LIV
qu'il était pour la charité un second saint Vincent de Paul, je l'ai pris par la main, et qu'il s'est ainsi que moi agenouillé, pour remercier le ciel de lui avoir inspiré la pensée de faire servir ces biens immenses à la plus grande gloire du Seigneur.
— Cela est vrai, répondit loyalement Gabriel ; tant qu'il s'est agi seulement de moi, malgré un moment d'étourdissement causé par la révélation d'une fortune si énorme, je n'ai pas songé un instant à revenir sur la donation que j'ai librement faite,
— Dans ces circonstances, reprit le père d'Aigrigny, l'heure à laquelle la succession devait être fermée est venue à sonner; M. l'abbé Gabriel, étant le seul héritier présent, s'est trouve nécessairement... forcément, le seul et légitime possesseur de ces biens immenses... énormes... sans doute, et je m'en réjouis, dans ma charité, qu'ils soient énormes, puisque, grâce à eux, beaucoup de misères vont être secourues, beaucoup de larmes vont être taries. Mais voilà que tout à coup monsieur — et le père d'Aigrigny désigna Dagobert — monsieur, dans un égarement que je lui pardonne du plus profond de mon âme, et qu'il se reprochera, j'en suis sûr, accourt, l'injure, la menace à la bouche, et m'accuse d'avoir fait séquestrer, je ne sais où, je ne sais quels parents, afin de les empêcher de se trouver ici.. . en temps utile...
— Oui, je vous accuse de cette infamie! s'écria le soldat exaspéré par le calme et l'audace du révérend père. Oui... et je vais...
— Encore une fois, monsieur, je vous en conjure, soyez assez bon pour me laisser continuer... vous me répondrez ensuite, dit humblement le père d'Aigrigny de la voix la plus douce et la plus mielleuse
— Oui, je vous répondrai et vous confondrai! s'écria Dagobert.
— Laisse... laisse... mon père, dit Agricol; tout à l'heure tu parleras. Le soldat se tut.
Le père d'Aigrigny continua avec une nouvelle assurance :
— Sans doute, s'il existe réellement d'autres héritiers que M. l'abbé Gabriel, il est fâcheux pour eux de n'avoir pu se présenter ici en temps utile. Eh ! mon Dieu! si au lieu de défendre la cause des souffrants et des nécessiteux, je défendais mes intérêts, je serais loin de me prévaloir de cet avantage dû au hasard; mais comme mandataire de la grande famille des pauvres, je suis obligé de maintenir mes droits absolus à cet héritage, et je ne doute pas que M. le notaire ne reconnaisse la validité de mes réclamations en me mettant en possession de ces valeurs qui, après tout, m'appartiennent légitimement.
— Ma seule mission, reprit le notaire d''une voix émue, est de faire exécuter fidèlement la volonté du testateur. M. l'abbé Gabriel de Rennepont s'est seul présenté avant le dernier délai fixé pour la clôture de la succession. L'acte de
donation est en règle ; je ne puis donc refuser de lui remettre dans la personne du donataire le montant de l'héritage...
A ces mots, Samuel cacha sa figure dans ses mains en poussant un gémissement profond ; il était obligé de reconnaître la justesse rigoureuse des observations du notaire.
— Mais, monsieur! s'écria Dagobert en s'adressant à l'homme de loi, cela ne peut pas être... vous ne pouvez pas laisser ainsi dépouiller deux pauvres orphelines. C'est au nom de leur père, de leur mère, que je vous parle... Je vous jure sur l'honneur, sur mon honneur de soldat, qu'on a abusé de la confiance et de la faiblesse de ma femme pour conduire les filles du maréchal Simon au couvent et m'empêcher ainsi de les amener ici ce matin. Gela est si vrai que j'ai porté ma plainte devant un magistrat.
— Eh bien, que vous a-t-il répondu ? dit le notaire.
Que ma déposition ne suffisait pas pour enlever ces jeunes filles du couvent où elles étaient, et que la justice informerait...
— Oui, monsieur, reprit Agricol. Il en était ainsi au sujet de M"* de Cardoville, que l'on retient comme folle dans une maison de santé, et qui pourtant jouit de toute sa raison; elle a, comme les filles du maréchal Simon, des droits à cet héritage. J'ai fait pour elle les mêmes démarches que mon père a faites pour les filles du maréchal Simon.
— Eh bien? demanda le notaire.
— Malheureusement, monsieur, répondit Agricol, on m'a dit, comme à mon père, que, sur ma simple déposition, l'on ne pouvait agir... et qu'on aviserait.
A ce moment Bethsabée ayant entendu sonner à la porte du bâtiment de la rue, sortit du salon rouge à un signe de Samuel.
Le notaire reprit, en s'adressant à Agricol et à son père :
— Loin de moi, messieurs, la pensée de mettre en doute votre loyauté, mais il m'est impossible, à mon grand regret, d'accorder à vos accusations, dont rien ne me prouve la réalité, assez d'importance pour suspendre la marche légale des choses ; car enfin, messieurs, de votre propre aveu, le pouvoir judiciaire, auquel vous vous êtes adressés, n'a pas cru devoir donner suite à vos dépositions, et vous a dit qu^n s'informerait, qu'on aviserait; or, en bonne conscience, je m'adresse à vous, messieurs : puis-je, dans une circonstance aussi grave, prendre sur moi une responsabilité que des magistrats n'ont pas osé prendre?
— Oui, au nom de la justice, de l'honneur, vous le devez! s'écria Dagobert.
— Peut-être à votre point de vue, monsieur; mais au mien, je reste fidèle à la justice et à l'honneur en exécutant fidèlement ce qui est prescrit par
la volonté sacrée d'un mourant. Du reste, rien n'est pour vous désespéré. Si les personnes dont vous prenez les intérêts se croient lésées, cela pourra donner lieu plus tard à une procédure, à un recours contre le donataire de M. l'abbé Gabriel... Mais, en attendant, il est de mon devoir de le mettre en possession immédiatedes valeurs... Je me compromettrais [gravement si j'agissais autrement.
Les observations du notaire paraissaient tellement selon le droit rigoureux, que Samuel, Dagobert et Agricol restèrent consternés.
Gabriel, après un moment de réflexion, parut prendre une résolution désespérée et dit au notaire d'une voix ferme :
— Puisque la loi est, dans cette circonstance, impuissante à soutenir le bon droit, je prendrai, monsieur, un parti extrême : avant de m'y résoudre, je demande une dernière fois à M. l'abbé d'Aigrigny s'il veut se contenter de ce qui me revient de ces ces biens, à la condition que les autres parts de l'héritage resteront entre des mams sûres, jusqu'à ce que les héritiers au nom desquels on réclame aient pu justifier de leurs titres.
— A cette proposition, je répondrai ce que j'ai déjà dit, reprit le père d'Aigrigny. Il ne s'agit pas ici de moi, mais d'un immense intérêt de charité; je suis donc obligé de refuser l'offre partielle de M. l'abbé Gabriel, et de lui rappeler ses engagements de toutes sortes.
— Ainsi, monsieur, vous refusez cet arrangement? dit Gabriel d'une voix émue.
— La chanté me l'ordonne.
— Vous refusez.., absolument?
— Je pense à toutes les œuvres saintes que ces trésors vont fonder pour la plus grande gloire du Seigneur, et je ne me sens ni le courage ni la volonté de faire la moindre concession.
— Alors, monsieur, reprit le jeune prêtre d'une voix émue, puisque vous m'y forcez, je révoque ma donation; j'ai entendu engager seulement ce qui m'appartenait et non ce qui appartient aux autres.
— Prenez garde, monsieur l'abbé, dit le père d'Aigrigny, je vous ferai observer que j'ai entre les mains un serment écrit .. formel.
— Je le sais, monsieur, vous avez un écrit par lequel je fais serment de ne jamais révoquer cette donation, sous quelque prétexte que ce soit, sous peine d'encourir l'aversion elle mépris des honnêtes gens. Eh bien, monsieur, soit... dit Gabriel avec une profonde amertume, je m'exposerai à toutes les conséquences de mon parjure, vous le proclamerez partout; je serai eu butte aux dédains, à l'aversion de tous... mais Dieu me jugera... Et le jeune prêtre essuya une larme qui roula dans ses yeux. v
— Oh! rassure-toi, mon brave enfant ! s'écria Dagobert renaissant à l'espérance, tous les honnêtes gens seront pour loi 1
— Bien ! bien ! mon frère, dit Agricol.
— Monsieur le notaire, dit alors Rodin de sa petite voix aigre, monsieur le notaire, faites donc comprendre à M. l'abbé Gabriel qu'il peut se parjurer tant qu'il lui plaît, mais que le Gode civil est moins commode à violer qu'une promesse simplement... et seulement... sacrée!!!
— Parlez, monsieur, dit Gabriel.
— Apprenez donc à M. l'abbé Gabriel, dit Rodin, qu'une donation entre vifs, comme celle qu'il a faite au révérend père d'Aigrigny, est révocable seulement pour trois raisons, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, trois raisons, dit le notaire.
— La première, pour survenance d'enfant, dit Rodin, et je rougirais de parler à M. l'abbé de ce cas de nullité. Le second motif d'annulation serait l'ingratitude du donataire... Or, M. l'abbé Gabriel peut être certain de notre profonde et éternelle reconnaissance. Enfin le troisième cas de nullité est l'inexécution des vœux du donateur relativement à l'emploi de ses dons. Or, si mauvaise opinion que M. l'abbé Gabriel ait tout à coup prise de nous, il nous accordera du moins quelque temps d'épreuve pour le convaincre que ses dons, ainsi qu'il le désire, seront appliqués à des œuvres qui auront pour but la plus grande gloire du Seigneur.
— Maintenant, monsieur le notaire, reprit le père d'Aigrigny, c'est à vous de prononcer et de dire si M. l'abbé Gabriel peut ou non révoquer la donation qu'il m'a faite.
Au moment où le notaire allait répondre, Betbsabée rentra précédant deux nouveaux personnages qui se présentèrent dans le salon rouge, à peu de distance l'un de l'autre.