‹ Le juré; monodrame en cinq actes. FrontChapitre 63 sur 90 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Qpand il revint à lui, il était couché dans sa chambre.

A son chevet, un confrère, qui lui dit :

— Enfin, vous revoilà. Décidément, vous travaillez trop. Il ne faut pas que l'amour de la science vous tue. Il est peu raisonnable de mourir pour faire vivre les autres. On vous défend l'amphithéâtre. Sinon, gare à vous.

L'amphithéâtre?...

Ah I oui, il se souvient.

Infernale vision! Jamais, plus jamais il n'aura le courage d'y retourner. Le mot seul le fait frissonner.

Étendu sur son lit, il s'abandonne, enlisé dans une hébétude, à une désolante et interminable rêverie.

Il faut donc renoncer au travail. Lui aussi l'a trahi, ou plutôt a révélé son impuissance devant cet ennemi qui ne recule que pour revenir plus acharné et plus terrifiant.

Il pense à ces maux indomptables qui, chassés d'un organe, circulent sournoisement dans les tissus et, par des routes insaisissables, vont en attaquer un autre, toujours vain^cus, toujours victorieux, gagnant à chacun de leurs retours, épuisant leur victime et finalement triomphants. La réserve des résistances possibles va s'appauvrissant, il en a l'impression démoralisante.

Il n'est plus l'esprit ferme et droit, exalté, mais sachant mesurer ce qu'il faut laisser transparaître de la flamme. Un relâchement l'a pris. Le bel édifice de sa nature artiste et pénétrante se détraque. Il n'est plus lui-même. Il y a dérive, il y a débâcle. Peu à peu le personnage qu'il était délaisse son corps fébrile, s'écoule, perflue, et à sa place s'insinue une ombre, celle d'un malheureux craintif, hésitant, misérablement impressionnable, lâche devant toutes les entreprises, marqué pour toutes les défaites. Use complique d'un autre être. Le ressort du soldat, avant la bataille, conscient de sa force et brûlant de charger, a fait place au douloureux abat-

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