ISAAC, ESTHER
ISAAC. Jeune fille, on te nomme Esther... ce nom est doux à l’oreille et au cœur du pauvre étranger que tu vois devant toi. Oh! daigne lui répondre, ne sois pas insensible à son ardente prière.
ESTHER. Parlez. Que voulez-vous savoir ? qu’espérez-vous apprendre de moi ?
ISAAC. Je viens d’entendre que tu es de la malheureuse nation qui commence à se répandre , {wec douleur') à se disperser dans le monde... Dis-moi doixjc, dis-moi, si c’est ici à Rome que tu as reçu la naissance.
ESTHER. Non, c’est dans une des provinces de l’empire, dans la mallieureuse et couf>able Judée.
ISAAC. Dans la Judée?
ESTHER. A Jérusalem.
ISAAC. A Jérusalem ! ô Dieu ! et ton âge ?
ESTHER. Je touche à ma dix-huitième année ; je suis venue au monde au tems de la dernière Pâque et de la Passion du Juste.
ISAAC. On te nomme l’orpheline... ceux qui t’ont donné le jour ont donc cessé de vivre?
ESTHER. Hélas! oui, ma mère est morte.
ISAAC , l’interrompant. Et tou père ?
ESTHER. Mon père a disparu un jour de sa maison; il avait pris son bâton de voyage en annonçant qu’on ne le reverrait plus... et, en effet, on ne le revit point. Sa mère mourut le jour même de son départ.
ISAAC. Sa mère! sa pauvre vieille mère!.. Dis, enfant... oh! mêle cette honible amertume à la première joie que mon cœur ait goûtée depuis si long-tems.. cette bonne vieille dont tu parles, son nom n’était-il pas Rachel?
ESTHER. Oui.
ISAAC. De la tiibu de Benjamin?
ESTHER. Oui.
ISAAC , à lui-ntême en pleurant. O ma mère ! ma mère ! et
je ii’ai pas reçu ta bénédiction ! et la présence de ton fils unique n’a pas adouci l’angoisse de tes demiei's inoinens ! (A Es~ ther.) Je sais tout le reste : ta mère se nommait Noéma, Noéma la pieuse et la charitable... lui-même,') Je ne la reverrai donc jamais! jamais! et il faut que je vive!
ESTHER. Tu pleures, bon étranger? nos malheurs te touchent ; je vois que tu as connu toute ma famille infortunée.
ISAAC. Oui, je t’ai tenue, toi-même, dans mes bras, avant que tes yeux fussent ouverts à la clarté du jour. Le premier baiser qui ait été déposé sur ton front innocent... il l’a été par moi. (// l’entoure de tes bras.) Oui , mes caresses ont devancé celles de ta mère... de ta mère qui oubliait ses douleurs pour sourire à mon amour, (.-^ccc transport.) Esdier! Esther!
ESTHER. Mais qui donc êtes-vous?
ISAAC. Ce que je suis, moi ?
ESTHER. Il n’y à que mon père qui ait pu faire ce que vous dites.
ISAAC. Ton père! ton père, cher enfant! ton cœur te dirait-il, en effet... {A part.) Ah ! faut-il lui cacher ce qu’il me serait si doux de lui apprendre?. ..mais le malheur est tout ce que je puis offrir à ce qui m’aimerait. Pouvoir cruel ! ah ! ta malédiction est complète, je la comprends, je la sens avec horreur... avec tout le désespoir dont tu as voulu remplir ma vie interminable.
esther , s’ approchant de lui. Qu’avez-vous? vous souffrez. Ce que je vous ai demandé vous est donc bien pénible?
ISAAC. Non... non... tu sollicitais quelques paroles sur ton
père Il t’aime Songe à lui quelquefois... Esther, Esther !
il est bien inallieureux.
ESTHER. Quoi! il vit encore? vous le connaissez? vous savez où il est ? Ah! soyez mon guide, mon appui, conduisez-moi dans ses bras.
ISAAC , l'embrassant. O douleur , rage ! félicité qu’il n’est donné qu’à moi de sentir ! (Baisant la chevelure de la jeune fille et l’inondant de ses larmes.) Esther! Esther!