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LA DONATION ENTRE VIFS

Le père d'Aigrigny ne reconnaissait pas Dagobert, et n'avait jamais vu Agricol ; aussi ne se rendit-il pas d'abord compte de l'espèce d'efTroi courroucé manifesté par Rodin ; mais le révérend père comprit tout , lorsqu'il eut entendu Gabriel pousser un cri de joie et qu'il le vit se jeter entre les bras du forgeron en disant :

— Toi... mon frère! et vous... mon second père!... Ah! c'est Dieu qui vous envoie...

Après avoir serré la main de Gabriel, Dagobert s'avança vers le père d'Aigrigny d'un pas rapide quoiqu'un peu chancelant.

Remarquant la physionomie menaçante du soldat, le révérend père, fort des droits acquis et se sentant après tout chez lui depuis midi, recula d'un pas, et dit impérieusement au vétéran :

— Qui êtes- vous, monsieur? que voulez-vous?

Au lieu de lui répondre, le soldat fit encore quelques pas; puis, s'arrétant et se mettant bien en face du père d'Aigrigny, il le contempla, pendant une seconde, avec un si effrayant mélange de curiosité, de mépris, d'aversion et d'audace, que l 'ex-colonel de hussards, un moment interdit, baissa les yeux devant la figure pâle et devant le regard étincelanl du vétéran.

Le notaire et Samuel, frappés de surprise, restaient muets spectateurs de cette scène, tandis qu'Âgricol et Gabriel suivaient avec anxiété les moindres mouvements de Dagobert.

Quant à Rodin, il avait feint de s'appuyer sur la cassette, afin de pouvoir toujours la couvrir de son corps.

Surmontant enfin l'embarras que lui causait le regard inflexible du soldat, le père d'Aigrigny redressa la tête et répéta :

— Je vous demande, monsieur, qui vous êtes et ce que vous voulez?

— Vous ne me reconnaissez donc pas? dit Dagobert en se contenant à peine.

— Non, monsieur...

— Au fait, reprit le soldat avec un profond dédain, vous baissiez les yeux de honte lorsqu'à Leipzig, où vous vous battiez avec les Russes contre les Français, le général Simon, criblé de blessures, vous a répondu, à vous, renégat, qui lui demandiez son épée : Je ne rends pas mon épée à un traître; et il s'est traîné jusqu'à un grenadier russe, à qui il l'a rendue... A côté du général Simon, il y avait un soldat aussi blessé... ce soldat, c'était moi...

— Enfin, monsieur. . . que voulez-vous? dit le père d'Aigrigny se contenant à peine.

— Je veux vous démasquer, vous qui êtes un prêtre aussi infâme, aussi exécré de tous, que Gabriel, que voilà, est un prêtre admirable et béni de tous.

— Monsieur !... s'écria le marquis devenu livide de colère et d'émotion.

— Je vous dis que vous êtes un infâme! reprit le soldat avec plus de force. Pour dépouiller les filles du maréchal Simon, Gabriel et M'" de Cardoville, de leur héritage, vous vous êtes servi des moyens les plus affreux.

— Que dites-vous? s'écria Gabriel, les filles du maréchal Simon?...

— Sont tes parentes, mon brave enfant, ainsi que cette digne demoiselle de Cardoville... la bienfaitrice d'Agricol ; aussi... ce prêtre, et il montra le père d'Aigrigny, a fait enfermer l'une comme folle dans une maison de santé... et séquestrer les orphelines dans un couvent... Quant à toi, mon brave enfant, je n'espérais pas te voir ici, croyant qu'on t'aurait empêché, ainsi que les autres, de t'y trouver ce matin; mais. Dieu merci, tu es là... et j'arrive à temps; je ne suis pas venu plus tôt à cause de ma blessure. J'ai tant perdu de sang que j'ai eu toute la matinée des défaillances.

— En effet, s'écria Gabriel avec inquiétude, je n'avais pas remarqué votre bras enécharpe... Cette blessure, quelle est-elle?

A un signe d'Agricol, Dagobert reprit :

— Ce n'est rien... la suite d'une chute... Mais me voilà... et bien des infamies vont se dévoiler...

Il est impossible de peindre la curiosité, les angoisses, la surprise ou les craintes des différents acteurs de cette scène en entendant ces menaçantes paroles de Dagobert.

Mais de tous, le plus atterré était Gabriel. Son angélique figure se bouleversait, ses genoux tremblaient. Foudroyé par la révélation de Dagobert,

apprenant ainsi l'existence d'autres héritiers, pendant quelques minutes Une put prononcer une parole ; enfin, il s'écria d'une voix déchirante :

— Et c'est moi... mon Dieu... c'est moi... qui suis cause de la spoliation de cette famille !

— Toi, mon frère? s'écria Âgricol.

— N'a-t-on pas aussi voulu te dépouiller? ajouta Dagobert.

— Le testament, reprit Gabriel avec une angoisse croissante, portait que l'héritage appartiendrait à ceux des héritiers qui se présenteraient avant midi.

— Eh bien? dit Dagobert effrayé de l'émotion du jeune prêtre.

— Midi a sonné, reprit celui-ci. Seul de la famille, j'étais ici présent; comprenez-vous maintenant?... Le délai est passé... Les héritiers sont dépossédés pai' moi !...

■— Par toi! dit Dagobert en balbutiant de joie; par toi, mon brave enfant... tout est sauvé alors !...

— Oui, mais...

— Tout est sauvé I reprit Dagobert radieux en interrompant Gabriel ; tu partageras avec les autres... Je te connais.

— I\Iais tous ces biens, je les ai abandonnés d'une manière irrévocable, s'écria Gabriel avec désespoir.

— Abandonnés... ces biens!... dit Dagobert pétrifié ; mais à qui... à qui?

— A monsieur... dit Gabriel en désignant le père d'Aigrigny.

— A lui! répéta Dagobert anéanti, à lui!... au renégat... toujours le démon de celte famille!

■ — 3îais, mon frère, s'écria Agricol, tu connaissais donc tes droits à cet héritage?

— Non, répondit le jeune prêtre avec accablement, non... je Tai seulement appris ce matin même par le père d'Aigrigny... Il avait été, m'a-l-il dit, récemment instruit de mes droits par des papiers de famille autrefois trouvés sur moi et envoyés par notre mère à son confesseur.

Le forgeron parut frappé d'un trait de lumière, et s'écria:

— Je comprends tout maintenant... on aura vu dans ces papiers que tu pouvais être riche un jour... alors on s'est intéressé à toi... on t'a attiré dans ce collège, où nous ne pouvions jamais te voir... et nîus tard on a trompé ta vocation par d'indignes mensonges, afin de t'cbîiger à te faire prêtre et de t'amencr ensuite à faire cette donation... Ah! monsieur, reprit Agricol en se tournant vers le père d'Aigrigny avec indignation, mon père a raison, une telle machination est infâme ! . . .

Pendant cette scène, le révérend père et son socius, d'abord effrayés et ébranlés dans leur audace, avaient peu à peu repris un sang-froid parfait. Rodin, toujours accoudé sur la cassette, avait dit quelques mots à voix basse au

père d'Aigrigny. Aussi lorsque Agricol, emporté par l'indignatiou, avait reproché à ce dernier ses machinations infâmes, celui-ci avait baissé la tête et modestement répondu :

— Nous devons pardonner les injures et les offrir au Seigneur comme preuve de notre humilité.

Dagobert, étourdi, écrasé par tout ce qu'il venait d'apprendre, sentait presque sa raison se troubler ; après tant d'angoisses, ses forces lui manquaient devant ce nouveau et terrible coup.

Les paroles justes et sensées d'AgricoI, rapprochées de certains passages du testament, éclairèrent tout à coup Gabriel sur le but que s'était proposé le père d'Aigrigny en se chargeant d'abord de son éducation et en l'attirant ensuite dans la compagnie de Jésus. Pour la première fois de sa vie, Gabriel put contempler d'un coup d'œil tous les ressorts de la ténébreuse intrigue dont il était victime; alors, l'indignation, le désespoir surmontant sa timidité habituelle. le missionnaire, l'œil éclatant, les joues emflammées d'an noble courroux, s'écria en s'adressant au père d'Aigrigny :

— Ainsi, mon père, lorsque vous m'avez placé dans l'un de vos collèges, ce n'était pas par intérêt ou par commisération, c'était seulement dans l'espoir de m'amener un jour à renoncer en faveur de votre ordre à ma part de cet héritage... et il ne vous suffisait pas de me sacrifier à votre cupidité... il fallait encore me rendre l'instrument involontaire d'une indigne spoliation! S'il ne s'agissait que de moi... que de mes droits sur ces richesses que vous convoitiez... je ne réclamerais pas ; je suis ministre d'une religion qui a glorifié, sanctifié la pauvreté; la donation à laquelle j'ai consenti vous est acquise, je n'y prétends, je n'y prétendrai jamais rien... mais il s'agit de biens qui appartiennent à de pauvres orphelines amenées du fond d'un lieu d'exil par mon père adoptif ; et je ne veux pas que vous les dépossédiez... mais il s'agit delà bienfaitrice de mon frère adoptif, et je ne veux pas que vous la dépossédiez... mais il s'agit des dernières volontés d'un mourant qui, dans son ardent amour de l'humanité, a légué à ses descendants une mission évangélique, une admirable mission de progrès, d'amour, d'union, de liberté, et je ne veux pas que cette mission soit étouffée dans son germe. Non... non... et je vous dis, moi, que cette mission s'accomplira, dussé-je révoquer la donation que j'ai faite.

A ces mots, le père d'Aigrigny et Rodin se regardèrent en haussant légèrement les épaules.

Sur un signe du socius, le révérend père prit la parole avec un calme imperturbable, et parla ainsi d'une voix lente, onctueuse, ayant soin de tenir ses yeux constamment baissés :

— Il se présente, à propos de l'héritage de M. de Rennepont, plusieurs incidents en apparence très compliqués, plusieurs fantômes en apparence très

menaçants; rien cependant de plus simple, de plus nature! que tout ceci... Procédons par ordre... laissons de côté les imputations calomnieuses; nous y reviendrons. M. Gabriel de Rennepont, et je le supplie humblement de contredire ou de rectifier mes paroles, si je m'écartais le moins du monde de la plus rigoureuse vérité, M. l'abbé Gabriel, pour reconnaître les soins qu'il a autrefois reçus de la compagnie à laquelle je m'honore d'appartenir, m'avait fait, comme représentant de cette compagnie, librement, volontairement, don des biens qui pourraient lui revenir un jour, et dont, ainsi que moi, il ignorait la valeur.

Le père d'Aigrigny interrogea Gabriel du regard, comme pour le prendre

à témoin de ces paroles.

— Cela est vrai, dit le jeune prêtre, j'ai fait librement ce don.

— C'est donc en suite de cette conversation particulièrement intime, et dont je tairai le sujet, certain d'avance de l'approbation de M. l'abbé Gabriel...

— En effet, répondit généreusement Gabriel; peu importe le sujet de cet entretien...

- C'est donc en suite de cette conversation, que M. l'abbé Gabriel m'a de nouveau manifesté le désir de maintenir cette donation... je ne dirai pas en ma faveur... car les biens terrestres me touchent fort p«u... mais en faveur d'œuvres saintes et charitables, dont notre compagnie serait la dispensatrice... J'en appelle à la loyauté de M. l'abbé Gc^briel, en le suppliant de déclarer s'il est ou non engagé, non seulement par le serment le plus formidable, mais encore par un acte parfaitement légal, passe ^levant jVP Dumesnil, que voici...

— Il est vrai, répondit Gabriel.

— L'acte a été dressé par moi, ajouta le notaire.

— Mais Gabriel ne vous faisait abandon que de ce qui lui appartenait Iis'écria Dagobert. Ce brave enfant ne pouvait supposer que vous vous serviez de lui pour dépouiller les autres !

— Faites-moi la grâce, monsieur, de me permettre de m'expliquer, reprit courtoisement le père d'Aigrigny, vous répondrez ensuite.

Dagobert contint avec peine un mouvement de douloureuse impatience. Le révérend père continua :

— M. l'abbé Gabriel a donc, par le double engagement d'un acte et d'un serment, confirmé sa donation; bien plus, reprit le père d'Aigrigny, lorsqu'à son profond étonnement, comme au nôtre, le chiffre énorme de l'héritage a été connu, M. l'abbé Gabriel, fidèle à son admirable générosité, loin de se repentir de ses dons, les a pour ainsi dire consacrés de nouveau par un pieux mouvement de reconnaissance envers la Providence, car M. le notaire se rappellera sans doute qu'après avoir embrassé J\l. l'abbé Gabriel avec effusion, en lui disant

Lli CÛUlCiLLK ELGKMi SUE. — Lli OLir EllUAM'. — 1. UOLKl-' lîT C'*^, ÉD.

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