‹ Le Juif ErrantChapitre 13 sur 43 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Mêmes , ISAAC.

ISAAC , entrant. Quoi!... jusqu’ici ces sectaires nouveaux... Les trouverai-je donc partout ?

PRttCHORB. Un mot encore ; mes frères , aujom'd’hui , dans ce lieu mystérieux et caché , au sein de la capitale de l’empire , un mariage sera célébré selon les rites nouveaux. Je

vous annoncé donc pour la dernière fois ( car la cérémonie aura lieu dans une heure) , je 'vous annonce que j’unirai , au nom de celui qui est à la droite de son père, Manassès, fds de Simon , et la jeune orpheline Esdier.

ISAAC , à pari, Esther !

ESTHEH, bas à Manassès. O cher Manassès, que ton père est généreux !

MANASSÈS , de même. 1) veut mon bonheur.

CHŒUR

Trrsnr de (>ràce et de pardon ,

Maître) soutiens noire cuurage !

Et de Penfer bnsc la rage I

iJicu juste, Dieu fort et Dieu bon!

, PROCUOnE , à l’assistance., après quelques soins donnés à Vaulel. Allez donc , mes frères , donnez-vous le baiser de paix , et que chacun se retire sans bruit.

(On se donne le haisec de paix ; haac s’approche pour recevoir celui d’Jüslher.)

MANASSÈS , le repoussant. Que véux-tu ? pourquoi es-tu ici , toi , étranger ?

TOUS LES AUTRES, excepté Isaac . Un étranger!

( Mouvemenl. )

PROCHORE , s’avançant. Eh ! mais je ne l’ai , en effet , jamais vu parmi nous. {Aux autres.) Quelqu’un de vous le reconnaît-il ?

( On entoure Isaac.)

SIMON. Grand Dieu !

PROCHORE. Quoi ? ,

SIMON. lime semble... Mais cela est impossible. . . {Il regarde /iaac prés.) Ce sont cependant ses traits... mais tels qu’ils étaient il y a vingt ans... Il aurait changé comme moi, comme nous tous , par le coui’s des années. . . Non , non^ ce ne peut pas être lui.

ISAAC . Tu crois me reconnaître , vieillard , et tu doutes , et tu déclares impossible ce que ta raison ne peut s’expliquer... Il n’y a pas de foi parmi les hommes : le payen fait des moque ries de ses dieux infâmes , Israël perd le souvenir de l’antique tradition ; les mages , les faux prophètes font des miracles , et la

t iarole expire , impuissante, sm’ les lèvres du saint pontife et des évites sacrés.

PROCHORE. Tu n’es donc pas des nôtres, toi, qui t’es glissé parmi nous comi|K l’ange déchu fit autrefois dans Eden ?

... Il ‘ . • 4 M . « ■

ISAAC. Non, je ne suis pas des vôtres... et cependant, qui serait plus excusable d’abandonner 'pour votre culte nouveau la vieille croyance de ses |)èrcs ? Les prodiçcs, que vous êtes déjà obligés de ne croire que sur la foi de témoins qui coiniuencent à devenir rares., je lésai vus, moi. Ce que, dans votre assemblée, personne ne peut dire sans doute : j’ai parcouru depuis dix-luiit ans toutes les contrées du monde connu. Votre religion, dont le fondateur fut un lionime pauvre et vivant du travail de ses mains, voti'e religion pénètre partout, et partout excite vivement l’attention et la sympathie des bomines.

ESTHER. Et ces prodiges ne vous ont point ébranlé?

‘ tSAAC, allant il elle. Jeune fdlc, toi dont la voix est si douce et si pénétrante... preebés par toi, ces dogmes nouveaux auraient de la puissance, ]>eut-ètrc... mais les miracles auxquels tu t’étonnes que j’aie pu résister, ne devaient exercer aucun empire sur moi qui ai vu plus que pas un d’entre les tiens , sur moi qui suis un déplorable exemple.

ESTHER. Mais savez-vous que notre Dieu promet l’éternité après cette vie périssable, tine vie qui ne finira jamais?

ISAAC. Et c’est là ce que vous désirez! vivre toujours! insensés !

scÈrvE III*

' ' Les MêMEs, BARBATUS, Soldats.

BARBATES, à l’ entrée de lu giotfe. Ab! voilà donc ce que je soupçonnais !

PRoenoRE. Barbatus, l’affrancbi ! le confident de l’empereur.

( Barbatus s’avame au milieu Je l'assemblre qui sVearte Jevant lui.)

ISAAC, à part. Je connais cet lionime... où l’ai-je vu? quel est-il ? «

SiMo:<i , bas à Isaac. Cet homme est Barabbas, l’impie Barabbas, qui a quitté son Dieu pour le Dieu des Gentils.

BARBATUS. Séditieux! c’est donc ainsi qu’on obéit aux ordres de l’empereur? ' ‘ ‘

PROCIIORE. César nous défend la dispute ; il ne nous interdit pas les conférences paisibles.

B.ARBATUS. Eli bien! moi, je vouslesintei'dis en son nom. Je sais que vous avez des, paroles pleines de mépris pour ce que vous nommez mon apostasie... Je veux que vous fassiez tous comme moi : j’adore les dieux qu’adore mon ^naître. Je vou-

lirais bien voir iju’il en fnl usé île votre part avec plus d’indépendance que de la inienue! J’aperçois ici le flls de Sinion... je sais que vous projetez de l’unir à cette jeune Qlle... gardezvous que cela arrive. ’■

MAX.VSSÊS. Et pourquoi ?

B.VRBATUS. Parce que cela déplairait à mou puissant maître, au divin Claudius.

MANASSÈS. Cela aura lieu aujourd’hui même.

BARBATES, à ProcAore. Dit-il vrai?

PROCIIORE. Oui. •

BARBATES. Prpclioie ! tu veux qu’il t’arrive mallieur.

PROCHORE. Je veux remplir fidèlement les devoirs de mon ministère ; je suis résigne à tout le reste : Dieu me donnera la force de le supporter.

BARBATES. C’est ce que nous verrons. {S’aoançant vers Esther.) Jeune fille !...

( isaac SC place entre ellc^et lui. )

BARBATES. Eh bien! que veux-tu, toi? Mais, voilà qui est étrange ! ( 4 lui même.) A Rome ou à Jérusalem ? ,

ISAAC , bas et lui saisissant la main, Barabbas !

BARBATES. Mon nom !

ISAAC, du même ton. Garde-toi de causer la moindre peine à cette enfant.

BARBATES. En vérité, ce n’est pas mon intention... et tu vas en juger toi-même... Mais malgré l’intérêt que tuprendsà elle... tu lies pas ce que tu parais êti'e... tu n’as pas trente ans, toi ; j’étais du même âge que le cothurnier Ahasvéï-us. , et mes cheveux gi'isonnent ! . . . (.-rf lui— même.) Mais de quoi m inquièteje? Oui, le teins a marché depuis que Pilate nia amené esclave ici. Je ne suis plus le Saducéen Barabbas, je suis l’affranchi Barbatus, l’homme cher, l’homme nécessaire au magnanime empereur Claude. Rien ne doit m’occuper ici que ce qui intéresse mon maître.. (// Esther, près de laquelle il passe malgré Isaac.) Jeune fille! l’ein|^reur t’a vue aux derniers jeux publics. César t’attend ce soir dans ses délicieux jardins de la voie Appia; j’irai te prendre à ta demeure dans une litière impériale. Prépare-toi à cette faveur ; mais songe que le maîti e du monde la destine à la vierge d’Idumée et non à la femme du chrétien Manassès.

ESTHER. Vous voïls méprenez , sans doute; la pauvre orpheline de Juda n’a pu attirer les regards de l’empereur.

BARB/VTUS. üoluie foi à ma parole, dont tu verras bientôt le eft'ets. {^Aux autres qui se sont approchés pour l’entendre.') Vous, songez à ne point persister dans votre rébellion , et, si vous ne voulez être éerasés, comme de vils insectes, sous le pied de celui qui est le maître tout-puissant ici , cessez dès ce jour vos assemblées qui déplaisent à l’empereur , et qui par cela seul sont coupables et séditieuses.

( Il sort en regardant tout le monde avec insolence.)

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