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LES CONTRASTES

Quelques minutes après la rencontre de la Mayeux et de la reine Bacchanal, les deux sœurs étaient réunies dans un cabinet de la maison du traiteur.

— Que je t'embrasse encore, dit Céphyse à la jeune ouvrière; au moins maintenant nous sommes seules... tu n'as plus peur!...

Au mouvement que fit la reine Bacchanal pour serrer la !\Iayeux dans ses bras, le manteau qui l'enveloppait tomba. A la vue de ces misérables vêtements qu'elle avait à peine eu le temps de remarquer sur la place du Chàtelet, au miheu de la foule, Céphyse joignit les mains, et ne put retenir une exclamation de douloureuse surprise. Puis, s'approchant de sa sœur pour la contempler de plus près, elle prit entre ses mains potelées les mains maigres et glacées de la Mayeux, et examina pendant quelques minutes, avec un chagrin croissant^ cette malheureuse créature souffrante, pâle, amaigrie par les privations et par les veilles, à peine vêtue d'une mauvaise robe de toile usée, rapiécée...

— Ah I ma sœur ! te voir ainsi !

Et ne pouvant prononcer un mot de plus, la reine Bacchanal se jeta au cou de la Mayeux en fondant en larmes, et au milieu de ses sanglots elle ajouta :

— Pardon!... pardon!...

— Qu'as-tu, ma bonne Céphyse? dit la jeune ouvrière, profondément émue, et se dégageant doucement des étreintes de sa sœur. Tu me demandes pardon... et de quoi?

472 LE JUIF ERRAM

— De quoi? reprit Céphyse en relevant son visage inondé de larmes et pourpre de confusion. N'élait-il pas honteux à moi d'être vêtue de ces oripeaux, de dépenser tant d'argent en folies... lorsque tu es ainsi vêtue, lorsque tu manques de tout... lorsque tu meurs peut-être de misère et de besoin? car je n'ai jamais vu ta pauvre figure si pâle, si fatiguée...

— Rassure-toi, ma bonne sœur... je ne me porte pas mal... j'ai un peu veillé cette nuit... voilà pourquoi je suis pâle... mais, je t'en prie, ne pleure pas... tu me désoles...

La reine Bacchanal venait d'arriver radieuse au milieu d'une foule enivrée, et c'était la Mayeux qui la consolait... Un incident vint encore rendre ce contraste plus frappant. On entendit tout à coup des cris joyeux dans la salle voisine, et ces mots retentirent prononcés avec enthousiasme :

— Vive la reine Bacchanal!... vive la reine Bacchanal!...

La Mayeux tressaillit, et ses yeux se remplirent de larmes en voyant sa sœur, qui, le visage caché dans ses mains, semblait écrasée de honte.

— Céphyse, lui dit-elle, je t'en supplie... ne t'afflige pas ainsi... tu me ferais regretter le bonheur de cette rencontre, et j'en suis si heureuse !... il y a si longtemps que je ne t'ai vue... Mais qu'as-tu? dis-le-moi.

— Tu me méprises peut-être... et tu as raison, dit la reine Bacchanal en essuyant ses yeux.

— Te mépriser!... moi, mon Dieu!... et pourquoi?

— Parce que je mène la vie que je mène... au heu d'avoir comme toi le courage de supporter la misère...

La douleur de Céphyse était si navrante, que la Mayeux, toujours indulgente et bonne, voulut avant tout consoler sa sœur, la relever un peu à ses propres yeux, et lui dit tendrement :

— En la supportant bravement pendant une année, ainsi que tu l'as fait, ma bonne Céphyse, tu as eu plus de mérite et de courage que je n'en aurai, moi, à la supporter toute ma vie.

— Ah! ma sœur... ne dis pas cela...

— Voyons, franchement, reprit la Mayeux... à quelles tentations une créature comme moi est-elle exposée? Est-ce que naturellement je ne recherche pas l'isolement et la solitude autant que tu recherches la vie bruyante et le plaisir? Quels besoins ai-je, chétive comme je suis? Bien peu me suffit...

— El ce peu tu ne l'as pas toujours?...

— Non... mais il est des privations que moi, débile et maladive, je puis pourtant endurer mieux que toi... Ainsi la faim me cause une sorte d'engourdissement... qui se termine par une grande faiblesse... Toi... robuste et vivace... la faim t'exaspère... te donne le délire!... Hélas! tu t'en souviens?... combien de fois je t'ai vue en proie à ces crises douloureuses... lorsque dans notre triste

La reine bacch.\>'al et Couche tout-nu

mansarde... à la suite d'un chômage de travail... mms ne pouvions pas même gagner nos quatre francs par semaine, et que nous n'avions rien... absolument rien à manger... car notre fierté nous empêchait de nous adresser aux voisins!...

— Cette fierté-là, au moins tu l'as conservée, toil

— Et toi aussi... n'as-tu pas lutté autant qu'il est donné à une créature humaine de lutter ?3Iais les forces ont un terme... Je te connais bien, Céphyse...

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