L. Jacolliot, la Genèse de l’Humanité
s. Pellissier de Reynaud, Annales algériennes, t. III, Mémoire sur l’église d’Afrique; édit, de 1856. *. Voir, entres autres, le savant ouvrage de MM. le général Hanoteau et le conseiller Letourneux :
La Kabylie et les coutumes kabyles, t. I, p. 310.
PREFACE
prouver en leur présentant la lettre même de celte loi. Il serait inutile, en effet, de chercher à leur expliquer, laissant cette lettre de côté, comment considérés de haut et débarrassés des dogmes, indices du degré atteint par l'intelligence religieuse, au temps de ta promulgation, tous les Codes religieux sont d'accord pour signaler ce qui est essentiellement le bien, ce qui est essentiellement le mal: ils ne seront de longtemps de force à comprendre ce qui n’est accessible qu’aux esprits cultivés.
Le Koran, de même que les lois de Manou, notamment, et les livres colligés par le juif Esdras au retour de la captivité de Babylone, est un Code tout à la fois religieux, politique et civil. Beaucoup de personnes voient dans ce fait un obstacle insurmontable à la réalisation de tout progrès. C'est tenir trop de compte du mysticisme et pas assez de la raison, trop de compte des habitudes et pas assez des intérêts qui vont les modifiant tous les jours. Il suffit de considérer pour s’en convaincre, ce qui est advenu au milieu de notre société française des prescriptions civiles de la loi mosaïque et ce que, sans aucune préoccupation de prosélytisme, nos colons et nos soldats ont déjà apporté de changements dans les habitudes, dans les opinions des musulmans qui vivent auprès d'eux.
Mais pour le procédé recommandé ici il faut disposer d’un guide à l’aide duquel on puisse trouver immédiatement les textes nécessaires.
C'est afin de fournir ce guide qu'a été entreprise la présente analyse du Koran.
Qu’on ne s'inquiète pas du temps qu'on mettra à recourir, sous les yeux même du musulman, à la page, à l'article : ce qu'il nous reproche, à nous Français, c'est la promptitude de la répartie. On est sûr de son respect quand on lui fait attendre une réponse grave, posée et résultat d’une étude dans un livre.
Il semble peu nécessaire de faire remarquer, après tout ce qui vient d’être dit, qu'il n’est nullement question d'une appréciation de la valeur relative des différentes formules, des différents dogmes sous lesquels l'idée fondamentale est traduite dans les différents cultes. Encore moins se propose-t-on d’opposer, en particulier, chrétiens à musulmans, on ne veut que montrer aux uns comme aux autres qu'ils obéissent à des principes généraux identiques et que si, des deux parts, les qrtus éclairés consentaient à mettre en oubli tout préjugé de culte, ils se rencontreraient bien vite dans les mêmes efforts pour atteindre au même progrès social.
Cette tâche ne saurait être remplie par qui l’aborderait avec une préférence pour l’une des nombreuses solutions du grand problème de la cause première et de la fn dernière imaginées pour le repos des consciences timides. Il faut mettre de côté
PREFACE
l'orgueil humain quand on Interroge les livres dits sacrés. Il faut comprendre que ce n'est, en définitive, que l'homme qui y fait parler Dieu et que l’homme, prophète ou philosophe, suivant la profondeur du sillon qu’il creuse dans les masses, est impuissant à se soustraire aux influences du milieu qui de partout pèse sur lui.
Le système adopté pour celte analyse du Koran n'a pas été combiné du premier coup. Une couleur de prédication répandue également sur toute l'œuvre de Mahomet et qui en pénètre les moindres parties, rend souvent fort difficile de distinguer Vidée principale qu'il convient de mettre en relief. D'un autre côté, il y avait à trouver la forme la plus favorable pour les recherches. Celle de dictionnaire avait d'abord séduit, mais un dictionnaire n'est pas une analyse logique. Chacun des articles dont il se serait composé aurait été sans liaison avec ses voisins ; ce n’aurait été qu'après un très-patient triage qu’auraient pu être réunies les diverses fractions de la même matière. Il a semblé plus sage d'adopter un classement par familles d’idées.
Ainsi, après le peu de détails précis que contient le Korcm, relativement à l’histoire, proprement dite, vient ce qui est spécial à la personnalité de Mahomet ; puis ce qui caractérise le mode de sa prédication. Sa doctrine étant le résultat des doctrines professées autour de lui par les groupes plus éclairés que les Arabes idolâtres, ses compatriotes, deux chapitres distincts renferment ce qu’il savait des juifs et des chrétiens. La très-pauvre métaphysique et la théodicée qu'il a ébauchées, sans manquer, non plus d'ailleurs que saint Augustin, à juxtaposer le libre arbitre et la grâce nécessaire, ce qui revient à proclamer de nouveau le Fatum antique, préparent à mieux entendre ce qu’il dit de son Koran, puis de la Religion, ce qu'il impose à titre de dogme, ce qu'il prescrit comme culte, ce qu’il promulgue comme loi. Parvenu, â ce point culminant, on apprécie avec plus de sûreté l’organisation sociale qu'il a réalisée. On la trouve en harmonie avec ce qu'il a exposé en fait de sciences, d’arts, de commerce et l’on n'en est que plus frappé de la pureté de sa morale. Enfin, il a été tenu compte de ce que le Koran contient de promesses et de conditions quant au progrès.
Un ordre logique a été établi dans l’intérieur de celles de ces grandes divisions qui le comportaient, mais partout a été observé un si absolu respect pour la lettre du Koran, telle que nous la donne la plus exacte des traductions françaises, celle de M. de Biberstein Kasimirshi, qu’en rétablissant chapitres et versets dans leur ordre numérique, soigneusement indiqué, on reconstruirait en entier l'œuvre primitive.
PRÉFACE
Il a été iugê prudent de ne s'aventurer ni dans V océan des liadit ni dans celui des inductions, interprétations dont, en dépit de la défense du Prophète, la parole d'Allah a été V objet de la part des docteurs musulmans, les plus abondants, les plus enfantins des ergoteurs. Il en a été du Koran comme de tout livre où Von avait cru enfermer la sagesse humaine. Le temps marche, les faits se succèdent, les notions se multiplient, la lettre devient étroite, incomplète, contradictoire : les plus pieux d'entre les fidèles, désirant qu'elle soit constamment dans le vrai, la tordent, en font sortir ce qui leur parait indispensable pour la maintenir à la hauteur de la réalité présente.
A plus forte raison n'a-t-on pas noté les variations que les jurisconsultes musulmans ont fait subir à la jurisprudence. Les curieux peuvent prendre pour base de leurs observations sur ce point le remarquable travail de MM. le conseiller Sautayra et Cherbonneau { .
Moins de respect pour le texte horanique aurait permis une composition plus agréable pour le lecteur. Il serait facile d'arranger des morceaux de haute éloquence sur la charité, la tolérance, la piété, en disposant d'une certaine façon ce que Mahomet en a dit à différents moments. Les récits qu’il fait, à plusieurs reprises, et chaque fois avec des détails nouveaux, des actes des principaux personnages bibliques, pourraient, condensés, charpentés à la moderne, produire de plus saisissants effets. Un poète trouverait des chants magnifiques en agençant ce qui est semé dans de nombreux hymnes, dans de nombreuses peintures : mais ce ne
>. Droit musulman; statut personnel et statut réel. Paris, 1873-1874. 2 vol.
Voir aussi, comme se rattachant à la matière, en ce qui concerne les indigènes Israélites, la traduction par MM. le conseiller Sautayra et le grand rabbin Charleville, de Z’Eben-Haezer, 3e partie du Code rabbinique, colligé au XVIe siècle, par Joseph Karo, Alger, 1868-1869. 2 vol.
Ces deux ouvrages, avec celui précité de MM. Hanoteau et Letourneux et la traduction par M. le 2)r Perron du Précis de Jurisprudence musulmane, par Sidi-Khelil (rite malëkite , celui suivi presque universellement en Algérie) renferment ce qu'il est indispensable de connaître pour raisonner pertinemment sur les conditions sociales des indigènes de l'Algérie.
Il est regrettable que M. le D 1 Perron n'ait pas encore reçu l'aide qui lui serait nécessaire pour publier en entier sa traduction de la Balance de la loi, par le cheikh El-Cheraoui. Ce vénérable cheikh égyptien, contemporain de Joseph Karo, frappé des divergences existant entre les quatre rites orthodoxes , avait entrepris de tout concilier. Il pose, pour cela, en principe que les prescriptions koraniques sont, les unes obligatoires, les autres simplement facultatives. Il n'y aurait donc qu'à s'entendre sur ce que, suivant le besoin des temps, il convient soit d'observer, soit de négliger. Un extrait de cet inportant travail a été publié en 1870, à Alger, chez Ed. Bastide.
PREFACE
serait plus le Koran. On n'aurait plus une idée juste de ce que fut le travail du Prophète se frayant une voie à travers les résistances de ses compatriotes, procédant à coups de menaces et de promesses taillées à la mesure d'imaginations aussi mobiles qu'ardentes et faisant jaillir des tempêtes de sa parole de si fulgurantes clartés qu'aucun lyrisme, non pas même celui de David, non pas même celui du premier Isaie ne porte si fougueuse empreinte de son double caractère de cri humain et de chant inspiré.