‹ Le juré; monodrame en cinq actes. FrontChapitre 48 sur 90 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

Oui, mais le médecin lui donne aussi les prévisions désolantes à tirer de ces prodromes morbides. Affaissé dans un fauteuil, près de ce lit où il ne repose plus, ces prévisions l'assiègent.

La fausse sensation causée par un objet sensible, n'est-elle pas l'avant-courrière de l'hallucination qui surgit en l'absence de tout corps extérieur ? Ne se transforment-elles pas l'une dans l'autre? L'intelligence, d'abord peut dominer, mais insensiblement elle faiblit et le Fantastique devient maître à son tour. La perception, la mémoire, l'imagination, apportent alors leur contingent aux conceptions délirantes et se transforment en nourricière de la folie. Lorsque l'homme est subjugué par la superstition ou la terreur il n'est point d'idées bizarres qui ne puissent devenir pour lui des réalités. Qu'importent sa force intellectuelle et la vivacité de son originale nature? Ces facultés indociles qui l'ont fait supérieur peuvent être les premières à le trahir en préparant les voies à la folie approchante. L'hallucination, ce vêtement extérieur d'une réalité absente, n'a-t-elle pas tué Swammerdam au milieu de ses plus brillantes recherches? Silvio Pellico, enfermé au

Spielberg, ne se levait-il pas précipitamment la nuit, une lampe dans sa main tremblante pour chercher d'où venaient les gémissements qu'il croyait entendre ? Semblables aux insectes qui, durant l'été, bourdonnent par myriades dans l'atmosphère, les pensées fantastiques voltigent sans cesse autour de la cervelle humaine. Parfois elles s'abattent sur elle et la dévorent. Et ceux qui, par un prodige de volonté, conservent assez d'empire sur eux-mêmes pour dissimuler leur martyre et continuer la vie, demeurent la proie des chimères incessantes et cruelles. Impuissants à cantonner la démence dans un recoin de leur esprit, ils s'usent à chercher le remède à leur malheur, et leur intelligence, destituée de sa netteté et de son énergie, sombre à la longue dans la honte et l'horreur de la folie.

Et, poussé plus avant par ce besoin d'analyse

qui est l'habitude de sa profession et le secret

} de sa notoriété, il examine les circonstances

I qui ont pu donner aux événements une influence

1 si acre sur son individualité. Il songe à son

I Père, il songe à sa Mère, dont il tient sa chair

d'une sensibilité exaspérée, dont il a hérité une

mélancolie profonde, prompte à succéder aux

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