ACTE PREMIER
Premier Tableau
Une salle d'auberge alsacienne, la nuit de Noël, vers i833. Au dehors, la neige tombe, la bise giinit; des carillons joyeux, les cantiques naïfs de la Nativité se font entendre. Catherine, femme de l'aubergiste Mathis, bourgmestre respecté du village, attend son mari, absent depuis quelques jours ; le garde forestier Walter, venu pour s'abriter du froid en attendant le docteur Nickel, son compagnon, attardé ailleurs à bavarder et à boire, devise gaiement avec son hôtesse ; il lui vante la rude beauté de l'hiver parmi les solitudes glacées de la forêt, et les veillées villageoises où se décident les accordailles ; celles de Suzel Mathis et de Christian, le maréchal des logis de gendarmerie, sont annoncées précisément dans tout le bourg; Catherine en confirme la bonne nouvelle : Suzel est riche, Christian n'a que sa solde; mais les deux enfants s'aiment; on les mariera bientôt.
Un groupe frileux de villageoises, sortant de l'église, donne un amical bonsoir à Catherine; Suzel les suit et sa rentrée anime la scène de grâce riante et de gaieté; elle raconte les splendeurs rustiques de l'église, la crèche fleurie, la chanson du vent, la rumeur mystique des prières et des carillons, toute l'évocation de son enfance heureuse. Taquinée au sujet de Christian, par Walter, par Nickel, qui les a rejoints dans l'auberge, elle accepte, avec une émotion enjouée, les vœux de bonheur qu'ils lui adressent ; le docteur Nickel l'a vue naître et se complaît à le rappeler, ce qui ne l'empêche point, dès que Christian est entré, d'augmenter de ses sarcasmes l'embarras et la confusion des deux amoureux; le maréchal des logis trouve une diversion dans le récit de son expédition au Hôwald,sous une tourmente de neige qui lui ferait regretter le service des légions d'Auvergne ou des Pyrénées, si l'Alsace n'était le pays de Suzel, empressée à le soigner avec une sollicitude dont la raillent en vain Walter et Nickel. . . Il est vrai que, depuis quinze ans, depuis » l'hiver du Polonais », l'on n'avait pas vu tant de neige.
Alors, tandis que les rafales cinglent les vitres de l'auberge, Walter raconte à Christian l'histoire du Juif polonais. Il y a juste quinze ans, la nuit de Noël, ce Juif polonais était entré, avant minuit, dans l'auberge de Mathis. Le forestier se rappelle toujours son manteau vert, son bonnet fourré, sa ceinture pleine d'or et les quelques mots qu'il laissa tomber en entrant. La bise pleure, le vent fait rage, ébranle des portes, brise des vitres, interrompant sinistrement le récit lugubre. . . Walter poursuit sa narration, dit le départ du Polonais, sa disparition dans la nuit glaciale et, le lendemain, la terrible découverte sur la grande route : le bonnet rempli de sang, le cheval abandonné, le manteau souillé, toutes les traces d'un assassinat ; seul, le corps du Juif tué demeura toujours introuvable ; on relâcha les montreurs d'ours que l'on avait, un instant, soupçonnés et que Mathis toujours trop bon, fait vivre, depuis ce jour, malgré le soupçon qui pèse sur eux.
La tempête de neige fait rage maintenant et, au moment où on ne l'attendait plus, Mathis, survient enfin, jovial et tranquille. Parmi l'affairement des femmes, empressées à le soigner, il dit les attractions qui l'ont retenu à la ville, les cousins affables, mais surtout un Parisien, un « songeur » hypnotiseur qui endort les gens à sa guise et leur fait, durant ce sommeil magnétique, raconter leurs secrets les plus cachés .. . C'est effrayant! avoue-t-il, en homme trop avisé pour abandonner au premier charlatan venu sa consciente volonté.
Il a rapporté pour Suzel une toque alsacienne à paillettes précieuses dont le luxe joli ravit de joie la jeune fille; ce souvenir survivra à Mathis qui se laisse aller à quelque mélancolie, en songeant à la séparation fatale ; Catherine recevra aussi sa surprise le lendemain. Mis en appétit par son voyage, Mathis s'attable auprès de Walter et de Nickel, auxquels il vante la sagacité de son cheval, habile à retrouver sa route, à travers les fondrières de neige, sous la bise sonore des carillons de Noël. Les deux compères évoquent encore l'hiver du Polonais et s'étonnent, une fois de plus, d'ignorer le nom du meurtrier. Mathis, saisi, devient grave ; la chanson funèbre d'Yéri, le veilleur de nuit, le fait frissonner, elle aussi; mais il chisse ses idées noires ; tout cela est si loin, si oublié- les gens qui ont fait le coup sont si malins, sans doute!. . . Mieux vaut boire joyeusement qu'agiter ces pensées funestes ! . . .
Or, voici que, de même qu'il y a quinze ans, un traîneau s'arrête devant la porte; un Juif polonais paraît sur le seuil ! son manteau vert, son bonnet fourré, sa ceinture pleine d'or, les mots qu'il prononce en entrant, tout lui donne l'air d'un revenant, d'un spectre vengeur. Il regarde Mathis qui, les yeux hagards, fou de terreur, retombe inanimé dans les bras du docteur Nickel et des deux femmes affolées.