‹ Le Juif errantChapitre 69 sur 107 · LIV. G t · texte numérisé non relu

LIV. G t

506 LE JUIF ERRAM

encore que la vôtre. Puis, après un moment de réflexion, Florine s'écria tout à coup :

— Mais j^y songe... si vous manquez de travail... si vous êtes à bout de ressources... je pourrai, je l'espère, vous procurer de l'ouvrage...

— Serait-il possible, mademoiselle ! s'écria la Maveux. Jamais je n'aurais osé vous demander un pareil service... qui pourtant me sauverait... mais maintenant votre offre généreuse commande presque ma confiance... aussi je dois vous avouer que ce matin même on m"a retiré un travail bien modeste, puisqu'il me rapportait quatre francs par semaine...

— Quatre francs par semaine! s'écria Florine, pouvant à peine croire ce qu'elle entendait.

— Celait bien peu, sans doute, reprit la Maveux, mais cela me suffisait... MalhetireMsement, la personne qui m'employait trouve à faire faire cet ouvrage moyennant un prix encore plus minime.

— Quatre francs par semaine! répéta Florine, profondément tonchée de tant de misère et de tant de résignation; eh bien, moi, je vous adresserai à des personnes qui vous assureront un gain d'au moins deux francs par jour.

— Je pourrais gagner deux francs par jour... est-ce possible?...

— Oui, sans doute... seulement, il faudrait aller travailler en journée... à moins que vous ne préfériez vous mettre servante.

— Dans ma position, dit la Maveux avec une timidité fière, on n'a pas le droit, je le sais, d'écouter ses susceptibilités, pourtant je préférerais travailler à la journée, et, en gasniant moins, avoir la faculté de travailler chez moi.

— La condition d'aller en journée est malheureusement indispensable, dit Florine.

— Alors, je dois renoncer à cet espoir, répandit timidement la Mayenx... Non qne je refuse d'aller en journée; avant tout il faut vivre... mais... on exige des ouvi'ières une mise, sinon élégante, du moins convenable... et, je vous l'avoue sans honte, parce que ma pauvreté est honnête... je ne pais être mieux vètne que je ne le suis.

— Qu'à cela ne tienne... dit vivement Florine, on vous donnera les moyens de vous vêlir convenablement.

La Maveux regarda Florine avec une surprise croissante. Ces offres étaient si fort au delà de ce qu'elle pouvait espérer et de ce que les ouvrières gagnent généralement, que la Maveux pouvait à peine y croire.

— Mais... reprit-elle avec hésitation, pour quel motif serait-on si généreux envers moi, mademoiselle? De quelle façon pourrais-je donc mériter un salaire si élevé?

Florine tressaillit. Un élan de cœur et de bon naturel , le désir d'être utile à la Mayeux, dont la douceur et la résignation l'intéressaient vivement, l'avaient

entraînée à une proposition irréfléchie; elle savait à quel prix laMayeux pourrait obtenir les avantages qu'elle lui proposait, et seulement alors elle se demanda si la jeune ouvrière consentirait jamais à accepter une pareille condition. Malheureusement, Florine s'était trop avancée, elle ne put se résoudre à oser tout dire à la Mayeux. Elle résolut donc d'abandonner l'avenir aux scrupules de la jeune ouvrière; puis enfin, comme ceux qui ont failli sont ordinairement peu disposés à croire à l'infaillibilité des autres, Florine se dit que peat-être la Mayeux, dans la position désespérée où elle se trouvait, aurait moins de délicatesse qu'elle ne lui en supposait... Elle reprit donc :

— Je le conçois, mademoiselle, des oiïres si supérieures à ce que vous gagnez habituellement vous étonnent; mais je dois vous dire qu'il s'agit d'une institution pieuse, destinée à procurer de l'ouvrage ou de l'emploi aux femmes méritantes et dans le besoin... Cet établissement, qui s'appelle Sainte-Marie, se charge de placer soit des domestiques, soit des ouvrières à la journée... Or, l'œuvre est dirigée par des personnes si charitables, qu'elles fournissent même une espèce de trousseau lorsque les ouvrières qu'elles prennent sous leur protection ne sont pas assez convenablement vêtues pour aller remplir les fonctions auxquelles on les destine.

Cette explication fort plausible des offres magnifiques de Florine devait satisfaire la Mayeux, puisque après tout il s'agissait d'une œuvre de bienfaisance.

— Ainsi, je comprends le taux élevé dn salaire dont vous me parlez, mademoiselle, reprit la Mayeux; seulement je n'ai aucune recommandation pour être protégée par les personnes charitables qui dirigent cet établissement.

— Vous souffrez, vous êtes laborieuse, honnête, ce sont des droits suffisants... Seulement, je dois vous prévenir que l'on vous demandera si vous remplissez exactement vos devoirs religieux.

— Personne plus que moi, mademoiselle, n'aime et bénit Dieu, dit la Maveux avec une fermeté douce ; mais les pratiques de certains devoirs sont une affaire de conscience, et je préférerais renoncer au patronage dont vous me parlez, s'il devait avoir quelque exigence à ce sujet...

— Pas le moins du monde. Seulement, je vous l'ai dit, comme ce sont des personnes très pieuses qui dirigent cette œuvra, vous ne vous étonnerez pas de leurs questions... Et puis enfin... essayez; que risquez-vous? Si les propositions qu'on vous fera vous conviennent, vous les accepterez... si, au contraire, elle vous semblent choquer votre hberté de conscience, vous les refuserez... votre position ne sera pas empirée.

La Mayeux n'avait rien à répondre à cette conclusion, qui, lui laissant la plus parfaite latitude, devait éloigner d'elle toute détiance; elle reprit donc :

— J'accepte votre offre, mademoiselle, et je vous en remercie du fond du cœur; mais qui me présentera?

— Moi... demain, si vous le voulez.

— Mais les renseignements que 1 on désirera prendre sur moi. peutêtre?...

— La respectable mère Sainte-Perpétue, supérieure du couvent de Sainte- Marie, où est établie l'œuvre, vous appréciera, j'ensuis sûre, sans qu'il lui soit besoin de se renseigner; sinon elle vous le dira, et il vous sera facile de la satisfaire. Ainsi, c'est convenu... à demain.

— Viendrai-je vous prendre ici, mademoiselle?

— Non : ainsi que je vous l'ai dit, il faut qu'on ignore que vous êtes venue de la part de M. Agricol ; et une nouvelle visite ici pourrait être connue et donner l'éveil... J'irai vous prendre en fiacre... Où demeurez-vous?

— Rue Brise-Miche, numéro 3... Puisque vous prenez cette peine, mademoiselle, vous n'auriez qu'à prier le teinturier qui sert de portier de venir m'avertir... de venir avertir la Mayeux.

— La Mayeux ! dit Florine avec surprise.

— Oui, mademoiselle, répondit l'ouvrière avec un triste sourire, c'est le sobriquet que tout le monde me donne... et tenez, ajouta la Mayeux, ne pouvant retenir une larme, c'est aussi à cause de mon infirmité ridicule, à laquelle ce sobriquet fait allusion, que je crains d'aller en journée chez des étrangers... il y a tant de gens qui vous raillent... sans savoir combien ils vous blessent!... Mais, reprit la Mayeux en essuyant une larme, je n'ai pas à choisir, je me résignerai...

Florine, péniblement émue, prit la main de la Mayeux et lui dit:

— Rassurez-vous, il est des infortunes si touchantes qu'elles inspirent la compassion et non la raillerie. Je ne puis donc vous demander sous votre véritable nom?

— Je me nomme Madeleine Soliveau; mais, je vous le repète, mademoiselle, demandez la Mayeux, car on ne me connaît guère que sous ce nom-là.

■ — Je serai donc demain à midi rue Brise-Miche.

— Ahl mademoiselle, comment jamais reconnaître vos bontés?

— • Ne parlons pas de cela; tout mon désir est que mon entremise puisse vous être utile... ce dont vous seule jugerez. Quanta Agricol, ne lui répondez pas; attendez qu'il soit sorti de prison, et dites-lui alors,je vous le répète, que ses révélations doivent être secrètes jusqu'au moment où il pourra voir ma pauvre maîtresse...

— Et où est-elle à cette heure, cette chère demoiselle?

— Je l'ignore... Je ne sais pas où on l'a conduite lorsque son accès s'est déclaré. Ainsi, à demain; attendez-moi.

— A demain, dit la Mayeux.

Le lecteur n'a pas oublié que le couvent de Sainte-Marie, où Florine devait

conduire la Mayeux, renfermait les filles du maréchal Simon, et était voisin de la maison de santé du docteur Baleinier, où se trouvait Adrienne de Cardoville.

LA MERE SAIXTE-PERPETIE

Le couvent de Sainte-Marie, où avaient été conduites les filles du maréchal Simon, était un ancien et grand hôtel dont le vaste jardin donnait sur le boulevard de THôpital, l'un des endroits (à cette époque surtout) les plus déserts de Paris.

Les scènes qui vont suivre se passaient le 12 février, veille du jour fatal où les membres de la famille Rennepont, les derniers descendants de la sœur du Juif errant, devaient se trouver assemblés rue Saint-François.

Le couvent de Sainte-Marie était tenu avec une régularité parfaite. Un conseil supérieur, composé d'ecclésiastiques influents présidés par le père d'Aigrigny et de femmes d'une grande dévotion, à la tête desquelles se trouvait la princesse de Saint-Dizier, s'assemblait fréquemment, afin d'aviser aux moyens d'étendre et d'assurer l'influence occulte et puissante de cet établissement, qui prenait une extension remarquable. Des combinaisons très habiles, très profondément calculées, avaient présidé à la fondation de l'œuvre de Sainte-Marie, qui, par suite de nombreuses donations, possédait de très riches immeubles et d'autres biens dont le nombre augmentait chaque jour. La communauté religieuse n'était qu'un prétexte ; mais, grâce à de nombreuses intelligences nouées avec la province par l'intermédiaire des membres les plus exaltés du parti ultramontain, on attirait dans cette maison un assez grand nombre d'orphelines richement dotées, qui devaient recevoir au couvent une éducation solide, austère, religieuse, bien préférable, disait-on, à l'éducation frivole qu'elles auraient reçue dans les pensionnats à la mode, infectés de la corruption du siècle; aux femmes veuves ou isolées, mais riches aussi, l'œuvre de Sainte -Marie offrait un asile assuré contre les dangerset les tentations du monde : dans cette paisible retraite on goûtait un calme adorable, on faisait doucement son salut, etl'on était entouré des soins lesplus tendres, les plus alTectueux. Ce n'était pas tout : la mère Sainte- Perpétue, supérieure du couvent, se chargeait aussi, au nom de l'œuvre, de procurer aux vrais fidèles, qui désiraient préserver l'intérieur de leurs maisons de la corruption du siècle, soit des demoiselles de compagnie pour les femmes seules ou âgées, soit des servantes pour les ménages, soit enfin des ouvrières à la journée, toutes personnes dont la pieuse moralité était garantie par l'œuvre. Rien ne semblerait plus digne d'intérêt, de sympathie et d'encouragement qu'un pareil établissement;

;iO LE JUIF ERRANT

mais tout, à Theure se dévoilera le vaste et dangereux réseau d'intrigues de toutes sortes que cachaient ces charitables et saintes apparences.

La supérieure du couvent, mère Sainte-Perpétue, était une grande femme de quarante ans environ, vêtue de bure couleur carmélite, et portant un long rosaire à sa ceinture; un bonnet blanc à mentonnière, accompagné dun voile noir, embégTiinait étroitement son visage maigre et blême; une grande quantité de rides profondes et transversales sillonnaient son front couleur d'ivoire jauni; son nez, à arête tranchante, se courbait quelque peu en bec d'oiseau de proie ; son œil noir était sagace et perçant; sa physionomie, à la fois intelligente, froide et ferme. Pour l'entente et la conduite des intérêts matériels de la communauté, la mère Sainte-Perpétue en eût remontré au procureur le plus r-îtors et le plus rusé. Lorsque les femmes sont possédées de ce qu'on appelle V esprit des affaires, et qu'elles y appliquent leur finesse de pénétration, leur persévérance infatigible, leur prudente dissimulation, et surtout cette justesse et cette rapidité de coup d'œil qui leur sont naturelles, elles arrivent à des résultats prodigieux. Pour la mère Sainte-Perpétue, femme de tête solide et forte, la vaste comptabilité de la communauté n'était qu'un jeu ; personne mieux qu'elle ne savait acheter des propriétés, les remettre en valeur et les revendre avec avantage; le cours de la Rente, le change, la valeur courante des actions de différentes entreprises lui étaient aussi très familiers; jamais elle n'avait commandé à ses intermédiaires une fausse spéculation lorsqu'il s'était agi de placer les fonds dont tant de bonnes âmes faisaient journellement don à l'ceuvre de Sainte-Marie; l'esprit d'association, lorsqu'il est dirigé dans un but décjoïsme collectif, donne aux corporations les défauts et bs mes de l'individu.

Ainsi une congrégation aimera le pouvoir et l'argent, comme un ambitieux aime le pouvoir pour le pouvoir, comme le cupide aime l'argent pour l'argent... Mais c'est surtout à l'endroit des immeubles que les congrégations agissent comme un seul homme. L'immeuble est leur rêve, leur idée fixe, leur fructueuse monomanie ; elles le poursuivent de leurs vœux les plus sincères, les plus tendres, les plus chauds... Le premier mme?<(^/e est, pour une pauvre petite communauté naissante, ce qu'est pour une jeune mariée sa corbeille de noces; pour un adolescent, son premier cheval de course; pour un poète, son premier succès ; pour une lorelte, son premier châle de cachemire ; parcîe qu'après tout, dans ce siècle matériel, un immeuble pose, classe, cote une communaulé pour une certaine valeur à cette espèce de Bourse religieuse, et donne une idée d'autant meilleure de son crédit sur les simples, que toutes ces associations de salut en commandite, qui finissent par posséder des biens immenses, se fondent toujours modestement avec la pauvreté pour apport social et la charité du prochain ^omme garantie et éventualité, .\ussi l'on peut se figurer tout ce qu'il y a d'acre €t d'ardente rivalité entre les différentes conarégations d'hommes et de femmes

LE JUIF ERRANT bit

à propos des immeuhies que chacun peut compter au soleil, avec cjuelle inelfable complaisance une opulente congrégation écrase sous l'inventaire de ses maisons, de ses fermes, de ses valeurs de portefeuille, une congrégation moins riche. L'envie, la jalousie haineuse, rendues plus irritantes encore par l'oisiveté claustrale, naissent forcément de telles comparaisons ; et pourtant rien n'est moins chrétien dans l'adorable acception de ce mot divin, rien n'est moins selon le véritable esprit évangélique, esprit si essentiellement, si religieusement communiste, que cette âpre, que cette insatiable ardeur d'acquérir et d'accaparer par tous les moyens possibles : avidité dangereuse, qui est loin d'être excusée aux yeux de l'opinion publique par quelques maigres aumônes auxquelles préside un inexorable esprit d'exclusion et d'insolence.

Mère Sainte- Perpétue était assise devant un grand bureau à cylindre, placé au milieu d'un cabinet très simplement, mais très confortablement meublé; un excellent feu brillait dans la cheminée de marbre, un moelleux tapis recouvrait le plancher. La supérieure, à qui on remettait chaque jour toutes les lettres adressées soit aux sœurs, soit aux pensionnaires du couvent, venait d'ouvrir les lettres des sœurs selon son droit, et de décacheter très dextrement les lettres des pensionnaires selon le droit qu'elle s'attribuait, à leur insu, m.ais toujours, bien entendu, dans le seul intérêt du salut de ces chères filles, et aussi un peu pour se tenir au courant de leur correspondance; caria supérieure s'imposait encore le devoir de prendre connaissance de toutes les lettres qu'on écrivait du couvent, avant de les mettre à la poste. Les traces de cette pieuse et innocente inquisition disparaissaient très facilement, la sainte et bonne mère possédant tout un arsenal de charmants petits outils dacier : les uns, très affilés, servaientà découper imperceptiblement le papier autour du cachet; puis, la lettre ouverte, lue et replacée dans son enveloppe, on prenait un autre gentil instrument arrondi, on le chauffait légèrement et on le promenait sur le contour de la cire du cachet, qui, en fondant et s'étalant un peu, recouvrait la primitive incision; enfin, par un sentiment de justice et d'égalité très louable, il y avait dans l'arsenal de la bonne mère jusqu'à un petit fiimigatoiro on ne peut plus ingénieux, à la vapeur humide et dissolvante duquel on soumettait les lettres modestement et humblement fermées avec des pains à cacheter ; ainsi détrempés, ils cédaient sous le moindre effort et sans occasionner la moindre déchirure.

Selon l'importance des indiscrétions qu'elle faisait ainsi commettre aux signataires des lettres, la supérieure prenait des notes plus ou moins étendues. Elle fut interrompue dans cette intéressante investigation par deux coups doucement frappés à la porte verrouillée.

Mère Sainte-Perpétue abaissa aussitôt le vaste cylindre de son secrétaire sur son arsenal, se leva et alla ouvrir d'un air grave et solennel. Une sœur converse venait lui annoncer que M""" la princesse de Saint-Dizier attendait dans

le salon, et que M'"' Florine, accompagnée d'une jeune fille contrefaite et mal vêtue, arrivée peu de temps après la princesse, attendait à la porte du petit corridor.

— Introduisez d'abord M"" la princesse, dit la mère Sainte-Perpétue. Et avec une prévenance charmante, elle approcha un fauteuil du feu.

M"" de Saint-Dizier entra. Quoique sans prétentions coquettes et juvéniles, la princesse était habillée avec goût et élégance : elle portait un chapeau de velours noir de la meilleure faiseuse, un grand chàlede cachemire bleu, une robe de satin noir, garnie de martre pareille à la fourrure de son manchon.

— Quelle bonne fortune me vaut encore aujourd'hui l'honneur de votre visite, ma chère fille? lui dit gracieusement ja supérieure.

— Une recommandation très importante, ma chère mère, car je suis très pressée; on m'attend chez Son Éminence, et je n'ai malheureusement que quelques minutes à vous donner: il s'agit encore de ces deux orphelines au sujet desquelles nous avons longuement causé hier.

— Elles continuent à être séparées, selon votre désir, et cette séparation leur a porté un coup si sensible... que j'ai été obhgée d'envoyer, ce matin... prévenir le docteur Baleinier... à la maison de santé. Il a trouvé de la fièvre jointe à un grand abattement, et, chose singulière, absolument les mêmes symptômes de maladie chez l'une que chez l'autre des deux sœurs... J'ai interrogé de nouveau ces deux malheureuses créatures; je suis restée confondue... épouvantée... ce sont des idolâtres.

— Aussi était-il bien urgent de vous les confier... Mais voici le sujet de ma visite : ma chère mère, on vient d'apprendre le retour imprévu du soldat qui a amené ces jeunes filles en France, et que l'on croyait absent pour quelques jours: il est donc à Paris, Malgré son âge, c'est un homme audacieux, entreprenant, et d'une rare énergie; s'il découvrait que ces jeunes filles sont ici, — ce qui est d'ailleurs heureusement presque impossible, — dans sa rage de les voir à l'abri de son influence impie, il serait capable de tout. Ainsi, à compter d'aujourd'hui, ma chère mère, redoublez de surveillance... que personne ne puisse s'introduire ici nuitamment. Ce quartier est si désert!...

— Soyez tranquille, ma chère fille, nous sommes suffisamment gardées ; notre concierge et nos jardiniers, bien armés, font une ronde chaque nuit du côté du boulevard de l'Hôpital ; les murailles sont hautes et hérissées de pointes de fer aux endroits dun accès plus facile... Mais je vous remercie toujours, ma chère fille, de m'avoir prévenue, on redoublera de précautions,

— Il faudra surtout en redoubler cette nuit, ma chère mère!

— Et pourquoi?

— Parce que si cet infernal soldat avait l'audace inouïe de tenter quelque chose, il le tenterait cette nuit...

Cette nuit on redoublera de surveillance. (P. 513.)

- Et comment le savez-vous, ma chère fille?

- Nos renseignements nous donnent cette certitude, répondit la princesse avec un léger embarras qui n'échappa pas à la supérieure; mais elle était trop fine europ réservée pour paraître s'en apercevoir; seulement elle soupçonna qu on lui cachait plusieurs choses. '

- Cette nuit donc, répondit mère Sainte-Perpétue, on redoublera de

EIG1£.NE SUE. - LE JLIF EHKAM. - J. ROfFF, ÉDIT , .„ «-

Llv . 00,

surveillance... Mais puisque j"ai le plaisir de vous voir, ma chère fille, j'en profiterai pour vous dire deux mots du mariage en question.

— Parlons-en, ma chère mère, dit vivement la princesse, car cela est très important. Le jeune de Brisville est un homme rempli d'ardente dévotion dans ce temps d'impiété révolutionnaire ; il pratique ouvertement, il peut nous rendre les plus grands services : il est, à la Chambre, assez écouté ; il ne manque pas d'une sorte d'éloquence agressive et provocante; et je ne sais personne qui donne à sa croyance un tour plus effronté, à sa foi une allure plus insolente : son calcul est juste, car cette manière cavalière et débraillée de parler de choses saintes pique et réveille la curiosité des indifférents. Heureusement, les circonstances sont telles qu'il peut se montrer d une audacieuse violence contre nos ennemis sans le moindre danger, ce qui redouble naturellement son ardeur de martjT postulant : en un mot, il est à nous, et en retour nous lui devons ce mariage ; il faut donc qu'il se fasse. Vous savez d'ailleurs, chère mère, qu'il se propose d'offrir une donation de cent mille francs à l'œuvre de Sainte-Marie le jour où il sera en possession de la fortune de M"* Baudricourt.

— Je n'ai jamais douté des excellentes intentions de M. de Brisville au sujet d'une œuvre qui mérite la sympathie de toutes les personnes pieuses, répondit discrètement la supérieure, mais je ne croyais pas rencontrer tant d'obstacles de la part de la jeune personne.

— Comment donc?

— Cette jeune fiiUe, que j'avais crue jusqu'ici la soumission, la timidité, la nulUté, tranchons le mot, l'idiotisme même, au Heu d'être, comme je le pensais, ravie de cette proposition de mariage, demande du temps pour réfléchir.

— Cela fait pitié !

— Elle m'oppose une résistance d'inertie ; j'ai beau lui dire sévèrement qu'étant sans parents, sans amis, et confiée absolument à mes soins, elle doit voir par mes yeux, écouter par mes oreilles, et que lorsque je lui affirme que cette union lui convient de tout point, elle doit lui donner son adhésion sans la moindre objection ou réflexion...

— Sans doute... on ne peut parler d'une manière plus sensée.

— Elle me répond qu'elle voudrait voir 31. de Brisville et connaître son caractère avant de s'engager...

' — C'est absurde... puisque vous lui répondez de sa moralité et que vous trouvez ce mariage convenable.

— Du reste, j'ai fait remarquer à M"" Baudricourt que jusqu'à présent je n'avais employé envefs elle que des moyens de douceur et de persuasion : mais que si elle m'y forçait, je serais obligée, malgré moi, et dans son intérêt même, d'agir avec rigueur pour vaincre son opiniâtreté, de la séparer de ses compagnes,

LE jriF ERRAM ol'

de la mettre en cellule, au secret le plus rigoureux, jusqu'à ce qu'elle se décide, après tout, à être heureuse... et à épouser un homme honorable.

— Et ce? menaces, ma chère mère?...

— Auront, je l'espère, un bon résultat. Elle avait dans sa province une correspondance avec une ancienne amie de pension... j'ai supprimé cette correspondance, qui m'a paru dangereuse ; elle est donc maintenant sous ma seule influence... et j'espère que nous arriverons à nos fins. Mais, vous le voyez, ma chère fille, ce n'est jamais sans peine, saris traverses, que l'on parvient à faire le bien.

— Aussi je suis certaine que M. de Brisville ne s'en tiendra pas à sa première promesse, et je me porte caution pour lui que s'il épouse M"^ Baudricourt...

— Vous savez, ma chère fille, dit la supérieure en interrompant la princesse, que s'il s'agissait de moi, je refuserais ; mais donner à l'œuvre, c'est donner à Dieu, et je ne puis empêcher M. de Brisville d'augmenter la somme de ses bonnes œuvres. Et puis, il nous arrive quelque chose de déplorable...

— De quoi s'agit-il donc, ma chère mère?

— Le Sacré-Cœur nous dispute et nous surenchérit un immeuble tout à fait à notre convenance... En vérité, il y a des gens insatiables ; je m'en suis, du reste, expHquée très vertement avec la supérieure.

— Elle me l'a dit, en efl'et, et a rejeté la faute sur l'économe, répondit BP^ de Saint-Dizier.

— Ah !... vous la voyez donc, ma chère fille? demanda la supérieure, qui parut assez vivement surprise.

— Je l'ai rencontrée chez Monseigneur, répondit M™° de Saint-Dizier avec une légère hésitation que la mère Sainte-Perpétue ne panit pas remarquer.

Elle reprit :

— Je ne sais en vérité pourquoi notre établissement excite si violemment la jalousie du Sacré-Cœur ; il n'y a pas de bruits fâcheux qu'il n'ait répandus sur l'œuvre de Sainte-3Iarie ; mais certaines personnes se sentent toujours blessées des succès du prochain.

— Allons, ma chère mère, dit la princesse d'un ton conciliant, il faut espérer que la donation de M. de Brisville vous mettra à même de couvrir la surenchère du Sacré-Cœur ; ce mariage aurait donc un double avantage, ma chère mère... car il placerait une grande fortune entre les mains d'un homme à nous, qui l'emploierait comme il convient. . . Avec environ cent mille francs de rente, la position de notre ardent défen^ur triplera d'importance. Nous aurons enfin un organe digne de notre cause, et nous ne serons plus obligés de nous laisser défendre par des gens comme ce M. Dumoulin.

— Il y a pourtant bien de la verve et bien du savoir dans ses écrits. Selon moi, c'est le style d'un saint Bernard en courroux contre Timpiété du siècle.

— Hélas! ma chère mère, si vous saviez quel étrange saint Bernard c'est que ce M. Dumoulin!... mais je ne veux pas souiller vos oreilles. Tout ce que je puis vous dire, c'est que de tels défenseurs compromettent les plus saintes causes. Adieu, ma chère mère... au revoir... et surtout redoublez de précautions celte nuit... le retour de ce soldat est inquiétant !

— Soyez tranquille, ma chère fille... Ah! j'oubliais... M"^ Florine m'a priée de vous demander une grâce : c'est d'entrer à votre service. Vous connaissez la fidélité qu'elle vous a montrée dans la surveillance de votre malheureuse nièce... je crois qu'en la récompensant ainsi vous vous l'attacheriez complètement, et je vous serais très reconnaissante pour elle.

— Dès que vous vous intéressez le moins du monde à Florine, ma chère mère, c'est chose faite, je la prendrai chez moi... Et maintenant, j'y songe, elle pourra m'être plus utile que je ne pensais d'abord.

— Mille grâces, ma chère fille, de votre obligeance; à bientôt, je l'espère. Nous avons après-demain à deux heures une longue conférence avec Son Éminence et Monseigneur, ne l'oubliez pas.

— Non, ma chère mère, je serai exacte... Mais redoublez de précautions cette nuit, de crainte d'un grand scandale.

Après avoir respectueusement baisé la main de la supérieure, la princesse sortit par la grande porte du cabinet qui donnait dans un salon conduisant au grand escalier.

Quelques minutes après, Florine entrait chez la supérieure par une porle latérale. La supérieure était assise ; Florine s'approcha d'elle avec une humilité craintive.

— Vous n'avez pas rencontré M"^ la princesse de Saint-Dizier? lui demanda la mère Sainte-Perpétue.

— Non, ma mère, j'étais à attendre dans le couloir dont les fenêtres donnent sur le jardin.

— La princesse vous prend à son service à compter d'aujourd'hui, dit la supérieure.

Florine fit un mouvement de surprise chagrine et dit :

— Moi !... ma mère... mais...

— Je le lui ai demandé en votre nom... Vous acceptez? répondit impérieusement la supérieure.

— Pourtant... ma mère... je vous avais priée de ne pas...

— Je vous dis que vous acceptez ! dit la supéria^ire d'un ton si ferme, si positif, que Florine baissa les yeux et dit à voix basse :

— J'accepte.

— C'est au nom de M. Rodin que je vous donne cet ordre.

— Je m'en doutais, ma mère, répondit tristement Florine. Et à quelles conditions... entré-je... chez la princesse ?

— Aux mêmes conditions que chez sa nièce. Florine tressaillit et dit :

— Ainsi, je devrai faire des rapports fréquents, secrets, sur la princesse?

— Vous observerez, vous vous souviendrez, et vous rendra compte...

— Oui, ma mère.

— Vous porterez surtout votre attention sur les visites que la princesse pourrait recevoir désormais de la supérieure du Sacré-Cœur ; vous les noterez et tâcherez d'entendre... 11 s'agit de préserver la princesse de fâcheuses influences.

— J'obéirai, ma mère.

— Vous tâcherez aussi de savoir pour quelle raison deux jeunes orphelines ont été amenées ici et recommandées avec la plus grande sévérité par j\lme Grivois, femme de confiance de la princesse.

— Oui, ma mère.

— Ce qui ne vous empêchera pas de graver dans votre souvenir les choses qui vous paraîtront dignes de remarque. Demain, d'ailleurs, je vous donnerai des instructions particulières sur un autre sujet.

— 11 suffit, ma mère.

— Si, du reste, vous vous conduisez d'une manière satisfaisante, si vous exécutez fidèlement les instructions dont je vous parle, .vous sortirez de chez 1 1 princesse pour être femme de charge chez une jeune mariée ; ce sera pour vous une position excellente et durable... toujours aux mêmes conditions. Ainsi, il est bien entendu que vous entrez chez M""" de Saint-Dizier après m'en avoir fait la demande.

— Oui, ma mère... je m'en souviendrai.

— Quelle est cette jeune fille contrefaite qui vous accompagne?

— Une pauvre créature sans aucune ressource, très intelligente, d'une éducation au-dessus de son état; elle est ouvrière en lingerie; le travail lui manque, elle est réduite à la dernière extrémité. J'ai pris sur elle des renseignements ce matin en allant la chercher ; ils sont excellents.

— Elle est laide et contrefaite?

— Sa figure est intéressante, mais elle est contrefaite.

La supérieure parut satisfaite de savoir que la personne dont on lui parlait était douce, d'un extérieur disgracieux, et elle ajouta après un moment de réflexion :

— Et elle parait intelligente?

— Très intelligente.

— Et elle est absolument sans ressources?

— Sans aucune ressource.

— Est-elle pieuse?

■ — Elle ne pratique pas.

— Peu importe, se dit mentalement la supérieure ; si elle est très intelligente, cela suffira. Puis elle reprit tout haut :

— Savez-vous si elle est adroite ouvrière ? •

— Je le crois, ma mère.

La supérieure se leva, alla à un casier, y prit un registre, y parut chercher pendant quelque temps avec attention, puis elle dit en replaçant le registre :

— Faites entrer cette jeune fille... et allez m'attendre dans la lingerie.

— Contrefaite... intelligente... adroite ouvrière, dit la supérieure en réfiéchissant; elle n'inspirerait aucun soupçon... Il faut voir.

Au bout d'un instant, Florine rentra avec la May eux, qu'elle introduisit auprès de la supérieure, après quoi elle se retira discrètement. La jeune oumère était émue, tremblante et profondément troublée, car elle ne pouvait pour ainsi dire croire à la découverte qu'elle venait de faire pendant l'absence de Florine.

Ce ne fut pas sans une vague frayeur que la 3Iayeux resta seule avec la supérieure du couvent de Sainte-Marie.

LA TEMATIO.X

Telle avait été la cause de la profonde émotion de la Mayeux : Florine, en se rendant auprès de la supérieure,. avait laissé la jeune ouvrière dans un couloir garni de banquettes et formant une sorte d'antichambre située au premier étage. Se trouvant seule, la Mayeux s'était approchée machinalement d'une fenêtre ouvrant sur le jardin du couvent, borné de ce côté parmi mur à moitié démoli, et terminé à l'une de ses extrémités par une clôture de planches àclaii"e-voie. Ce mur, aboutissant à une chapelle en construction, était mitoyen avec le jardin d'une maison voisine.

La Mayeux avait tout à coup vu apparaître une jeune fille à l'une des croisées du rez-de-chaussée de celte maison, croisée grillée, d'ailleurs remarquable par une sorte d'auvent en forme de tente qui la surmontait. Cette jeune fille, les yeux fixés sur un des bâtiments du couvent, faisait de la main des signes qui semblaient à la fois encourageants et affectueux. De la fenêtre où elle était placée, la Mayeux, ne pouvant voir à qui s'adressaient ces signes d'intelligence, admirait

LE JUIF ERRANT bl9

la rare beauté de cette jeune fille, l'éclat de son teint, le noir brillant de ses grands yeux, le doux et bienveillant sourire qui effleurait ses lèvres. On répondit sans doute à sa pantomime à la fois gracieuse et expressive, car, par un mouvement rempli de grâce, cette jeune fille, posant la main gauche sur son cœur, fit de la main droite un geste qui semblait dire que son cœur s'en allait vers cet endroit qu'elle ne quittait pas des yeux.

Un pâle rayon de soleil, perçant les nuages, vint se jouer à ce moment sur les cheveux de cette jeune fille, dont la blanche figure, alors presque collée aux barreaux de la croisée sembla p-our ainsi dire tout à coup illuminée par les éblouissants reflets de sa splendide chevelure d'or bruni. A l'aspect de cette ravissante figure, encadrée de longues boucles d'admirables cheveux d'un roux doré, la Mayeux tressaillit involontairement; la pensée de ]\F'^ de Cardoville lui ^int aussitôt à l'esprit, et elle se persuada (elle ne se trompait pas) qu'elle avait devant les yeux la protectrice d'Agricol.

En retrouvant là, dans cette sinistre maison d'aliénés, cette jeune fille si merveilleusement belle, en se souvenant de la bonté délicate avec laquelle elle avait quelques jours auparavant accueilli Agricol dans son petit palais éblouissant de luxe, la Mayeux sentit son cœur se briser. Elle croyait Adrienne folle... et pourtant, en l'examinant plus attentivement encore, il lui semblait que l'intelligence et la grâce animaient toujours cet adorable -visage. Tout à coup M"^ de Cardoville fit un geste expressif, mit son doigt sur sa bouche, envoya deux baisers dans la direction de ses regards, et disparut subitement.

Songeant aux révélations si importantes qu'Agricol avait à faire à M"° de Cardoville, la Mayeux regrettait d'autant plus amèrement de n'avoir aucun moyen, aucune possibilité de parvenir jusqu'à elle; car il lui semblait que si cette jeune fille était folle, elle se trouvait du moins dans un moment lucide.

La jeune ouvrière était plongée dans ces réflexions remplies d'inquiétude lorsqu'elle vit revenir Florine accompagnée d'une des religieuses du couvent. La Mayeux dut donc garder le silence sur la découverte qu'elle venait de faire, et se trouva bientôt en présence de la supérieure.

La supérieure, après un rapide et pénétrant examen delà physionomie de la jeune ouvrière, lui trouva l'air si timide, si doux, si honnête, qu'elle crut pouvoir ajouter complètement foi aux renseignements donnés par Florine.

— Ma chère fille, dit la mère Sainte-Perpétue d'une voix affectueuse, Florine ma dit dans quelle cruelle situation vous vous trouviez... Il est donc vrai... vous manquez absolument de travail ?

— Hélas 1 oui, madame.

— Appglez-moi votre mère... ma chère fille; ce nom est plus doux... et c'est la règle de cette maison... Je n'ai pas besoin de vous demander quels sont vos principes?

— J'ai toujours vécu honnêtement de mon travail... ma mère, répondit la Mayeux avec une simplicité à la foi digne et modeste.

— Je vous crois, ma chère fille, et j'ai de bonnes raisons pour vous croire.. , Il faut remercier le Seigneur de vous avoir mise à l'abri de bien des tentations... mais, dites-moi, êtes-vous habile dans votre état?

— Je fais de mon mieux, ma mère; Ton a toujours été satisfait de mon travail... Si vous désirez d'ailleurs me mettre à l'œuvre, vous en jugerez.

— Votre affirmation me suffit, ma chère fille... Vous préférez, n'est-ce pas, aller travailler en journée?

— M'"" Florine m'a dit, ma mère, que je ne pouvais espérer avoir de travail chez moi.

— Pour l'instant, non ma fille ; si plus lard l'occasion se présentait... j'y songerais... Quanta présent, voici ce que je peux vous offrir : une vieille dame très respectable m'a fait demander une ouvrière à la journée; présentée par moi, vous lui conviendrez; l'œuvre se chargera de vous vêtir comme il faut, peu à peu l'on retiendra ce déboursé sur votre salaire, car c'est avec nous que vous compterez... Ce salaire est de deux francs par jour... Vous paraît-il suffisant?

— Ah! ma mère... c'est bien au delà de ce que je pouvais espérer.

— Vous ne serez d'ailleurs occupée que de neuf heures du matin à six heures du soir... il vous restera donc encore quelques heures dont vous pourrez disposer. Vous le voyez, cette condition est assez douce, n'est-ce pas?

— Oh! bien douce, ma mère...

— Je dois, avant tout, vous dire chez qui l'œuvre aurait l'intention de vous employer... c'est chez une veuve nommée W" de Brémont, personne remplie de solide piété... Vous n'aurez, je l'espère, dans sa maison, que d'excellents exemples... s'il en était autrement, vous viendriez m'en prévenir.

— Comment cela, ma mère? dit la Mayeux avec surprise.

— Ecoutez-moi bien, ma chère fille, dit la mère Sainte-Perpétue d'un ton déplus en plus affectueux; l'œuvre de Sainte-Marie a un saint et double but... Vous comprenez, n'est-ce pas, que s'il est de notre devoir de donner aux maîtres toutes les garanties désirables sur la moralité des personnes que nous plaçons dans l'intérieur de leur famille, nous devons aussi donner aux personnes que nous plaçons toutes les garanties de moralité désirables sur les maîtres à qui nous les adressons?

— Rien n'est plus juste et d'une plus sage prévoyance, ma mère.

— N'est-ce pas, ma chère fille? car de même qu'une servante de mauvaise conduite peut porter un trouble fâcheux dans une famille respectable, de même aussi un maître ou une maîtresse de mauvaises mœurs peuvent avoir une dangereuse influence sur les personnes qui les servent ou qui vont travailler dans

L'orpheline, s'approchaut tout à fait de la claire voie, dit quelques mots à Adrienne. (P. 527.)

CCûÈNE SUE. — LE JUIF ERRANT. — J. ROCFF, ÉDtT. UY. 66,

leur maison. Or, c'est pour offrir une mutuelle garantie aux maîtres et aux serviteurs vertueux que notre œuvre est fondée...

— Ah! madame... dit naïvement la May eux, ceux qui ont eu cette pensée méritent la bénédiction de tous...

— Et les bénédictions ne leur manquent pas, ma chère fille, parce que l'œuvre tient ses promesses. Ainsi, une intéressante ouvrière... comme vous, par exemple... est placée auprès de personnes irréprochables, selon nous; aperçoitelle, soit chez ses maîtres, soit même chez les gens qui les fréquentent habituellement, quelque irrégularité de mœurs, quelque tendance irréligieuse qui blesse sa pudeur ou qui choque ses principes religieux, elle vient aussitôt nous faire une confidence détaillée de ce qui a pu l'alarmer. Rien de plus juste... n'est-il pas vrai?

— Oui, ma mère... répondit timidement la Ma} eux, qui commençait à trouver ces prévisions singuhères.

— Alors, reprit la supérieure, si le cas nous paraît grave, nous engageons notre protégée à observer plus attentivement encore, afin de bien se convaincre qu'elle avait raison de s'alarmer... Elle nous fait de nouvelles confidences, et si elles confirment nos premières craintes, fidèles à notre pieuse tutelle, nous retirons aussitôt notre protégée de cette maison peu convenable. Du reste, comme le plus grand nombre d'entre elles, malgré leur candeur et leur vertu, n'ont pas les lumières suffisantes pour distinguer ce qui peut nuire à leur âme, nous préférons, dans leur intérêt, que tous les huit jours elles nous confient, comme une fille le confierait à sa mère, soit de vdve voix, soit par écrit, tout ce qui s'est passé durant la semaine dans les maisons où elles sont placées; alors nous avisons pour elles, soit en les y laissant, soit en les retirant. Nous avons déjà environ cent personnes, demoiselles de compagnie, de magasin, servantes ou ouvrières à la journée, placées selon ces conditions dans un grand nombre de familles; et, dans l'intérêt de tous, nous nous applaudissons chaque jour de cette manière de procéder. Vous me comprenez, n'est-ce pas, ma chère fdle?

— Oui... oui... ma mère, dit la Mayeux, de plus en plus embarrassée. Elle avait trop de droiture et de sagacité pour ne pas trouver que cette manière d'assurance mutuelle sur la moralité des maîtres et des serviteurs ressemblait à une sorte d'espionnage du foyer domestique, organisé sur une vaste échelle et exécuté par les protégées de l'œuvre presque à leur insu : car il était en effet difficile de déguiser plus habilement à leurs yeux cette habitude de délation à laquelle on les dressait sans qu'elles s'en doutassent.

— Si je suis entrée dans ces longs détails, ma chère fille, reprit la mère Sainte-Perpétue, prenant le silence de la Mayeux pour un assentiment, c'est afin que vous ne vous croyiez pas obligée de rester malgré vous dans une maison où. contre votre attente, je vous le répète, vous ne trouveriez pas continuellement de saints et pieux exemples... Ainsi, la maison de M"' de Brémont, à laquelle

je vous destine, est une maison tout en Dieu... Seulement on dit, et je ne veux pas le croire, que la fille de M"" de Brémont, M""' de Noisy, qui depuis peu de temps est venue habiter avec elle, n'est pas d'une conduite parfaitement exemplaire, qu'elle ne remplit pas exactement ses devoirs religieux, et qu'en l'absence de son mari, à cette heure en Amérique, elle reçoit des visites malheureusement trop assidues d'un M. Hardy, riche manufacturier.

Au nom du patron d"Agricol la Mayeux ne put retenir un mouvement de surprise et rougit légèrement.

La supérieure prit naturellement cette rougeur et ce mouvement pour une preuve de la pudibonde susceptibilité de la jeune ouvrière et ajouta :

' — J'ai dû tout vous dire, ma chère fille, afin que vous fussiez sur vos gardes. J'ai dû même vous entretenir de bruits que je crois complètement erronés, car la fille de M"^ de Brémont a eu sans cesse de trop bons exemples sous les yeux pour les oublier jamais... D'ailleurs, étant dans la maison du matin au soir, mieux que personne vous serez à même de vous apercevoir si les bruits dont je vous parle sont faux ou fondés : si par malheur ils l'étaient, selon vous, alors, ma chère fille, vous viendriez me confier toutes les circonstances qui vous autorisent à le croire, et si je partageais votre opinion, je vous retirerais à l'instant de cette maison, parce que la sainteté de la mère ne compenserait pas suffisamment le déplorable exemple que vous offrirait la conduite de la fille... car, dès que vous faites partie de l'œuvre, je suis responsable de votre salut ; et, bien plus, dans le cas où votre susceptibilité vous obligerait à sortir de chez M"^ de Brémont, comme vous pourriez être quelque temps sans emploi, l'œuvre, si elle est satisfaite de votre zèle et de votre conduite, vous donnera un franc par jour jusqu'au moment où elle vous replacera. Vous voyez, ma chère fille, qu'il y atout à gagner avec nous... Il est donc convenu que vous entrerez aprèsdemain chez M""® de Brémont.

La Mayeux se trouvait dans une position très difficile : tantôt elle croyait ses premiers soupçons confirmés, et, malgré sa timidité, sa fierté se révoltait en songeant que, parce qu'on la savait misérable, on la croyait capable de se vendre comme une espionne, moyennant un salaire élevé ; tantôt, au contraire, sa délicatesse naturelle répugnant à croire qu'une femme de l'âge et de la condition de la supérieure pût descendre à lui adresser une de ces propositions aussi infamantes pour celui qui l'accepte que pour celui qui la fait, elle se reprochait ses premiers doutes, se demandant si la supérieure, avant de l'employer, ne voulait pas, jusqu'à un certain point, l'éprouver, et voir si sa droiture s'élèverait audessus d'une offre relativement très brillante. La 3Iayeux était si naturellement portée à croire au bien qu'elle s'arrêta à cette dernière pensée, se disant qu'après tout, si eî?e se trompait, ce serait pour la supérieure la manière la moins blessante de refuser ses offres indignes. Par un mouvement qai n'avait rien de

hautain, mais qui disait la conscience qu'elle avait de sa dignité, la jeune ouvrière, relevant la tête, jusqu'alors tenue humblement baissée, regarda la supérieure bien en face, afin que celle-ci pût lire sur ses traits la sincérité de ses paroles, et lui dit d'une voix légèrement émue, et oubliant cette fois de dire « ma mère » :

— Ah! madame... je ne puis vous reprocher de me faire subir une pareille épreuve... vous me voyez bien misérable, et je n'ai rien fait qui puisse me mériter votre confiance; mais, croyez-moi, si pauvre que je sois, jamais je ne m'abaisserai à faire une action aussi méprisable que celle que vous êtes sans doute obligée de me proposer afin de vous assurer par mon refus que je suis digne de votre intérêt. Non, non, madame, jamais, et à aucun prix, je ne serai capable d une délation.

La Mayeux prononça ces derniers mots avec tant d'animation que son visage se colora légèrement. La supérieure avait trop de tact et d'expérience pour ne pas reconnaître la sincérité des paroles de la Mayeux; s'estimant heureuse devoir la jeune fille prendre ainsi le change, elle lui sourit affectueusement et lui tendit les bras en disant :

■ — Bien, bien, ma chère fille... venez m'embrasser...

• — Ma mère... je suis confuse... de tant de bonté.

— Non, car vos paroles sont remplies de droiture... Seulement, persuadezvous bien que je ne vous ai pas fait subir d'épreuve... parce qu'il n'y a rien qui ressemble moins à une délation que les marques de confiance filiale que nous demandons à nos protégées dans l'intérêt même de la moralité de leur condition; mais certaines personnes — et, je le vois, vous êtes du nombre, ma chère fille — ont des principes assez arrêtés, une intelligence assez avancée, pour pouvoir se passer de nos conseils et apprécier par elles-mêmes ce qui peut nuire à leur salut. C'est donc une responsabilité que je vous laisserai tout entière, ne vous demandant d'autres confidences que celles que vous croirez devoir me faire volontairement.

— Ah! madame... que de bonté! dit la pauvre Mayeux, ignorant les mille détours de l'esprit monacal, et se croyant déjà certaine de gagner honorablement un salaire équitable.

— Ce n'est pas de la bonté., c'est de la justice, reprit la mère Sainte-Perpétue, dont l'accent devenait de plus en plus affectueux; on ne saurait trop avoir de confiance et de tendresse envers de saintes filles comme vous, que la pauvreté a encore épurées, si cela peut se dire, parce qu'elles ont toujours fidèlement observé la loi du Seigneur.

— Ma mère...

— Une dernière question, ma chère fille : combien de fois par mois approchez-vous de la sainte table?

— Madame, reprit la Mayeux, je ne m'en suis pas approchée depuis ma

première communion, que j'ai faite il y a huit ans. C'est à peine si en travaillant chaque jour, et tout le jour, je puis suffire à gagner ma vie; il ne me reste donc pas de loisir pour,..

— Grand Dieu! s'écria la supérieure en interrompant la Mayeux et joignant les mains avec tous les signes d'un douloureux étonnement, il serait vrai?... vous ne pratiquez pas?...

— Hélas! madame, je vous l'ai dit, le temps me manque, reprit la Mayeux en regardant la mère Sainte-Perpétue d'un air interdit.

Après un moment de silence, celle-ci lui dit tristement :

— Vous me voyez désolée, ma chère fille... Je vous Tai dit : de même que nous ne plaçons nos protégées que dans des maisons pieuses, de même on nous demande des personnes pieuses et qui pratiquent; c'est une des conditions indispensables de l'œuvre... Ainsi, à mon grand regret, il m'est impossible de vous employer comme je l'espérais... Cependant, si par la suite vous renonciez à une si grande indifférence à propos de vos devoirs religieux... alors nous verrions...

— Madame, dit la Mayeux, le cœur gonflé de larmes, car elle était obligée de renoncer à une heureuse espérance, je vous demande pardon de vous avoir retenue si longtemps... pour rien.

— C'est moi, ma chère fille, qui regrette vivement de ne pouvoir vous attacher à l'œuvre... mais je ne perds pas tout espoir... surtout parce que je désire voir une personne déjà digne d'intérêt mériter un jour par sa piété l'appui durable des personnes religieuses... Adieu... ma chère fille... Allez en paix, et que Dieu vous soit miséricordieux en attendant que vous soyez tout à fait revenue à lui...

Ce disant, la supérieure se leva et conduisit la Mayeux jusqu'à la porte, toujours avec les formes les plus douces et les plus maternelles ; puis, au moment où la Mayeux dépassait le seuil, elle lui dit :

— Suivez le corridor, descendez quelques marches, frappez à la seconde porte à droite ; c'est la lingerie: vous y trouverez Florine... elle vous reconduira... Adieu, ma chère fille...

Dès que la Mayeux fut sortie de chez la supérieure, ses larmes, jusqu'alors contenues, coulèrent abondamment; n'osant pas paraître ainsi éplorée devant Florine et quelques religieuses sans doute rassemblées dans la lingerie, elle s'arrêta un moment auprès d'une des fenêtres du corridor pour essuyer ses yeux noyés de pleurs.

Elle regardait machinalement la croisée dd la maison voisine du couvent, où elle avait cru reconnaître Adrienne de Cardoville. lorsqu'elle vit celle-ci sortir d'une porte et s'avancer rapidement vers la clùlurc à claire-voie qui séparait les deux jardins...

Au même instant, à sa profonde stupeur, la Mayeux: vit une des deux sœurs dont la disparition désespérait Dagobert, Rose Simon, pâle, chancelante, abattue, s'approcher avec crainte et inquiétude de la claire-voie qui la séparait de M"" de Cardoville, comme si l'orpheline eût redouté d'être aperçue...

Page 1