CHAPITRE DOUZIÈME
pour un cœur vraiment Israélite, une telle pensée ce serait un crime !
Quelque langage qui se tienne au dehors, il est donc sérieusement, il est impatiemment attendu, ce Messie. Cependant, et jusque chez les Juifs restés fidèles aux traditions rabbiniques, la plupart des docteurs nient la nature divine de celui qu’Israël attend avec cette foi que les siècles ne peuvent éteindre, et que le moindre souffle ravive. Ce Messie, — nous dit un ancien rabbin que de profondes études firent rentrer de nos jours dans le sein de l'Église, et qui s’efforça de faire participer à son bonheur ses coreligionnaires, — ce Messie sera, d’après la croyance contradictoire et grotesque des docteurs , un homme du sang de David , et dont la manière de naître n’aura rien de miraculeux. « 11 sera doué de l’esprit de prophétie, et il aura l’odorat si fin, qu’au moyen de ce sens il discernera toutes choses! Cependant il n’at-
teindra pas h la perfection de Mo'ise... » l/objel de sa mission, ce sera de délivrer Israël dispersé, de l’affranchir de la captivité dans laquelle le forcent h gémir les nations, « et de le ramener dans la Terre sainte après avoir défait Gog et Magog. » Au peuple élu de réédifier et Jérusalem et son temple; à lui de rétablir et de consolider « un règne temporel dont la durée sera celle du monde... Toutes les nations alors (( seront assujetties aux Juifs, et les Juifs disposeront a leur gré des individus qui les composent et de leurs biens. » Il épousera plusieurs femmes, et ses enfants formeront la ligne de ses successeurs après qu’il aura rempli sa longue et glorieuse carrière. Telle est, pour les Juifs judaïsants, l’une des images de la félicité promise sous le Messie qu’ils attendent ' !
D’après les autorités judaïques les nlus graves, le Juif franchement talmudique, et surtout le Juif de la foule, ne nourrit donc encore ses rêves que du doux espoir de la conquête des nations chrétiennes qui lui donnent le- droit de cité; que de l’assujettissement des misérables épargnés par ' Lire Drach, deuxième lettre, p. 99; Paris, 48î7.
son fer; que de la spoliation des vaincus! — Mais une anecdote plaisante nous donne la mesure et le degré de verdeur de cette foi d’Israël; et, si le fait qu’elle porte ’a notre connaissance semble émaner des Juifs du moyen âge, ne nous figurons cependant point qu’il appartienne aux temps passés ; il est du siècle même que nous habitons. Il est de l’époque où le grand Sanhédrin de 1807 venait de donner au premier Empire ses fameuses et attendrissantes réponses sur les qualités civiques et l’édifiante charité d’Israël : réponses qu’un ancien et docte rabbin réduisait h leur juste valeur, mais qui, sous la plume de M. l'avocat juif Bédarride, vengeaient enfin la nation juive des siècles de calomnies et d’insultes dont l’injustice des peuples l’avait abreuvéel
« Dans l’école où j’étais, k Strasbourg, nous raconte M. Drach, cet ancien rabbin, les enfants prirent la résolution de faire, k la première apparition du Messie, main basse sur toutes les boutiques de confiseurs de la ville. On discuta pour savoir qui serait le dépositaire de ce précieux butin. En attendant les dragées, il se distribuait force coups de pied et de poing. Ces arguments ad kominem amenèrent une convention en vertu de laquelle chacun devait garder ce dont il s’emparerait. J’ai dressé longtemps, a part moi, l’état des lieux d’une belle boutique au coin de la place d’ Armes, sur laquelle j’avais jeté mon dévolu '. »
Mieux que toute parole humaine, le plan naïf, les débats, les combats et les conventions des jeunes talmudisants de l’Alsace, condisciples du très-savant Drach, notre vieille connaissance, décrivent en traits aussi caractéristiques qu’indélébiles les doctrines positives de la religion que leur inculquaient leurs maîtres!... C’est donc avec tout le sérieux de la foi qui s’ineulque k l’enfance, qu’au dix-neuvième siècle, et dans l’une des principale? villes de cette France qui s’empressait de les proclamer citoyens français, on voyait s’accentuer chez les Juifs fidèles k leur loi religieuse la croyance au
‘ Drach, deuxième leltre, p. 319; Paris, 1827.