SCÈNE DIXIÈME
Sans qu'il eût pu dire par où il avait cheminé, il est à sa porte.
Il entre.
L'allée est sans éclairage. Quand le vantail est retombé, plus d'autre lumière que celle de la lune dont la clarté crépusculaire baigne le jardin.
Larbalestrier s'arrête, pétrifié.
Là, devant lui, au fond, le condamné est debout, maigre, le dos tourné, les mains dans les poches de la capote trop large qu'il avait lors du procès, la face contre le mur, regardant, immobile,... on ne sait quoi... Et il croit entendre sa voix saccadée, tremblante, telle qu'elle interrompait les témoins aux Assises, dialoguant maintenant avec « un invisible » .
Son sang a reflué. Un frisson, agile et froide couleuvre, serpente dans ses vertèbres. L'impression qui l'a envahi est celle de son enfance, quand la nuit, après des récits de revenants, se dressant sur son lit, il voyait des spectres dans les vêtements accrochés à la muraille.
Et, en effet, il s'en aperçoit maintenant, frissonnant encore de la secousse que lui a imprimée la terreur : ce qu'il a pris pour le Condamné, ce sont les plis d'objets suspendus au porte-manteau. La voix, c'est celle d'un passant attardé : il l'entend encore. Mais aux narines il a eu l'odeur, au palais la saveur qui lui rappellent le passé lugubre.
Pures illusions, fausses sensations !
Et son angoisse se résout en un rire.
En lui le médecin parle à l'homme, au malade, ■ s'efforçantde le rassurer. Une forte impression, ^ le souvenir d'un événement qui a eu un grand retentissement, la peur, le remords, l'obscurité, l'action d'une lumière pâle et douteuse, la concentration de la pensée, la méditation prolongée sur un sujet unique, produisent, par l'association des idées, de tels phénomènes ; lorsque l'esprit est ainsi préparé, les choses les plus familières se transforment en fantômes.