KAISER
Je dormais et je crus entendre à mon côté
Une voix qui me parlait dans l’obscurité,
Ut qui me disait des mots étranges et funèbres.
Je m'écriai:—Qui donc est là dans les ténèbrest— Debout sans savoir où, ni sans savoir pourquoi, J'’errai... Enfin un peu de jour arriva jusqu’à moi. Mes prunelles s’étant à l’ombre habituées;
Alors je distinguai deux portes de nuées;
L'une au fond, devant moi, l’autre, en bas, au-dessous, D'un brouillard composé des éléments dissous,
Comme un puits qu'on verrait dans les eaux. La première Splendide, semblait faite avec de la lumière;
C'était un trou de feu dans un nuage dr;
Une aurore Boréale du Labrador;
Pour construire cet arc, splendide météore,
On avait pris et courbé les rayons de l’aurore;
Du moins je le pensai, non sans frémissement.
Cette porte, où luisaient l’astre et le diamant,
Brillaït au plus profond de l’espace livide
Comme un point lumineux et pesait sur le vide.
On voyait au-dessus le libre éther flotter,
Car nul mont n’eût osé s'offrir pour la porter.
Et, sous les saints piliers de cette arche vivante,
Le rocher de Québec eût croulé d’épouvante!
L'autre porte à mes pieds montrait son cintre obscur,
Noir comme une fumé, et ridée comme un mur Vaguement aperçu dans les épaisseurs mornes, Mélant ses bords confus aux profondeurs sans bornes; Espèce d'antre informe en ténèbres construit, Cratère fait de bronze et eouronnant la nuit,
Cette porte semblait ls bouche des abîmes,
Songeant à tous les maux que d'autres, et moi subîmes, Mon esprit où la crainte accompagne l'espoir,
Du portail rayonnant allait au pcrehe noir,
Et pensant à tout ce qu'on fait sur la terre, J'entrevis que c'étaient les portes du mystère, Soudain, tout s’éclipsa, brusquement obscurci,
Et je sentis mes yeux se fermer, commis si,
Dans la brute, à chacun des cils de mes paupières Un main invisible avait lié des pierres.
J'étais comme un lévite au seuil du saint parvis, Songeant, et, quand mes yeux se rouvrirent, je vis L'ombre; l'ombre hideux, ignorée, insondable,
De l’invisible Rien, vision formidable,
Sans forme, sans contours, sans planches, sans plaforä, Où dans l'obscurité, l'obscurité se ford;
Point d'escalier, de pont, de spirale, de rampe; L'ombre sans un regard, l’ombre sans une lampe; Le noir de l'inconnu, d'aucun vent agité; L'ombre, voile effrayant du spectre éternité.
Qui n’a point vu cela, n'a rien vu de terrible, C'est l’espace béant, l'étendue impossible,
Quelque chose d'affreux, de trouble et de perdu Qui fuit dans tous les sens devant l'œil éperdu, La cécité glacée et plus c1’un marbre lourde, Une tranquillité muette, aveugle et sourde, L’horrible intérieur d’un sépulcre infini.
Cependant un reflet sur un rocher jauni
Me fit tressaillir, mais tout resta:* immobile ;
Et je vis dans cette ombre une lueur tranquille, ‘ Un flamboiement profond, fixe, silencieux,
Pareil à la clarté que 1erait à nos yeux
Derrière un rideau noir une torche allumée,
Et nul bruit ne sortait de l'ombre inanimée ;
Car, sitôt hors du clair firmament,
L'affreuse immensité se tait lugubrement,
Cette clarté semblait, à la fois vie et flamme, Regarder comme un œil et penser comme une âme; Ce n’était cependant qu'un voile et l’on sentait
Derrière la lueur quelqu'un qui méditait.
Ce flamboiement flottant sur les nuits éternelles, Entrait de plus en plus dans mes * agues prunelles ; Je compris où j'étais et j'ens un tremblement ;
Car soudain, j'anereus dans ce rayonnement, Semblable aux vision qe voyaient les prophètes, Les sept anges, pensifs, qui tiennent sept trompettes; La clarté se mêlnit à leurs chevenx vermoils,
Ils étaient là, debout, les yenx bnissés, pareils
Aux sept géants qui sont sur lo Palaie Farnèse.
Et comme l’on est devant une fourna,se,
Tls étaient noirs, ayant derrière eux la clarté. L'abîme obscur, hagard, funèbre, illimité.
Semblaÿ, plein de terreur devant cette lumière. J'essarai de prier, mais en vain: la prière
Rentra dans mon esprit comme un oisean qui fuit Et rentre au nid, tremblant, parce qu'il fait trop nuit; Et je resi:is glacé devant la clarté blême,
Comme si j’ensse été quelque abîme moi-même,
Et je me dis:—voiei qu’on va juger quelqu'un. Cette ombre, des forfaits, c'est le gonffre commun ; Ce feu, c’est la clarté de ln face eu juge.
Et j’eus peur.
O sentence! ô peine sans refrge!
Tomber dans le silence à la brume à jamais!
D'abord quelque elarté des Iuminenx sommets Vous laisse distinoner vos mains désespérées. On ic:be, on voit passer des formes effarées, Bouches ouvertes, fronts ruisselants de sueur, Des visages hideux qu'éclaire une lueur.
Puis l’on ne voit plus rien, Tont s’efface et recule, La nuit morne succède au sombre crépuseule, On tombe. On n’est pas seul dans ces limbes d’en bas; On sent frissonner ceux qu'on ne distingue pas; On ne sait si ce scnt des hyäres ou des hommes; On se sent devenir les larves que nous sommes ; On entrevoit l'horreur des lieux inapereus, Et l’abîme au-“essous et l’abîme au-dessus.
Puis tont est vide’ on est le grain que le vent sème. On n'entend pas eri qu’on : poussé soi-même ; On sent les profondeurs qui s'emparent de vous; Les msins ne penvent plus atteindre les genoux ; On lève an ciel les yeux et l’on voit l’ombre horrible; On est dans l’impalpable, on est dans l’invisible ; Les souffles par moments passent dan; cette nuit.
Puis on ne sent plus rien.—Pas un vent, pas un bruit, Rien, pas même une chute affreuse ne se montre. Et l'on songe à la vie, au soleil, aux amours, Et l'on pense toujours et l'on tombe toujours! rs Et le froid du néant lentement vous pénètre, ñ Vivants! tomber, tomber, et tomber sans connaître Où l'on va, sans savoir où les autres s’en vont! Une chute sans fin, dans une nuit sans fond, Voilà l'enfer.
Pendant que je songeais, l’espace Vibra comme un vitrail quand un chariot passe | Et je vis apparaître ux ange surprenant, C'était un être ailé, sévère et rayonnant. | Comme Jésus du front passait les douze apôtres, i Ce bel archange était plus grand que tous les autres, Il avait la hauteur de deux Intteurs romains; 11 tenait les morceaux d'un glnive dans ses mains; Il portait sur sa tête ingénue et superbe, Ce mot des cieux, ce mot qui contient tont le verbe: JusricE.—On le pouvait lire distinetement.
Chaque lettre du mot était un diamant. L d Jusrice! O mot profond que les gouffres vénèrert!
Quand l’archange parut les trompettes sonnèrent.
Et L’archange cria :—Trépassés ! Trépassés!
Levez-vous, accourez, venez, comparaissez |!
Voiei l'instant où l'aigle aura peur des colombhes,
O victimes, sortez des nuits, sortez des tombhes.
Sortez de terre en foule, à la hâte, à la fois!
Venez du fond des mers. venez dun fond des bois,
Venez, celui qni saigne, avec celui qni pleure!
Car le Juge est assis pour punir, et c’est l’henre ds Où les clairons du ciel sonnent aux quatre vents,
Où Dieu veut que les morts Ini parlent des vivants.
Et quand l’ange eut fini, les ténèbres s’émurent.
| Un bruit pareil au bruit des mouches qui murmurent, | Eclata tout à coup äans le gouffre muet, | Et je vis quelque chose en bas qui remuaït.
C'était comme un point noir, puis comme une fumée,
Puis comme la poussière où s’avance une armée,
Puis comme une foule d’ombre au sein des nuits flottant,
ni =
Et cet amas sinistre et lourd, vers nous montant,
Triste, livide, énorme, ayant un air de k
Venait et grandissait, poussé d’un vent d'orage.
Ce bloe était confus comme un brouillard du soir. Quand il fut près de noi, je me pen ‘ai pour voir. C'était une nuée et e «tait une foule.
Cela voguait, courait. roulait, comme une houle,
Et puis cela faisait un bruit mystérieux.
Dans cette ombre on voyait des faces et d yeux.
Je leur eriai:-—Quels sont les noms dont on vous nomme Ÿ O spectres, comme vous, j'étais jadis un homme,
Vous êtes maintenant des spectres comme mot
Ils n’entendirent point et passèrent L'effroi
Et la stupeur glacaient le lourd tourbillon d'ombre; Les uns étaient assis sur d'informes décombres : D'autres, je les voyais quoiqu'un vent les chassât, Terribles, agitaient des vestes de foreat ;
D'autres étaient au jn° ” liés comme des bêtes; D'autres étaient des eurps qui n'avaient pas de tête: Des femmes sur leur fignre montraient les clous du fouet; Des enfants morts. tenaient encore leur jouet,
Et lenr crâne entr'ouvert laissait voir leurs cervell=s; D'autres gisaient en tas ainsi que des javelles;
D'autres avaient au con la corde du gibet:
D'autres traînaient des fers, nn ant. 8e courbaïit, L'affreux plafond trop bas d’un es t militaire
Avait playé sa tête à jamais vers i« terre;
Des vieillards. dont le sang eoulait à longs ruisseaux, Tiraient avec leurs doigts des balles de leurs 08; D'autres touchaient à leurs yeux crevés par les : ‘itrailles; D'autres, avee leurs mains soutenaient leurs entrt ‘8; Innorabrables, meurtris, pâles, échevelés,
Tous. dans la nuit farouche. affreusement mélés, Dressaient leur front. et ceux qui n'avaient pas de têtes, Flevaient leurs deux poings. et le vent des tem Soufflait. et derrière eux, accroupis, accablés,
On voyait un monceau de fantômes voilés,
Muets et noirs: c'étaient les veuves et les mèr:s.
La rumeur qui sortait de ces ondes amères,
Ressemblait au bruit sourd que les grands arbres font; Et. devant la clarté qui flamboyait au fond,
Joignant leurs mains, tordant leurs bras, ils s’arrêtaient, Et. comme tous sortaie it de la fosse, ils ôtèrent
La terre de leurs bouches et crièrent :—Seigneur —
A ce grand mot qui dit gloire, amour et bonheur, L'abîme qui n’a plus, sous la verge inflexible,
Le droit de prononcer ce mot inaccessible, oussa dans la nuit un long gémissement,
Ils reprirent :—Seigneur!—Ce fut un noir moment, cris d’enfant surtout venaient à mon oreille;
Car, dans cette nuit-là, gouffre où l'équité veille, voix des innocents sur toute autre prévant,
C’est le cri des enfants qui monte le plus hant,
Et le vagissement fait le bruit du tonnerre.
‘‘Chassés par des brigands, par leur triste puissance, ‘Nous sommes la vertu, nous sommes l'innocence,
‘Veux qu'égorgea le sabre et que perça l'épée; À
“Déchire, ceux qu’on brise et qu’on foule, pendant “Que les vices lascifs et les crimes énormes ‘Au-dessus de leurs fronts er à géants difformes,
“Car vous êtes le port, la demeure et l’asile;
M oiseaux ont le nid et les hommes ont Dieu.
‘*Là-hamt le meurtre seul est libre: c’est un jeu, “D r les vivants; le droit n’a plus de base,
‘L'’incendie a fait rage, hideux comme jadis, ‘“Dans Bruxelles, dans Louvain, on a vu des bandits Ecraser du talon le sein des vierges mortes;
, Mannheim, le Hanovre, les pontons ‘‘Sont peints de nos douleurs! Seigneur, nous en sortons, ‘Nous fûmes le peuple Belge. I] en reste une plaie, ‘{Notre nation saignante est traînée sur la claie. ‘Nous venons de 1 exil, nous venons du tombeau, ‘‘Et nous vous rappelons l'âme, notre flambeau !