LA MAI EUX ET MADEMOISELLE DE CARDOVILLE
La Mayeux, émue, attentive, inquiète, penchée à l'une des fenêtres du couvent, suivait des yeux les mouvements de M"" de Cardoville et de Rose Simon, qu^elle s'attendait si peu à trouver réunies dans cet endroit.
L'orpheline, s'approchant tout à fait de la claire-voie qui séparait le jardin de la communauté de celui de la maison du docteur Raleinier, dit quelques mots à Adrienne, dont les traits exprimèrent tout à coup l'étonnement, l'indignation et la pitié. A ce moment une religieuse accourut en regardant de côté et d'autre, comme si elle eût cherché quelqu'un avec inquiétude ; puis, apercevant Rose, qui, timide et craintive, se serrait contre la claire-voie, elle la saisit par le bras, eut l'air de lui faire de graves reproches, et, malgré quelques vives paroles que M"^ de Cardoville sembla lui adresser, la religieuse emmena rapidement l'orphehne, qui, éplorée, se retourna deux ou trois fois vers Adrienne ; celle-ci, après lui avoir encore témoigné de son intérêt par des gestes expressifs, se retourna brusquement, comme si elle eût voulu cacher ses larmes.
Le corridor où se tenait la Mayeux pendant cette scène touchante était situé au premier étage ; l'ouvrière eut la pensée de descendre aii rez-de-chaussée, de tâcher de s'introduire dans le jardin, afin de parler à cette belle jeune fille aux cheveux d'or, de bien s'assurer si elle était M'^^ de Cardoville, et alors, si elle la croyait dans un moment lucide, de lui apprendre qu'Agricol avait à lui communiquer des choses du plus grand intérêt, mais qu'il ne savait comment l'en instruire,
La journée s'avançait, le soleil allait bientôt se coucher ; la Mayeux, craignant que Florine ne se lassât de l'attendre, se hâta d'agir; marcJiant d'un pas léger, prêtant Toreillede temps à autre avec inquiétude, elle gagna l'extrémité du corridor ; là, un petit escalier de trois ou quatre marches conduisait au palier de la lingerie, puis, formant une spirale étroite, aboutissait à l'étage inférieur. L'ouvrière, entendant des voix, se hâta de descendre, et se trouva dans un long corridor du rez-de-chaussée vers le milieu duquel s'ouvrait une porte vitrée donnant sur une partie du jardin réservée à la supérieure. Une allée, bordée d'un côté par une haute charmille de buis, pouvant protéger la Mayeux contre les
regards, elle s'y glissa et arriva jusqu'à la clôture en claire-voie, qui à cet endroit séparait le jardin du couvent de celui de la maison du docteur Baleinier. A quelques pas d'elle l'ouvrière vit M"^ de Gardoville assise et accoudée sur un banc rustique.
La fermeté du caractère d'Adrienne avait été un moment ébranlée par la fatigue, par le saisissement, par l'effroi, par le désespoir, lors de cette nuit terrible où elle s'était vue conduite dans la maison de fous du docteur Baleinier ; enfin celui-ci, profitant avec une astuce diabolique de l'état d'afi'aiblissement, d'accablement, où se trouvait la jeune fille, était même parvenu à la faire un instant douter d'elle-même. Mais le calme qui succède forcément aux émotions les plus pénibles, les plus violentes, mais laréfiexion, mais le raisonnement d'un esprit juste et fin, rassurèrent bientôt Adrienne sur les craintes que le docteur Baleinier avait un instant pu lui inspirer. Elle ne crut même pas à une erreur du savant docteur ; elle lut clairement dans la conduite de cet homme, conduite d'une détestable hypocrisie et d'une rare audace, servie par une non moins rare habileté; trop tard enfin, elle reconnut dans M. Baleinier un aveugle instrument de M™^ de Saint-Dizier. Dès lors elle se renferma dans un silence, dans un calme remplis de dignité ; pas une plainte, pas un reproche, ne sortirent de sa bouche... elle attendit. Pourtant, quoiqu'on lui laissât une assez grande liberté de promenade et d'action (en la privant toutefois de toute communication avec le dehors), la situation présente d'Adrienne était dure, pénible, surtout pour elle, si amoureuse d'un harmonieux et charmant entourage. Elle sentait néanmoins que cette situation ne pouvait durer longtemps, elle ignorait l'action et la surveillance des lois ; mais le simple bon sens lui disait qu'une séquestration de quelques jours, adroitement appuyée sur des apparences de dérangement d'esprit plus ou moins plausibles, pouvait, à la rigueur, être tentée et même impunément exécutée ; mais à la condition de ne pas se prolonger au delà de certaines limites, parce qu'après tout une jeune fille de sa condition ne disparaissait pas brusquement du monde, sans qu'au bout d'un certain temps l'on s'en informât ; et alors un prétendu accès de folie soudaine donnait lieu à de sérieuses investigations. Juste ou fausse, cette conviction avait suffi pour redonner au caractère d'Adrienne son ressort et son énergie accoutumés. Cependant, elle s'était quelquefois en vain demandé la cause de cette séquestration ; elle connaissait trop M™^ de Saint-Dizier pour la croire capable d'agir sans un but arrêté et d'avoir seulement voulu lui causer un tourment passager... En cela M"° de Gardoville ne se trompait pas ; le père d'Aigrigny et la princesse étaient persuadés qu'Adrienne, plus instruite qu'elle ne voulait le paraître, savait combien il lui importait de se trouver, le 13 février, rue Saint-François, et qu'elle était résolue à faire valoir ses droits. En faisant enfermer Adrienne comme folle, ils portaient donc un coup funeste à son avenir ; mais disons que cette dernière
Une sœur vint lui ouvrir. (P. 536.)
précaution était inutile, car Adrienne. quoique sur la voie du secret de famille qu'on avait voulu lui cacher, et dont on la croyait informée, ne l'avait pas entièrement pénétré, faute de quelques pièces cachées ou égiirées. Quel que fût le motil de la conduite odieuse des ennemis de M"° de Gardoville, elle n'en était pas moins révoltée. Rien n'était moins haineux, moins avide de vengeance que cette généreuse jeune fille ; mais en songeant à tout ce que M"* de Saint-Dizior, l'abbé d'Aigrigny et le docteur Baleinier lui faisaient soulTrir, elle se promettait,