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LES THÉORIES DU SALAIRE

De nombreux théoriciens constatant l’état malheureux des ouvriers durant tout le XIX° siècle, se sont attachés à chercher des remèdes à cette situation sans pouvoir faire prévaloir leur point de vue.

Sans entrer dans le détail de ces théories, il parait essentiel d’en donner un aperçu succinct. La critique de leurs conclusions nous aidera à mieux dégager les règles qui doivent présider à l’établissement du juste salaire.

Les différentes théories peuvent se classer en deux catégories : la première comprend celles qui prennent pour critérium l’équivalence dans l’échange entre le travail et le salaire; la seconde préconise le droit pour le salarié au produit intégral de son travail.

Nous examinerons, ensuite, les théories de Carver et de Clarck qui limitent le salaire à une certaine partie du produit.

SECTION I Théories de l’équivalence dans l’échange

La doctrine des canonistes s’était attachée seulement à établir le juste prix des marchandises. Cela s'explique parce

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que, à cette époque, le nombre des salariés était infime. Le commerce était effectué par des producteurs autonomes et chaque salarié était susceptible de devenir un artisan, auquel ia rémunération était fournie par la vente de ses produits.

Bien que la doctrine du juste salaire n’ait pas été spécialement traitée par les canonistes, elle se trouve implicitement contenue dans leur théorie. Entièrement inspirée par St-Thomas d’Aquin,elle était basée sur l’idée de justice commutative qui donnait naissance à des obligations réciproques de la part de l'employeur et du salarié. Ce dernier devait fournir tout le travail qu'il était capable d'accomplir. En échange, le patron devait lui accorder un salaire équivalent à la valeur produite. Cette valeur était objective, c’est-à-dire basée sur le travail accompli, sans que la loi de l'offre et de la demande pût exercer son influence. Cette valeur était déterminée par la « communis estimatio », c’est-à-dire fixée par une évaluation générale et non par des appréciations individuelles : elle était cependant susceptible de variations dans le temps et dans l’espace. La justice était satisfaite lorsque la prestation égalait la contreprestation. Pour estimer la valeur de la prestation fournie par l’ouvrier, on se basait sur ses besoins, c’est-à-dire sur les dépenses qu'il était obligé d'accomplir pour vivre selon la manière habituelle de la catégorie sociale à laquelle il appartenait : Il faut noter que cette théorie donna de bons résultats au moyen âge et que, grâce à l’évolution qu’on lui fit subir, elle fut appliquée jusqu’à la veille de la Révolution. Lorsque le besoin s’en fit ressentir, c’est-à-dire lorsque le progrès eut amené un élargissement des marchés dû au développement du commercé, On passa progressivement à la notion subjective de la valeur, en tenant compte pour la fixer de l'importance de l'offre,

des frais de transports, etc. et en faisant intervenir la notion de risque.

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Du point de vue théorique, on peut reprocher à ce système de prendre comme moyen terme entre le travail et le salaire, les besoins de l’ouvrier. Ceux-ci, en effet, s’ils permettent de fixer le quantum de salaire qui est nécessaire à la classe ouvrière pour vivre, ne sauraient mesurer le travail. En d’autres termes, on ne peut comparer à quelque point de vue que ce soit, le travail! et les besoins; et ce serait beaucoup plus les besoins que le travail qui détermineraient le taux du salaire.

Faute donc d’avoir trouvé un troisième terme de comparaison admissible entre le travail et les salaires, cette théorie ne peut être adoptée.

Par suite du déclin des corporations et de l’avènement de la grande industrie, cette doctrine était presque tombée dans l'oubli et le catholicisme social n’était plus aue le fait d’applications individuelles ; il n’inspirait plus un système économique entier. La publication par le pape Léon XIII de l’encyclique Rerum Novarum lui a donné un regain de vigueur. En effet, sur la question du juste salaire elle s'exprime dans les termes très nets que voici : « Le patron et l’ouvrier peuvent faire tant et de telles conventions qu’il vous plaira; ils doivent tomber d'accord notamment sur le chiffre du salaire ; au-dessus de leur libre volonté, il est une loi de justice naturelle plus élevée et plus ancienne à savoir que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l’ouvrier sobre et honnête. »

Certains catholiques sociaux ont cru trouver dans cette encyclique les bases d’une théorie de l’équivalence des échanges.

D'après le Père Antoine, qui a exposé cette thèse d’une

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façon très claire, l'équivalence entre le travail et le salaire est purement objective et est mesurée par deux facteurs : l’un moral, le coût d’une vie décente pour le travailleur, c’est-à-dire le prix de sa subsistance journalière ; l’autre économique, la valeur économique du travail. Le premier facteur fixe le minimum auquel le travailleur a droit, le second répond à une notion de justice dans l’échange des prestations. Dans ces conditions, le juste salaire ne pourrait jamais descendre au dessous du niveau d’une vie décente si minime que soit la valeur économique du travail fourni : en d’autres termes, le facteur moral primerait le facteur économique qui n’agirait que comme correctif jouant en faveur de l’ouvrier. Pour le Père Antoine, l'énergie dépensée constitue le critérium déterminant le juste salaire, le salaire d’un ouvrier devant lui permettre de récupérer l'énergie qu’il a dû dépenser pour accomplir une tâche.

Ce critérium de l'énergie dépensée ne constitue pas une mesure du salaire et du service rendu plus satisfaisante que le coût d’une vie décente des canonistes.

Il ne saurait, en effet, servir à comparer des éléments aussi différents : toute dépense d’énergie n’aboutit pas au même rendement, de sorte que le service rendu n’est pas l’équivalent de l'énergie dépensée mais bien un simple résultat. De même le Salaire est un moyen de remplacer l'énergie plus que son équivalent.

Le deuxième facteur ne peut non plus être retenu. La valeur économique du travail n’est autre chose que sa valeur sur le marché, c’est-à-dire une valeur obéissant à la loi de l’offre et de la demande. D’autre part, la valeur économique peut, dans certains cas, être moindre que l’équivalent d’un salaire vital, ce qui ne peut être admis par les tenants de cette théorie.

Par ailleurs, il n’est fait état que de deux éléments : les besoins de l’ouvrier et le rendement du travail.

Mais il est deux cas dans lesquels on peut estimer licite pour les patrons d’accorder une rémunération inférieure au salaire vital, d’abord lorsqu'une crise se produit dans une industrie, ensuite, lorsqu'on est en présence d’ouvriers doués d’une habileté au-dessous de la moyenne. Le Père Antoine n’a pas étudié ces cas et l’on peut déduire de cette abstention qu'il n'admet aucune dérogation au salaire vital.

La doctrine libérale du salaire, qui exerça une grande influence pendant tout le XIX° siècle, résulte d’une application au marché du travail, des principes généraux qu’elle a établis pour l’ensemble des problèmes économiques. D’après cette théorie, il existerait un ordre naturel qui est bon et en tout cas supérieur à ce qui peut être établi par la réglementation. Il faut laisser se dérouler le libre jeu des lois économiques qui règlera le salaire conformément à l’ordre naturel, c’est-à-dire à l'intérêt de tous.

Le travail est une marchandise dont le prix se règle sur le marché selon la loi de l’offre et de la demande. Il faut donc laisser les parties en présence, libres de contracter comme elles l’entendent : l’offre de travail émanant du capital s’accordera avec la demande de travail des ouvriers et leur libre accord réalisera l’équivalence dans l'échange de leurs prestations réciproques. S’il n’en était pas ainsi, la partie qui s’estimerait lésée, refuserait de contracter et l’autre devrait modifier ses prétentions en conséquence. Si les ouvriers acceptent de travailler pour une rémunération donnée c’est qu'ils l’estiment suffisante et si les patrons acceptent de verser tel salaire pour un travail déterminé, c’est qu’ils jugent cette attribution équitable. D'ailleurs, la concurrence que se font entre eux patrons

et ouvriers, tendra à faire établir le salaire à un niveau équitable : si la concurrence des ouvriers en quête de travail tend à faire baisser le salaire, celle qui existe entre les patrons tend à le faire monter. Ainsi, cet ensemble, ce jeu d’action et de réaction, à condition qu’on le laisse libre et qu'aucune réglementation ne vienne le troubler, permet de réaliser un échange de prestations forcément équivalentes, car s’il n’en était pas ainsi, les parties préfèreraient s’abstenir de contracter.

Cette théorie serait juste, si les deux parties en présence étaient de force égale; mais il apparaît que l’ouvrier, ordinairement démuni de réserves et n’ayant que son salaire pour assurer sa subsistance et celle de sa famille, est obligé de subir les conditions du patronat, quelles qu’elles soient. L'expérience n’a, du reste, que trop bien montré le bien-fondé de cette critique.

Comme nous l’avons vu, en exposant la doctrine des canonistes et celle des catholiques sociaux, il n’existe pas chez eux de terme de comparaison entre le travail et sa rémunération. Certains croient l'avoir trouvé dans l'avantage individuel qui résiderait, pour l'employeur, dans la part de produit fourni par l’ouvrier et, pour ce dernier, dans le salaire reçu.

Enoncer cette définition suffit à montrer que l’évaluation de l'avantage individuel est impossible, car si celui de l'employeur, consistant dans la différence entre le produit fourni par l’ouvrier et le salaire donné, peut être évalué, comment Pourra-t-on mesurer l'avantage de l’ouvrier qui consiste dans une différence entre sa dépense de force et sa rémunération ? D'autre part, le salaire rentrant dans les frais de production, l'employeur aura tendance à le baisser, tandis que l’ouvrier s’efforcera de diminuer la force du travail fourni. Il n’est d’ailleurs pas possible d'établir une équivalence entre ces deux fac-

teurs qui ne sont pas comparables, et il est impossible de mesurer la relation existant entre la prestation et la contre-prestation. De plus, cette théorie, comme la précédente, ne tient pas compte du caractère moral des besoins de l’ouvrier.

Pour formuler sa théorie du salaire naturel, Von Thunen avait d’abord adopté la doctrine des frais de production d'Adam Smith: ceux-ci seraient le régulateur du prix naturel vers lequel le niveau du marché gravite constamment. La concurrence serait, en définitive, le régulateur du salaire. Von Thunen s’est attaché à rechercher s’il était possible en diminuant le taux de l'intérêt d'augmenter celui des salaires. Pour faciliter l'étude du problème, il a considéré le profit comme fixe, ce qui est inexact. En effet, il aurait dû, pour trouver une formule juste, le considérer comme variable aussi bien que le taux du salaire, de l'intérêt et de la rente. Il conclut que les ouvriers peuvent faire majorer leurs salaires en augmentant leurs besoins ; mais il a perdu de vue qu’il y a, au moins apparemment, opposition d'intérêt entre le capitaliste et le travailleur. L'augmentation du salaire amoindrit le profit et le salaire idéal le diminuerait tellement qu’on assisterait à la disparition de l'entrepreneur. Le salaire naturel de Von Thunen ne se justifie donc que par l’idée de l’adéquation de ce salaire au profit, mais le principe de justice, qu'il soutient, est purement sentimental.

Nous avons ainsi terminé l'exposé des théories de l’équivalence dans l'échange, nous allons examiner maintenant les théories du droit au produit intégral.

SECTION II Théories du Droit au produit intégral

Un certain nombre de ces théories a ceci de commun qu’elles appartiennent à ce que l’on pourrait appeler grosso modo, la famille socialiste, tout au moins leur originalité veut dire que toutes leurs préférences dans la répartition vont au salaire.

St-Simon considérant l’organisation sociale de son époque était d'avis que le malaise qu'il constatait était dû, en premier lieu, à une mauvaise répartition de la propriété et ensuite au fait que le travail ne recevait pas exactement sa récompense. Ce n’est pas le mérite qui a la plus forte rémunération alors que celle-ci devrait être basée sur la modalité offrant le plus d'utilité, non pas seulement pour le détenteur particulier, mais Pour toute la collectivité. La propriété est donc légitime, mais elle doit être basée sur l'intérêt collectif et non pas sur l’avantage individuel. St-Simon aurait dû logiquement aboutir au collectivisme ; il n’alla pas jusque-là. Mais ses disciples reprirent Ses idées et en tirèrent les conclusions normales : le tra- Vailleur devrait toucher le produit intégral de son effort et sa part devrait être proportionnelle à sa capacité productive et à Son rendement utile suivant la formule « à chacun selon ses mérites ». On voit à quelle conclusion peu pratique cette doctrine aboutissait étant donné la difficulté d'évaluer le mérite de chacun.

Proudhon fut, bien qu’il se défendit d’être socialiste, un des meilleurs théoriciens de son parti.

D'après lui, toute valeur vient du travail et par suite le résultat entier de la production doit revenir au travailleur. Tous les travaux présentent une égale utilité et les salaires doi-

vent être égaux. Le travail collectif est plus productif que le travail individuel mais le surplus du produit n’est pas donné aux ouvriers ; il est conservé par l’entrepreneur et c’est ce qui constitue son profit. C’est pourquoi Proudhon voulait supprimer les entrepreneurs et créer des compagnies ouvrières ou associations de production.

A la différence de Proudhon, Rodbertus admettait que le travail constitue le seul principe de propriété mais que les différentes sortes de travaux sont inégalement productives. L’ouvrier, ayant droit à la valeur créée doit toucher un salaire proportionnel à sa valeur. Tout le revenu social doit revenir au travail. Le problème du juste salaire consiste à déterminer la part de chacun de ceux qui ont participé à la production.

Karl Marx ne fut pas comme on pourrait le croire un innovateur. Il s’est inspiré largement de la doctrine classique, qui fait reposer le profit de l'entrepreneur sur le non paiement d’une partie du travail effectué par le salarié.

Une des originalités de Karl Marx consiste à dire qu’il ne peut en être autrement avec le régime capitaliste, que tant que celui-ci durera, l'entrepreneur prélèvera toujours son profit sur le travail du salarié : c’est la théorie de la plus-value capitaliste à laquelle la théorie du salaire est étroitement liée.

Marx part de la notion de valeur. Pour lui la valeur d’une chose dépend de la quantité de travail qu’elle contient, car le travail est la substance même de la valeur ; « en tant que valeurs, dit-il, toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé ». La valeur d’une chose se mesurera donc en fin de compte d’après le nombre d’heures de travail qui a été nécessaire à sa fabrication.

Comment de cette théorie de la valeur Marx passe-t-il à

une théorie du salaire, qui le mènera elle-même, à la théorie de la plus-value capitaliste ?

Supposons un ouvrier, au service d’un patron, fabricant un produit au cours d’une journée de travail de huit heures ; la valeur d’échange de ce produit est donc de huit heures, valeur à laquelle il sera vendu par le capitaliste qui emploie l’ouvrier. De ce capitaliste l'ouvrier reçoit un salaire qui n’est autre que la valeur de sa force de travail. Mais par quoi est Bxée la valeur de la force de travail de l’ouvrier, c’est-à-dire le salaire : étant une marchandise comme une autre, elle est déterminée par la quantité d’heures de travail nécessaires pour la produire ; c’est-à-dire par la quantité d'heures de travail qui a été nécessaire pour fournir les subsistances de l’ouvrier. Or celui-ci absorbe moins d’heures de travail qu’il n’en produit, autrement dit, alors qu’il a produit huit heures, les subsistances qui lui sont nécessaires ne valent que cinq heures de travail. Et le capitaliste qui a perçu la valeur produite par le travail, c’est-à-dire huit heures, n’a payé à l’ouvrier que la valeur consommée par le travail, c’est-à-dire le salaire qui vaut cinG heures. La différence qui est trois heures est la plus-value gardée par le capitaliste.

Ce prélèvement de la plus-value capitaliste peut être effectué parce que le travailleur, n'ayant pas la propriété des instruments de production, est contraint de s’employer chez le Capitaliste qui profite de sa supériorité économique pour con- Server une partie du salaire qui en justice devrait revenir a l’ouvrier. En sorte que le patron a intérêt à employer le plus grand nombre possible de travailleurs et à les faire œuvrer le plus longtemps possible de façon à renouveler son prélèvement un nombre de fois plus considérable. L’entrepreneur demandera sur le marché, comme prix du produit fabriqué, tout ce

qui correspond à cette valeur travail incorporé à l’objet, mais il n’en donnera à l’ouvrier qu’une partie; cette partie variera selon l’état du marché du travail, c’est-à-die selon l'offre plus ou moins grande de bras disponibles. Tel est le mécanisme, d’après Karl Marx, de la plus-value capitaliste.

La critique que l’on peut adresser à ces théories, c’est qu'elles ne considèrent comme seuie valeur que le travail. Or la valeur des objets n’est pas mesurée uniquement par le travail qui a servi à les façonner. Elle est déterminée par un élément subjectif : l'utilité, et un élément objectif : la rareté. Ces éléments sont eux-mêmes influencés par le pouvoir d’achat du consommateur, les ressources naturelles de la contrée et ia concurrence.

D'autre part la terre, le capital et également l'esprit d’entreprise coniribuent à ia produciion. En admettant que ja propriété de ces biens, n’entraine pas pour ieurs détenteurs un droit aussi fort que celui des travailieurs à leur salaire, il n'en résulte pas moins, pour eux, un droit présomptif à s’approprier la rente et l'intérêt.

S'il n’en était pas ainsi, on pourrait craindre qu’on ne recherche plus la propriété de ces biens puisqu'ils ne rapporteraient plus de revenu où, du moins, leur seul but d’appropriation consisterait à être un refuge pour l'épargne. Dans ces conditions on aurait à enregistrer une diminution considérable de l'esprit d'économie et un appauvrissement, voire même la ruine, des capitalistes.

On peut donc penser que l'application de ces théories engendreraient des maux plus considérables que ceux auxquels elles cherchent à remédier. On peut d’autre part leur reprocher de ne s’appliquer qu'à définir la répartition entre les capitalistes et propriétaires d’une part et les travailleurs. Pour la re-

munération des ouvriers, elles ne donnent, comme critérium, que le rendement, ce qui ne saurait satisfaire la justice.

Théorie du rendement personel de l’ouvrier de Clarck.

Dans les théories précédentes, on admettait que l’ouvrier avait droit à la production tout entière, puisque le travail est la seule valeur. Dans son livre « Distribution of wealth », Clarck a formulé une théorie originale. Il constate d’abord que le rendement d’un groupe de travailleurs est défini par le rendement du travailleur le moins productif. Etant donné que le travail ne concourt pas seul à la production, il s'applique à rechercher la part prise par chaque agent : travail, terre et capital dans la production. Il pense ainsi déterminer leur rémunération propre, puisque chaque partie doit recevoir, d’après la loi naturelle présidant à la distribution, le montant de la richesse qu’il a créée. Clarck affirme que n’importe quel travailleur a l'usage d’un capital, si petit soit-il. Son salaire ne doit donc pas comprendre l'accroissement de production qu'il a obtenu par l'usage de ce capital, puisqu’une partie de celle-ci est due non pas à son travail mais à l'usage du capital. Pour faire apparaître la part de production afférente au capital, Clarck montre la différence de production obtenue suivant que l’ouvrier dispose d'un capital plus ou moins important. Supposons, dit-il, qu’un ouvrier ayant l'usage d’un certain capital produise cent unités de travail, s’il ne dispose plus que de la moitié de son capital, il ne produira plus que quatre-vingt-dix unités.

Un second ouvrier également productif, par définition, qui aura l'usage de l’autre moitié du capital produirait également Quaire-vingt-dix unités, soit en tout cent quatre-vingts unités au lieu de deux cents qui seraient obtenues si chacun

des travailleurs avait tout le capital à sa disposition. Cette différence de vingt unités représente le rendement du Capital proprement dit, mais les dix unités représentant l'augmentation du rendement quand l’ouvrier dispose de tout le capital, ne peuvent être produites sans sa coopération. En sorte que le rendement du capital sera légèrement inférieur à vingt unités.

Il est assez difficile de vérifier l’exactitude de cette thèse. Elle est entièrement imaginaire et suppose un régime parfait de libre concurrence. D'autre part, on peut reprocher à Clarck de ne pas tenir compte du caractère moral des besoins. Comme nous le verrons le rendement n’est pas la seule règle de justice en matière de salaire.

Enfin le droit du capital à un intérêt est moins fort que le droit au salaire, car le capitaliste peut satisfaire ses besoins essentiels par son travail.

Théorie de Carver.

Carver ne s’attache pas à fixer le rendement comparé du Capital et du travail, mais il cherche à découvrir le rendement économique d’une unité de travail dans un Système déterminé de production. Pour y parvenir, il s’applique à déterminer la production de la communauté avec et sans ie concours des Salariés. Par différence on aura ainsi le rendement des travailleurs. On pourra encore, en substituant un ouvrier à un autre, connaître le rendement de chaque travailleur. Ceci fixé, il sera facile de rémunérer chacun suivant ses capacités.

Cette méthode est fort difficile à appliquer. Il est des cas comme celui de l’artisan où la production tombe à zéro lorsqu’on retire l’ouvrier. De même la Suppression d’un chauffeur de machine à vapeur arrêterait toute la production de l'usine. La substitution d’un ouvrier à un autre ne donnerait

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pas de meilleurs résultats, d'autre part elle ne permettrait pas de connaître le rendement d’un salarié déterminé, mais simplement la différence existant avec son remplaçant.

D'autre part, on constaterait que la différence entre le salaire d’un ouvrier très habile et celui d’un manœuvre est inférieure à la différence de leur rendement.

Carver, comme Clarck, prend comme seul critérium le rendement, sans tenir compte des besoins ou des efforts, de sorte que dans ce système, certains travailleurs pourraient manquer des choses essentielles nécessaires à la subsistance. Il affirme, en effet, que si l’on donne à un travailleur quelconque plus qu’il ne mérite par son rendement, c’est au détriment des autres salariés. Ceci est inexact, puisque l’augmentation des salaires pourrait être obtenue en réduisant les profits excessifs ou en abaïissant le taux de l’intérêt ou bien encore en augmentant le prix de vente des marchandises. On voit donc que cette théorie, outre ses inexactitudes, est à peu près inapplicable et que dans les cas où elle pourrait recevoir une application pratique, elle ne tient pas compte des principes fondamentaux de la justice distributive.

Nous avons ainsi fait le tour des principales théories du salaire. Nous avons vu que pour les théories de l’équivalence dans l’échange le problème essentiel consistait à déterminer les deux éléments de l’équivalence, de telle manière que le salaire qui devrait en résulter satisfasse à la notion de justice. Les théories du droit au produit intégral du travail, dans leur souci de rémunérer justement le travailleur, nous paraissent dépasser la mesure en ce qu’elles en arrivent parfois à oublier les droits des autres facteurs de la production.

Notre but est de rechercher, les principes qui doivent régir la fixation du salaire, avant de voir comment celui-ci peut être effectivement déterminé. Quel est donc l’élément essentiel qui doit primer tous les autres ?

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