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CHAPITRE V

4. — Rien dans toute la philosophie de Kant n'étonne les profanes autant que la prétendue découverte, que le temps et l'espace n'ont pas d'existence hors de nous dans les choses, et qu'il y a dans notre intelligence deux formes, dont l'opération fait que les choses nous apparaissent comme dans l'espace et dans le temps, quoique, en soi, elles n'y soient pas réellement. De même qu'un homme atteint de la jaunisse ne peut dire; les choses que je vois, sont en soi et pour soi jaunes — mais seulement : les choses dans ma

représentation sont jaunes : de même, selon Kant, nous ne pouvons dire : les choses en soi et pour soi sont dans l'espace, sont étendues, sont dans le temps, — mais seulement : no^ tre intelligence opère de telle manière que les choses nons apparaissent comme dans l'espace et dans le temps, quoiqu'elles n'y soient pas réellement. Hors de notre esprit il n'y a, selon Kant, ni espace ni temps.

Dans les milieux scientifiques les plus raffinés c'est surtout à cette découverte que la philosophie de Kant a dû d'être portée jusqu'aux nues. C'est, selon les paroles de Schopenhauer (1), « une œuvre si particulièrement « méritoire, qu'elle suffirait seule à immorla- (( liser le nom de Kant ; les preuves qui l'ap- (( puient ont une telle force démonstrative, « que je mets les propositions qui l'expriment, « au nombre des vérités les plus incontestac( blés». Avec bien d'autres. Lange voit dans l'invention des deux formes à priori de l'intuition, le temps et l'espace, la découverte la plus

(i) Le monde, etc., i, 518.

brillante de Kant : « Entre toutes les études « philosophiques, dit-il, j'en saurais à peine « nommer une autre qui ait conduit à une « trouvaille aussi surprenante, entièrement (( neuve, jusqu'alors non pressentie, grâce à « une recherche si sûre, précise et en tous « points inébranlable » (1).

2. — Le sacrifice de l'intelligence, qui amenait le gros des penseurs allemands à dire amen à la définition ex cathedra de Kant, apparaît dans toute sa grandeur, si l'on songe à l'évidence de la réalité que Kant nous demande de nier.

Aucun fait d'expérience n'est mieux constaté que l'existence de l'espace et du temps hors de l'esprit connaissant. Dans les deux chapitres suivants nous aurons à mettre ce fait dans tout son jour. Ce n'est pas nous qui transportons la spalialité et l'étendue dans les choses, nous les trouvons avant nous et nous les représentons. De même pour le temps. Nous sommes ainsi capables de connaître le

(i) Histoire de la philos, mod., m, 31-4.

temps et l'espace, nous avons cette faculté. On n'a jamais douté que cette faculté ne s'exerçât dans le temps et dans l'espace, qu'elle pût s'assimiler aux rapports objectifs de temps et d'espace. Or le penseur de Kœnigsberg prétend avoir découvert que c'est nous qui, grâce aux deux formes intuitives, mettons le temps €t l'espace dans les choses. Il appelle esthétique transcendantale la partie de son système, où il expose cette doctrine. L'esthétique trans- >cendantale est pour Kant la science du temps et de l'espace, en tant que formes à priori, préexistant dans notre sensibilité, comme deux modèles pareillement repliés, et qui se déplient au choc de l'impression.

Nous ne prétendons pas que cette éclatante découverte du nouveau Copernic ne soit due qu'au hasard, c'est plutôt un fruit direct de tout le Kantisme. « Avec la théorie idéaliste dans c( son sens strict, dit Kuno Fischer (1), subsis- « te ou tombe l'esthétique transcendantale, « ainsi que la Critique même. Quiconque a

(1) Hist. de la philos, moderne, m, 478.

« bien compris la doctrine de Kant sur le temps (( et l'espace, ne peut douter que cette doctri- « ne ne soit le fondement de Tidéalisme sous (( sa forme la plus rigoureuse, que Kant ne « pouvait avoir un autre système sous peine « de se contredire lui-même ».

Et en fait il en est ainsi : Dans le système de Kant, qui sacrifie l'union de l'intuition et de la chose en soi, il s'agit de montrer comment, par cette union même, le phénomène arrive à se produire. Il consiste en ce que l'impression devient objet d'intuition, c'est-à-dire que l'impression donne le contenu sensible, sans forme, je veux dire sans le temps et l'espace : ce contenu devient aloi's objet d'intuition. Gardez-vous de prendre le mot intuition au sens ordinaire. C'est un sens tout différent que Kant lui donne. « L'impression devient objet d'intuition», cela signifie qu'une forme déterminée de représentation, issue des lois subjectives de la connaissance, lui est ajoutée du dehors. L'intuition est la représentation dans le temps et dans l'espace. L'union

de l'impression ( sensation ) et de l'intuition forme le phénomène. Le phénomène est l'impression devenue objet d'intuition, c'est à dire située dans le temps et dans l'espace.

3. — D'ailleurs, beaucoup de philosophes fort bien disposés pour Kant répugnent à cette thèse étrange, et ont essayé de Tatténuer en disant que Kant reconnaît aux choses hors de nous des formes fondamentales^ correspondant aux formes de Tintuition et pouvant s'appeler temps et espace (1). Là dessus on peut s'en référer à des passages isolés où Kant

(1) Nous voulons parler de la discussion entre Trendelenburg et K. Fischer. D'après Trendelenburg, Kant n'a pas démontré que rà priori, auquel il n'accorde qu'une origine toute subjective, ait pareillement une valeur toute subjective, de manière à ne pouvoir être appliqué aux choses extérieures. Trendelenburg pense que Kant a seulement voulu nier que le temps et Tespace soient exclusivement objectifs, qu'il n'a pas voulu démontrer qu'ils sont exclusivement subjectifs ; or, entre « exclusivement subjectifs » et « exclusivement objectifs » il y a un troisième cas possible : c'est que le temps et respace soient à la fois « subjectifs et objectifs », et Kant, en négligeant ce troisième cas, a laissé une lacune dans son argumentation. Fischer, dans sa réponse, montre sans réplique possible, que Kant a voulu prouver que les choses extérieures ne sont pas affectées par le temps et par respace.

dit que le temps et l'espace ont une réalité empirique. Mais par là il veut seulement dire que le temps et Tespace s'ajoutent réellement aux choses en tant que nous avons les choses comme phénomènes dans notre état de conscience subjectif. Toute autre réalité objective est expressément écartée par Kant. Entre autres passages à l'appui de notre sentiment bornons-nous à celui-ci : d Nous avons voulu (( dire (1), remarque-t-il, que toutes nos in- « tuilions ne sont que des représentations K de phénomènes, que les choses dont nous (( avons l'intuition, ne sont pas en soi ce (( pour quoi nous les tenons, ni que leurs (( rapports sont en soi tels qu'ils nous appa- (( raissent, et que, si nous supprimons le suce jet ou seulement la nature subjective du « sens, Ions les rapports des objets dans le (( temps et dans l'espace, et même le temps et (( respace, disparaîtraient, et que comme « phénomènes, ils ne peuvent exister en soi, (( mais seulement en nous. Que sont en soi

(1) Crit. de la Raison pure, p. 49.

(( les objets, abstraction faite delà réceptivité (( de notre sensibilité, voilà ce qui nous dece meure entièrement inconnu. Nous ne con- « naissons que la manière dont nous les perce cevons, laquelle nous est propre, et n'apparcc tient pas nécessairement à tout être, bien ce qu'elle appartienne à tout homme ». Pouvait-on plus fortement exprimer le caractère tout subjectif du temps et de l'espace pour l'homme?

4. — Reste donc cette conclusion : selon Kant, le temps et l'espace sont des formes toutes subjectives. Recherchons en vertu de quels raisonnements sophistiques le genre humain devrait corriger le jugement qu'il porte avec tant de netteté et de clarté sur l'espace.

Premier Sophisme. — Ainsi que Kant l'explique dans les Prolégomènes ( i, § 6-13), le temps et l'espace sont les conditions des mathématiques pures. Or les jugements géométriques, en tant que s'occupant de l'étendue spatiale, ainsi q^ue les jugements arithméti-

CHAP. V. — FABRICATION DES PHÉNOMÈNES lit

ques, en tant qu'impliquant la succession des nombres^ ont une valeur à priori, c'est à dire universelle et nécessaire, tandis que l'expé-^ rience sensible ne se rapporte qu'à des cas isolés, et ils ne pourraient avoir cette valeur^ s'ils empruntaient à l'expérience leur base, à savoir les idées de temps et d'espace : d'où il suit que ces idées doivent être présentes à l'esprit avant toute expérience, ce Si, en effet, « dit Kant, le concept d'espace était acquis à ce posteriori, issu de l'expérience externe, les ce premiers principes des mathématiques ne ce seraient que des perceptions. Ils auraient ce ainsi toute la contingence de la perception, « et il n'y aurait plus de nécessité à ce que c( d'un point à un autre il n'y eût qu'une seule ce lime droite : ce serait toujours Texpé- « rience qui nous l'apprendrait. Or ce qui (( est emprunté à l'expérience n'a qu'une unice versalité relative, étant du à l'induction ».- Même théorie sur le temps. Si le concept de temps, dit Kant, n'était pas nécessaire et à priori, il n'y aurait pas d'axiome relatif au

temps, par exemple, qu'il ne peut y avoir en même temps qu'un seul temps, et cela seulement selon une seule dimension.

En réalité il ne faut pas grand effort pour ruiner ce sophisme de Kant. II est vrai que le temps et l'espace ne sont pas fournis par la pure expérience sensible, car l'expérience ne nous donne que ce qui est étendu et successif. Mais, étant hommes, nous avons, en dehors et au-dessus de Texpérience, la faculté d'apercevoir ce qui est au fond des phénomènes contingents isolés, partant l'être et les divers modes de Tétre, avec la plus stricte universalité et une certitude toute démonstrative. Et c'est à ces modes de Tétre qu'appartiennent le temps et l'espace, ainsi que nous allons le montrer plus nettement.

Deuxième Sophisme. — Si les concepts de temps et d'espace ne préexistaient pas à toute expérience nous ne pourrions les acquérir. Ce n'est pas de nos perceptions que nous pouvons les tirer, car déjà nos perceptions les supposent, en tant que déjà eUes nous donnent

les choses comme étant dans le temps et dans l'espace. Comment donc puis-je vouloir dériver ce que je possède originalement ? Le temps et l'espace sont toujours présents. « On ne peut « jamais, dit Kant, se représenter qu'il n'y ait « point d'espace, quoiqu'on puisse bien con- (( cevoir qu'il ne s'y rencontre pas d'objets ». Les idées de temps et d'espace accompagnent partout notre vue intellectuelle, comme les lunettes à travers lesquelles nous voyons. On ne peut s'en défaire ; à celui qui l'essaie, il arrive le contraire de l'ombre de l'homme de Chamisso ; qu'il se tourne à droite, qu'il se tourne à gauche, l'ombre le suit toujours par derrière. Or, si je remarque que quelque chose partout et toujours est avec moi, j'en conclus que cela dépend de moi, et pour rappeler l'exemple qu'emploie Frauenstaedt afin d'éclairer la question^c'est comme unparfun^ particulier que je voudrais fuir, et qui se retrouve partout où je vais.

A cela nous répondons : Il est inexact que la perception sensible nous donne les choses

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comme étant dans l'espace et dans le temps ; elle ne foit qnenous les présenter dans l'espace et dans le temps. Mais nous nous élevons audessus de la connaissance purement sensible. De la chose, qui est présente et étendue, nous pouvons isoler le concept de présence et d'étendue, lequel est indépendant de la chose concrète individuelle. Par là même on voit que l'homme, dans sa connaissance, n'est pas attaché au sens, ainsi que l'animal, mais qu'il a de plus la faculté de saisir dans les objets ce qui demeure inaccessible aux sens. C'est ainsi ^que nous acquérons le concept de l'étendue, aussi bien que de la possibilité de l'étendue, c'est à dire de l'espace, et le concept de la possibilité de la succession, c'est à dire du temps. C'est seulement alors que je connais les choses com7ne étant dans l'espace et dans le temps. Autant il est nécessaire que les choses hors de nous soient attachées au temps et à l'espace, autant il est nécessaire que le temps et l'espace accompagnent toutes nos représentations des choses. Le lecteur nous par-

donnera de faire l'honneur d'un examen sérieux à ceux qui mettent le temps et l'espace sur la même ligne que l'ombre, les lunettes et l'affection nasale. On ne peut s'en dispenser quand on s'occupe de la philosophie moderne.

Troisième Sophisme. — Le temps et l'espace représentent des grandeurs infinies : or l'expérience ne nous donne rien d'infini. D'où l'idée d'infini pourrait-elle nous venir, sinon comme le dit Kant ce de l'absence de limites dans le cours de l'intuition )) ? C'est cette opi-r nion de Kant que Schopenhauer, si bien disposé en sa faveur, met dans tout son jour en ces termes : <l Que le lecteur se figure qu'il (( est à la limite du monde, devant l'espace (( vide, et qu'il y jette une balle. Le projectile c( roulera éternellement d'un mouvement unice forme ; des millions d'années ne pourront c< le fatiguer ; il aura toujours de l'espace où (( continuer à rouler, et le temps ne lui man- (( quera jamais. Ajoutez que nous savons tout (( cela à priori, et par là même avec une en-

« tière certitude. Je crois que la fantasmago- « rie mentale éclate ici dans toute sa beau-

« té (1) ! »

Pour nous la fantasmagorie de tout ce système nous semble encore plus visible. Oui, grâce à la raison, nous pouvons arriver à concevoir l'espace iiidéfim et le temps illimité ; oui encore, la connaissance sensible ne peut rien nous fournir d'infini, il faut donc admettre ici un autre facteur distinct de l'expérience. Au lieu de recourir avec Kant à ces pauvres formes, nous disons : « la raison peut « s'élever au dessus des phénomènes sensibles : (( nous connaissons dans les choses non seu- (( lement la simultanéité individuelle, la suc- « cession et la situation, mais encore l'éten- « due et la durée comme deux modes des « choses : par là nous sommes en état d'arriver « à la représentation de l'espace et du temps. « Nous nous heurtons ici, comme dans tous « les cas précédents, au même défaut fonda-

(1) Parerga et Paralipomena, tome II, § 29.

« mental du Kantisme, la négation d'une con- « naissance supérieure aux sens ».

Quatrième Sophisme. — Si dans toutes nos perceptions nous n'avions d'ores et déjà la représentation du temps et de l'espace, il n'y aurait pour nous que chaos. Ce n'est que grâce à l'espace et au temps que les choses semblent distinctes les unes des autres. Pour que la connaissance soit possible, il faut d'abord que toutes choses puissent être distinguées dans l'ordre de la succession comme dans celui de la juxtaposition : «L'espace, dit Kant, n'est « pas un concept empirique, tiré des expérience ces externes. Car, pour que certaines impres- « slons se rapportent à quelque chose hors « de moi, et aussi pour que je puisse me « les représenter comme en dehors les unes « des autres, par suite non seulement comme « distinctes, mais encore comme dans des lieux « distincts, il faut que j'aie déjà au fond pour « cela la représentation de l'espace. Aussi la « représentation (l'idée) d'espace ne peut-elle « être garantie expérimentalement par les re-

« lations entre les phénomènes extérieurs ; au (( contraire, ce n'est que par la représentation (( antérieurement conçue qu'est possible l'ex- « périence externe elle-même. Il en est de (( même pour Je temps».

Vain bavardage ! D'abord nous connaissons par la perception sensible quelque chose qui est hors de nous, près, loin, etc. ( et nous le connaissons comme hors de nous, près, loin * etc.) Puis nous nous connaissons nous-mêmes. Le lieu déterminé, la situation déterminée, les rapports des choses dans l'espace entre elles et avec nous apparaissent dans les choses que nous connaissons ; et nous avons la faculté d'en tirer par la pensée l'idée du temps et de Tespace. Pourquoi serait-il nécessaire que la connaissance du lieu propre et du lieu éloigné supposât la représentation d'espace? A cette question Kant doit encore une réponse. €e qui se passe est bien simple: d'abord, nous connaissons la présence limitée que pos- :sèdcnt les choses ; puis nous saisissons, bien que d'une manière défectueuse et imparfaite,

les rapports de juxtaposition, d'étendue, d'éloignement, de proximité dans l'espace, lesquels existent dans le monde extérieur, et c'est seulement par là que nous connaissons ce que nous appelons Y espace, c'est à dire la possibilité de l'étendue.

5. — Nous nous trouvons ainsi forcés scientifiquement de nous poser en hérétiques décidés vis-à-vis de c: la recherche sure, précise et en tous points inébranlable )) de Kant.

Il y a plus. Le temps et l'espace, formes pures de l'intuition sensible, nous semblent être les deux chimères les plus bizarres qui soient jamais sorties d'un cerveau sain.

L'échec du kantisme saute ici aux yeux. Le passage cherché entre le sujet connaissant et la réalité est entièrement perdu. Le temps et l'espace, formes subjectives, sont des mots vides, inutiles pour le mécanisme de la connaissance, puisqu'ils ne peuvent contribuer en rien à la mise au point de l'expérience, ne nous faisant jamais rien percevoir de réel. Déjà

du temps de Kant on lui demandait : « Des (( formes sans contenu, qu'est-ce ? Des cosses « vides. Avant tout il y avait le contenu, et « ce n'est que peu à peu que la sensibilité « humaine a appris à se retrouver dans les (( détails sans nombre de la création: c'est a alors que les formes sortirent du fonds « donné ». Inutile de s'arrêter davantage sur cette remarque qui revient à chaque pas dans le système de Kant.

Mais, même en laissant cela de côté, les formes sensibles imaginées par Kant pour expliquer l'intuition du temps et de l'espace n'ont pas de succès, parce qu'elles soniJnexplicables et n' expliquent rien ; puis, parce que cette intuition que Kant entreprend d'expliquer, n'existe pas. Triple fatalité !

Considérons donc d'abord les deux formes de la sensibilité, qui sont destinées à servir de récipient à la masse des sensations éprouvées dans le temps et dans l'espace, c'est à dire aux modifications de l'esprit. Bien des savants déjà se sont cassé la tête sur ces for-

mes intuitives. Herbart pense qu'il faut se les représenter comme deux grands vases, où les sens versent leurs impressions qui finissent par prendre la forme des dits vases. De son côté, le docteur Cohen (ainsi que le professeur Riehl ) sont d'avis que les formes existent déjà, non actuelles, mais en puissance, et que l'objet agit sur elles (1). S'il veut seu-

(1) Voici rexplication du D^ Riehl : « A Voccasion de Fexpérience se développent les connaissances formelles. L'expérience éveille et développe la conscience ; celle-ci agit et croît d'après ses propres lois, et cela seul est à priori qui a son fondement dans ces lois mêmes. Dans le développement empirique de la connaissance les impressions précèdent les intuitions, les intuitions précèdent les concepts ; sur la matière de l'expérience se développe, d'après la doctrine authentique de Kant, la forme de la conscience. Nous pouvons donc ne la considérer que comme impropre et provisoire, Texpression qu'emploie Kant, lorsqu'il appelle les formes, d'après leur lieu d'origine, des <( germes et des dispositions » dans rentendement ; c'est uniquement par métaphore qu'il parle de formes préexistantes de Tintuition ; car, selon lui, c'est seulement la raison de leur origine qui se trouve dans la connaissance réceptive ; Tespace n'est pas d'ores et déjà donné dans cette connaissance, mais il apparaît dans la synthèse formelle des impressions, laquelle se fait d'après les lois de notre représentation ». (Le Criticisme philosophique, t. I^S p. 323-324- ). C'est se tirer d'affaire bien facilement que d'éliminer comme « provisoire » et « métaphorique ))tout ce qui gêne.

lemeiit dire que nous avons la faculté de connaître ce qui est dans le temps et dans l'espace, il s'éloigne du kantisme et revient à l'opinion traditionnelle ; s'il veut conserver la (( potentialité » sous le nom de deux formes, appelées temps et espace, la question reste ouverte : comment la sensibilité arrive-t-elle à posséder cette provision de formes, et surtout ces deux formes, en môme temps?

Elles jouent vraiment ici le rôle de Deiis ex machina.

Au mieux aller on pourrait encore se représenter ces formes comme les qualités occultes de notre faculté de comprendre, à peu près comme la couleur par rapport aux verres de lunette : les choses saisies par l'intuition revêtiraient, grâce à ces formes, un caractère ( la situation dans le temps et dans l'espace ) qu'elles ne possèdent pas en soi et pour soi. Mais c'est encore là s'éloigner de la doctrine de Kant. En effet, dans l'expérience s'opère outre la pensée de l'intelligence et outre la perception des sens une intuition pitrCy

justement grâce à ces deux formes. « Lors- « que de la représentation d'un corps j'abs- (( trais ce que l'entendement en conçoit, <( comme la substance, la force, la divisibilité, (( etc. ainsi que ce qui appartient à l'expé- <( rience, comme l'impénétrabilité, la dureté, (( la couleur, etc., il me reste, en dehors <( de cette impression empirique, quelque <( chose encore, Vétendiie et la forme. Elles (( appartiennent à Y intuition pure, qui existe (( à priori dans le sujet, même sans objet « sensible réel, comme forme pure de la

« sensibilité » (1).

6, Gomment au moyen de ces formes s'explique cette intuition pure? L'importance ,de cette question est reconnue même par les fidèles de Kant. (c Reste toujours, dit France enstaedt (2), cette question : comment arri- « vons-nous à percevoir les choses dans des « espaces, des temps, des rapports de eau- <( salité si différents, tels que les présente

(1) Crit. de la Raison pure, p. 32.

(2) Lettres sur Schopenhauer, p. 143.

d rexpérience ? ici^ un corps quadrangulaîre; « là, un corps rond; ici, un homme de la taila: le d'un enfant ; là, de la taille d'un adulte ; « aujourd'hui, un fait qui n'a que la durée « d'un éclair ; puis, un fait qui, comme une « pièce en cinq actes, dure de trois à quatre c heures ; tantôt, un changement qui a une « cause mécanique, comme le roulement de « la bille sur le billard; puis, un changement <^ qui a une cause spirituelle, comme la dé- (( couverte d'une vérité nouvelle ? D'où pro- « viennent toutes ces différences dans la ma- (L Hère, que nous perc(ïvons dans les formes (( de l'espace, du temps et de la causalité » ? Le schopenhauérien Frauenstaedt ne voit rien de mieux que de reprocher à Kant de n'avoir pas fait aussi de la matière un élément subjectif. Il lui est certain que l'univers objectif n'est qu'une pure représentation, non seulement quant à la forme, mais encore quant à la matière même. C'est conséquent, fondamental, mais sans base. Nous disons conséquent, car si le temps et l'es-

pace n'existent pas hors de moi, pourquoi y aurait-il quelque chose hors de moi? On évite ainsi les exigences irréalisables de Kant: D'après lui, je dois abstraire les couleurs de la surface, la sensation de pression due au tact de celles de résistance et de mouvement, l'affection musculaire de la perception de l'espace mesuré par le mouvement des muscles. Car, de ces éléments, les premiers appartiennent bien à la sensibilité, les autres lui sont ajoutés par les deux formes de l'intuition. Il suffit de réfléchir à cette exigence chimérique pour s'étonner qu'on ait sérieusement osé la faire. Mieux vaut en tout cas faire entrer de force l'univers entier, armes et bagages, dans le sujet.

7, Les formes de Kant ne peuvent donc expliquer aucune intuition : aussi l'esthétique transcendautale mérite-t-elle la plus sévère condamnation. Ajoutons que l'intuition que le grand penseur entreprend d'expliquer, n'existe en réalité pas du tout.

Dans sa construction Kant part de l'hypo-

thèse, que toutes nos représentations de rapports et de grandeurs dans le temps et dans l'espace ont pour base l'intuition de l'espace illimité el du temps sans bornes. Il dit, par exemple : ce L'espace n'est pas un concept dis- « cursif, ou, selon l'expression reçue, un c( concept général de rapports entre les clio- (( ses : c'est une intuition pure. On ne peut « se représenter qu'un seul espace. L'espace c< est représenté comme une grandeur donce née infinie ». De l'intuition pure il fait la base de toutes les représentations « empiri- « ques d'espace, en sorte que ces représenta- (c tions ne sont que des limitations de cet « espace unique, qui est donné comme gran- (( deur infinie ». Mais ici le grand penseur manipule les faits réels de la manière la moins excusable.

Surtout il est faux que toutes nos conceptions de temps et d'espace doivent avoir pour bitth représentation de l'espace illimité et du temps sans bornes. Nous l'avons dit et nous le répétons : au début nous connaissons les choses,

qui ont comme manière d'être qu'elles sont dans le temps et dans l'espace. Naturellement, il n'est pas besoin pour cela de représentation préalable d'espace et de temps ; il suffit que nous ayons la faculté de saisir ce qui se présente à nous dans les choses. Nous élevant par notre connaissance au-dessus des sens, nous connaissons les rapports des choses dans le temps et dans l'espace comme leurs manières d'être, nous nous formons une idée de l'espace et du temps, et connaissons ainsi, bien entendu sous la condition de cette idée, les choses comme pouvant se trouver dans le temps et dans Tespace. Mais cette idée ne donne ni le temps sans bornes ni Tespace sans limites; elle donne seulement le temps et l'espace dans leur indétermination.

En second lieu, il est inexact que nous ayons une intuition sensible du temps sans limites et de l'espace sans bornes. Sur ce point Kant se rend encore coupable d'une faute qui doit surprendre ceux-là même qui sont habi-

tués aux manipulations des modernes penseurs. Il prend le concept intellectuel de temps et d'espace pour l^ireprésentation Imaginative de temps et d'espace. Cette dernière est une intuition, mais ne peut jamais représenter l'espace sam horiies ;\e concept renferme bien l'espace sans bornes ( comme possibilité d'extension indéfinie), mais n'est pas une intuition. L'intuition d'un espace un et infini ! Qu'on essaie de se la donner ! Gomment arriver à l'intuition de €e dont on ne peut avoir l'image? Ce n'est pas sans de grands efforts que l'entendement peut comprendre la possibilité illimitée de l'extension indéfinie. C'est là l'espace infini. Mais c'est un concept de l'esprit et non une intuition de la sensibilité. Dès que nous tentons d'en avoir l'intuition par l'imagination, nous nous apercevons qu'il nous est absolument impossible de nous représenter le temps et l'espace dans leur illimitation. Les limites reculent sans cesse, mais ne disparaissent jamais :

Abaisse, aigle sublime, Tout vol audacieux ;

Imagination, qui menace les cieux.

Jette Tancre, et prends garde aux fureurs de l'abîme.

Enfin, en troisième lieu, il est inexact que nous nous fassions une intuition directe du temps et de l'espace. San^ doute l'intuition intérieure vient à notre aide, lorsque nous voulons nous représenter de quelque manière le temps et l'espace. Mais ce qui est l'objet de notre intuition directe, ce sont des corps qui peuvent exister ici ou là, ce sont des limites de corps convexes ou concaves, ou des corps qui peuvent se mouvoir ici ou là ; ce sont des changements qui se suivent. Mais une intuition directe de l'espace et du temps, personne n'a pu encore en avoir. L'idée d'espace et de temps n'est pas une intuition ; elle vient seulement de ce que nous rapportons les um aux autres les objets juxtaposés, les objets passés, présents, futurs. Ce n'est pas l'œuvre de l'intuition sensible, c'est celle de la pensée réfiéchie.

Peut-on du moins dire que Kant a h\m mérité de la science en élevant la réflexion

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philosophique au-dessus du temps et de l'espace jusqu'à la recherche de l'élément subjectif, à la recherche de ce que notre esprit ajotitekla matière qui vient du dehors? Même cet éloge décerné à Kant par les modernes penseurs de toute nuance n'est pas mérité, car l'essentiel de ce qui sur cette question est accessible à la philosophie, était déjà connu des maîtres du moyen âge. Sans doute l'erreur de Kant a donné l'impulsion à une étude plus approfondie du concours de V esprit, et nous reconnaissons volontiers ce service. Si l'on veut en faire un mérite à Kant, qu'on n'oublie pas d'autre part qu'il encourt le grave reproche d'avoir dirigé dans une mauvaise voie les travaux de nos psychologues et de nos physiologistes sur les raisonnements inconscients qui se produisent dans notre connaissance... Ou bien Kant n'est-il pas responsable de ce que notre connaissance, entre les mains de ces savants, est en danger de perdre son lien étroit avec le monde extérieur et de se transformer en une fabrique de vains fantômes ?

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