‹ Le Juif polonaisChapitre 4 sur 28 · ACTE II Deuxième Tablé · texte numérisé non relu

ACTE II Deuxième Tablé

Le printemps est venu; c'est la saison des mais en fleurs, qui emplit le village de rires et de chansons. Mathis, convalescent, n'a plus qu'un désir : marier.au plus tôt les deux amoureux, dont on va signer le contrat. Heureux de revivre, il rit avec Nickel de sa frayeur ridicule, devant le Juif polonais delà Noël dernière, si semblable à la victime de jadis; le docteur attribue son accident au vin blanc : c'est le Hiinevir qui l'a étourdi et qui lui faisait, en ses délires fiévreux, entendre les sonnettes du traîneau fatal. Mathis, rembruni, apprend ainsi qu'il [a rêvé tout haut ; il s'en effraye, exige avec violence de Catherine, sa garde-malade fidèle, le récit de ses hallucinations; pour ne point le contrarier, suivant les recommandations de Nickel qui redoute encore la faiblesse de son convalescent, Catherine lui raconte ses cris, ses larmes, ses terreurs, les spectres qui hantaient ses cauchemars, au tintement des grelots, le Juif polonais, le songeur... Mathis, nerveusement, éclate de rire, rassure Catherine, la cajole, endort ses appréhensions et, l'entraînant, avec Walter qui les a surpris aux bras l'un de l'autre, dans l'auberge où les attend une bouteille de vieux vin, laisse seuls, devant la vallée ensoleillée et fleurie, les deux fiancés dont le bonheur lui rappelle les jours innocents de sa propre jeunesse.

Christian et Suzel évoquent les souvenirs jolis, comment ils se sont aimés tout de suite, les airs d'Alsace qu'ils chantèrent ensemble, aux moissons, aux vendanges, le roman simple de leur bonheur : les jeunes amies de Suzel viennent les chercher pour aller à l'église, où les cloches appellent les fidèles. Mathis demeure seul.

Nul témoin désormais ne le peut observer; son visage redevient grave... Tout s'est bien passé, heureusement ! Mais quelle leçon !... At-il été assez tou, à la Noël, pour s'épouvanter de la présence d'un Juif polonais, pareil à tous les autres!... Personne n'a rien compris à son trouble accusateur ; les gens sont si bêtes !... Le songeur avait voulu l'endormir, à Ribeauvillé ; mais, ayant esquivé ce danger, en habile homme qu'il était, il n'allait pas, de gaieté de cœur, compromettre la

considération universelle dont on l'entourait et qui lui survivrait sans doute, si le hasard de quelque lève à haute voix ne venait découvrir son terrible secret. Aussi dormirait-il, à l'avenir, tout seul, dans la chambre haute où nul ne pourrait l'entendre. . . En attendant, il se met à compter les trente mille livres de la dot qu'il destine à son gendre, son allié désormais, et qui le soutiendrait s'il disait des bêtises, en ayant, quelque soir, bu plus que de raison... Sans cette ceinture du Polonais, tué par lui, il était ruiné, vendu ; il a bien fait d'accomplir ce meurtre, de sauver de la misère sa femme et son enfant ; l'acte sanglant fut légitime, il n'en éprouve aucun remords... Un bourdonnement, que Nickel s'obstine à attribuer au vin blanc, lui fait entendre encore des bruits de sonnettes ; décidément, il dormira seul : la pendaison est une trop vilaine mort et il ne veut pas s'y exposer !

L'acte se termine parmi les danses, les rires et la joie générale, api es le défilé des cadeaux aux fiancés, la signature du contrat, les chansons d'Alsace et la valse du Lauterbach qui emporte tout le monde dans son étourdissant tourbillon, avec Mathis, toujours obsédé du terrible bruitde sonnettes et qui, pour s'étourdir et le dominer, danse vertigineusement parmi les couples, égayés de ce qu'ils prennent pour un commencement d'ivresse.

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