‹ Le klephte, comédie en un acteChapitre 10 sur 19 · LE KLEPHTE J · texte numérisé non relu

LE KLEPHTE J

PHILIPPE, raillear.

Si VOUS (ivez un brevet I...

PRABERNEAU.

Et puis, il faut êke juste : tu ne peux pas exiger de Claire, qui est presque une enfant, les facultés de la femme parvenue à son complet développement intellectuel. Ta lecture était assez malencontreuse... (Mouremem de Philippe.) si* expressive qu'elle fût. Pourquoi n'avoir pas choisi des poésies de pur sentiment, au lieu de ces Orientales. . . admirables, ^'e le veux bien, mais inspirées par des événements que Claire n'a sans doute pas approfondis? Crois-tu que ta femme se soucie beaucoup de Botzaris, de Canaris et des autres héros de l'indépendance grecque ?

PHILIPPE

Justement! C'est ce qui a fait l'objet de notre seconde querelle : elle ne savait pas que Byron avait quitté sa femme pour venir s'enfermer dans Missolonghil Gomme je le lui ai dit : Qu'est-ce qu'on vous apprend donc au couvent?

PRABERNEAU.

Ça l'a fâchée ?

PHILIPPE

Tout à fait. Elle a été assez sotte pour me répondre qu'elle avait eu le premier prix d'histoire.

PRABERNEAU.

Eh ! eh I c'est joli, un premier prix !

Ah ! oui, parlons-en... Elle est forte, en histoire I

PRÀBERNBÀU, ttopèteit.

Tu Tas interrogée?

PHILIPPE

Damel.. tu sais ce que c'est : quand on vous pousse à bout. . .

PHABERNEAU.

Je vois la scène I — Elle a duré longtemps ?

PHILIPPE

Jusqu'à une heure du matin, et elle aurait duré davantage si je n'avais eu la sagesse de me retirer chez moi.

PRABERNEAU.

Chez toi... dans ta chambre?

PHILIPPE

Sans doute I (comprenant la pensée de PraberneaiL) Ah ! Oui, mals

quand on a débattu des questions d'histoire pendant deux heures...

PRABERNEAU.

Bienl... bien !...

PHILIPPE, poursuivant son récit.

Le lendemain, j'entre chez Claire pour lui souhaiter le bonjour et lui demander pardon de ma vivacité — car, je le reconnais, j'avais été un peu vif . . .

PRABERNEAU*

Yif.M et fastidieux.

PHILIPPE

J'entre chez Claire... Mon cher, son lit n'était pas défait I Elle avait passé la nuit à pleurer l

LE RLEPHTE 17

PRABERNEAU,

Pauvre petite I

PHILIPPE

Naturellement, me voilà furieux !..•

PRABEBNEAU.

Oh ! oh ! . .. naturellement !

PHILIPPE, Tirement

Est-ce que je pouvais être content de voir qu'elle ne s'était pas couchée, alors que sa santé est si délicate, que toute fatigue lui est interdite et que la moindre secousse morale ou physique peut la rendre gravement malade?

PRABERNEAU.

Mais, alors...

PHILIPPE

J'avais eu tort de l'y exposer, n'est-ce pas ?

PRABERNEAU.

Damel..

C'est ce que je viens te dire : j'avais eu tort, grand tort, mille fois tort... Et voilà pourquoi Claire aurait dû être assez généreuse pour ne pas me faire regretter amèrement une scène que j'avais déjà déplorée.

PRABERNEAU.

Alors, qu'as-tu fait ?

PHILIPPE

Je suis parti.

PRABERNEAU.

Ah I bon I

PHILIPPE

J*avais besoin d*air, tu comprends ? L'air seul pouvait me calmer.

PRABERNEÀU.

De sorte que tu reviens calme. . .

PHILIPPE

Excessivement calme... et prêt à me mettre à table pour déjeuner... On me dit que madame est à la messe.

PRABERNEÀU.

Aïe!.. Aïe!

PHILIPPE

Tu connais mes idées; tu sais que, sans être fervent, je n*ai jamais passé pour un impie; ma tiédeur est doublée d'une extrême tolérance: je serais même désolé que ma femme ne pratiquât pas ses devoirs religieux, et, si elle n'allait pas à la messe, je serais le premier à l'y envoyer...

PRABERNEAU, riut

De force?..

PHILIPPE

Non! mais... (atoc éciat) mais enfin on n'y va pas au moment de se mettre à table !

PRABERNEAU.

Tu avais faim ?

PHILIPPE

Une faim canine. Nous déjeunons d'habitude à onze heures ; à midi un quart, Qaire n'était pas encore là... Enfin, elle rentre ; je lui fais observer — très doucement —

qu'elle est en retard.. . Elle me répond qu'elle ne déjeune pas !

PRABSRNEAU.

Te revoilà furieux ?

PHILIPPE

Je ne pouvais pas ne pas l'être 1 Comment I je l'attends pendant une heure un quart — une heure vingt-cinq, même — la pendule retardait, comme toujours ! — et parce que je lui adresse une simple observation, en riant...

Était-ce en riant?

PHILIPPE

Je te jure que je riais !... Enfin, que te dirai-je?... je n'ai pas déjeuné non plus. *

PRABERNEAU.

C'est tout dire. Quand on a bien faim...

PHILIPPE

Ma foi, non! Cette scène m'avait coupé l'appétit... Tétais trop attristé, d'abord de l'attitude de Claire et puis de son obstination à ne pas vouloir manger... Par pure méchanceté.

PRABERNEAU.

Oh 1 par méchanceté !...

PHILIPPE

Mais oui I pour suivre son système : je l'avais privée do sommeil, je la privais de nourriture... Quel remords

* Praberneaa, Philippe.

80 LE RLEPHTE

pour moi I Quelle vengeance pour cUel Et quelle joie pour les domestiques 1

PRABERNEAU, penslt

Oui... oui... je comprends : le Klephte a fait des petits I

PHILIPPE

Il en fait tout le temps I Oaire me heurte sans cesse ; nous ne sommes d'accord en rien, ni en littérature, ui en art, ni en morale, ni en politique...

PRABERNEAU, eflluré.

Vous parlez politique?

PHILIPPE

Constamment!

PRABERNEAU, arec nn grand geste d'abattemeot

Ohl alors!..

PHTllIPPE.

Et s'il n'y avait que cela ! Mais, je te le répète, tout pour nous est un objet de division. Ainsi, le thé I

PRABERNEAU.

Le thé?..

PHILIPPE

Oui. Elle prend tous les soirs, après son dîner, une grande tasse de thé ; j'ai voulu lui faire perdre cette habitude que je trouve déplorable ; le thé est une boisson exci* tante, débilitante, affadissante...

PRABERNEAU*

Enfin, tu n'aimes pas le thé.

PHILIPPE, arec éclat.

Et elle en prend tout de même I Eh bien! ça m'horripile \.. Je ne dis plus rien... mais toutes les fois qu'on lui apporte son plateau avec sa tasse, sa théière, sa bouillotte d'eau chaude et qu'elle commence à faire sa petite cuisine... (Crispé.) ah! non! tiens!... il ne faut plus que j'y pense I

PRABERNEAU^ d'un ton doctoral.

C'est grave, en effet !

PHILIPPE

N'est-ce pas?

PRABERNEAU.

Très grave! Et... (rair épanoui.) il n'y a pas de remède!

PHILIPPE

Ahl...

PRABERNEAU.

Il n'y en a pas. Il est évident qu'au point où vous en êtes, vous ne pouvez pas songer à vous réconcilier ; toutes ces divergences de goûts, d'humeurs, d'opinions, ont creusé entre ta femme et toi un abîme qui ira toujours grandissant I

PHILIPPE, après un temps.

Ce n'est pas drôle, sais-tu? ce que tu me dis là !...

PRABERNEAU, nalrement

C'est sincère!... Peut-être ferais-je mieux de te prodiguer des consolations banales... J'avoue que je n'en ai pas le courage !

PHILIPPE

Je t'en sais gré I

Maintenant, il ne faut pas non plus prendre mes paroles au pied de la lettre. Après tout, je puis me tromper ; Texpériencc me manque; comme mon ménage a toujours été parfaitement uni...

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