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Caussin de Perceval. Hist. des Arabes

détails qui précèdent, les Arabes étaient très-adonnés au vin et d’anciennes poésies montrent qu’ils tiraient vanité de boire et de jouer.... Chacun pouvait épouser autant de femmes que ses facultés lui permettaient d’en entretenir, et les répudier selon son caprice1. Une veuve était considérée, en quelque sorte, comme partie intégrante de l’héritage de son mari défunt. De là, ces unions fréquentes entre beaux-fils et bellesmères, unions qui, plus tard, interdites par l’Islamisme, furent flétries par le nom de mariage odieux.... Une coutume bien plus révoltante et plus contraire à la nature était l’inhumation des filles vivantes par leurs parents a.

Ce n’est pas à dire pourtant qu’il n’y eût aucun bon germe à développer chez ce peuple : il prisait très-haut la libéralité, l’exercice de l’hospitalité.

Les quelques représentants de sociétés plus avancées qu’on y rencontrait ça et là, étaient en infime minorité et ne paraissent pas s’être chargés du rôle de missionnaires. Les Juifs imbus de l’esprit Chinois, Japonais, Egyptien, d’exclusivisme de race, n’appliquent encore aujourd’hui, une remarquable faculté d’assimilation qu’à se ployer aux institutions des peuples à l’ombre desquels ils viennent travailler en finance 3. S’ils avaient fait quelques recrues parmi les Arabes, ce n’avait dû être que par le simple effet de la communauté de traditions historiques, communauté impliquant une proche parenté de race, proche parenté indiquée encore par une égale âpreté au gain, une égale disposition à ne reculer devant aucune ruse pour s’assurer un bénéfice. Il ne s’agit guère d’amélioration morale entre gens qui se réunissent par de telles considérations. Les chrétiens s’étaient, il est vrai, avancés de proche en proche pour fuir les persécutions qui s’exercaient de secte à secte dans l’intérieur du christianisme, depuis qu’elles avaient cessé de culte à culte dans l’empire Romain, mais les lumières qu’ils fournissaient ne pouvaient être très-intenses : les chrétiens Abyssins de nos jours en donnent une idée. Il ne suffit pas d’admettre la lettre des dogmes d’une religion pour avoir la notion des principes supérieurs auxquels ils se rattachent.

C’est dans ces tristes circonstances, c’est dans cette lourde atmosphère, que Mahomet (Mohammed ibn Abd-Allah) naquit le 29 août 570, à la Mecque. Là, se trouve la Kaaba, le sanctuaire du temple que la tradition veut qu’ Abraham ait élevé et que tout fils d’Ismaël doit visiter au moins une fois en sa vie.

Soit dit en passant, il est bizarre que le plus fier de tous les peuples se soit choisi pour ancêtre le fils de la pauvre esclave Agar, l’enfant si durement repoussé par son père, et conserve de ce père un souvenir ressemblant à de l’adoration. C’est là un de ces démentis à la logique comme en présente fréquemment l’histoire légendaire.

'. Les femmes essayaient de la même liberté et on le tolérait quand elles étaient belles, jeunes et riches. — Voir: Femmes arabes avant et depuis l'Islamisme, par le Dr Perron, ch. xvi, p. 127.

2. A Sparte, les enfants nouveaux-nés, garçons et filles, n’étaient, d’après les lois de Lycurgue, conservés à la vie que lorsque leur bonne conformation avait été constatée.

3. Cette spécialité qu’on reproche si volontiers aux Juifs leur a été longtemps imposée. La France a été la première à les admettre à jouir de la même manière que le reste des citoyens, du droit de propriété mobilière et immobilière, à leur permettre d’exercer toutes les industries, d’embrasser toutes les carrières. Dans plusieurs pays de l’Europe, ils sont encore, comme dans le moyen-âge et dans l’antiquité, obligés, de par les lois, à renfermer leur activité dans un seul genre d’opérations, celui qui mettant le plus en contact avec des besoins individuels qui, tous ne peuvent être satisfaits aux mêmes douces conditions, soulève le plus de colères et d’accusations.

MAHOMET

Un point de réunion devient forcément un point commercial. Les Arabes du Hedjaz, province sablonneuse et montueuse située le long de la mer Rouge, en face de la haute Egypte et de la Nubie, ceux surtout de la vallée de la Mecque, ont contracté, par suite de cette position, un caractère mixte qui les a rendus propres à être simul tanément marchands, sectaires et valeureux conducteurs de caravanes. On reconnaît de tout cela en Mahomet. Il appartenait, par son père et par sa mère, à deux des principales familles de la tribu des Koreïchites, maîtresse, depuis plus d’un siècle, de l’intendance de la Kaaba, poste qui procurait des avantages matériels, puissants moyens de domination par tout pays.

Mahomet, orphelin de père au moment de sa naissance, et de mère à l’àge de six ans, et ne possédant pour toute fortune, malgré son origine aristocratique, que cinq chameaux et une négresse, avait été recueilli par son grand-père maternel, le trèsrespecté Abd-el-Mouttaleb et, à la mort de celui-ci, en 578, par son oncle, le non moins respecté Abou-Tâleb. Les écrivains musulmans donnent d’infinis détails sur ses faits et gestes pendant son enfance : il convient de se défier de ces récits caressés par de pieuses imaginations. Deux traditions sont seules à conserver. Amina, la jeune mère du futur prophète, avait dû renoncer à l’allaiter. Elle était très-pauvre ; elle n’était parvenue qu’à grand’peine à faire marché avec une Bédouine. Lorsqu’elle voulut reprendre son enfant, la nourrice la supplia de le lui laisser encore : le nourrisson accepté par charité avait porté bonheur à la tente. Mahomet n’oublia jamais ni sa mère, ni sa nourrice, ni sa négresse, ni la misère de ses premières années : on le sent à l’émotion avec laquelle il recommande, en maint endroit de son Koran, la reconnaissance aux enfants, l’amour de la famille aux parents, la justice et la générosité aux maîtres, et, à tous, la charité envers les orphelins.

L’autre tradition est purement légendaire, mais elle est bien dans le génie de l’Arabe de la péninsule. Cet enfant positif et railleur , n’admet que ce qui se perçoit par les sens, et, par manière de compensation, croit de temps en temps à ce qui est colossalement hors nature : Deux anges s’emparèrent de l’enfant, lui fendirent la poitrine, lui sortirent le cœur, le lavèrent, le remirent en place, rejoignirent les lèvres de la blessure et disparurent laissant l’opéré mieux portant, plus gai qu’auparavant. Déjà, d’ailleurs, il avait reçu pour signe visible de son prophétisme, une loupe charnue logée entre les deux épaules.

Mahomet avait dû entendre ces deux contes et c’est probablement pour ne pas être, en fait de hardiesse, inférieur à ses inventifs admirateurs qu’il disait de lui : « Adam était encore entre le corps et l’esprit, entre l’eau et l’argile, que j’étais déjà prophète. La première chose que Dieu créa ce fut ma lumière »

A treize ans, en 583, il accompagna en Syrie son oncle, commerçant comme tous les Koreïchites. La légende musulmane s’est emparée de ce voyage. Un moine chrétien, Djirdjis ou Sergius, à Basra, aurait, suivant elle, deviné un envoyé de Dieu, dans l’enfant qui l’étonnait par sa science dans les choses saintes, l’aurait salué de ce titre et lui aurait conseillé de se garder des Juifs,* ennemis de tous les prophètes nouveaux. La légende chrétienne n’a pas négligé non plus ce moine Sergius. Il n’a point

>. Prolégomènes d’Ibn-Khaldoun, traduction de M. de Slane. T. I, p. 2.

deviné un prophète dans le jeune Mahomet, il n’a point admiré sa science, il s’est, au contraire, appliqué à lui donner la sienne propre, à le pénétrer de la doctrine évangélique, espérant préparer un nouvel apôtre, pour l’Arabie centrale, un nouveau Saint Thomas, ce compagnon de Saint Paul que la tradition chrétienne fait pénétrer dans l’Hadramaut, le Mahrah et l’Oman.

Il y a évidemment, de la part des chrétiens, désir de revendiquer ce que le Koran contient d’idées générales, dites chrétiennes, et de baser sur ce fait l’accusation d’imposture, presque d’apostasie qu’ils n’ont cessé de porter contre le législateur Arabe. Que celui-ci, nature éminemment religieuse, ait cherché s’instruire auprès de tous les hommes qui pouvaient lui parler de Dieu et de ses œuvres, cela est incontestable; le respect qu’il porte aux moines, aux prêtres chrétiens, prouve qu’il eut des rapports avec plusieurs d’entre eux, mais il est incontestable aussi qu’aucun d’eux ne le catéchisa sérieusement. On voit par le Koran qu’il ne connut des quatre évangiles que le récit de la Nativité de Jésus et que le fait, sans aucun détail, de sa mort, à laquelle, d’ailleurs, il ne croît pas. Il ignore absolument les dogmes établis par l’Eglise, sauf celui de la Trinité, auquel il ne fait qu’indirectement allusion et sans en poser les termes, de sorte qu’on ne saurait dire s’il repousse l’idée brahmanique, ou l’idée platonicienne, ou l’idée catholique qui, toutes les trois avaient pu pénétrer en Arabie et y être également défigurées. Il est enfin à remarquer que lui, qui répète si volontiers des paroles de Moïse, n’en emprunte pas une seule aux prédications de Jésus.

Quant aux musulmans, ils ont hérité de la vénération de Mahomet pour Jésus et sa mère ; ils se sont attachés à établir entre ce qu’ils appellent les deux grands prophètes le plus de similitudes qu’ils ont pu.

Ainsi, la naissance de Mahomet a été prédite ' et entourée de prodiges comme celle de Jésus ; Jésus a eu un précurseur. Saint Jean, Mahomet en a eu quatre : un principal, Waraka, son cousin, puis trois autres, Othman, Obayd-Allah et Zeyd, le plus convaincu. Il a, comme Jésus, institué douze apôtres et les a chargés de porter la lumière aux nations. L’antique égoïsme social brahmanique et mosaïque, l’antique égoïsme religieux grec et romain i. 2 étaient décidément vaincus. Il est juste de tenir compte de cette largeur de vue que n’eurent pas immédiatement, on le sait par l’étude comparative des quatre évangiles canoniques, les premiers disciples du Christ.

Les fréquents voyages qu’il faisait pour aller commercer en Syrie, voyages qui ressemblaient, alors comme aujourd’hui, à des marches militaires, développèrent en lui, en même temps que les dispositions méditatives, les instincts guerriers aux-

i. Le v. 2 du ch. xxxii du Deutéronome est interprété par les docteurs musulmans, de manière que des trois noms de localités qui y sont mentionnés, l’un, le Sinaï, désigne le point où Dieu parla à Moïse, l’autre, le Seïr, l’endroit où il donna l’Evangile à Jésus, le troisième, Pharan, la Mecque où devait naître Mahomet.

Ces mêmes docteurs prétendent que le v. 7 du ch. xvi de l’Evangile selon Saint Jean a été altéré, que ce n’est point le Paraclitos, le doux intercesseur, le défenseur qui est annoncé, mais le Pèriclytos, le loué, le très-célèbre, c’est-à-dire Ahmed, nom donné, disent-ils, par Dieu lui-même à son prophète. (Kasimirski, p. 459, note. — Sale. Observations historiques et critiques sur le mahométisme , section 4.)

Voir le savant ouvrage de M. Fustel de Coulanges : La Cité antique , étude sur le Culte , le Br les Institutions de la Grèce et de Rome.

MAHOMET

quels il céda plus tard. Ils furent aussi pour lui l’occasion de faire preuve d’habileté, et, ce qui n’est pas commun parmi ses compatriotes, de haute probité.

Déjà, et longtemps avant que sa réputation pût s’étendre au loin, il avait mérité le surnom de El-Amin, le Juste. On raconte que lors de la reconstruction de la Kaaba, il fut pris pour arbitre entre les tribus qui se disputaient l’honneur de remettre en sa place, à hauteur d’homme, dans la muraille, la pierre noire apportée de la part de Dieu par l’ange Gabriel à Abraham, en train de construire son sanctuaire. Mahomet trancha la question en homme sûr de lui : il prit dans ses mains la très-sainte relique et la scella lui-même à l’endroit oû elle est restée depuis.

Sa fidélité, son bonheur dans la gestion des intérêts d’une riche veuve, Khadidja sa cousine, firent sa fortune. Il épousa, en 595, cette veuve qui n’avait pas moins de quinze ans plus que lui Ce mariage, en lui assurant une position indépendante, lui permit de mûrir ses projets de réforme et il s’en montra reconnaissant. Tant que Khadidja vécut, il n’usa point de la liberté que lui laissaient les lois de son pays, si l’on peut appeler lois de simples coutumes sans sanction véritable. Il ne prit pas d’autre épouse, il n’eut aucune concubine, et quand il l’eût perdue, en 619, après une union de près de vingt-cinq ans, il voua à sa mémoire un respect dont il ne souffrit jamais que personne s’écartât, et une tendresse dont il n’admit pas qu’aucune des femmes qu’il se donna ensuite pût avoir la pensée d’être jalouse.

Les biographes orientaux n’ont probablement rien trouvé de digne de remarque dans cette conduite qui, au fond, ne heurte point les habitudes sémitiques, moins polygames qu’on ne se le figure : ils l’ont mentionné sans commentaires. Les occidentaux, au contraire, voyant Mahomet s’attribuer, dans le courant des douze dernières années de sa vie, le privilège d’avoir dix épouses à la fois, tandis que le Koran n’en tolère que quatre, se sont grandement scandalisés 2. Ils ont fait voir dans le Koran les traces trop nombreuses des misérables embarras créés ainsi au prophète ; ils sont allés jusqu’à imputer à la multiplicité des charges assumées en dernier lieu

'. La richesse personnelle de Khadidja et le second mariage qu’elle contracta par un effet de sa libre volonté, prouvent qu'en Arabie, comme en beaucoup de contrées en Europe où, à cette époque, les femmes étaient possédées et jouissaient sans posséder, il était dans les mœurs que les lois auxquelles étaient soumises les masses obscures, souffrissent des exceptions quand il s’agissait de certaines familles.

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