souffres?

Dagobert eut alors un moment d'étourdissement, de vertige... (P. 431.)

Et Dagobert prit afTectueusement la main de Françoise.

Celle-ci, doiiloui-eusement émue de ces paroles prononcées avec une touchante bonté, courba la tête et baisa en pleurant la main de son mari. Le soldat, de plus en plus inquiet en sentant les larmes brûlâtes couler sur sa main, s'écria :

— Tu pleures... tu ne me réponds pas... mais dis-moi donc ce qui te chagrine, ma pauvre femme... Est-ce parce que je t'ai parlé un peu fort en te

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