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Le Juste Salaire

La Faculté n'entend donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises dans les thèses; ces opinions doiveni être considérées comme propres à leurs auteurs.

Introduction

Jamais les questions sociales n’ont présenté un intérêt aussi vif et une importance telle qu’à l’heure présente. La force ouvrière est, en effet, devenue excessivement puissante

depuis l’organisation de la grande industrie. Cette puissance provient de deux faits principaux; d’abord, l'accroissement numérique de la population ouvrière par suite de la disparition du régime artisanal, puis le dépeuplement des campagnes au profit des agglomérations. Beaucoup d'habitants de la campagne, attirés par les gains plus élevés qu’ils pensaient réaliser et par la vie moins rude qu’ils espéraient trouver, sont devénus des ouvriers d'usine.

D'autre part, la grande industrie a rendu plus homogène la masse ouvrière. Le travailleur, maintenant, n’est plus isolé, mme jadis ; en contact étroit avec ses camarades, il peut faire part de ses doléances et entendre les plaintes de ses compagnons; il trouve toujours des oreilles disposées à l’écouter il a acquis ainsi le sentiment de la force très grande de la classe ouvrière.

Parmi les différents points de vue auxquels on peut se placer pour étudier les questions sociales, il en est un qui a une importance capitale, car il est à la base du mécontentement ou de la satisfaction relative de la classe des travailleurs. C’est la question du juste salaire.

Le salaire constitue, en effet, le seul moyen d’existence d’une multitude innombrable et du niveau de la rémunération du travail dépendra pour elle un état de misère ou de prospé-

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rité. La question du salaire est donc un problème central de l’économie politique.

Le travail s'impose à l’homme; c’est une loi universelle, elle vaut pour toutes les classes et tous les états. Toutes les puissances corporelles et spirituelles ont été données à l’homme pour qu'il les fasse passer à l’acte par son travail (1). Pour la majorité des hommes, ce sont les préoccupations de la vie matérielle, la nécessité de subvenir à leur existence et à celle de leur famille, qui seront les éléments déterminatifs de leur effort; c’est notamment le cas des travailleurs manuels.

Méprisés dans l'antiquité puis respectée et honorés au moyen âge, sous l’influence de l'Eglise, ils connaissent souvent encore une situation qui n’est pas conforme à la dignité humaine. Mais leurs occupations sont tellement pénibles, leur sort, qui les expose à l'incertitude de l’avenir et de la maladie, est tellement digne d'intérêt qu’il est juste de les considérer sur le plan où les placent leurs efforts et leur résignation à une vie de privations. Il faut leur reconnaître une véritable philosophie pour accepter, sans révolte, leur sort misérable, qu'ils pourraient considérer comme une injustice sociale en le comparant à celui des classes privilégiées par la fortune.

Tout homme a droit de prendre sa part des biens de la nature. Son salaire doit être suffisamment élevé pour lui permettre de subsister et de vivre selon sa condition sociale et de pourvoir à l'entretien de sa famille.

Durant toute l’antiquité, aussi bien à Rome qu’à Athènes, on a méprisé le travail manuel réservé aux esclaves et qui était considéré comme indigne du citoyen libre. Aristote, lui-

même, croyait que le travail manuel avilissait la condihon des esclaves.

(1) Haessle,

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Ce n’est qu’au moyen âge qu’on trouve, formulée pour la première fois par St-Thomas d'Aquin, la théorie du juste salaire, qui n’était, d’ailleurs, qu’une conséquence de l’idée de justice commutative, de l’esprit d'équité qui doit exister dans tous les échanges. À cette époque, l’Eglise était la seule puissance qui put faire office de construction sociale et d'émancipation des travailleurs qui, jusqu'alors, avaient été voués constamment à un état de servilité. Ce fut le régime des corporations.

Sans entrer dans le détail de leur fonctionnement, il convient de se représenter à quels besoins elles répondaient au moins au début.

Pendant tout le moyen âge, le commerce fut, à part les exceptions constituées par les foires de change, pélerinages et croisades, pratiqué selon le mode du marché fermé. Celui-ci se caractérisait par les modalités suivantes : interdiction aux pérégrins de se livrer au commerce, nombre de producteurs rigoureusement déterminé et de capacité égale grâce à la pratique du Chef-d' Œuvre. Ainsi était évitée la surproduction. Les compagnons avaient toujours espoir de devenir maîtres et l'esprit patriarcal était une des caractéristiques des corporations.

La royauté ébranla profondément ce régime en créani, moyennant finances, des charges et maîtrises. L'équilibre, en fait, était rompu aussi bien au point de vue du nombre totai des producteurs, qu’à celui de la capacité professionnelle des maîtres. De plus, les compagnons perdirent tout espoir d’accéder à la maîtrise par suite de l’accroissement de leur nombre. Le régime corporatif se trouva complètement modifié dans ses bases à la suite de plusieurs ordonnances, notamment, celle de 1581 qui unifia l'apprentissage pour tout le royaume, mar-

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qua ainsi la fin du marché fermé et donna naissance à un prolétariat qui prit conscience de la divergence de ses intérêts et de ceux des maîtres.

Par suite de l’ingérence du fisc, les profits des maîtres tendirent à baisser ; ceux-ci s’efforcèrent alors de diminuer la rémunération des compagnons et apprentis. Désormais, les corporations sont organisées au profit des maîtres et non plus du public. La maîtrise est monopolisée au détriment des compagnons et apprentis pour lesquels elle est devenue inaccessible. Elles profitent également à la royauté qui tire des avantages fiscaux de ses concessions de privilèges.

En un mot, sous l’ancien régime tant que le compagnon a fait partie de la corporation, c’est-à-dire que celle-ci a été un centre familial s'inspirant des données Thomistes, il n’y a pas eu de conflits sociaux. Lorsque les maîtres eurent développé leur esprit de gain, en faisant passer l’êconomie du profit avant l’économie du juste prix et du juste salaire alors, commencèrent les luttes, issues de l’antinomie d’intérêts qui devaient durer jusqu’à nos jours.

C’est au XVII° et au XVIII° siècles au’on assista à la naissance du mouvement antiréglementaire. Les philosophes et les économistes y participèrent pour protester contre un régime qu’ils estimaient spoliateur et pour réagir contre les abus de la fiscalité.

Les doctrines des Physiocrates et des Utilitaristes effritèrent le régime corporatif; d’autres éléments, l'importance du commerce d'exportation, le développement de l’industrie, l'accroissement de l’épargne, les perfectionnements de la technique y contribuèrent également pour une large part.

L'influence de la Révolution s’est exercée de deux. façons différentes : avant. 1700, s'inspirant des idées de liberté

chères aux Physiocrates et à Turgot, qui avait proclamé le droit au travail comme un droit naturel, celle-ci décréta la liberté absolue des conventions : « Il sera libre de faire tel négoce ou d'exercer telle profession ou métier que l’on trouvera bon ».

Ce régime de liberté eut des résultats néfastes. C'est alors que le législateur revint sur ses pas et la tendance réglementaire évolua rapidement vers la raison d'Etat, alors que, jusque là, les lois avaient été faites en prenant en considération la qualité de l'individu. On revint sur les mesures de liberté qui avaient été prises et on les remplaça par des mesures policières. C’est la loi du 22 Germinal an XI qui fut la première manifestation de cette tendance. Elle créa le congé-acquit, origine du livret ouvrier qui subsistera pendant la plus grande partie du XIX° siècle. Les articles 414, 415 et 416 du code pénal, reproduisant les dispositions de la loi de Germinal an XI concernant la fixation du salaire, interdirent toute coalition, aussi bien entre les patrons qu’entre les ouvriers. Le droit de réunion fut supprimé en l’an III et en l’an IV. La classe des travailleurs fut donc privée de la triple armature que formaient pour elle le droit d'association, le droit de coalition et le droit de réunion.

Ces dispositions expliquent le régime d’isolement de l’ouvrier pendant la première partie du XIX° siècle. La législation de l’ancien régime, supprimée par la Révolution, ae fut pour ainsi dire, pas remplacée et la brièveté de la nouvelle réglementation est due à ce que ses auteurs se sont fiés au jeu des lois naturelles.

La classe ouvrière se trouve donc, après la période révolutionnaire, dans une position peu favorable. De 1806 à 1830, on assiste à un mouvement d'idées en faveur de la res'aura-

tion du régime corporatif, dû surtout à l'initiative privée. Napoléon 1° en conçut le projet, mais il se refusa à reconnaître officiellement la résurrection de la corporation parce que c’eût été accepter la supériorité de l’ancien régime sur l'œuvre de la révolution. Mais la plupart des professions furent réglementées ; les chambres de commerce se multiplièrent. Si en droit, les groupements ouvriers étaient interdits, ils avaient pu, en fait, continuer à subsister et ce, d'autant plus activement, qu'ils pouvaient se dissimuler plus facilement au patronat et aux autorités policières.

C'était le moment de l’essor de la grande industrie et de l'apparition du machinisme qui eurent pour conséquence l’augmentation de la production dans les usines et créèrent, par ailleurs, un chômage déjà inquiétant. Les salaires étaient extrêmement bas, les conditions de travail très pénibles. La durée des journées de labeur était très longue : il s’ensuivit une déchéance physique et morale de la classe ouvrière tout entière.

La crise industrielle eut, par suite de la sous consommation des ouvriers, pour effet, l'augmentation du chômage sur le marché agricole. Les paysans, quittant la terre pour aller dans les villes, augmentèrent le nombre des mécontents. On assiste alors à l’efflorescence de sociétés populaires à caractère à la fois prolétarien et politique. Des émeutes présentant un aspect de gravité inconnue jusque là éclatèrent à Lyon en 1831 et à Paris en 1834. Les grèves qui furent nombreuses furent vouées à l’insuccès, le patronat, très puissant, dominé par l’économie du profit, se refusant systématiquement à accorder des salaires qui ne soient pas une rémunération de famine.

Alors éclata la révolution de 1848, sous l'influence du mi-

tn —

lieu compagnonique et du milieu politique. C’est à partir de cette date que s’édifiera puissamment la force ouvrière et que se préparera l’époque moderne. Le plan de réformes, dressé par la commission du Luxembourg était très vaste puisqu'il comprenait la création d’un ministère du travail, la nationalisation des chemins de fer, des mines, des banques et des assurances, l’organisation de l'arbitrage en matière de différends entre patrons et ouvriers, etc. Les réalisations pratiques, bien que moins importantes, ne furent pas négligeables, elles ont été surtout dues à l'influence des Interventionnistes tels que Dupont-White et Anton Menger. Ceux-ci considéraient que l'individu est essentiellement égoïste par nature et agit souvent sous l'influence des passions. Il constitue donc le principal obstacle à ja civilisation. L’Etat, au contraire, organe des sociétés ,agit dans l'intérêt de tous. Il appartient donc à l'Etat, par son action législative, d’édicter des règles et de faire les réformes qui s'imposent.

Ces idées ont exercé une influence profonde et expliquent les réalisations qui furent faites à cette époque en faveur de la classe ouvrière : limitation de la durée du travail, protection du travail des enfants, réglementation des bureaux de placement, organisation du garantisme social, etc... La loi de 1854, octroyée par l’empire libéral, reconnut aux ouvriers le droit de coalition. Enfin, en 1884, Waldeck-Rousseau fit voter la loi autorisant les groupements en syndicats professionnels, à la suite de laquelle on assista à un essor du syndicalisme par professions et par fédérations de métier.

La loi de 1884 qui accordait la liberté de créer des syndicats, ne fit pas l’union complète dans la classe ouvrière. Celleci se partagea en diverses tendances, les motifs de divergence étant dûs surtout à des questions de tactique à adopter vis-à-

vis de la nouvelle organisation professionnelle que la loi sur les syndicats permettait d’entrevoir. Il y eut ainsi les allemanistes, les guesdistes, les blanquistes, les broussistes, qui tiraient leur appellation du nom de leur chef, °et enfin les anarchistes .

Malgré les rivalités, somme toute secondaires, le mouvement syndical se développe rapidement : avant le vote de la loi sur les syndicats on ne s’y intéressait guère, mais une fois votée on l’utilise au maximum. Les syndicats se forment par professions, puis se fédèrent par industries et forment, en outre, des unions de syndicats de professions différentes, mais appartenant à une même région. Ainsi tout un système s’édifie avec des organismes locaux, régionaux et professionnels qui se recoupent les uns les autres. Dans chaque centre ouvrier important est créée une bourse du travail, qui, en réalité, est un organe de centralisation et de direction de l’action des divers syndicats de son ressort. La confédération Générale du Travail unifie et coordonse toute cette activité dans le pays. Mais peu à peu le mouvement syndicaliste, au fur et à mesure - qu’il prend de l’ampleur se donne une doctrine. Les Congrès des Bourses du Travail d’abord hésitants finissent par apporter leur adhésion à la lutte des classes avec tout ce qu’elle comporte : grève générale, lutte ouverte contre la bourgeoisie, etc. On perfectionne notamment la théorie de la grève générale qui permettra à la classe ouvrière par l’arrêt total de la vie économique de tenir le patronat à sa merci et de s'emparer de la direction de l’activité économique et politique ; on arrivera ainsi à la suppression du salariat et à l’instauration d’un régime nouveau dans lequel l’omnipotence du Capital aura disparu.

Suivant l’évolution des organisations syndicales, ce programme a été mis plus ou moins en application. La classe ou-

vrière a eu fréquemment recours aux grèves pour faire aboutir ses revendications et, par deux fois, en 1907 et en 1920, on assiste à des essais de grève générale qui échouent.

Ce mouvement a-t-il eu une influence sur le taux du salaire ? La chose est certaine. Si le but final recherché est la suppression du salariat par l'abolition du capitalisme, les syndicats poursuivent l’amélioration du sort de la classe ouvrière dans le régime capitaliste présent. Ils demandent pour cela des augmentations de salaires, surtout en période de hausse des prix, notamment au cours de la période d'inflation qui a suivi la guerre et où on commence à agiter la question de l'échelle mobile des salaires.

Le taux des salaires marque alors une ascension croissante. Non seulement le salaire nominal s’accroît d’une augmentation proportionnelle à la dépréciation de la monnaie, mais le salaire réel augmente également, faisant bénéficier la classe ouvrière d’un pouvoir d’achat plus grand, qui permet l'élévation de son standard de vie.

On peut donc dire que, depuis 1848, la classe ouvrière a bénéficié de nombre de mesures favorables. Les conditions du travail se sont améliorées; le chômage a régressé au moins jusqu’à ces dernière années, et le niveau de ses moyens d’existence s’est notablement élevé.

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