SCENE DEUXIEME
Cette intimité surnaturelle fait germer en lui un désir nouveau : revoir celui dont le reflet ne le quitte plus ; savoir ce que ce reflet deviendra quand il sera rapproché de son foyer vivant ; regarder face à face ce fauteur de maléfices pratiquant contre lui, dans son cachot, il n'en doute plus, un criminel envoûtement !
Aberration d'appétit d'un cerveau qui s'amollit, mais, une fois encore, invincible.
Il sollicita l'autorisation de visiter le Condamné. Sa qualité de médecin célèbre, de membre du jury de jugement, l'ignorance où l'on était de son état intellectuel, la maladie du reclus qui s'aggravait, lui firent obtenir la permission sans difficulté.
Il partit. Ou plutôt ils partirent : son brumeux compagnon le suit. Qjaand il arrive au guichet du massif et morne édifice, il est encore à ses côtés. Quand il a franchi le seuil, il tourne la tète : il n'y est plus. Le Juré pense : c'était à prévoir ; il est allé rejoindre son corps, je vais les trouver ensemble.
Le guichetier l'a regardé avec surprise. Sur le parcours des corridors, les gardiens s'arrêtent,
étonnés. Quand il entre dans le cabinet du directeur où doit avoir lieu l'entrevue, celui-ci est stupéfait. Impassible au monde extérieur, le Juré n'y fait pas attention.
Sans qu'il s'en doute, il a pris une ressemblance singulière avec le forçat moribond. Les miroirs et les tableaux confus qui se formaient dans leurs énigmatiques profondeurs, ne le trompaient pas en y faisant flotter, en une seule image, le Juge et le Condamné.
L'accointance constante du Spectre, la contemplation de cette figure immatérielle, mais saisissante, l'identité de leurs natures, la maladie qui ronge l'un et l'autre, ont amené une assimilation de physionomie, et surtout d'allures. Qiiand le Condamné entre, l'analogie est déconcertante. On croirait deux frères. On croirait aussi deux agonisants.
Il est donc là, à trois pas, le satanique personnage auquel il rapporte toutes ses terreurs, toutes ses souffrances. Il est là, oui, la face sans un poil, plâtrée de pâleur, avilie par le rasoir réglementaire de la prison, inofilensif et taciturne, sous sa veste et son pantalon de toile grise rapiécés et tachés, la cagoule rejetée sur le dos — exprimant par son attitude qu'il est