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LE RENDEZ-VOUS

Il est huit heures du soir, la pluie fouette les vitres de la cliambre de Françoise Baudoin, rue Brise-Miche, tandis que de violentes rafales de vent ébranlent la porte et les fenêtres mal closes. Le désordre et l'incurie de celle modeste demeure, ordinairement tenue avec tant de soin, témoignent de la gravité des tristes événements qui ont bouleversé des existences jusqu'alors si paisibles dans leur obscurité. Le sol carrelé est souillé de boue, une épaisse couche de poussière a envahi les meubles, naguère reluisants de propreté. Depuis que Françoise a été emmenée par le commissaire, le lit n'a pas été fait; la nuit, Dagobert s'y est jeté tout habillé pendant quelques heures, lorsque, épuisé de fatigue, brisé de désespoir, il rentrait après de nouvelles et vaines tentatives pour découvrir la retraite de Bose et de Blanche.

Sur la 'commode, une bouteille, un verre, quelques débris de pain dur, prouvent la frugalité du soldat, réduit, pour toutes ressources, à l'argent du prêt que le mont-de-piété avait fait sur les objets portés en gage par la Mayeux, après l'arrestation de Françoise.

A la pâle lueur d'une chandelle placée sur le petit poêle de fonte, alors froid comme le marbre, car la provision de bois est depuis longtemps épuisée, on voit la Mayeux, assise et sommeillant sur une chaise, la tête penchée sur sa poitrine; ses mains cachées sous son tablier d'indienne et ses talons appuyés sur le dernier barreau delà chaise; de temps à autre elle frissonne sous ses vêtements humides. Après cette journée de fatigues, d'émotions si diverses, la pauvre créature n'avait pas mangé (y eût-elle songé, qu'elle n'avait pas de pain chez elle); attendant le retour de Dagobert et d'Agricol, elle cédait à une somnolence agitée, hélas ! bien différente d'un calme et bon sommeil réparateur.

De temps à autre, la Mayeux, inquiète, ouvrait à demi les yeux, regardait autour d'elle; puis, de nouveau vaincue par un irrésistible besoin de repos, sa tête retombait sur sa poitrine.

Au bout de quelques minutes de silence seulement interrompu par le bruit du vent, un pas lent et pesant se fit entendre sur le palier.

La porte s'ouvrit. Dagobert entra, suivi de Rabat-Joie.

Réveillée en sursaut, la Mayeux redressa vivement la tète, se leva, alla rapideriient vers le père d'Agricol et dit :

— Eb bien, monsieur Dagobert... avez-vous de bonnes nouvelles?... avezvous?...

La Mayeux ne put continuer, tant elle fut frappée de la sombre expression des traits du soldat ; absorbé dans ses réflexions, il ne sembla d'abord pas apercevoir l'ouvrière, se jeta sur une cbaise avec accablement, mit ses coudes sur la table et cacha sa figure dans ses mains.

Après une assez longue méditation, il se leva et dit à mi-voix :

— Il le faut!... il le faut!...

Faisant alors quelques pas dans la chambre, Dagobert regarda autour de lui comme s'il eût cherché quelque chose; enfin, après une minute d'examen, avisant auprès du poêle une barre de fer de deux pieds environ, servant à enlever le couvercle de fonte de ce calorifère lorsqu'il était trop brûlant, il la prit, la considéra attentivement, la soupesa, puis la posa sur la commode d'un air satisfait.

La Mayeux, surprise du silence prolongé de Dagobert, suivait ses mouvements avec une curiosité timide et inquiète ; bientôt sa surprise fit place à l'effroi lorsqu'elle vit le soldat prendre son havre-sac déposé sur une chaise, l'ouvrir, et en tirer une paire de pistolets de poche dont il fit jouer les batteries avec précaution. Saisie de frayeur, l'ouvrière ne put s'empêcher de s'écrier :

— Mon Dieu!... monsieur Dagobert... que voulez-vous faire?

Le soldat regarda la Mayeux comme s'il l'apercevait seulement pour la première fois et lui dit d'une voix cordiale mais brusque :

— Ronsoir, ma bonne fille... Quelle heure est-il?

— Huit heures... viennent de sonner à Saint-Merri, monsieur Dagobert.

— Huit heures... dit le soldat en se parlant à lui-même, seulement huit heures ! Et posant les pistolets à côté de la barre de fer, il parut réfiéchir de nouveau en jetant les yeux autour de lui.

— Monsieur Dagobert, se hasarda de dire la Mayeux, vous n'avez donc pas de bonnes nouvelles?...

— Non...

Ce seul mot fut dit par le soldat d'un ton si bref, que la Mayeux, n'osant pas l'interroger davantage, alla se rasseoir en silence. Rabat-Joie vint appuyer

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sa tête sur les genoux de la jeune fille, et suivit aussi curieusement qu'elle-même tous les mouvements de Dagobert.

Celui-ci, après être resté de nouveau pensif pendant quelques moments, s'approcha du lit, y prit un drap, parut en mesurer et en supputer la longueur, puis il dit à la Mayeux en se retournant vers elle :

— Des ciseaux...

— Mais, monsieur Dagobert...

— Voyons... ma bonne fille... des ciseaux... reprit Dagobert d'un ton bienveillant, mais qui annonçait qu'il voulait être obéi.

L'ouvrière prit des ciseaux dans le panier à ouvrage de Françoise et les présenta au soldat.

— Maintenant, tenez l'autre bout du drap, ma fille, et tendez-le ferme... En quelques minutes, Dagobert eut fendu le drap dans sa longueur en

quatre morceaux, qu'il tordit ensuite très serré, de façon à faire des espèces de cordes, fixant de loin en loin, au moyen de rubans de fil que lui donna l'ouvrière, la torsion qu'il avait imprimée au linge; de ces quatre tronçons, solidement noués les uns au bout des autres, Dagobert fit une corde de vingt pieds au moins. Cela ne lui suffisait pas ; car il dit, en se parlant à lui-même :

— Maintenant il me faudrait un crochet... Et il chercha de nouveau autour de lui.

La Mayeux, de plus en plus effrayée, car elle ne pouvait plus douter des projets de Dagobert, lui dit timidement :

— Mais, monsieur Dagobert... Âgricol n'est pas encore rentré... s'il tarde autant... c'est que sans doute il a de bonnes nouvelles...

— Oui, dit le soldat avec amertume en cherchant toujours des yeux autour de lui l'objet qui lui manquait, de bonnes nouvelles dans le genre des miennes...

Et il ajouta :

— Il me faudrait pourtant un fort grappin de fer...

En furetant de côté et d'autre, le soldat trouva un des gros sacs de toile grise à la couture desquels travaillait Françoise. Il le prit, l'ouvrit, et dit à la Mayeux :

— Ma fille, mettez là-dedans la barre de fer et la corde; ce sera plus commode à transporter... là-bas...

— Grand Dieu ! s'écria la Mayeux en obéissant à Dagobert, vous partirez sans attendre Agricol, monsieur Dagobert... lorsqu'il a peut-être de bonnes choses à vous apprendre?...

— Soyez tranquille, ma fille... j'attendrai mon garçon... je ne peux partir d'ici qu'à dix heures... J'ai le temps...

— Hélas ! monsieur Dagobert ! vous avez donc perdu tout espoir?

— Au contraire... j'ai bon espoir... mais en moi...

Et ce disant, Dagobert tordit la partie supérieure du sac^ de manière à le fermer, puis il le plaça sur la commode, à côté de ses pistolets.

— Au moins vous attendrez Agricol, monsieur Dagobert?

— Oui... s'il arrive avant dix heures... ' *

— Ainsi, mon Dieu! vous êtes bien décidé...

— Très décidé... Et pourtant, si j'étais assez simple pour croire aux porte-malheur...

— Quelquefois, monsieur Dagobert, les présages ne trompent pas, dit la Mayeux, ne songeant qu'à détourner le soldat de sa dangereuse résolution.

— Oui, reprit Dagobert, les bonnes femmes disent cela... et quoique je ne sois pas une bonne femme, ce que j'ai vu tantôt... m'a serré le cœur... Après tout, j'aurai pris sans doute un mouvement de colère pour un pressentiment...

— Et qu'avez-vous vu?

— Je peux vous raconter cela, ma bonne fille... Ça nous aidera à passer le temps... et il me dure, allez...

Puis s'interrompant :

— Est-ce que ce n'est pas une demie qui vient de sonner?

— Oui, monsieur Dagobert; c'est huit heures et demie.

— Encore une heure et demie, dit Dagobert d'une voix sourde. Puis il ajouta :

— Voici ce que j'ai vu... Tantôt, en passant dans une rue, je ne sais laquelle, mes yeux ont été machinalement attirés par une énorme affiche rouge, en tête de laquelle envoyait une panthère noire dévorant un cheval blanc... A cette vue, mon sang n'a fait qu'un tour; parce que vous saurez, ma bonne Mayeux, qu'une panthère noire a dévoré un pauvre cheval blanc que j'avais, le compagnon de Rabat-Joie que voilà... et qu'on appelait Jovial...

A ce nom, autrefois si familier pour lui, Piabat-Joie, couché aux pieds de la Mayeux, releva brusquement la tête et regarda Dagobert.

— Voyez-vous... les bêtes ont de la mémoire, il se le rappelle, dit le soldat en soupirant lui-même à ce souvenir. Puis, s'adressant à son chien :

— Tu t'en souviens donc, de Jovial?

En entendant de nouveau ce nom prononcé par son maître d'une voix (imue, Piabat-Joie grogna et jappa doucement comme pour affirmer qu'il n'avait pas oubhé son vieux camarade de route.

— En effet, monsieur Dagobert, dit la îlayeux, c'est un triste rapprochement que de trouver en tête de cette affiche cette panthère noire dévorant un pheval.

— Ce n'est rien que cela, vous allez voir le reste. Je m'approche de cette affiche et je fis que le nommé Morok, arrivant d'Allemagne, fera voir dans un

théâtre différents animaux féroces qu'il a domptés, et entre autres un lion superbe, un tigre, et une panthère noire de Java nommée la Mort.

— Ce nom fait peur, dit la Mayeux.

— Et il vous fera plus peur encore, mon enfant, quand vous saurez que cette panthère est la même qui a étranglé mon cheval près de Leipzig, il y a quatre mois.

— Ah! mon Dieu... vous avez raison, monsieur Dagobert, dit la Mayeux, c'est effrayant !

— Attendez encore, dit Dagobert dont les traits s'assombrissaient de plus en plus, ce n'est pas tout... C'est à cause de ce nommé Morok, le maître de cette panthère, que moi et mes pauvres enfants nous avons été emprisonnés à Leipzig.

— Et ce méchant homme est à Paris!.., et il vous en veut ! dit la Mayeux; oh 1 vous avez raison... monsieur Dagobert... il faut prendre garde à vous, c'est un mauvais présage.

— Oui... pour ce misérable... si je le rencontre, dit Dagobert d'une voix sourde, car nous avons de vieux comptes à régler ensemble...

— Monsieur Dagobert, s'écria la Mayeux en prêtant l'oreille, quelqu'un monte en courant, c'est le pas d'Agricol... il a de bonnes nouvelles... j'en suis sûre...

— Voilà mon affaire, dit vivement le soldat sans répondre à la Mayeux, Agricol est forgeron... il me trouvera le crochet de fer qu'il me faut.

Quelques instants après, Agricol entrait en effet ; mais, hélas! du premier coup d'œil l'ouvrière put lire sur la physionomie attérée de l'ouvrier la ruine des espérances dont elle s'était bercée...

— Eh bien! dit Dagobert à son lils d'un ton qui annonçait clairement la foi qu'il avait dans le succès des démarches tentées par Agricol, eh bien! quoi de nouveau?

— Ah ! mon père, c'est à en devenir fou, c'est à se briser la tête contre les murs ! s'écria le forgeron avec emportement.

Dagobert se tourna vers la Mayeux, et lui dit :

— Vous voyez, ma pauvre fille... j'en étais sûr...

— Mais vous, mon père, s'écri?i Agricol, vous avez vu le comte de Montbron?

— Le comte de Montbron est, depuis trois jours, parti pour la Lorraine... voilà mes bonnes nouvelles, répondit le soldat avec une ironie amère ; voyons les tiennes... raconte-moi tout: j'ai besoin d'être bien convaincu qu'en s'adressant à la justice, qui, comme tu le disais tantôt, défend et protège toujours les honnêtes gens, il est des occasions où elle les laisse à la merci des gueux,.. Oui, j'ai besoin de ça... et puis après d'un crochet... et j'ai compté sur tcri... pour les deux choses.

Entrer de force dans un couvent, il y a de quoi me faire casser. (P. 5oo.

— Que veii\.-tu dire, mon père?

— Raconte d'abord tes démarches... nous avons le temps... huit heures et demie viennent seulement de sonner tout à l'heure... Voyons : en nv quittant, où es-tu allé?

— Chez le commissaire qui avait déjà reçu votre déposition.

— Que t'a-t-il dit?

— Après avoir très obligeamment écouté ce dont il s'agissait, il m'a

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