EUGÈNE SUE. — LE JLIF ERRA.\T. — J. ROUFF, ÉDIT. LIVR
répondu: « Ces jeunes filles sont, après tout, placées dans une maison très respectable... dans un couvent... il n'y a donc pas urgence de les enlever de là... et, d'ailleurs, je ne puis prendre sur moi de violer un domicile religieux sur votre simple déposition ; demain je ferai mon rapport à qui de droit, et l'on avisera plus tard. »
— Plus tard... vous voyez, toujours des remises, dit le soldat.
« ^ Mais, monsieur, lui ai-je répondu, reprit Agricol, c'est à l'instant, c'est ce soir, cette nuit même, qu'il faut agir; car si ces jeunes filles ne se trouvent pas demain matin rue Saint-François, elles peuvent éprouver un dommage incalculable... — C'est très fâcheux, m'a répondu le commissaire ; mais, encore une fois, je ne peux, sur votre simple déclaration, ni sur celle de votre père, qui, pas plus que vous, n'est parent ou allié de ces jeunes personnes, me mettre en contravention formelle avec les lois, qu'on ne violerait pas même sur la demande d'une famille. La justice a ses lenteurs et ses formalités, auxquelles il faut se soumettre. »
— Certainement, dit Dagobert, il faut s'y soumettre, au risque de se montrer lâche, traîti'e et ingrat...
— Et lui as-tu aussi parlé de W^"" de Cardoville ? demanda la Mayeux.
— Oui. mais il m'a, à ce sujet, répondu de même... c'était fort grave; je faisais une déposition, il est vrai, mais je n'apportais aucune preuve à l'appui de ce que j'avançais. « Une tierce personne vous a assuré que M"' de Cardoville affirmait n'être pas folle, m'a dit le commissaire, cela ne suffit pas : tous les fous prétendent n'être pas fous ; je ne puis donc violer le domicile d'un médecin respectable sur votre seule déclaration. Néanmoins, je la reçois, j'en rendrai compte. Mais il faut que la loi ait son cours... »
— Lorsque, tantôt, je voulais agir, dit sourdement Dagobert, est-ce que je n'avais pas prévu tout cela? pourtant j'ai été assez faible pour vous écouter.
— Mais, mon père, ce que tu voulais tenter était impossible... et tu t'exposais à de trop dangereuses conséquences, tu en es convenu.
— Ainsi, reprit le soldat sans répondre à son fils, on t'a formellement dit, positivement dit, qu'il ne fallait pas songer à obtenir légalement ce soir, ou même demain matin, que Rose et Blanche me soient rendues?
— Non, mon père, il n'y a pas urgence aux yeux de la loi, la question ne pourra être décidée avant deux ou trois jours.
— C'est tout ce que je voulais savoir, dit Dagobert en se levant et en marchant de long en large dans la chambre.
— Pourtant, reprit son fils, je ne me suis pas tenu pour battu. Désespéré, ne pouvant croire que la justice pût demeurer sourde à des réclamations si équitables... j'ai couru au palais de justice... espérant que peut-être là... je trouverais un juge... un magistrat qui accueillerait ma plainte et y donnerait suite...
LE JLIF ERRANT
— Eh bien ? dit le soldat en s'arrêtant.
— On m'a dit que le parquet du procureur du roi était tous les jours fermé à cinq heures et ouvert à dix heures ; pensant à votre désespoir, à la position de cette pauvre M"^ de Cardoville, je voulus tenter encore une démarche ; je suis entré dans un poste de troupes de ligne commandé par un lieutenant... je lui ai tout dit ; il m'a vu si ému, je lui parlais avec tant de chaleur, tant de conviction que je l'aj intéressé... « Lieutenant, lui disais-je, accordez-moi seulement une grâce , qu'un sous-officier et deux hommes se rendent au couvent afin d'en obtenir l'entrée légale. On demandera à voir les filles du maréchal Simon ; on leur laissera le choix de rester ou de rejoindre mon père, qui les a amenées de Russie... et l'on verra si ce n'est pas contre leur gré qu'on les relient. »
— Et que t'a-t-il répondu, Agricol? demanda la Mayeux pendant que Dagobert, haussant les épaules, continuait sa promenade.
« — Mon garçon, m'a-t-il dit, ce que vous me demandez là est impossible ; je conçois vos raisons, mais je ne peux pas prendre sur moi une mesure aussi grave. Entrer de force dans un couvent, il y a de quoi me faire casser.
« — 3Iais alors, monsieur, que faut-il faire? c'est à en perdre la tête.
« — Ma foi, je n'en sais rien. Le plus sûr est d'attendre..., » me dit le lieutenant... Alors, mon père, croyant avoir fait humainement ce qu'il était possible de faire, je suis revenu... espérant que tu aurais été plus heureux que moi; malheureusement je me suis trompé.
Ce disant, le forgeron, accablé de fatigue, se jeta sur une chaise.
Il y eut un moment de silence profond après ces mots d'Agricol, qui ruinaient les dernières espérances de ces trois personnes, muettes, anéanties sous le coup d'une inexorable fatalité.
Un nouvel incident vint augmenter le caractère sinistre et douloureux de cette scène,
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