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doivent aussi savoir cela. C'est de cette manière que l'iiumanité tout entière croit posséder dans le jugement de causalité un principe universel et nécessaire.
2. — Le principe de causalité, dans son absolue universalité, étant aussi indispensable pour l'étude de la nature, on peut dire qu'il a toujours singulièrement gêné le matérialisme et le sensualisme. Hume est le premier qui essaya de s'en défaire avec un grand appareil d'érudition. Fidèle à l'esprit de l'empirisme, il dériva de l'expérience sensible notre conception tout entière delà causalité. Par suite, il dénia au principe de causalité, le caractère d'une universalité qui ne peut s'expliquer par cette expérience. 11 fut d'avis que, bien que nous soyons contraints par une illusion invincible de penser que toute chose, tout événement, doit nécessairement avoir une cause, il peutbien cependant dans l'ordre réel des choses exister et arriver beaucoup de choses sans cause. Que. nous donne l'expérience ? demande Hume. Des faits isolés, des impressions et leur succès-
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sion dans le temps ; c'est tout ; jamais Texpérience ne nous donne d'enchaînement causal. Tu 'perçois qu'une bille sur un billard, en choque une autre, laquelle change de place; mais comment elle quitte sa place parce qu'ehe a été choquée par la première, c'est ce comment que tu ne sais pas. Tu perçois le coup qu'on te donne ; tu sens la douleur, mais tu ne saisis pas dans le coup la cause de la douleur; tu y ajoutes l'idée de cause ; cette idée ne vient pas de l'expérience. Comment se fait-il donc que la succession se transforme en causation? Comment le post Jwc devient-il propter Iwc f Hume répond : quand les faits se suivent toujours, quand la succession se renouvelle souvent, notre imagination s'habitue peu à peu à unir les deux idées, de sorte que, sous l'impression du premier fait, elle voit déjà que le second ne peut manquer de se produire. Ce que les anciens scolastiques ont enseigné de Vexpectatio casuum similium chez l'animal, Hume le transporte chez l'homme. L'union entre les idées étant continue, prend V apparence àc
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la nécessité : c'est, l'habitude qui produit cette apparence. Le lien causal est donc objet non à^ science, mais de croyance. Le scepticisme de Hume consiste précisément à soutenir que nous ne pouvons faire usage du principe de causalité que dans le monde des phénomènes d'expérience, et encore, en aucun cas sous la forme de la science, mais toujours seuleriient sous la forme de la croyance engendrée par r habitude.
On ne peut nier que cette manière de voir présente au premier coup d'œil quelque chose de séduisant, et il ne faut pas s'étonner qu'elle ait fait fortune jusqu'ici chez les savants matérialistes ou empiristes. Aug. Comte insiste sur ce point qu'il faut absolument bannir l'idée de cause et ne parler que de la concomitance constante de faits déterminés. Stuart Mill tient pareillement le principe de causalité pour une pure conséquence d'une induction involontaire ; en soi et pour soi, il serait bien possible que quelque chose existât ou commençât d'être sans cause.
Les matérialistes modernes qui se targuent fort, on le sait, de n'admettre que l'immutabilité et l'universalité des lois de la nature, et avant tout du principe de causalité, fondement indestructible de toutes ces lois, ■ — et qui, pour le maintenir intact, en viennent à nier la liberté humaine, — se trouvent fort embarrassés, quand nous leur demandons d'expliquer le caractère universel et absolu de ce principe. La plupart du temps ils esquivent cette question, comme l'autruche fuit ceux qui la poursuivent, et il serait long de rapporter tous les subterfuges auxquels ils recourent.
3. — Que dire de la solution matérialiste et sceptique de Hume? 11 n'est pas douteux qu'elle doive être la ruine de la science. Celui qui ne veut pas renoncer au savoir proprement dit, doit admettre sans condition le principe dé causalité avec son universalité objective, ainsi que nous y contraint notre pensée 5?/^-jective. Que tenter en matière de science avec ce principe, si nous le concevons comme universel pournous, sans qu'il le soit dans l'ordre
objectif des choses? si, dans le monde externe, il peut exister ou se produire beaucoup de choses sans cause ? s'il en est ainsi, adieu la science !
On ne peut méconnaître que dans ces différentes expressions, — habitude, instinct, prescription, et autres semblables, — que nous trouvons dans la première catégorie des empiristes et des matérialistes, il n'y ait une parcelle de vérité. Et c'est ce que n'avait point entièrement ignoré l'ancienne philosophie. L'instinct causal (et non le concept causal, ainsi que l'appelle Lange) dominant dans l'animal, cet instinct qui , par exemple, pousse le singe à passer la main derrière le miroir pour attraper son Sosie Joue aussi dans la vie humaine un rôle important ; c'est lui qui fait que le nourrisson, par exemple^ crie à la vue de sa mère et acquiert ainsi par l'union de ces deux termes ( cri-mère ) une certaine expérience. Il est encore vrai qu'en beaucoup de cas nous sommes amenés par l'habitude à supposer un lien de causalité entre des phénomènes constamment réunis, même sans
connaître ce lien lui-même ; il est vrai aussi que nous nous sentons naturellement contraints de chercher une cause à tout ce qui arrive. Or, qui ne voit que si, dans ces cas, ce n'est pas le pur instinct, mais le concept réel de cause qui apparaît, ce concept est au fond de l'habitude ou nécessité naturelle et, par suite, n'en est pas le produit? Lorsque, par exemple, le sauvage voit dans l'éclair la cause du tonnerre, parce que ces deux phénomènes sont toujours unis, lorsqu'il se figure que dans Téclipse un dragon dévore le soleil, c'est qu'il conçoit au préalable, que tout, partant l'éclipsé même et la concomitance constante de l'éclair et du tonnerre, doit avoir une cause.
On voit clairement par là que Hume el les matérialistes n'ont pas même abordé dans leurs explications le problème à résoudre.
4. — A la lumière de l'antique philosophie chrétienne la solution eût été des plus simples. Nous tirons, disait-elle, l'idée de cause et toutes les idées semblables, de Vexpérience,
surtout de l'expérience interne. Nous avons réellement la conscience immédiate de notre pensée et de notre volonté, comme de notre propre et vivante activité. Ne s'ensuit-il pas que nous avons par là même l'idée de principe, de production, d'action, etpartant aussi, d'eiTet el de cause ? Ces idées, empruntées sans doute à l'expérience sensible, ne sont pas des pe?'ce;)f?:o»^ 5cm•^6ies, restreintes àtelou tel phénomène actuel, mais, bien des représeiilalious mentales absolument universelles. Ventendcment aperçoit dans l'objet quelque chose de plus élevé que ce que le sens saisit. C'est grâce à ces concepts que nous connaissons la vérité de cette proposition: tout ce qui commence d'être a une cause ; du concept, en effet, s'ensuit immédiatement que tout ce qui a commencé d'être, a commencé d' être grâce à quelque chose. Rien ne peut commencer d'être por 50 w)iéme. Il peut bien se faire qu'un être qui est, sans avoir commencé d'être (c'est ce que nous chrétiens savons et croyons de Dieu) porte en soi-même le principe de son existence, mais
tout ce qui a commencé d'être, a sa cause dans un autre être : voilà ce que le concept nous dit avec la contrainte de l'évidence. Dans sa valeur universelle la proposition que nous tirons du concept, signifie : Tout être a son principe ou en soi ou hors de soi, dans quelque autre être: tout ce qui commence d'être a son principe (sa cause) daiis un autre être.
5. — Kant se sentait vivement attiré par le problème que Hume avait posé. Sa sagacité voyait bien le danger qu'il y avait à suiwe la voie tracée par ce dernier. La pensée -que le principe de causalité doit, dans l'intérêt de riiumanité et de la science, être maintenu comme universel, et nécessaire, était précisément celle sur laquelle il comptait le plus pour recommander sa philosophie.
Or, sa situation était critique. Sous l'influence du développement du protestantisme l'ancienne philosophie chrétienne s'était entièrement perdue. L'épais nuage de l'empirisme régnant ne laissait plus voir que l'expérience sensible.
Et de cette expérience la connaissance de la causalité pouvait aussi peu sortir que la connaissance des règles de l'art poétique ne peut venir à l'animal de la vue de Tlliade imprimée.
Mais le grand critique tâche de sortir de cette impasse. La causalité, dit-il, n'existe pas hors de nous, aussi nous ne la connaissons pas hors de nous ; nous la tirons de nous-mêmes et la répandons hors de nous sm-ies choses connues par expérience : la causalité est une catégorie.
Kant, comme Hume, ne sait rien d'une intuition suprasensible de la vérité objective et universelle. Contre Hume il soutient que l'idée de cause ne peut venir de l'expérience, puisque l'on doit laposséder avant toute expérience. 11 n'en concluait pas, au sens de l'ancienne philo'sophie, que l'homme doit être naturellement disposé dès le berceau à concevoir le principe de causalité, mais il le considérait comme une pure nécessité subjective, à la façon d'un prototype ; nous pensons la causalité sans qu'elle existe.
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Comparant l'idée de causalité chez les modernes avec celle que donnait l'ancienne métaphysique, c'est à dire avec les communes conceptions de l'humanité jusqu'à nos jours, voici ce que nous trouvons.
a) Ancienne métaphysique. — L'idée de cause vient de l'expérience, dans laquelle l'entendement dépasse le sens en ayant l'intuition de la vérité objective et universelle ( métapbysiquement réelle ). En conséquence
^de son caractère suprasensible, cette idée est d'une application absolue et universelle (1).
b) Hume. — L'idée de cause vient de l'expérience sensible. Les limites de son application sont indéterminées : en tout cas elle ne peut s'appliquer à rien qui dépasse l'expérience. ^ .
c) Kant. — L'idée de cause est une forme primordiale de la raison pure : sa valeur consiste en ce qu'elle détermine notre expérience sensible. Elle ne peut donc dans le monde des
(1) Cfr. Lange, Ilist. du maiérial., il, 45.
phénomènes sensibles s'appliquer sans limites ; hors de ce monde, elle n'a pas de portée.
6. — Par là même nous avons exposé la doctrine de Kant. Trois reproches doivent être adressés à l'Atlas de la philosophie moderne : 1o non seulement il laisse sans explication le fait à expliquer, mais encore il le nie : 2o il fonde sa doctrine sur des raisons sans valeur ; 30 il se met en contradiction avec lui-même.
Commençons par le premier reproche. — Pour bien comprendre ce qu'a fait ( ou plutôt n'a pas fait ) Kant, représentons-nous bien ce de quoi il s'agit : faire du principe de causalité une forme à priori que l'homme en pensant applique aux choses, et par là dénier aux choses extérieures toute causalité ! Quand, par exemple, je vois réclair, ce n'est pas seulement, d'après Kant, la représentation (l'idée) que je me fais du tonnerre attendu, c'est encore le bruit réel du tonnerre externe a. visible d, aussi bien que le lien de causalité entre l'éclair et le tonnerre, qui ont en moi leur cause ! Je soutiens que réclair est la cause delà foudre, non parce
PESCH. — KANTISME. — 14.
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que je sais qu'il en est ainsi réellement hors de moi, et indépendamment de ma connaissance, mais encore parce que la causalité est une forme mentale dans laquelle je suis contraint de couler mes pensées. Est-ce là encore la causalité ?
On objectera peut-être que c'est faire tort à Kant que de prétendre qu'il nie toute causalité objective : c'est la causalité tranrcendante
( c'est à dire valable en dehors de l'acte cognitif), que le grand penseur rejette énergiquement, mais dans Vintérieur de l'acte cognitif il admet une vraie causalité. Certes, il en est ainsi. Cette causalité, dite <c immanente i^, consisterait d'après Kant en ce que tout acte co- -^itif a sa <iause eutière dans l'acte précédent. S'ensuit-il que la difficulté soit supprimée? Au contraire. C'est précisément cette causalité immanente qui nous fait dresser les cheveux -sur la tète. En effet, il faut observer que Kant ne parle pas de l'enchaînement psychologique des représentations internes, de ce qu'on appelle l'association des idées, mais fait sortir les
actes mêmes de la perception externe, avec leur contenu, les uns des autres. Si la théorie de la Ci causalité interne ^ a un sens, je dois admettre qu'une perception sensible produit de soi, en vertu de la catégorie de causalité, le contenu de la perception suivante, comme étant l'effet de ce qui a été précédemment perçu. Assis à la fenêtre, je vois un enfant prendre à un autre son jouet. Je les entends se disputer vivement; entre temps, je déguste mon café et me brûle la langue ; j'entends frapper à la porte et parler le facteur r de lalettrer mon regard va et se donne carrière ; je vois que les deux enfants se battent et se roulent à terre. Tout cela n'est-il que causalité immanente? Dois-je croire réellement que rien de tout cela, enfants, café bouillant, porte, facteur, bataille, n'existe Iwrs de moi? qu'il n'y a là qu'une série de représentations, dont la suivante a toute sa cause dans la précédente ? que la perception des paroles échangées résulte de celle des enfants, la perception du café bouillant de celle des paroles échangées,
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^Vl ' LE KANTISME ET SES- ERREUBS
celle de la porte heurtée de celle du café bouillant, celle delà lettre de celle de la porte lieurtée/celle de la bataille de celle de la lettre, et ainsi de suite? Ne serai-je pas plutôt convaincu par ma perception que je vois devant moi des enfants transcendants, c'est à dire réellement existants ; que l'enlèvement du joujou se produit sur le terrain ^mn5cenrfa>i^ c'est à du'e en dehors de mon acte coguitif, que le café îranscmdant était trop chaud et m'a brûlé la langue ? que le facteur est un phénomène non seulement immanent, mais encore tramcendant? enûn que la bataille a eu lieu d'une fa: çon transcendante, c'est à dire hors de mon esprit? Qu'on ne se rejette donc pas sur la « causalité immanente » de Kant. C'est une chimère, et, s'il n'en était pas ainsi, ce serait le pire équivalent de cette causalité qui, fondement de la science, donne leur intérêt aux recherches philosophiques. Nous maintenons notre assertion : Kant, par sa théorie de la causalité, a détruit toute voie vers la réalité et, par suite, vers tout savoir objectivement valable.
7, De plus, pour nous mettre en état de juger la théorie kantienne de la causalité^ examinons les motifs sur lesquels s'appuie le grand penseur.
D'abord, il croyait ne pouvoir expliquer autrement le principe de causalité avec son caractère d'universalité. Mais était-ce une raison pour le ruiner ? S'il s'était seulement tenu à ce fait que tont homme pensant a l'intuition de la réalité objective et universelle, telle qu'elle correspond au principe de causalité ; s'il était resté à bon droit convaincu, que l'expérience sensible ue peut fournir cette intuition de la réalité suprasensible, l'existence indéniable du principe universel de causalité l'aurait amené à cette vérité même, que l'homme possède une faculté de connaître le suprasensible^ c'est à dire une faculté spirituelle. C'est alors qu'il aurait réellement vaincu l'empirisme, le scepticism.e, le matérialisme, comme il faisait montre de le vouloir; c'est alors qu'en face des tristes errements de son siècle, il aurait revendiqué la vraie dignité de l'homme, point
cardinal de la saine philosophie et que, loin d'étendre et d'élargir le cours des eaux malsaines, il aurait pu devenir par ses éminentes qualités une bénédiction pour sa patrie.
Kaut crut trouver un autre motif de subjectiver le principe de causalité en en faisant un jugement synthétique a priori. — A priori, ce principe l'est assurément, mais il est analytique et nullement synthétique. En effet, si je dis : Tout ce qui arrive doit avoir une cause : je trouve le prédicat ( l'effet nécessaire) en énonçant le sujet (tout ce qui arrive). Ce qui arrive, c'est à dire ce qui est appelé à être, renferme nécessairement dans son idée une ce détermination d. Peut-on concevoir une détermination passive, — un déterminé, — sans concevoir aussi une détermination active correspondante, un déterminant?
Le troisième motif de soutenir que toute expérience, pour être possible, suppose l'application de la causalité, résulte de ce que la causante même ne peut être produite par l'expérience, mais doit préexister dans l'esprit. Ce
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motif s'évanouit dès qu'on revient à la réalité. Assurément,, dans tout acte d'expérience, le principe de causalité trouve son application, il y entre en exercice, pour ainsi dire: mais s'ensuit-il que. je doive le connaître expressément, avant sou application. Il suffit que je possède « a priori » la faculté d'y reconnaître la causalité et que je m'en rende compte là où elle est appliquée. Cette faculté ne peut absolument pas être sensible ; elle doit être spirituelle c'est à dire suprasensible.
Et voilà le motif de notre second reproche. La grandeur de Kant a donc été de dénier au principe de causalité, pour des raisons sans valeur, l'importance que l'humanilé tout entière, contrainte par la raison, lui attribue. Il a par d'autres procédés que Hume, — mais ils vont plus au fond des choses, — détruit le principe, sur lequel doivent se fonder toutes les sciences, et par là même le principe qui devait èire la base essentielle de son système.