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PUÉRILITÉ DES CONCEPTS VIDES OU FORMES

DE l'entendement

1 . — Il suffit maintenant de jeter un rapide coup d'oeil sur notre activité mentale pour se convaincre que nous nous représentons nécessairement les clîoses non seulement dans le temps et dans l'espace, mais encore dans un certain ordre, avec des rapports de cause à effet, de possible à réel, etc. Dans la philosophie de Kant toutes ces déterminations proviennent uniquement de la nature de notre entendement : c'est en lui qu'existent les formes, grâce auxquelles nous conférons aux cho-

ses la réalité, la causalité, la substantialité. Nous retrouvons donc ici Vapriorisme de Kant.

Ainsi que nous avons déjà eu l'occasion de le remarquer, il y a bien relativement à la connaissance humaine quelque chose d'à priori, c'est à dire d'indépendant de notre expérience et qui en est le fondement, et cela, aussi bien en nous que hors de nous ! En nous, c'est la faculté de connaître avec les lois latentes de la pensée, lois qui ne sont que l'application de la pensée à l'existence réelle ; hors de nous, ce sont les choses et les lois absolues de l'existence qui régissent les choses, en tant que nous pouvons logiquement les concevoir par notre activité mentale.

Voilà Vapriorité que tout homme raisonnable doit admettre comme réelle. Kant ne s'en contente pas.

Comme le temps et l'espace pour l'intuition, ainsi pour la pensée pure certains concepts (nous ne savons comment) doivent jaillir de l'arrière-fonds de notre intelligence. C'est qu'en effet d'après Kant nous ne pouvons rien

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percevoir que de purement sensible ; l'expérience sensible ne nous donne rien d'universel et de nécessaire : il en concluait que les concepts grâce auxquels nous concevons le nécessaire et l'universel, viennent du fonds même de l'àme. Aussitôt donc qu'un phénomène éveille l'esprit, le concept jaillit pour le revêtir d'une forme intelligible.

Donnons un court et caractéristique expose de ces concepts ou catégories de Kant.

Les a concepts » ne sont pas des abstract.ons empiriques et ne donnent point de caractère général à la perception : ce sont des formes que l'entendement applique instinctivement a ^expérience. Ils sont« en germe, en puissance ce dans l'esprit humain jusqu'à ce qu ils se dece veloppent à l'occasion de l'expérience, et, puce rifiéspar ce même entendement des condicc lions empiriques concomitantes, apparaissent dans toute leur pureté . (1). Il ne sont pas

arbitraires, ne dépendent pas des caprices de

(1) Raison pure,p- 67.

l'individu : ce sont des formes nécessairement logiques, qui doivent se développer dans tout entendement. Les formes de Vintuition pourraient être autres que celles que nous avons, mais non les formes de la conceplion.

Ces concepts s'appellent catégories, en tant qu'ils servent à la classification. Les catégories de Kant ne sont pas des manières d'être, mais de pures formes de la conception. Ce sont les lois nécessaires subjectives de l'activité mentale, de pures formes dans lesquelles l'esprit reçoit la matière fournie par les sens, un appareil dont l'entendement se sert pour élaborer la matière déjà informée par l'intuition sensible, c'est à dire pour concevoir. Soit, par exemple, le jugement de perception : le soleil échauffe la pierre ; aussitôt jaillit du fond de l'âme la catégorie de cause et d'effet ; elle s'imprime sur cette perception, et nous obtenons le jugement expérimental général : dès que paraît le soleil, la pierre s'échauffe.

La fonction des catégories n'est donc pas, comme on le voit, de représenter des objets,

mais d'enchaîner étroitement des représentations. L'intuition fournit des objets, et la catégorie donne la forme qui les enchaîne avec une nécessité subjective. C'est le nombre des formes possibles de cet enchaînement qui détermine le nombre des catégories. Nous avons

en conséquence :

Catégorie de quantité: unité, pluralité, totalité ;

Catégorie de qualité: réalité, négation,

limitation ;

Catégorie de relation: substance- et accident, cause et effet; action réciproque ou communication ;

Catégorie de modalité : possibilité, existence, nécessité.

Kuno Fischer dit de cette célèbre table des catégories : a. Dans la disposition des catégories « apparaît clairement la fantaisie architecto- « nique de Kant, son goût pour l'apparence ; « il faut se garder d'attacher trop d'impor- « tance à la symétrie qui s'y étale complai- « samjnent. Comme ces catégories sont abs-

« traites des jugements, il manque à ce dodéca- « logue des concepts purs de l'entendement la « forme du système, que ne remplacent pas « les jeux de l'architectonique » (i). En réalité la théorie des catégories se réduit à un jeu puéril, mais la façon dont Kant glisse, au lieu de manières d'être réelles, de pures formes unitives sous le mot « concepts» ou « catégories» , a de trop graves conséquences pour être tolérée comme un jeu inoffensif.

D'après Kant les catégories sont proprement ce qui informe l'expérience. L'expérience consiste dans l'enchaînement universel et nécessaire des phénomènes. Le ce moi», sujet percevant, coordonne les phénomènes transitoires par le moyen du temps et de l'espace, et en fait l'objet de l'intuition. Mais le ce moi », sujet concevant, coordonne les phénomènes d'une manière universelle par le moyen des catégories et en fait l'objet d'une expérience qui a une valeur universelle. Les catégories l'em-

(I) Histoire de la Philos. Mod., HI, 363.

portent donc sur le temps et l'espace, en ce qu'elles sont un ciment plus durable et plus fin.

L'appareil à priori des formes vides, c'est la c( Raison pure, » qui est ainsi l'objet principal de la Critique.

. Pour faire avec Kant la sentinelle critique, observons d'abord qu'il a déjà été dit qu'aucun concept ne peut se glisser dans Fentendement, qui renferme quelque chose de réel, c'est à dire qui ait un contenu objectif: en d'autres termes, que la connaissance à priori est entièrement pitre. Entre les connaissances à priori, celles-là sont pures qui ne sont mélangées d'aucune expérience. Soit, par exemple, le jugement: tout changement a mie cause ; c'est un jugement àpriori,'mais il n'est pas pur, parce que l'idée de changement est un concept qui ne peut être tiré que de l'expérience.

2. — Maintenant, à considérer les formes pures, on doit premièrement observer qu'il n'y a aucune raison de les admettre. Kant pré-

PESCH — KANTISME. — 12.

tend que la coiinaissance humaine a dans sa formation un caractère qui ne peut s'expliquer par la pure expérience sensible : pour lui, les concepts doivent être à priori, c'est à dire indépendants de V expérience, attendu que, en raison de leur universalité, ils ne pourraient tirer leur origine de la seule comparaison et élaboration des images sensibles. Jusqu'ici il a incontestablement raison, quoiqu'il comprenne fort inexactement \^7iatitrede cette indépendance.

Maintenant voici deux essais d'explication : la philosophie traditionnelle, ordinaire aux hommes, «naïve», — et la philosophie de Kant. C'est le moment de dire : C'est ceci ou cela. Ce n'est qu'après un examen approfondi que l'une ou l'autre alternative peut être avec raison admise.

Tandis que le professeur de Kœnigsberg détermine l'activité suprême de V esprit du dedans au dehors par des idées-types subjectives, formes toutes prêtes, qui n'ont qu'à se développer, à se dégager les unes des autres, la phi-

losophie traditionnelle enseigne que la faculté cognitive reçoit sa forme, sa détermination du dehors par le moyen de la réalité objective. Comme, si l'on admet cette dernière doctrine, le système entier de Kant, tombe au rang des chimères fantastiques, nous sommes obligés d'exposer cette doctrine en toute exactitude, au risque de répéter ce qui a déjà été dit sous une autre forme.

Comme, en fait, nous concevons l'universel, donc quelque chose de supérieur à la perception sensible, on se croyait avant Kant, et surtout dans le ce sombre moyen âge ))^ autorisé à conclure que l'intelligence humaine a la faculté de saisir dans les choses ce qui leur appartient en propre indépendamment de leur existence matérielle, de leurs manifestations contingentes, de leur individualité. Tandis que le sens ne saisit que les individus dans leur phénoménalité, cette faculté supérieure, la raison^, pénètre jusqu'aux manières d'être générales (existence, substance, accident, etc. ), jusqu'à leur essence. Ainsi naissent les concepts.

Ce que le concept renferme est bien réel dans l'individu, qui est apparu au sens ; mais ce n'est pas à cet individu que le concept doit son origine : c'est une réalité sitprasensible logiquemmt nécessaire, qui sert de support aux individus. Dans le concept de cercle la rondeur n'est pas expliquée parce que tel cer- ^cle est rond, mais tel cercle est rond, parce que la rondeur appartient au concept du cer- ^cle. Le contenu du cercle ne dépend donc pas de l'individu ; c'est à V universel que tous les individus aiïérents doivent se subordonner. Le concept ne perd rien, môme si l'individu, à l'occasion duquel nous le concevons, cesse d'être. En soi, le concept est une nécessité suprasensîble ( métaphysique, ), qui se révèle i\ notre esprit comme l'obligation logique de penser ainsi et non autrement. Entre les vaim produits de V imagination et le concept il y a un abîme.

Ainsi s'explique suffisamment la circonstance sur laquelle Kant insiste tant : la vérité du concept n'est pas indépendante de la réalité

de ce qui apparaît au sens. Néanmoins les concepts ne sont pas de vaines formes qui viennent du sujet, ils ont un contenu qui procède de la réalité externe. L'intelligence, sous l'action de l'être extérieur, acquiert une constitution en vertu de laquelle elle devient,, grâce à son activité, l'image vivante et l'ex~ pression de Yétre réel qu'elle connaît. C'est que, si l'intelligence est faite en elle-même pour saisir en soi l'être des choses d'une manièreidéale, l'être extérieur se représente à l'intelligence parce qu'il est fait lui aussi, pour s& révéler à l'esprit. Cet effet de l'action des objets sur Fintelligence s'appelait avec raison,, dans la philosophie du moyen âge, forme,. c'est à dire ce qui détermine la représentation du connu dans le connaissant.

Afin de prévenir toute méprise, encore une petite remarque. Les concepts ou catégories ne sont-ils que des manières d'être transcendantes ? Le célèbre critique s'empresse de nous répondre : les catégories sont ou seulement transcendantes, c'est à dire formes des choses e»

soi, OU seulement immanentes. Il oublie, comme il arrive souvent, quand on est prévenu, un troisième cas possible : c'est que les catégories pourraient avoir une valeur transcendante et une valeur immanente. Et c'est ce qui est. Avant tout les catégories sont les formes de l'existence de l'être en soi; puis, elles sont les formes de la conception pour ce qui est conçu. Dieu, principe dernier de toutes choses, nous a donne la faculté de concevoir les choses avec les formes logiques mômes, selon lesquelles elles existent (1). Nous sommes d'accord sur ce point avec les kantiens réalistes qui, on le sait, s'appuient sur les propositions par lesquelles le grand penseur en contradiction avec son système soutient l'existence réelle du monde extérieur ( Ilcrbai't, IL Lotze, Trendelenburg (2), Ed. de Hartmann, etc. ) —

(1) Cf. La science moderne considérée dans son fondement, p. î;6 remarque.

(2) Sur Trendelenburg, Hartmann fait cette remarque : avec son 3« cas possible il a touché le point précis de la question : on avait seulement oublié de parler d'une lacune dans la démonstration de Kant ; or il ne s'agit, pas seulement d'une lacune

Les kantiens purs ( idéalistes), qui veulent éliminer à tout prix la chose en soi, ne peuvent parler sérieusement de transcendance ; notre troisième cas possible leur est interdit. Les réalistes critiques sont donc en un point essentiel revenus à l'explication des concepts qui est familière à la scolaslique.

Ce qui est vrai des concepts, est vrai naturellement aussi ûos jugements et des principes qui reposent sur les concepts. Eux aussi doivent avoir leur fondement non dans une nécessité subjective, mais dans une réalité objective extérieure à l'acte cognitif, exactement comme les concepts dont la comparaison les engendre nécessairement. Telle est l'explication traditionnelle.

Tout d'abord on nous accordera bien au moins qu'elle explique la situation aussi bien que le fait la fiction de Kant. Pour que son

dans la démonstration de Kant, mais d'un faux arrêté de compte à rcctilier complètement : cette rectification ne compte point, ni n'achève la démonstration de Kajit : elle lui enlève toute sa force et sa valeur.

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système fût le seul acceptable, Kant aurait au moins dû faire un sérieux effort pour démontrer que l'antique théorie était inacceptable et faire voir qu'il y a contradiction à admettre dans l'homme une tiiculté de connaître le suprasensible et à dériver la détermination, ou forme de l'acte cognitif, d'une réalité externe. 3. — En second lieu, admettre avec Kant une forme de l'entendement, c'est admettre une hypothèse qui n'est pas seulement toute superflue, mais encore qui ne peut être mise d'accord avec les faits observés. En effet, la conscience nous atteste non seulement que nous nous sentons logiquement contraints de penser, de juger ainsi, et non autrement, mais encore que cette nécessité a pour caractère propre d'être une connaissance de l'objet donné du dehors au principe pensant. Nous pensons ainsi, parce que l'objet est aijisi. Nous ne sommes pas poussés dans nos jugements par une aveugle nécessité ; nous avons clairement conscience de la nécessité où nous sommes de concevoir que le rapport des con-

cepts, affirmé ou nié dans nos jugements, préexiste réellement à notre travail mental et en est indépendant. « Autrement, demande- « rons-nous avec Kleutgen, quel est le mo- « tif qui me force à juger que deux lignes « ne peuvent se rencontrer ou ne se couper « qu'en un point ? Évidemment il n'y en a « pas d'autre que celui-ci : c'est que je vois « que la chose est ainsi et ne peut être autre- « ment ». Nous voyons clairement que, sur les lignes telles qu'elles existent hors de notre esprit et indépendamment de lui, les propositions ci-dessus doivent se vérifier. C'est l'affaire de la critique scientifique d'explorer tous les éléments subjectifs de notre pensée et de ne s'arrêter qu'aux concepts les plus simples et aux principes les plus élevés. Mais partout et toujours où apparaît une nécessité mentale, la critique reconnaît une intuition même de la vérité. Une critique qui dédaigne ces faits n'est rien moins qu'une critique; c'est une architectonique ; elle ignore le caractère le plus essentiel de la connaissance.

4. — En troisième lieu, Kant, avec l'appareil de ses formes, s'est éloigné de la voie scientifique en entreprenant d'expliquer les faits par une hypothèse qui a elle-même autant besoin d'explication que les faits.

En effet, que sont ces formes vides, ces concepts purs, qui, jaillissant du fonds de l'ûme et se développant, s'élancent sur les perceptions pour les inonder d'universalité (1) ? D'où tirent-elles le droit d'universaliser des perceptions? Quelle raison y a-t-il pour qu'un objet, par exemple, étant mis au contact avec une pierre échauffée par le soleil, le coucept

^ (f ) Ce que nous avons dit ci-dessus ( p. 48-49 ) des formes de Fintuition est vrai aussi, mutatis mutandis, des formes de Tentendement. Sur la manière dont elles naissent ou apparaissent, Kant ne nous dit rien de net. H s'en réfère à un « système d'épigenèse de la Raison pure ( Critique, p. 757 ) >;. Ce qui veut dire : ce n'est pas l'expérience qui rend ces concepts possibles ; au contraire, les catégories du point de vue de l'entendement renferment les fondements de la possibilité de toute expérience : ce ne sont pas non plus des dispositions subjectives de la pensée ( qui seraient établies par notre Créateur, de sorte que leur emploi concorderait exactement avec les lois de la nature ), mais bien les premiers principes à priori de notre connaissance, pensés par eux-mêmes. — Ces dissonances ont disparu de la 2^ édition de la Critique.

fondamental de cause surgisse en moi et ma perception se transforme en une proposition universelle? Pour que, à la vue d'un arbre, la forme mentale (c substance » s'élance des profondeurs de l'àme, s'applique en quelque sorte à l'arbre et, sans autre occasion objective, me le fasse penser comme substance?

Sans aucun doute on est fondé à dire que c'est la raison qui, à l'apparition d'une image sensible dans l'imagination, produit une image mentale, forme cognitive correspondant à l'objet externe. Mais conformément à l'explication traditionnelle, telle que nous la trouvons chez les scolastiques, la connaissance sensible, ou, pour mieux dire, l'objet externe par le moyen d'une image sensible dans Timagination, coopère à la production de l'image mentale suprasensible.

5. — Nous touchons ici à un point sur lequel, en raison de son importance décisive, nous devons nous arrêter un peu.

Comment quelque chose de matériel, comment une impression sensible peut-elle coopé-

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