‹ Le juré; monodrame en cinq actes. FrontChapitre 76 sur 90 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Une fois encore le naufragé remonta à la surface.

Une trêve, causée par l'outrance d'une crise suraiguë, régnait en lui. Les flots tumultueux de ses transes étaient retombés. Son àmc était lasse. Il se résignait.

Pourquoi résister davantage à l'Inévitable?

Il s'accoutumait à cette vie double, faite de réalités et d'apparences, dont le mélange devenait si complet qu'il confondait les rêves de ses sommeils courts et troublés, avec les songeries de ses veilles.

La région des chimères où le transporte sa démence se soude au monde matériel où le retient à peine sa raison défaillante. Il se fait une accoutumance des visions qui l'assaillent,

8o LE JURÉ

abandon plus funeste que la lutte, car l'absorption par le fantastique en est accélérée.

Sans terreur, il a vu s'établir à ses côtés, avec la fatalité d'une ombre, une image du Condamné, aux teintes ternes, aux contours incertains, une silhouette floconneuse, vue à travers un brouillard, à physionomie morte, qu'il trouve à son réveil au pied de son lit, qui s'assied vis-à-vis de lui à table, qui marche à ses côtés quand il essaie une sortie. 11 a osé avancer la main pour la tâter et n'a trouvé que le vide. S'il va vers elle, le vague mirage recule, et reprend sa place dès qu'il se retire. Et de nouveau, dans les glaces où vont ses regards fatigués, il voit l'Autre, puis lui-même, puis de nouveau l'Autre, en images fondantes, s'enchevêtrant et finissant en un personnage composite, bâtard du rêve et de la réalité.

Aphone et indifférent, il observe ces phénomènes.

Ce lui est distraction, presque, et ce calme imprévu lui suggère un espoir nouveau d'existence, anormale, il est vrai, mais supportable, en compagnie de cet étrange familier, visible pour lui seul.

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