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CHAPITRE VII

1. Selon Kaiit le temps doit être considéré comme la seconde des formes de l'intuition pure, dans laquelle l'àme fait entrer de force comme une pâte la matière de toute sensibilité, afin de lui imprimer, grâce à cette forme, le caractère temporel. Le temps donc, comme l'espace, n'existe que dans notre tête. Mais, tandis que l'espace est au service du sens externe, le temps est la forme qui sert au sens interne^ c'est à dire à l'intuition de nous-mêmes et de nos propres états de cons-

cîence. Nous avons déjà cî-dessus apprécié cette doctrine.

Afin de mettre dans tout son jour la valeur de cette découverte magistrale, résumons encore ici ce qui a trait au temps en j3articulier.

Avant tout, de l'exposition ci-dessus donnée de ce point, on peut conclure ce qui suit :

Si l'espace se rapporte aux corps étendus le temps est une mesure donnée par tous les changements successifs. Le temps n'est pas une forme purement intérieure, n'est pas un pur être de raison. Mais, tel que nous le concevons, il n'est pas non plus quelque chose de réel qui subsiste par soi, un attribut, un rapport entre les choses. C'est une représentation non pas sensible, mais intellectuelle ; ce n'est pas une intuition, mais un concept, et un concept qui a son fondement dans la réalité, en tant que les changements et leur durée successive existent réellement au dehors dans les choses, et, ce qu'il faut bien remarquer, existent comme pouvant se continuer indéfiniment.

^im-in. •

2. — Relativement à l'origine de l'idée de temps, récapitulons : — Nous apercevons différentes choses en mouvement, en réalisation continue, dans un devenir, un flux perpétuel. Des choses dont les changements ou mouvements nous apparaissent, nous abstrayons et considérons à part l'existence passagère et mobile du changement selon une succession constante, il est vrai, mais divisible ; nous nous attachons à la manière d'être de la succession dans sa possibilité et son indéfiiiitude; nous considérons, en elles d'autres successions comme possibles ou réelles : c'est alors que nous tenons l'objectif dont nous faisons le concept de temps. C'est parce que nous avons la faculté de connaître non seulement ce successif déterminé, qui est accessible à la perception, mais encore h durée comme une manière d'être des choses ; c'est parce que la connaissance humaine peut dépasser les phénomènes sensibles que nous sommes en état d'arriver à l'idée de temps. Le sens ne perçoit que les sensations et les représentations

successives. Mais la succession en elle-même^ par suite l'absence, la présence, l'apparition, n'est pas l'objet de la connaissance sensible, parce que la succession renferme des relations, c'est à dire un objet qui ne peut être atteint que par la raison. Comment donc acquéronsnous l'idée de temps ? A cette question le P. Kleutgen fait dans le sens de Tancienne scolastique une réponse courte et pertinente : (( La conscience nous apprend non seulement « que des sensations et des états naissent « et disparaissent en nous, mais encore que c( notts, nous persistons^ tandis que ces états « naissent et disparaissent. Or nous ne pource rions avoir conscience de cela^ si nous ne « reconnaissions en nous, en dehors des états « et des impressions, quelque chose que nous « en distinguons comme notre propre moi. (( Pour reconnaître un état comme passé, nous « devons savoir que nous, qui sommes main- (( tenant, nous étions déjà alors qu'apparais- « sait cet état qui n'est plus. De même donc <( que, à propos de l'intuition d'états passa-

<( gers, nous ne nous faisons l'idée du chance gement qu'en distinguant de ces change- « ments le sujet qui est changé, de même, à (( propos de l'intuition des états successifs, (( nous ne nous faisons l'idée de temps qu'en (( concevant, en dehors de la présence et de (( l'absence, une subsistance, c'est à dire une

« durée » (1).

C'est d'après le temps que nous déterminons la durée des choses, et c'est dans le temps que nous concevons les choses durables. C'est que dans la durée des choses nous pouvons, par rapport à la possibilité de concevoir des changements déterminés, distinguer des parties. Quoique la durée ne soit pas composée de différentes parties, l'esprit cependant peut y distinguer, comme dans une grandeur constante, des parties, et c'est ainsi que nous faisons du temps la mesure de la durée. Mais si nous considérons tous le temps comme une durée qui peut indéfiniment se continuer, nous

(1) Philos, ancienne, n. 361.

faisons du temps ce dans quoi nous situons la durée des choses.

D'où cette autre conclusion : Kant s'est trompé en faisant de l'idée de temps infini une idée originelle et en soutenant que nous acquérons ridée de temps déterminé, plus ou moins court, en introduisant des limites dans le temps infini et en concevant ainsi les divers temps comme des parties du temps infini. C'est le contraire qui est vrai. Nous connaissons d'abord les temps déterminés, et par la suppression mentale des limites nous formons ensuite l'idée de temps sans limite.

3. — De même que les choses en raison de leur limitation sont dans Tespace, de même et pour la même raison elles sont soumises au temps. C'est ici que nous rencontrons la différence la plus remarquable : c'est que les corps ne sont pas dans le temps sous le môme point de vue que dnns l'espace. Ils sont dans Tespace non seulement par une présence déterminée {tibi ) comme sont des êtres spirituels, mais de plus ils sont attachés à l'espace, de façon

qu'ils répartissent leur existence dans l'espace. Ils ne sont dans le temps que par une présence déterminée (quando), ne répartissant pas leur existence dans l'espace, mais l'emportant tout entière a leur suite dans toute l'étendue du temps. En raison de la durée de leur substance, leur existence demeure indivise. Ils ne sont dans le temps que parce qu'ils ont une durée qui admet en eux la succession des changements. Pour qu'un être fût dans le temps de la même manière que les corps étendus sont attachés à l'espace, il devrait être entièrement soimiis au changement, tout son être n'être que mouvement et non subsistance. Ce n'est pas le cas des substances, mais seulement des changements mêmes, entièrement attachés au temps. Les changements, en effet, n'ont d'autre existence que celle d'un moment. Ils s'évanouissent en parties correspondant aux parties du temps (i).

4. — Nous pouvons maintenant aborder la distinction établie par Kant entre l'espace et

(1) Suarcz, Disp. met., disp. sect. 7.

le temps, que nous avons indiquée au commencement de ce chapitre. Kant rattache la différence entre le temps et l'espace à la distinction traditionnelle en philosophie entre le sens interne et le sens externe. Le sens externe est la perception extérieure; le sens interne est la conscience de nos propres états. Il fait de l'espace la forme du sens externe, c'est à dire la condition de toutes les représentations du sens externe; et le temps est dans un rapport correspondant avec le sens interne.

On a beaucoup discuté sur celte théorie de Kant, et bon nombre de kantiens sont encore à hocher la tète. « Il aurait mieux fait, dit « Kuno Fischer (1), de ne pas établir cette « distinction », et, du point de vue kantien^ il ajoute avec raisou : ce Cette idée gagne du (( terrain, comme si le sens externe était « tout autre que le sens interne, comme si

(l) Histoire de la philos, mod., m, 346. — Eti mettant l'hégélien M. Fischer au nombre des Kantiens, nous ne voulons pas contester au verbeux écrivain le droit d'être rangé aussi <Jans les écoles qui s'éloignent de Kant.

« les choses hors de nous avaient besoin d'un «c sens spécial, comme si elles étaient elles- <( mêmes quelque chose de propre et de dis- € tinct de nos représentations. Tout ce que « nous percevons ou sentons est en nous, et « n'est représenté hors de nous que parce que 4 nous le répartissons dans l'espace. Ainsi <( naît l'objet externe delà perception et c'est <( seulement ainsi que la perception même « devient externe. Le sens externe n'est que « la perception qui représente les choses dans « l'espace ». Ainsi Kant ne serait môme pas d'accord avec Kant !

D'autres kantiens sont plus respectueux pour le grand homme et tiennent fermement que, si l'on veut bien entendre ses paroles, on doit toujours y trouver quelque chose de général. En ce sens s'est distingué un récent écrivain, Louis Noire. La liberté qu'il prend avec Kant, montre qu'on n'en peut pas faire tout ce qu'on veut. D'après Noire, l'espace et le temps signifient pour Kant le mouvement et la sensation. Il a voulu dire que le contenu réel des

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concepts d'espace et de temps est si immédiatement inhérent à toute existence qu'on ne peut sans eux s'en faire aucune idée. Il faut comprendre la pensée de Kant en ce sens que les sons, couleurs, saveurs, odeurs, doivent se ramener à des oppositions de mouvements; que l'existence objective n'est qu'espace^ mouvement ; que tout objet ne se distingue que par la différence dans la manière dont il remplit l'espace, tandis que tout sujet, tout ce qui est capable de conscience, se résout en temps pur. (( Qui peut clairement comprendre cette « pensée, dit Noire, mesurera la profondeur « d'esprit de l'idéaliste plongé dans l'abîme « de l'existence objective et ne pourra s*en (( étonner assez)) (1). Voilà qui est hors de doute. Si Noire avait vécu il y a cent ans, a la puissante intelligence de Kant, qui est « rarement sans angles (2), n'aurait sûre-

(1) Exp. fond, d'une phil. d'accord avec le siècle, p. 20, avec répigraphe : de Kant à Kant.

(2) Jeu de mots : Kant signifié Tarete d'un angle ; Kantig^ anguleux.

<c ment pas désigné Fichte comme son dis- (( ciple le plus maladroit)). Nous ne pouvons assez nous étonner de la juvénile audace? avec laquelle Noire se conforme au proverbe :

Dans Vexplication soyez net et très clair ; Autrement surgirait la complication*

Il ne s'agit pas de faire avec l'imaginatioiï quelque découverte dans les profondeurs da Kant, mais de soumettre cette doctrine même^ telle qu'elle est, à la critique. Et ici tout homme sans parti pris doit avouer que noustrouvons dans les phénomènes extérieurs le* temps aussi bien que l'espace. Tous les changements^ même dans l'espace^ tous les mouvements, que nous percevons hors de nous,, nous les percevons comme apparaissant dansle temps. Cette manière d'être qui correspond au concept de temps, à savoir l'existenceéphémère et successive^ apparaît, remarque Kleutgen, dans la nature, surtout parce que les êtres, non seulement dans leurs manifestations, mais encore dans leur existence

CIIAP. VII.

même, sont soumis au changement, tandis que Tesprit qui pense, passe bien, il est vrai, dans ses démarches, d'un état à un autre, mais persiste en soi et demeure identique dans sa substance.

5. iNjous ne nions pas d'ailleurs que, comme toute erreur en général, cette erreur de Kant ne corresponde à quelque chose de réel. On a fait remarquer que la durée temporelle et la succession des actes de Tàine tombent facilement sous la conscience, tandis qu'on a rarement l'occasion de saisir par la conscience les rapports locaux, le siège des actes internes de l'àme. Il peut se faire que, sous ce rapport, le temps ait pour le sens interne le pas sur l'espace.

Rappelons aussi que le concept de temps, pour être mis au point, exige bien plus que celui d'espace, un travail mental de notre part. Ce que l'esprit saisit dans le concept d'espace a dans le monde extérieur son fondement pleinement et actuellement existant, tandis que le temps s'évanouit et disparaît dans

la divisibilité indéfinie, à peine concevable, de ses parties, ou plutôt parce qu'il est un point indivisible formé par un présent qu'on ne peut fixer. L'àme conçoit le temps comme une simultanéité, quoiqu'il n'en soit pas une (i).

(1) Locus iotiim complementiim suum habet in re, sed teniporis ratio aliquo modo completur exactionc aiiimae numeraiitis, dit S* Thomas, In Sent, ii, dist. 12, q. 1, Art. 5, ad 2.

Nous nous permettons d'ajouter encore deux passages pour bien faire voir combien les modernes ont eu tort de reprocher à la philosophie du moyen âge d'avoir entièrement méconnu le travail de l'esprit dans la connaissance humaine. Dans la Physique ( iv, 1. 23 ), dit de même St Thomas :

(( Si motus habent esse lixum in rébus, sicut lapis vel (( equus, possct absolute dici. quod sicut etiam anima non exce sistente est mimerus lapidis, îta etiam anima non exsistente (( esset numerus motus, qui est tempus. Sed motus non habet (( esse fixum in rébus, nec aliquid actu invehitur in rébus de « motu, nisi quoddam indivisibile motus ( quod est motus di- « visis ). Sed totalitas motus accipitur per considerationem « animae comparantis priorem disposilionem mobilis ad pos- « teriorem. Sic igitur et tempus non habet esse extra ani- , mam, nisi secundum suum indivisibile ( c'est à dire ce mo- « ment, qui s'appelle \e présent). Ipsa tamen totalitas tem- « poris accipitur per ordinationem animae numerantis priuset

« posterius in motu ».

Le travail de l'esprit étant plus visible pour le temps que pour l'espace, les scolastiques s'attachaient plus volontiers a

Pour conclure ce que nous avons dit du *emps et de l'espace, et nous préparer en même temps à la section suivante, citons ces paroles de Kleutgen: «Si Kant ne peut dans lacri- «. tique faire un pas en avant sans s'appuyer « sur cette assertion, que le temps et l'es- <( pace ne sont que des formes pures de la « sensibilité, c'est aussi en sachant que la « temporalité et la spatialité sont propres « aux choses, que la voie s'ouvre à la spécu- « lation, non seulement pour subordonner « les unes aux autres les perceptions sensi- « blés, mais encore pour découvrir Yen soi, « l'essence des choses, cachée aux sens ( Phi- •<c los. ancienne, n° 364) ». La même voie qui révèle le contenu objectivement réel des

l'idée du temps dans leur explication. Ainsi S» Thomas: Quae- -dam sunt quae habent fundamentum in re extra aniniam, sed •complementum rationis eorum, quantum ad id quod est for- ■maie, est per operationem animae, ut patet in universali. Et similiter est de tempore, quod habet fundamentum in motu, ■scilicet prius et posterius motus. Sed quantum ad id quod est formale in tempore, scilicet numeratio, completur per operationem intellectus operantis ( In Sent., Distinct. 19 du livre I", q. 5, art. 1 concl. ).

concepts de temps et d'espace, nous convainc fecllement qu'à nos concepts, supérieurs aux perceptions sensibles, correspond une réalité

hors de nous.

Ainsi nous avons démontré contre Kant ce qu'il fallait démontrer. Le temps et l'espace ne sont pas deux formes de représentation issue de nous ; elles nous sont données avec la matière des représentations, en temps que ia juxtaposition et la succession, non seulement apparaissent au sujet dans l'intuition, mais encore existent réellement dans les objets externes. L'Esthétique tramcendantak peut donc prétendre tout au plus à la gloire d'une fiction « géniale ».

Voyons maintenant ce qui en est de la logique transcendantale.

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