LIV
«'■^ surtout devant la faim que tu as cédé... devant la faim et cette pénible obligation d'un travail acharné qui ne te donnait pas même de quoi subvenir aux plus indispensables besoins.
— Mais toi... ces privations, tu les endurais, tu les endures encore!
— Est-ce que tu peux me comparer à toi ? Tiens , dit la May^nx en prenant sa sœur par la main et la conduisant devant une glace posée au-dessus d'un canapé, regarde-toi... Crois-tu que Dieu, en te faisant si belle, en te douant d'an sang vif et ardent, d'un caractère joyeux, remuant, expansif , amoureux du pilaisir, ait voulu que ta jeunesse se passât an fond d'une mansarde glacée, sans {amais voir le soleil, clouée sur ta chaise, vêtue de haillons, et travaillant sans cesse et sans espoir? Non, car Dieu nous a donné d'autres besoins que ceux de boire et de manger. Même dans notre humble condition, la beauté n'a-t-elle pas besoin d'un peu de parure ? La jeunesse n'a-t-elle pas besoin de mouveotôQt, déplaisir et de gaieté? Tous les âges n'ont-ils pas besoin de distractions et de repos? Tu aurais gagné un salaire suffisant pour manger à ta faim, pour avoir un jour ou deux d'amusements par semaine après un travail quotidien de douze ou quinze heures, pour te procurer la modeste et fraîche toilette que réclame si impérieusement ton charmant visage, tu n'aura'is rien demandé de pins, j'en suis certaine, tu me l'as dit cent fois ; tu as donc cédé à une nécessité irrésLstible, parce que tes besoins sont plus grands que les miens.
— C'est vrai... répondit la reine Bacchanal d'un air pensif : si j'avais scalement trouvé à gagner quarante sous par jour... ma \ie anrait été tout aatre... car dans les commencements... vois-tu, ma sœur, j'étais cruellement linmiliée de vivre aux dépens de quelqu'un...
— Aussi... as-tu été invinciblement entraînée, ma bonne Céphyse; sans cela je te blâmerais au lieu de te plaindre... Tu n'as pas choisi ta destinée, tu Tas subie... comme je subis la mienne...
— Pauvre sœurl dit Céphyse en embrassant tendrement la Mayeux, toi ^ malheureuse, tu m'encourages, tu me consoles... et ce serait à moi de te ]^iiâre...
— Bassure-toi, dit la Mayeux, Dieu est juste et bon : s'il m'a refusé bien •des avantages, il m'a donné mes joies comme il t'a donné les tiennes...
— Tes joies?
— Oui, et de grandes... Sans elles... la vie me serait trop lourde... je n'aurais pas le courage de la supporter...
— Je te comprends, dit Céphyse avec émotion, tu trouves encore moyen de te dévouer pour les autres, et cela adoucit tes chagrins.
— Je fais du moins tout mon possible pour cela, quoique je puisse bien peu ; mais aussi quand je réussis, ajouta la Mayeux en souriant doucement, je suis heureuse et fière comme une pauvre petite fourmi qui, après bien des peines,
a apporté un gros brin de paille au nid commun... Mais ne parlons plus dé moi...
— Si... parlons-en, je t'en prie, et au risque de te fâcher, reprit timidement la reine Bacchanal, je vais te faire une proposition que tu as déjà repoussée... Jacques* a, je crois, encore de l'argent. . . nous le dépensons en folies... donnant çà et là à de pauvres gens quand l'occasion se rencontre... Je t'en supplie, laisse-moi venir à ton aide... je le vois à ta pauvre figure, tu as beau vouloir me le cacher, tu l'épuisés à force de travail.
— Merci, ma chère Céphyse... je connais ton bon cœur ; mais je n'ai besoin de rien... Le peu que je gagne me suffit.
— Tu me refuses... dit tristement la reine Bacchanal, parce que tu sais que mes droits sur cet argent ne sont pas honorables... Soit !... je comprends ton scrupule... Mais, du moins, accepte un service de Jacques... il a été ouvrier comme nous... Entre camarades... on s'aide... Je t'en supplie, accepte... ou je croirai que tu me dédaignes...
— Et moi, je croirai que tu me méprises si tu. insistes, ma bonne Céphyse,. dit la Mayeux d'un ton à la fois si ferme et si doux que la reine Bacchanal vil que toute insistance serait inutile...
Elle baissa tristement la tête et une larme roula de nouveau dans ses yeax.
— Mon refus t'afflige, dit la Mayeux en lui prenant la main; j'en suis désolée, mais réfléchis... et tu me comprendras...
— Tu as raison, dit la reine Bacchanal avec amertume après un moment de silence, tu ne peux pas accepter... de secours de mon amant... c'était t'outrager que de te le proposer... Il y a des positions si humiliantes., qu'elles souillent jusqu'au bien qu'on voudrait faire.
— Céphyse... je n'ai pas voulu te blesser... tu le sais bien.
— Oh! va, crois-moi, reprit la reine Bacchanal, si étourdie, si gaie que je sois, j'ai quelquefois... des moments de réflexion, môme au milieu de mes joies les plus folles... et ces moments-là sont rares, heureusement.
— Et à quoi penses-tu alors ?
— Je pense que la vie que je mène n'est guère honnête; alors je veox demander à Jacques une petite somme d'argent, seulement de quoi assurer ma vie pendant un an, alors je fais le projet d'aller te rejoindre et de me remeltre peu à peu à travailler.
— Eh bien !.,. cette idée est bonne... pourquoi ne la suis-tu pas?
— Parce qu'au moment d'exécuter ce projet, je m'interroge sincèreraent, et le courage me manque ; je le sens, jamais je ne pourrai reprendre l'habitude
1. Nous rappelons au lecteur que Couche-tout- nu se nommait Jacques Rennepont, et faisait partie d« la descendance de la sœur du Juif errant.
du travail, et renoncer à cette vie, tantôt nclie comme aujourd'hui, tantôt précaire... mais au moins libre, oisive, joyeuse, insouciante, et toujours mille fois préférable à celle que je mènerais en gagnant quatre francs par semaine. Jamais, d'ailleurs, l'intérêt ne m'a guidée ; plusieurs fois j'ai refusé de quitter un amant qui n'avait pas grand'chose pour quelqu'un de riche que je n'aimais pas ; jamais je n'ai rien demandé pour moi. Jacques a peut-être dépensé dix mille francs depuis trois ou quatre mois, et nous n'avons que deux mauvaises chambres à peine meublées, car nous vivons toujours dehors, comme des oiseaux ; heureusement, quand je l'ai aimé, il ne possédait rien du tout ; j'avais vendu pour cent francs quelques bijoux qu'on m'avait donnés, et mis cette somme à la loterie; comme les fous ont toujours du bonheur, j'ai gagné quatre mille francs. Jacques était aussi gai, aussi fou, aussi en train que moi, nous nous sommes dit : nous nous aimons bien ; tant que l'argent durera, nous irons ; quand nous n'en aurons plus, de deux choses l'une, ou nous serons las l'un de l'autre, et alors nous nous dirons adieu, ou bien nous nous aimerons encore ; alors, pour rester ensemble, nous essayerons de nous remettre au travail : si nous ne le pouvons pas, et que nous tenions toujours à ne pas nous séparer... un boisseau de charbon fera notre affaire.
— Grand Dieu! s'écria la Mayeux en pâlissant.
— Rassure-toi donc... nous n'avons pas à en venir là... il nous restait encore quelque chose, lorsqu'un agent d'affaires, qui m'avait fait la cour, mais qui était si laid que ça m'empêchait de voir qu'il était riche, sachant que je vivais avec Jacques, m'a engagée à... Mais pourquoi t'ennuyer de ces détails?... En deux mots, on a prêté de l'argent à Jacques sur quelque chose comme des droits assez douteux, dit-on, qu'il avait à une succession... C'est avec cet argentlà que nous nous amusons... tant qu'il y en aura... ça ira...
— Mais, ma bonne Céphyse, au lieu de dépenser si follement cet argent, pourquoi ne pas le placer... et te marier avec Jacques... puisque tu l'aimes ?
— Oh I d'abord, vois-tu, répondit en riant la reine Bacchanal, dont le caractère insouciant et gai reprenait le dessus, placer de l'argent, ça ne vous procure aucun agrément... on a pour tout amusement à regarder un petit morceau de papier qu'on vous donne en échange de ces belles pièces d'or avec lesquelles on a mille plaisirs... Quant à me marier, certainement j'aime Jacques comme je n'ai jamais aimé personne ; pourtant il me semble que, si j'étais mariée avec lui, tout notre bonheur s'en irait ; car enfin, comme mon amant, il n'a rien à me dire du passé; mais, comme mon mari, il me le reprocherait tôt ou tard, et si ma conduite mérite des reproches, j'aime mieux me les adresser moi-même, j'y mettrai des formes.
— A la bonne heure, folle que tu es... mais cet argent ne durera pas toujours... Après... comment fercz-vous?
LE JUTF ERRANT 477
— Après... ah bah! après... c'est dans la lune... Demain me paraît toujours devoir arriver dans cent ans... S'il fallait se dire qu'on mourra un jour... (•a ne serait pas la peine de vivre...
L'entretien de Céphyse et de la Mayeux fut de nouveau interrompu par un lapage effroyable que dominait le bruit aigu et perçant de la crécelle de Nini- Moulin ; puis à ce tumulte succéda un chœur de cris inhumains au milieu duquel on distinguait ces mots qui firent trembler les vitres :
— La reine Bacchanal ! . . . la reine Bacchanal! I La Mayeux tressaillit à ce bruit soudain.
— C'est encore ma cour qui s'impatiente, lui dit Céphyse en riant cette fois.
— Mon Dieu ! s'écria la Mayeux avec effroi, si on allait venir te chercher ici?...
— Non, non, rassure-toi.
— Mais si... entends-tu ces pas?... on marche dans le corridor... on approche... Oh! je t'en conjure, ma sœur, fais que je puisse m'en aller seule... sans être vue de tout ce monde.
Au moment où la porte s'ouvrait, Céphyse y courut. Elle vit dans le corridor une députation à la tête de laquelle marchaient Nini-Moulin, armé de sa formidable crécelle, Rose-Pompon et Couche-tout-nu.
— La reine Bacchanal! ou je m'empoisonne avec un verre d'eau, cria Nini- Moulin.
— La reine Bacchanal! ou j'affiche mes bans à la mairie avec Nini-3Ioulin! cria la petite Rose-Pompon d'un air déterminé.
— La reine Bacchanal! ou sa cour s'insurge et vient l'enlever! dit une autre voix.
— Oui, oui, enlevons-la, répéta un chœur formidable.
— Jacques... entre seul, dit la reine Bacchanal malgré ces sommations pressantes. Puis, s'adressant à sa cour d'un ton majestueux :
— Dans dix minutes, je suis à vous, et alors, tempête infernale!
— Vive la reine Bacchanal ! ! cria Dumoulin en agitant sa crécelle et en se retirant, suivi de la députation, pendant que Couche-tout-nu entrait seul dans le cabinet.
— Jacques, c'est ma bonne sœur, lui dit Céphyse.
— Enchanté de vous voir, mademoiselle, dit Jacques cordialement et doublement enchanté, car vous allez me donner des nouvelles du camarade Agricol... Depuis que je joue au millionnaire, nous ne nous voyons plus, mais je l'aime toujours comme un bon et brave compagnon... Vous demeurez dans sa maison... Comment va-t-il?
— Hélas! monsieur... il est arrivé bien desmalheursà lui età sa famille., il est en prison.
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— En prison! s'écria Céphyse.
— Agricol... en prison !... lui ! et pourquoi? dit Couche-tout-nu.
— Pour un délit politique qui n'a rien de grare. On avait espéré le faire mettre en liberté sous caution...
— • Sans doute... pour cinq cents francs, je connais ça... dit Couchetout-nu...
— Malheureusement cela a été impossible; la personne sur laquelle on comptait...
La reine Bacchanal interrompit la Mayeux en disant à Couche-tout-nu :
— Jacques... tu entends... Agricol... en prison... pour cinq cents francs.
— Pardieul je t'entends et je te comprends, tu n'as pas besoin de mefaire de signes... Pauvre garçon! et il fait vivre sa mère!
— Hélas! oui, monsieur, et c'est d'autant plus pénible que son père est arrivé de Russie, et que sa mère...
— Tenez, mademoiselle, dit Couche-tout-nu en interrompant encore la Mayeux et lui donnant une bourse, prenez... tout est payé d'avance ici. Voilà le restant de mon sac; il y a là dedans vingt-cinq ou trente napoléons; je ne peux pas mieux les finir qu'en m'en servant pour un camarade dans la peine. Donnez-les au père d' Agricol ; il fera les démarches nécessaires, et demain Agricol sera à sa forge... où j'aime mieux qu'il soit que moi.
— Jacques, embrasse-moi tout de suite, dit la reine Bacchanal.
— Tout de suite, et encore, et toujours, dit Jacques en embrassant joyeusement la reine.
La Mayeux hésita un moment; mais songeant qu'après tout cette somme, qui allait être follement dissipée, pouvait rendre la vie et l'espoir à la famille d'Agricol, songeant enfin que ces cinq cents francs, remis plus tard à Jacques, lui seraient peut-être alors d'une utile ressource, la jeune fille accepta, et, les yeux humides, dit en prenant la bourse :
— Monsieur Jacques, j'accepte... vous êtes généreux et bon : le père d'Agricol aura du moins aujourd'hui cette consolation à de bien cruels chagrins... Merci, oh! merci.
— • 11 n'y a pas besoin de me remercier, mademoiselle... on a de l'argent, c'est pour les autres comme pour soi...
Les cris recommencèrent plus furieux que jamais, et la crécelle de Nini- Moulin grinça d'une façon déplorable.
— Céphyse... il vont tout briser là-dedans si tu ne viens pas, et maintenant je n'ai plus de quoi payer la casse, dit Couche-tout-nu. Pardon, mademoisellej, ajouta-t-il en riant, mais, vous le voyez, la royauté a ses devoirs...
Céphyse, émue, tendit les bras à la Mayeux, qui s'y jeta en pleurant de douces larmes.
— Et maintenant, dit-elle à sa sœur, quand te reverrai-je?
— Bientôt... quoique rien ne me fasse plus de peine que de te voir dans îine misère que tu ne veux pas me permettre de soulager...
— Tu viendras? tu me le promets?
— C'est moi qui vous le promets pour elle, dit Jacques, nous irons vous voir, vous et votre voisin Agricol.
— Allons... retourne à la fête, Céphyse... amuse-toi de bon cœur... tu le peux... car M. Jacques va rendre une famille bien heureuse...
Ce disant, et après que Couche-tout--nu se fut assuré qu'elle pouvait descendre sans être vue de ses joyeux et bruyants compagnons, la îllayeux descendit furtivement, bien empressée de porter au moins une bonne nouvelle à Dagobert, mais voulant auparavant se rendre rue de Babylone, au pavillon naguère occupé par Adrienne de Cardoville. On saura plus tard la cause de la détermination de la Mayeux.
Au moment où la jeune fille sortait de chez le traiteur, trois hommes bourgeoisement et confortablement vêtus parlaient bas et paraissaient se consulter en regardant la maison du traiteur. Bientôt un quatrième homme descendit précipitamment l'escalier du traiteur.
— Eh bien ? dirent les trois autres avec anxiété
— 11 est là...
— Tu en es slir?
— Est-ce qu'il y a deux Couche-tout-nu sur la terre ? répondit l'autre ; je viens de le voir ; il est déguisé en fort... ils sont attablés pour trois heures au moins.
— Allons... attendez-moi là, vous autres... dissimulez -vous le plus possible... Je vas chercher le chef de file, et l'affaire est dans le sac. Et, disant ces mot-s, l'un des hommes disparut en courant dans une rue qui aboutissait sur la place.
A ce moment, la reine Bacchanal entrait dans la salle du banquet, accom pagnée de Couche-tout-nu, et fut saluée par les acclamations les plus frénétiques.
— Maintenant, s'écria Céphyse avec une sorte d'entraînement fébrile et comme si elîe eût cherché à s'étourdir, maintenant, mes amis, tempêtes, ouragans, bouleversemeuts, déchaînements et autres tremblements... Puis, tendant rson verre àlVini-Moulin, elle dit:
— A boire !
— Vive la reine ! cria-t-on tout d'une voix.