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indications sur le coût de la vie si nous voulons nous faire une idée de leurs conditions d'existence.
Avant 1935, il y avait en U. R. S. S. deux catégories de magasins : les coopératives ouvrières, destinées aux ouvriers porteurs de la carte d’approvisionnement, qui donnait le droit à son détenteur d’acheter (non de recevoir gratuitement) une quantité déterminée de telle ou telle marchandise et qui équivalait en quelque sorte à une carte de rationnement ; d’autre part, les magasins d'Etat, où les prix étaient beaucoup plus élevés, mais où tout le monde pouvait acheter n'importe quelle marchandise en quantité indéterminée, à la seule condition d’en avoir les moyens.
Depuis 1935, nous sommes en présence d’un réseau unique de magasins, où les marchandises sont désormais vendues beaucoup plus cher que dans les coopératives, de sorte que cette réforme est extrêmement désavantageuse pour les anciens titulaires de cartès d’approvisionnement.
Quoiqu'il en soit, les prix des denrées alimentaires accusent, du 1°” janvier 1934 au 1° août 1937 une augmentation considérable, qui est, par exemple, de 70 % pour le pain de seigle, de 125 % pour le beurre (de 7,75 à 17,50 le kg), de 92 % pour le bœuf. Encore les prix de 1934, qui ont servi de base à ces calculs, sont-ils ceux qui étaient pratiqués à cette époque dans les magasins d'Etat.
Si, durant le même laps de temps, les salaires des ouvriers stakhanovistes ont augmenté dans des proportions considérables, nous devons nous souvenir qu'il n’en a pas été de même pour les autres et plus particulièrement pour les ouvriers non spécialisés. Il résulte des indications recueillies par M. Pasquier que la masse immense des ouvriers soviétiques doit se contenter de salaires de 200 à 300 roubles par mois, alors que,
dit-il, on s'aperçoit « en consultant le prix des denrées alimentaires, qu’une somme de 500 roubles par mois est nécessaire pour assurer une alimentation de qualité médiocre à une famille de trois personnes. » (1)
On se rend compte, de la sorte, que pour la plupart des travailleurs, les niveaux de vie sont, en U. R. S. S., extrémement bas et que la classe ouvrière doit faire preuve d’un singulier ascétisme pour s’en satisfaire.
Si, des données qui ont été recueillies et des considérations qui ont été développées dans les pages précédentes, il importe de tirer une conclusion, elle devra, à nos yeux, ne laisser subsister aucune espèce d’équivoque : en Russie soviétique, le problème du juste salaire n’a pas été résolu. Peutêtre même l’a-t-il été encore moins qu'ailleurs. Il est vrai que, dès l’origine, et nous avons eu l’occasion de le souligner à la suite des citations qui ont été faites de Lénine et de la nouvelle constitution russe, il a été posé dans des termes qui ne laissaient planer aucun doute sur la solution qui devait y être apportée.
C'est qu’en réalité, à partir du moment où l’on rémunère les travailleurs en proportion de leur productivité, tout espoir de réalisation d’un juste salaire est rigoureusement interdit.
Nous devons noter, il est vrai que dans les années qui ont suivi la révolution et au cours de la période de collectivisation, on put concevoir que les salaires versés aux travailleurs étaient justes, non pas en raison de leur taux (ce qui eût été éminemment paradoxal), mais du fait de leur nivellement par l’institution des cartes de rationnement. Puis l'ouverture de magasins d'Etat inaugura la tendance des salaires à la différenciation,
(4) Pasquier. Op. cit., page 64.
tendance qui vient d’être formellement couronnée par l’apparition du stakhanovisme.
Désormais et sur la base de cette nouvelle hiérarchie des travailleurs s’édifie un mur qui va séparer de plus en plus les diverses catégories d'ouvriers. A cette occasion, une singulière question mériterait d’être posée : la conscience de classe et, par là même, la lutte de classes vont-elles réapparaître en RSS. 7?
Ce n’est pas là le sujet de nos recherches, mais nous devons rappeler, une dernière fois, que cette différenciation des prix du travail, fondée sur une inégale productivité des travailleurs, en même temps qu’elle n’est guère en accord avec la notion de juste salaire, contredit fondamentalement le sens égalitaire des masses, sens égalitaire qui est à la base même du socialisme, qu’on le veuille ou non.
Conclusion
Le juste salaire nous est apparu au cours de cette étude comme reposant avant tout sur des valeurs d'ordre moral. Le minimum d’un juste salaire est ce qui est nécessaire à l’ouvrier pour pourvoir aux besoins essentiels de son existence, celle-ci devant être conforme aux exigences de l’état social du moment. Mais la justice exige, en outre, que l’on tienne compte pour augmenter le salaire de la valeur économique du travail.
Quoi qu'il en soit, c’est toujours à une notion morale que l’on revient. Les Papes Léon XIII et Pie XI ne s’y sont pas trompés, qui ont fait constamment appel à l’esprit de justice et de charité pour régler cette question du juste salaire.
Or, il est certain que ces notions morales ne sont guère prises en considération dans la vie économique actuelle. Cela tient pour une grande part à ce que le salaire est toujours en fait envisagé sous l’angle de la production et non sous celui de la répartition. Pour le patron le salaire est un prix; c’est le prix du travail dont il a besoin, et qu’il cherche à payer le meilleur marché possible, tout comme il le fait pour ses matières premières. Et lorsqu'il achète ce travail, il discute avec l'ouvrier comme il le fait avec n'importe quel fournisseur ; et c’est le plus fort ou: le plus habile qui l’emporte. La théorie libérale, pourra bien dire que le taux du salaire ainsi débattu est juste parce. que satisfaisant les deux parties qui l'acceptent, l’expérience est là pour nous montrer qu’il n’en est rien.
Mais même pour l'ouvrier, le salaire participe trop souvent
de la notion de prix. Sans doute, il sait bien qu’il est son unique moyen de vivre, mais dans la mesure où il reproche au patron de faire des bénéfices, il lui reproche surtout de les faire en ne payant pas suffisamment le travail que lui, ouvrier, lui fournit. Et avec la thèse marxiste, il réclame la totalité du fruit de son activité.
La véritable position selon nous, est celle qui voit dans le salaire, un revenu, tout comme le profit et la rente. Ce qui doit primer ce n’est pas le souci d'augmenter la marge entre le prix de vente possible et le coût de revient afin d'augmenter le profit; mais c’est de donner à l’ouvrier un revenu équitable qui lui permette de mener une existence digne et conforme à ses aspirations d'homme. L’incidence sur le coût de revient doit être prise en considération mais, au lieu de venir au premier plan, elle doit être reléguée au second. La notion de revenu doit passer avant celle de prix.
Il est curieux de constater que, même dans la classe ouvrière, cette notion n'ait pas, semble-t-il, pris une plus grande importance. Dans leurs revendications permanentes, dans les doléances présentées au cours des grèves, et tout récemment lors de la conclusion des « accords Matignon », elle a réclamé des augmentations de salaire. Mais pour légitimer celles-ci, elle a très souvent mis en avant les bénéfices faits par le patronat, mais rarement elle a invoqué ce principe de justice qui veut que le travailleur et sa famille puissent mener une existence conforme aux exigences de la vie sociale. Sans doute se disait-elle que le premier argument aurait plus d'efficacité que le second.
Et c’est ici que réside en grande partie le problème : la réalisation du juste salaire dépend en partie du souci de justice qui doit animer les dirigeants de la vie économique. N'est-ce
— LE 0 Een
pas un signe de voir que c’est le Moyen Age qui l’a réalisé ?
Il est important, aussi, de noter que les institutions qui ont été mises sur pied pour augmenter les salaires, n’ont pas eu en vue la réalisation du juste salaire. Du côté patronal, on a cherché à augmenter le salaire, soit pour augmenter la production, soit pour s’attacher le personnel, soit pour accroître les débouchés, soit même dans un but purement philanthropique et tout-à-fait louable. On a cherché à donner un salaire plus élevé, mais on a rarement, pour ne pas dire jamais, cherché à déterminer ce que pouvait être un salaire juste et, ensuite, essayé de l’appliquer.
Du côté ouvrier, ce que l’on a cherché c’est également l'augmentation. Sans doute se rend-t-on compte, hélas ! que le salaire est souvent trop bas pour subvenir aux besoins de l'existence, mais ce que l’on a cherché surtout c'est de supprimer le salariat; les moyens mis en œuvre par les ouvriers sont là pour le montrer. Rarement on a présenté une détermination du juste salaire.
Au moment où les rapports entre les employeurs et Îes employés se déroulent sur un plan nouveau, au moment où le travail commence à ne plus être abandonné à l’empirisme mais est confié à une réglementation raisonnée, il semble que l’on ait l’occasion de prendre en considération le salaire qui satisfait la justice. Le patron ne doit plus avoir les yeux fixés uniquement sur son prix de revient, mais aussi sur les conditions d'existence de ses ouvriers. Ceux-ci ne doivent pas consacrer tous leurs efforts à dénoncer les bénéfices, souvent moins importants qu’ils ne le croient de leur patron, alors qu’ils ont à prendre conscience de ce qui leur est dû en justice.
Mais encore une fois, tout ceci suppose une certaine transformation morale qui n’est pas, d’ailleurs, pure utopie, les
hommes ayant besoin pour soutenir leurs efforts de l’aide des institutions. Tous les organismes qui permettent aux ouvriers et aux patrons de prendre conscience des intérêts les uns des autres, et de reconnaître que des intérêts divers ont beaucoup de points communs, tous ces organismes [à seront utiles.
La réalisation du juste salaire serait, selon nous, un facteur de paix sociale. Elle effraye les entrepreneurs qui, dans l’ensemble, n’ont pas reconnu la véritable nature du salaire. Les Américains qui avaient appliqué les hauts salaires ont pourtant montré comment les idées les plus ancrées étaient susceptibles d’un rapide abandon. Il ne faut donc pas désespé-
rer que, pour un mobile plus désintéressé et beaucoup plus noble, le patronat ne puisse sur ce point réviser ses concep-
tions et donner aux travailleurs la juste rémunération à laquelle ils ont droit.
Vu, le Doyen : Vu, le Président :