PRÉFACE. VII
des images, n'offre sous la plume de Du Ryer qu'une rhapsodie plate et ennuyeuse, il faut en accuser sa manière de traduire. Ce livre est divisé en versets comme l(>s Psaumes de David. Ce genre d'écrire adopté par les l'rophètes, permet à la prose les tours hardis, les expressions figurées de la poésie. Du Ryer, sans respect pour le texte, a lié les versets les uns aux autres et en a fait un discours suivi. Pour opérer cet assemblage difforme, il a recours à de froides conjonctions, à des bouts de phrase qui, détruisant la noblesse des idées, le charme de la diction, rendent l'original méconnaissable. En lisant sa traduction, on ne s'imaginerait jamais que le Koran est le chef-d'œuvre de la langue arabe, féconde en grands écrivains; c'est cependant le jugement qu'en a porté l'antiquité. Je citerai à ce sujet, un trait consacré dans l'histoire.
Les poètes jouissaient de la plus haute considération en Arabie. Leurs meilleurs ouvrages, affichés sur la porte du temple de la Mecque, étaient exposés aux regards du public. L'auteur qui, au jugement des connaisseurs, remportait la palme, était immortalisé. Labid ebn Rabia, poète fameux, y avait attaché un poème "de sa composition. Sa réputation et le mérite de son ouvrage écartaient les concurrents. Aucun ne se présentait pour lui disputer le prix. On mit à côté de son poème le second chapitre du Koran. Labid, quoique idolâtre, fut saisi d'admiration à la lecture des premiers versets, et s'avoua vaincu.
Cette admiration que la lecture du Koran inspire aux Arabes, vient de la magie de son style, du soin avec lequel Mahomet embellit sa prose des ornements de la poésie, en lui donnant une marche cadencée, et en faisant rimer les versets. Quelquefois aussi, quittant le langage ordinaire, il peint en vers majestueux l'Éternel assis sur le Irône des mondes, donnant des lois à l'univers. Ses vers deviennent harmonieux et légers lorsqu'il décrit les plaisirs éternels du séjour de délices; ils sont
Vni PRÉFACE.
pittoresques, énergiques, quand il offre la peinture des flammes dévorantes.
S'il est impossible de rendre l'harmonie des sons et dos rimes arabes, on peut, en égalant son style à celui de l'auteur, en circonscrivant les tableaux dans le cadre qu'il leur a tracé, exprimer la vérité de ses traits, et en oll'rir une image vivante ; mais, pour y réussir, il ne faut pas unir les pensées qu'il a détachées, en ajouter d'intermédiaires, et faire, d'un ouvrage écrit avec chaleur, une prose froide et dégoûtante.
Maracci, ce savant religieux qui a passé quarante ans h traduire et à réfuter le Koran, a suivi la vraie marche. Il a séparé les versets comme ils le sont dans le texte; niais négligeant ce précepte du grand maître,
Nec verbiim verbo curabiê reddere, fidus Interpres, le.
il Va r^ndu mot pour mot. Ce ne sont pas les pensées du Koran qu'il a exprimées, ce sont les mots qu'il a travestis dans un latin barbare. Cependant, quoique cette traduction fasse disparaître les beautés de l'original, elle est encore préférable à celle de Du Ryer. Maracci y a joint des notes savantes, et un grand nombre de passages arabes tirés des docteurs musulmans; mais comme son but principal est la réfutation, il a soin de choisir ceux qui lui fournissent une plus ample matière. On peut lui reprocher de s'abandonner trop à l'ardeur de son zèle, et, sans respecter le titre d'écrivain, de souiller sa plume par les injures les plus grossières.
M. Sale a donné depuis peu une version du Koran en anglais. Je ne sais pas assez cette langue pour en apprécier le mérite ; mais elle doit être excellente si l'on peut ep juger par ses Observations historli/nes et critiques sur l>' inahométisme, mises à la tête de la dernière édition de Bu Ryer.
PHEI'ACK. ]t
Persuadé que le mérite d'un tiadtiotour cuii.sisfe .'• rendre l'original avec vérité, je me suis efforcé de faire passer dans notre langue les pensées de l'auteur avec le coloris, la nuance qui les caractérisent; j'ai imité autant qu'il a dépendu de moi la concision, l'énergie, l'élévation de son style; et pour que l'image soit ressemblante au modèle, j'ai traduit verset pour verset. Le ton prophétique que prend Mahomet fait qu'il s'enveloppe souvent d'ombres qui lui donnent un air mystérieux; j'ai respecté cette obscurité, aimant mieux laisser la pensée obscure que de l'affaiblir en l'éclaircissant. Les endroits les plus difUciles sont accompagnés de notes explicatives. Souvent aussi ces notes ne servent qu'à faire connaître le sentiment des commentateurs, les mœurs des Arabes, ou des faits qui, ayant rapport à l'ouvrage, peuvent intéresser le lecteur. J'avoue que je n'aurais jamais osé entreprendre la traduction d'un livre aussi difficile, si le long séjour que j'ai fait parmi les Orientaux ne m'eût mis à portée d'entendre un grand nombre de passages qui sans cela m'eussent paru inintelligibles.
L'Abrégé delà vie de Mahomet, mis à la tète de l'ouvrage, est lire des auteurs arabes les plus estimés. Il servira à donner une idée juste de cet homme extraorninaire, peint comme un monstre par les écrivains grecs et latins, représenté comme le plus grand des prophètes par les mahométans. Je me suis gardé de la partialité des uns et de lenthousiasme des autres. Pour mettre le lecteur en état de prononcer avec sagesse sur le législateur de l'Arabie, j'ai rapporté fidèlement ses faits, et non les miracles ridicules que des fanatiques lui ont faussement attribués.
Nous avons pensé qu'il ne serait pas inutile d'ajoutei i\ cette nouvelle édition du Koran par Savary, l'approbation qui a été donnée par M. Cardoniie, savant orient;*-
2 ABP.KGE
de Hamad, un des plus ccièbies auteurs arabes, nous a donné, dans son Histoire générale l'arbre généalogique de la maison de Mahomet. 11 le fait descendre d'Adam, par Abraham et Isinaël. Nous nous contenterons de rapporter l'ordre qu'il établit en remontant jusqu'à ces deux patriarches (i). Abul-Casem Maltamincd, (ils d'Abd-AUah, fils à'Abd et Motulleb, fils de Ilnshem, fils d'Abd-Menaf, fils de Cad, fils de Kclab, fils de Moira, fils de Caab, fils de Loiva, fils de Glialeb, fils de Fehr, fils de Malec, fils de Nadar, fils de Kenaiia, fils de Khazinta, fils de Mcdreca, fils d'Elias, fils de Modnr, fils de Naz'ir, fils de Moad, fils d'Adiian.
Jusqu'ici l'arbre généalogique n'est point interrompu. Tous les chronologistcs le regardent comme incontestable. Adnnn fut un des descendants d'Ismaél, c'est encore une vérité consacrée par l'histoire ; mais les historiens remplissent différemment l'intervalle qui se trouve entre eux. Nous ne nous arrêterons point à des discussions peu intéressantes. Eljarra, cité avec éloge par Abul-Feda, continue ainsi : Adnnn, était fils d'Ad, fils d'Adad, fils d'Elicé, fils d'Elhomaïcé, fils de Salamayi, fils de Kabet, fils de Hamal, fils de Kidnr, fils d'Ismaél.
Ce patriarche des Arabes, chassé de la maison paternelle, vint s'établir à la Mecque avec sa mère Agar. Il y bâtit la Caaba (2) 2793 ans avant l'hégire. Les auteurs mahométans disent que le ciel lui envoya Abraham pour l'aider à la construire .
Les Orientaux mettent leur gloire dans le nombre de leurs enfants. Pour eux, la naissance d'un fils est un jour de fête. Abd-Elmotalleb voulut célébrer celle de son petit-fils (3). L'intendance du temple de la Mecque lui donnait une grande autorité. Cette charge, la plus auguste de l'Arabie, il la devait à ses vertus, plus encore qu'à sa naissance. Il rassembla les principaux de sa tribu, et leur donna un festin. Après que les convives l'eurent complimenté, ils lui demandèrent comment il avait nommé l'enfant qui faisait l'objet de leur joie. « Je rainomméitfa/tammed,»réponditle vieillard. «Neva-
■|)Maliomot myant eu de Cadige, sa première femme, un fils noncmé Elcasem »e fit appeler Abul-C(isem.-ilchammed (Mahomet, père de Casem), suivant la coutume des Arabes, qui prennent le nom de leur Gis aîné.
(2) Les Arabes regardent le temple de la Mecque comme le premier que les hommes aient élevé à la gloire de l'Eteruel. L'histoire place sa fondation neuf cent quatre-vingt-treize ans avant celle du temple de Jérusalem, r'est-à-dire, plus de deui mille ans avant l'ère chrétienne : son nom, Elcaaba te Carré^ annonce qu'il fut bâti dans un temps où les hommes ignoraien l'architecture, Tonte leur science se bornait à ébver qr;alie murailles qui fermaient uu carré. Tels ont dû être les premiers édifices bâtis par la main des hommes. (3) Abul-Feda, Vie de Mahomet, p. 2.
DE I.A YIK ni': MAIIOMKT 3
lait-il pas mieux, reprirent les convives, lui donner un nom tiré de sa famille? » « J'espère, ajouta Elmofiillrb, ijue K nom coTubiera de gloire dans le ciel lenfant quil vient de » créer sur la terre ; j'ai voulu que Mahammed (I) fût le signe » de cette espérance flatteuse.
La naissance de Mahomet, comme celle des hommes fameux qui ont étonné la terre, fut annoncée par des prodiges. Les auteurs arabes ne se lassent point de les raconter. Si l'on en croit leur témoignage, à l'instant où il vint au monde, une lumière brillante éclaira les bourgades et les A-illes d'alentour; les démons furent précipités des sphères célestes; le palais de Cosroës fut agité par un violent tremblement de terre, et quatre de ses tours tombèrent; le feu sacré des Perses, allumé depuis plus de mille ans s'éteignit, le lac Saivd (2^ se dessécha tout a coup.
Quoi qu'il en soit de ces merveilles, Mahomet éprouva l'adversité en naissant. A peine âgé de deux mois il devint orphelin (3). Abd-Allah, plus célèbre par sa beauté et la pureté de ses mœurs, que par ses richesses, possédait la tendresse et la confiance dElmotalleb. Ce sage vieillard l'avait envoyé pour acheter les provisions dont sa stérile patrie (4) manquait. Il s'avança jusqu'à Yatieb (5) où il mourut (6). Il fut inhumé dans l'hospice d'Elhareth, oncle maternel d'.4 6d- Elmotalleb. Emporté à la fleur de ses ans. il ne laissa pour héritage à son fils, encore au berceau, que cinq chameaux, et une esclave éthiopienne nommé Baraca. Amœna se chargea d'abord d'allaiter son fils unique, il eut ensuite pour nourrice Tawiba, esclave de son oncle Abidahab.
L'air de la Mecque n'étant pas salutaire pour les enfants, on était dans l'usage de les donner à des femmes qui les emportaient à la campagne (7). 11 était venu plu.-^ieurs de ces nourrices. Elles avaient été bientôt pour\Ties. Mahomet or-
(1) MoAamm.'-d est le participe passé du verbe Bamad, et signiGe loué, comblé de gloire.
(2) Ce lac, qui avait plus de six parasanges de circonférence, portait de gros na%ires. Il fut entièrement desséché, et l'on y bâtit une ville nommée .SnT/'o. Ces derniers événements étant les eflets de causes naturelles ont pu cour oiirir avec I:< naissance de M aliomet. sans qu'on puisse en rien conclure.
(i) Elha/eJ 3iUh\re Delail-Elnebouat, les preuves de la prophétie.
^4; Les environs de la Mecque n'olTrant que des rochers drides et des sables rulants, ses habitants étaient ol)ligés d'aller acheter an loin leur subsistance. liepuis que Jlalioiuet a rendu cette ville fameuse, depuis qu'il eu a fait le sanctuaire de sa religion, l'Egypte, la Syrie, l'Arabie Heuieuse, la fournissent ubon- 'iamment de tout ce qui est nécessaire aux. commodités de la vie.
(5) î'atreft ayant donné uu asile 'à Mahomet, fut nommée Medinet-Elnabi, la He lu Prophète, ou simplement J/erfine la Ville. Elle est moitié moins grande
;ue la Mcoque, mais «on territoire est plus fertile.
(6) Abul-Feda, Vie de Wahomet.
1) Abul-Feda, p. 8. Jannab Akmedben Josep
phelin restait. Le peu d'apparence iiu'une mère pauvre payât généreusement l'avait fait négliger. Halima, qui n'avait point trouvé de nourrisson, Talla demander. L'ayant obtenu, elle l'emporta dans la désert des SaadUes , son pays. Elle eut pour lui la tendresse d'une mère. Quelques mois après, les affaires de Halima l'obligèrent de retourner à la Mecque. Elle mena avec elle son nourrisson. Amœria, charmée de revoir son fils unique, voulait le retenir ; mais les instances de la nourrice prévalurent. Elle le ramena au pays des Saadites.
(Depuis la chute d'Adam, suivant Abul-Feda, 6166. — Depuis la aaissance de J.-C, 581. — Avant l'hégire, 50. — De Mahomet, 3. — Jannab Abmedben Joseph.)
Parmi les miracles nombreux dont les nistoriens arabes entremêlent la vie de leur prophète, ils citent le fait suivant avec confiance. Le jeune Mahomet et Masrouli, son frère de lait, sortis dans la campagne, se livraient aux jeux de leur âge. Surviennent deux hommes vêtus de blanc. Ils saisissent le jeune Coreïshite, le couchent à terre et lui ouvrent la poitrine. Masrouh courut raconter l'événement à sa mère. Halima, ignorant les desseins du ciel, en fut effrayée, et rendit hAmœna le dépôt qui lui avait été confié.
Amœna s'était chargée de l'éducation de son fils. A l'âge de six ans elle le mena à Médineoù elle allait visiter les enfants d'Adi, ûls d'EInajjar, sesoncles (1). Après avoir passé quelque temps auprès d'eux, elle retournait à la Mecque. La mort la surprit en chemin. Elle fut inhumée à Abowa, petite ville peu distante de Médine.
Abd-Elmotalleb {2), ayant appris ce triste événement, retira son petit-fils dans sa maison. 11 l'éleva au milieu de sa nombreuse famille, et le chérit comme ses propres enfants. Mahomet jouit peu de ses tendres soins. Abd-Elmotalleb était parvenuà l'extrême vieillesse, il mourut âgé de cent dix ans.
Abutaleb, frère utérin d'Abd(dlali, prit son neveu sous sa tutelle. Il faisait le commerce ainsi que tous les Coreïshites. C'était l'unique ressource des habitants d'une terre ingrate qui se refusait à toute espèce de culture. Abutaleb apprit à son élève l'art d'entretenir, par des échanges avantageux, l'abondance au sein d'une contrée stérile. Lorsqu'il le crut assez instruit, il le conduisit avec lui en Syrie, où des intérêts de commerce rappelaient. Mahomet n'avait que treize ans ; mais, en lui, l'esprit et la réflexion avaient devancél'àge.
(t) Abul-Feda, Vie de Mahomet, p. 10, (1) Elmacin, Abul-Feda
Uli LA VIK l)K MA11UM1':T. 5
(Depuis la chute d' Adam, suivant Abul-Feda, 617fi. — Depuis la naissance de J.-C, 501. — Avant l'Iiégire, 40. — De Slahoniol, 13.)
•On s'avança jusqu'à Bosra (1), ancienne ville de la Syrie Damascène. Près de l;i se trouvait un monustùre (2) dont Bnhira était supérieur. Il donna rhospitalité aux étrangers et les traita splendidement. Le moine haliile ayant observé avec soinle jeune Coreïshile, dit ix Abuliileb: a Metourne aA^ec » ton neveu à la Mecque ; mais crains pour lui la perfidie des « juifs (H). Veille sur ses jours. L'avenir présage des événe- )) ments glorieux au fils de ton frère. »
Abutalcb avait ramené son neveu à la Mecque. Héritier de la préfecture du temple, il y jouissait d'un grand crédit. Sa maison était ouverte à tous les princes arabes. Il y recevait tout ce que la nation avait de plus distingué (4). Mahomet se faisait aimer d'eux par les charmes de son caractère. Parvenu à l'adolescence, on admirait sa beauté; on aimait les gràces.de son esprit. Ingénieux dans ses réponses, vrai dans ses récits, sincère dans le commerce delà vie, plein de bonne foi, plein d'horreur pour le vice, il mérita aux yeux de ses concitoyens le surnom à'Elamin, V homme sûr. telle fut, au rapport de tous les historiens, la réputation qu'il s'acquit à la Mecque. Il la conserva jusqu'au temps où le peuple fut révolté de l'entendreprèchercontreridolàtrieetoù les grands craignirent son ambition cachée sous le manteau de la religion.
A quatorze ans il fit ses premières campagnes (5). Il combattit avec les parents de son père dans les guerres défendues (6). Il se distingua dans les combats livrés entre les Coreïshites et les Kenanites. Il porta ensuite les armes contre les Ilawnzenites. Partout sa tribu fut victorieuse.
La paix avait succédé au tumulte des armes. Vainqueurs de leurs ennemis, les Coreïshites songèrent à élever un monument à leur gloire. La Caaba {!), ce sanctuaire an-
(1) GeUe ville, appelée par les Grecs Bosra, et par les Hébreux Béestera ou Astarot (la maison d'Ester), est située environ à quatre journées au midi de Damas. Abul-Feda, dans sa Géographie, en fait le métropole du pays d'ffauran.
(2) Les monastères ont toujours été regardés, dans 1 Orient, comme des lieu» d'hospitalité. Dans l'île de Candie, où les Turcs leur ont laissé de grandes possessions, les yoyageurs y sont encore reçus, nourris et couch(5s gratuitement.
(3) Abul-Feda, p. 11.
(4) Ibid., p. 11.
(5) Ibid., p. 11.
(6) Les Arabes ont quatre mois qu'ils nomment sacrés, ce sont, Mokarram, tiaieh. del Caada,del Bajj. Les guerres qui se font alors sont nommées impies, défendues.
(7) La garde de la Caaba, dont Ismaël fut le premier pontife, passa à son Gis
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tiqiio, dont iis avaient la garde, ne pouvait contenir dans son étroite enceinte des tribus nombreuses. Ils voulurent l'agrandir (1). Le temple fut démoli, et on le rééditia sur le même plan. Lorsque l'édilice fut élevé à la hauteur où l'on devait poser la pierre noire (2), ce monument sacré titnuîtredes différends entre les tribus (3). Chacune voulait avoir l'honneur de la poser à sa place. Après bien des débats, on convint de s'en rapporter au jugement du premier qui entrerait dans le temple. Le hasard y conduisit Mahomet. On le choisit pour arbitre. Il décida qu'il fallait placer la pierre noire sur un tapis étendu ; qu'un homme de chaque tribu en tiendrait les extrémités, et qu'ils rélèveraient tous ensemble. Lorsqu'elle fut suffisamment exhaussée, Mahomet la prit de ses propres mains et la mit à sa place. On acheva l'édifice, et on le couvrit de tapis magnifiques.
Rendu à ses occupations pacifiques, Mahomet s'étudiait à contenter son oncle Abutaleb. Il était à la fleur de l'âge. Sa probité et son esprit faisaient du bruit. Cadige, veuve riche et noble, en entendit parler. Elle descendait comme lui de rillustre tribu des Coreïshites. Elle faisait un commerce étendu, et avait besoin d'un homme intelligent pour le conduire. Elle jeta les yeux sur Mahomet, et lui offrit des avantages considérables, s'il voulait se charger de la direction de ses affaires (4). Il y consentit sans peine, et partit pour la Syrie où les intérêts de Cadige demandaient sa présence. Maïsara (o), domestique de cette dame, l'accompagna pendant le voyage. Il vendit les marchandises qui lui avaient
Nahet (*). Les Chorjamites lui succédèrent dans cet emploi le plus auguste de l'Arabie. La violatinn des lieux sacrés le leur fit perdre. Après eux, les Cozaïtes eurent l'intendance du temple. Les Corcïshistes la leur enlevèrent, et la possédèrent jusqu'au temps de Mahomet.
(1) ÉlJQUzi, au livre des rites, des cérémonies du pèlerinage, ch. i.xviii.
(2) La pierre noire, suivant les auteurs arabes, était dans l'origine une bvacintlie bhinclie. Lorsqu' Abrrihara et Ismuël bâtissaient le temple, Gabriel la leur apporta. Dans la suite, uue femme qui n'était pas pure l'ayaut touchée, elle perdit son éclat, et devint noire.
(3) Abul-Fi;da. p. 13.
1,4) Ibid., p. 12.
(5) Au rapport de Maïsara, cité par Jannab, dévot musulman, ce voyage fut fécond en merveilles. Tout le temps que le voyageur protégé du ciel traversait les déserts brûlants de l'Arabie, un ange étendant ses ailes le mettait à l'abri des rayons du soleil. Il marchait sous cet ombrage miraculeux. A Bosra, s'étant assis sous un arbre desséché, l'arbre reverdit, se couvrit de feuilles et de fleurs. Ce prodige oporé en présence de Nestor et de Bahira, ces deux moines au sujet desquels les modernes ont débité tant de fables, les convertit, et ils reconnurent Mahomet pour prophète {Jannab). Ces miracles, attestés par un domestique, n'en ont paiiit imposé au saviint Ahu.l-Fc'la, qui, quoique musulman, n'a pas voulu faire de la vie de son prophète une mauvaise légende.
été confiées, tit des écliaagcs avantageux, et revint chez C;ulige charge de richesses. La réputation de Mahomet l'avait proveaue ou sa faveur. Son absence lui avait paru longue. Le succès de son entreprise la combla de joie. Elle sentit son cœur entièrement porté pour lui (c'est l'expression ù'Abul-Fcda).
Loin de combattre un penchant légitime, elle s'y livra toute entière, et offrit sa main à celui qui l'avait fait naître. Mahomet accepta cette faveur avec reconnaissance. A/mlaleb, accompaguédes principaux Coreïshites, lit la célébration du mariage. 11 prononça cette formule qui mérite d'être rapportée parce qu'elle sert à faire connaître les mœurs des anciens Arabes.
u Louange à Dieu qui nous a fait naître de la postérité » d'Abraham et d'Ismaël (1)! Louange à Dieu qui nous a » donné pour héritage le territoire sacré, qui nous a établis » les gardiens de la maison du pèlerinage et les juges des » hommes! Mahammed, fus cV Abdallah, mon neveu, est privé » des biens de la fortune, de ces biens qui ne sont qu'une » ombre passagère, et un dépôt qu'on rendra tôt ou tard ; » mais il l'emporte sur tous les Coreïshites en beauté, en » vertu, en intelligence, en gloire, et en pénétration d'esprit. » Mahammed, dis-je, mon neveu, étant amoureux de Cadige, y> et Cadige amoureuse de lui, je déclare que, quelle que » soit la dot (2) nécessaire pour la conclusion de ce mariage, ») je me charge de la payer. »
Ce discours prononcé, Abutaleb unit les deux époux, et donna vingt chameaux pour la dot de Cadige. On prépara ensuite le festin nuptial, et, pour augmenter la joie des convives, la nouvelle épouse fit danser (3) ses filles esclaves au
(1) Ebn-Hadoum, Vil» partie du livre Tedhcarah • Des matières curieuses.
(2) Les Arabes n'épousaient point de femme sans lui assigner une dot dont elle jouissait en cas de répudiation. Cet usage, sagement établi dans un pays où la polygamie régna de tout temps, a été confirmé par plusieurs versets du Koran, et est devenu loi parmi les mahoraétans.
(3) Les Egyptiens célèbrent leurs mariages à peu près de la même manière. Le jour fixé pour la cérémonie, les amies et les parentes de la nouvelle épouse Tont la prendre à la maison paternelle, et la conduisent en pompe à celle du mari. Le cortège est précédé de musiciens et de danseuses. La mariée, couverte d'or et de diamants, s'avance à pas lents sous un dais magnifique. Elle est voilée ainsi que ses compagnes. Lorsque le cortège es <' arrivé à la maison du mari, les femmes se retirent dans l'appartement d'en haut, d'oii elles voient les hommes à travers des jalousies. Après le festin, les convives, assis en rond sur des sofas, conversent gravement, fumeut, écoutent de la musique, et s'amusent à voir danser des jeunes filles qui s lisissent, avec une souplesse étonnante, les attitudes les plus voluptueuses, les postures les plus lascives. De temps en temps, les femmes font entendre leur cri d'allégresse. Les A '"lé (c'est-à-dire les filles savnnte-'), chantent des vers à lu louange des nouveaux époux, et des hymnes à l'amour. On se séps.re et le bun musulman voit, pour la première foii, le visag« de son épouse.
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son des timbales, l^eadant ce temps Mahomet s'entretenait avec ses parents.
Il n'était âgé que de vingt-cinq ans (1). Elle en avait quarante. Elle fut la première à croire à sa mission, et vécut encore dix ans après cette époque.
Cette alliance enrichissait Mahomet. Elle ne l'enivra point (2). Il aima constamment celle à qui il devait sa fortune. Aussi longtemps qu'elle vécut, il résista à la loi de son pays qui lui permettait d'épouser plusieurs femmes. La prospérité ne changea point son cœur. Hdlma, sa nourrice, vint lui exposer sa pauvreté. 11 en fut attendri, et sollicita pour elle la bienfaisance de Cadige qui lui donna un troupeau de quarante brebis. Halima s'en retourna joyeuse au désert des Saadites.
Ici rhistoire se tait. Quinze années de la vie de Mahomet sont couvertes d'un voile, et reposent sous le silence. On ignore ce qu'il fit depuis vingt-cinq ans jusqu'à quarante. Abiil-Feda, seul, nous dit un mot; mais c'est un trait de lumière qui jette un grand jour sur l'histoire. « Dieu, dit-il, lui avait inspiré l'amour de la solitude. Il vivait retiré, et passait tous les ans un mois dans une grotte du mont Hara (3). »
C'était pendant ces années obscures que le législateur de l'Arabie jetait les fondements de sa grandeur future. C'était dans le silence de la retraite qu'il méditait cette religion qui devait soumettre l'Orient. La dispersion du peuple hébreu après la ruine de Jérusalem, les guerres de religion allumées parmi les Grecs, avaient peuplé l'Arabie ^e juifs et de chrétiens. 11 étudia leurs dogmes, et joignit à ces connaissances l'histoire de son pays. L'Eglise d'Orient était divisée. Une foule de sectes nées de son sein le déchiraient. Les empereurs oubliant le soin de leur empire, mettaient leur gloire à soutenir des questions de théologie, tandis que les Perses, sous les drapeaux de Cosroës, portaient la flamme et le fer aux portes de Constantinople. Les Arabes ayant presque perdu l'idée d'un Dieu unique, étaient replongés dans les ténèbres de l'idolâtrie. Le temple de la Mecque, un ^ des premiers que les hommes aient élevé à la gloire de l'Être suprême, avait vu souiller son sanctuaire. Ismaël et Abraham y étaient peints, tenant en main les flèches du sort. Trois cents idoles en entouraient l'enceinte.
(l)Mapacci (Vie de Mahomet, p. 15) assure que Cadige mourut àquaraateneuf ans, et que Mahomet eu avait alors qtiaraute-trois. Le témoignage de tou» les historiens détruit cette assertion. Voyc/. ■fannab, Elcoda, Abul-Feda.
(2) Abul-Feda. Ahmed, JosejJt, sicl. I, eh. xi..
Vi) Abul-Feda, p. 13.
DE I.A VIF, DR MAIIOMIlï. 9
Tel était l'élut Je l'Orient, lorsque Mahomet songeait à y élublir l'islamisme, et à rassembler sous une môme loi les Arabes divisés. Le conducteur des Israélites leur avait apporté le Pcntateuque. Le rédempteur des hommes leur avait enseigné l'Evangile. Mahomet voulut paraître avec un livre divin aux yeux de sa nation. 11 se mit à composer le Koran. Connaissant le génie ardent des Arabes, il chercha plutôt à les séduire par les grâces du style, à les étonner par la magnificence des images, qu'à les persuader par la force du raisonnement. Un trait do politique au((uel il dut principalement ses succès, fut de ne donner le Koran que par versets, et dans l'espace de vingt-trois ans. Cette sage précaution le rendit maître des oracles du ciel, et il le faisait parler suivant les circonstances. Quinze années furent employées à jeter les fondements de son système religieux. Il fallait le produire au grand jour, et surtout cacher la main qui attachait au ciel la chaîne des mortels. Il feignit de ne savoir ni lire ni écrire, et, comptant sur son éloquence naturelle, sur un génie fécond qui ne le trompa jamais, il prit le ton imposant de prophète. Numa se faisait instruire par la nymphe Egérie, Mahomet choisit pour maître l'archange Gabriel.
(Depuis la chute d'Adam, suivant Abul-Feda, 6206. — Depuis la uiiissance de J.-C 621. — Avant l'hégire, IS. — De Mahomet, 40.)
Le législateur de l'Arabie avait atteint sa quarantième année; le moment qu'il avait choisi pour anno-ncer sa mission était venu. Il se retira, suivant sa coutume, dans la grotte du mont Hara, accompagné de quelques domestiques. La nuit qui devait le couvrir de gloire, suivant l'expression d'Aôui-Feda, étantarrivée, Gabriel descendit du Ciel, et lui dit : « Lis (1 ) ». « Je ne sais pas lire, » répondit Mahomet.
(2) Lis, ajouta l'Ange, au nom du Dieu créateur.
Il forma Vhomme en réunissant les sexes.
Lis, au nom du Dieu adorable,
Il apprit à Vhomme à se servir de la plume;
Il mit dans son âme le myon de la science.
Mahomet récita ces versets, et s'avança jusqu'au milieu de la montagne (3). Il entendit une voix céleste qui répétait ces mots : 0 Mahomet! tu es l'apôtre de Dieu, et je suis Gabriel.
(1) Abul-Feda, p. i'i. ELmanin.
(i) Koran, ch. xcvi, versets 1" et suiv.
(3, Ahul-Fedn, p. 15 et 16.
Kl AlillliUE
Il resta en contemplation jusqu'au moment où l'ange disparut à ses yeux.
Mahomet n'avait point de confident. Il fallait qu'on le crût sur sa parole. Il s'adressa d'abord à son épouse. Sur de son cœur, il séduisit facilement son esprit. 11 lui fit le récit de sa vision, et n'oublia aucune des circonstances glorieuses qui l'accompagnaient. « Ce que vous m'apprenez, » lui dit Cadige, me comble de joie. Cette vision est » d'un heureux présage (1). J'en jure par celui qui tient » mon àme dans ses mains, vous serez l'apôtre de votre na- » tion. )i Dépositaire du secret de Mahomet, elle alla sur-lechamp le confier à Waraca, son parent. Il était versé dans les écritures, et connaissait les livres sacrés des juifs et des chrétiens. Il confirma Cadige dans son opinion, et l'assura que Mahomet serait l'apôtre des Arabes. Ce témoignage charma cette femme aimante. Elle ne put s'empêcher de le rapporter à son époux.
Elle fut la première à croire à sa mission, et à embrasser Vislamisme (2). Mahomet ne fit point d'éclat d'abord. Il suivit pas à pas la route qu'il s'était tracée ; mais il la suivit constamment. Après la conversion de Cadige, il jeta les yeux sur Ali. C'était un des fils d'Abutaleb, son oncle. Il s'en était chargé dans un temps où la famine désolait le territoire de la Mecque. Depuis ce moment il l'élevait dans sa maison avec des soins paternels. Ayant reconnu dans son élève un caractère impétueux, une imagination ardente, il fortifiait ses dispositions naturelles, et le rendait digne d'être le rival de ses exploits guerriers. La séduction d'un cœur où il régnait par ses bienfaits ne fut pas pénible. Ali crut à la seule parole de Mahomet, et jura de sceller de son sang sa croyance. 11 n'avait alors, suivant la commune opinion, que onze ans (3).
Mahomet ne voulait point laisser d'incrédule dans l'intérieur de sa maison. Zaïd, fils d'Elharet, son esclave, annonçait des talents. Il se l'attacha par le lien puissant de la religion. Zuîd reconnut avec joie la mission d'un maître de qui il attendait la liberté. 11 embrassa l'islamisme, et il fut affranchi.
Abubficr, citoyen puissant de la Mecque, renommé pour sa probité et ses richesses, lui parut propre à donner du poids à sa nouvelle religion. Il entreprit sa conversion,
M) Ahmedben Joseph, Hist., I" part., ch. ix.
'2) Le mot islamisme vient du verbe eslam. 11 ne veut pas dire, comme ]'a protendu le doctour Prideaux (p. 2), la religion qui sauve, mais il signifie consécration à Dieu.
{3) L'auteur du livre Elseirat.
Le succès couronna ses elTorts. Aiatbicr (1) devint zélé niusjlman. Ce fut une conquête. 11 porta païmi ses amis l'ardeur dont il était embrasé, et en subjugua plusieurs. Il auiena aux pieds du prophète Olinan, fils d'Af'an, Abcrrohman, tils d'Hiiuf; Snad, fils d' A bii-xoucas (2); Zobnir, fils d'£/(/U((;n ; et Telba, û\s d'Abid- Allah. Tous crurent et firent piofcssion de l'islamisme. Tels furent les premiers prosélytes de la religion niahoniétano. Plusieurs autres suivirent leur exemple. Mahomet eut la joie de voir se ranger sous ses drapeaux, Abu-obrida; Saïd, fils de Zeid; Abdallah, fils de Mucottd; et Amrr, fils d'iastr. Jus(iuc-l;v le nombre de ses disciples n'était pas considérable ; mais leur naissance, leurs richesses, et les talents de plusieurs d'entre eux, firent naître dans son cœur de fiatteuses espérances. Trop faible pour paraître au grand jour, il résolut de ne se manifester (|u'aux croyants II s'occupa à les instruire, et à les affermir dans leur foi. Pendant trois ans encore, il couvrit des ombres du mvstère, et sa doctrine, et ses vastes desseins. Lorsqu'il crut pouvoir compter sur l'obéissance aveugle des nouveaux convertis, il annonça une nouvelle révélation. Gabriel lui apparut, et lui commanda de prêcher ses proches, et de les exhorter à se faire musulmans. Il appelle Ali, et lui dit : « Prépare-nous un festin. Apprête un » agneau rôti. Fais remplir un grand vase de lait. Invite les » enfants d' Abdel-Elmotdlleb. Il est temps que je leur dé- » clare les volontés du ciel. »
(Depuis la chute d'Adam, suivant Abul-Feda, 6207. — Depuis la naissance de J.-C, 622. — Avant l'hégire, 9. — De Mahomet, 44.)
Ali obéit. Les com-ives se trouvèrent au nombre de quarante, tous parents d'Abutaleb. Tous furent rassasiés. Le repas fini, Mahomet voulut les entretenir, il commençait à leur parler de sa nouvelle doctrine, lorsqu' Abu! ahab, peu satisfait de cette réception, l'interrompit : « C'est trop » longtemps retenir vos hôtes, lui dit-il malignement; )) n'abusez point de leur complaisance. )i A ces mots l'assemblée se sépara. Ce contretemps ne découragea point Mahomet : « Avez-vous vu, dit-il à Ali, comme AbuUihah » m'a coupé la parole? Mais préparez un semblable repas » pour demain, et invitez les mêmes convives. » Ali exécuta
{t) Abiibecr se nommait Abl el Caaba (serviteur (.le la Caaba). Il changea ce nom en ceiui d'Abdallah (serviteur de Dieu). Ayant eusiiite douné sa tille Aïesha en mariage au prophète, il prit par honneur le nom ii'Abubecr (le pèrt de la Vierge) qu'il porta depuis. {Elkoda.) (8) Abul-Feda. p. 18.
12 AlMUiGt;
ces ordres. La famille d'Abd-Elniotallcb se rendit à l'invitation. A peine le repas fini, Mahomet leur parla en ces termes : « Jamais mortel n'ollrit à sa nation un bien aussi » précieux que celui que je vous apporte. Je vous oftVe le » bonheur dans ce monde, et la l'élicité dans le ciel. Dieu M m'a commandé de vous appeler à lui. Qui de vous parta- » géra mon emploi, et sera mon visir (1)? Qui de vous » veut être mon frère, mon lieutenant et mon calife (2) »? Les convives étonnés gardaient le silence. Aucun d'eux n'osait se déclarer. Ali indigné se leva, et dit : « 0 pro- » phète! ce sera moi. Je parLagerai tes travaux, j'arracherai » les yeux de les ennemis; je leur briserai les dents et leur » fendrai la poitrine (3) ». Ce zèle, peu mesuré, ne déplut point à Mahomet. Il embrassa Ali, et dit, en présence de ses parents : « Voila mon frère, pion lieutenant et mon calife, » Ecoutez-le et lui obéissez ». Toute l'assemblée éclatant de rire, tourna les yeux vers Abutaleb. « C'est à toi désormais » s'écria-t-on, à recevoir les ordres de ton fils, et à lui prêter » obéissance. »
Ce début peu favorable n'arrêta pas le nouvel apôtre. Inébranlable dans ses desseins, il marcha d'un pas ferme à leur exécution. Il continua d'exhorter ses parents et ses amis à embrasser l'islamisme. Il tonnait contre l'idolâtrie, et la foudroyait de son éloquence victorieuse. Le peuple trembla pour ses dieux. Les grands craignirent pour leur puissance. La haine fut le fruit de son zèle. Toute sa famille l'abandonna. Ses disciples seuls lui restèrent fidèles.
Abutaleb soutenait en secret les intérêts d'un neveu qui luj était cher. Les chefs des Gorcïshites vinrent le trouver. Otba, Abiisofian, Abitgehel et quelques autres choisis parmi les principaux de la tribu, lui parlèrent en ces termes. '( 0 Abutaleb ! le fils de ton frère couvre nos dieux d'op- )> probre. Il accuse nos sages vieillards d'ignorance, et sou- '> tient que nos pères ont vécu dans l'erreur. Arrête ses » écarts. Réprime son orgueil de peur que la discorde ne » vienne troubler la paix où nous vivons (4) ». Abutaleb
(1) Visir vient du mot arabe ouzir, qui signifie conseiller. Ali fut le premier qui porta ce titre que les Ottomans donnent au premier officier do la couronne.
(2) Calife vient du mol kalef, successeur. C'est le titre que prirent ceux qui succédèrent à Mahomet. Ali, malgré son adoption, n'obtint le titre de calife qu'après Abubecr, Omar et Otman. ('ette injustice a élevé un schisme entre le» Perses et les Turcs. Les Perses regardent les trois premiers successeurs de Mahomet comme des usurpateurs, et n'accordent qu'à Ali le titre de calife. Le» Ottomaus soutiennent le contraire. De la ces guerres sanglautes qui ont déchiri les deux empires.
(3) Ahul-l-edd, p. 19.
(4) Ibid., p. tO.
parut touché de ces plaintes. 11 parla avec douceur aux députés,et promit de mettre un freinùlaviolencede son neveu.
Ses représentations furent vaines. Mahomet n'en déclama qu'avec plus de force contre l'idolâtrie. 11 démontra la vanité des idoles, et l'absurdité de leurs adoraleurs. Ses discours étaient semés de traits de lumière qui portaient le jour à travers les ténèbres dont le jjeuplc était environné. Les Coreishitcs en furent alarmés. Ils craif^nirent de voir abolir un culte dont ils étaient les soutiens. L'autorité doat ils jouissaient, à l'abri des autels, leur parut ébranlée. Ils se réunirent pour écraser celui qui en sapait les fondements. Leurs chefs vinrent une seconde fois trouver ALulalcb, et lui tinrent ce discours : « Si tu n'imposes silence au fils de ton )i frère; si tu ne réprimes son zèle audacieux, nous allons » prendre les armes pour la défense de notre religion. Les » liens du sang ne nous retiendront plus; nous verrons de » quel côté se déclarera la victoire. » Abidalcb, elTrayé de ces menaces, se hâta d'en faire part à Mahomet (1). Il en reçut cette fière réponse : « 0 mon oncle! quand les Coreïshites « armeraient contre moi le soleil et la lune; quand je » verrais ces deux astres, l'un à ma droite l'autre à ma » gauche, je n'en serais pas moins inébranlable dans ma » résolution. » Abutaleb, convaincu que les promesses et les menaces n'avaient aucun empire sur une âme aussi ferme, ne put s'empêcher de lui dire : <' Que dois-je » répondre aux Coreïshites? Pour moi, quoique je désap- » prouve votre conduite, je sens bien que je ne vous aban- » donnerai jamais, quelque parti que prennent vos ennemis ».
Cependant la tril3u, s'étant assemblée, prononça l'exil contre tous ceux qui avaient embrassé l'islamisme. Le crédit d'Abiitaleb couvrit Mahomet pour un temps, et l'empêcha d'être enveloppé dans la proscription générale.
Le hasard fournit à son parti un soutien puissant. Il s'était retiré dans un château situé sur le mont Safa. Abugehel (2), l'y ayant rencontré, l'accabla d'injures. Mahomet garda le silence, Hamza (3), un des fils à'Abd el Motalleb,
(1) Abul-Feda, p. ii.
(2) Son nom propre était ATnroM, fils de Hesham, son surnom 46uZ el Hocm (le père de la sagesse). La haine éternelle qu'il voua à Mahomet, le fit appeler Abugehel (le père de la folle). Les mahomélans ne prononcent jamais son nom (ans ajouter Laano Allah (Dieu le mauilisse). Abul-Feda (Généalogie des Coreïsbïtes.) Maracei le confond maladroitement avec Gehn, oncle de Mahomet. C'étaient deux hommes bien différents.
(3) Les fils A'Abd el Motalleb étaient : Abutaleb dont le nom propre était Abdmenaf, Zbaïr, Abdallah, père de Mahomet, Elabbas, Hamza, Elharet, Gehfil, Elmacoum, Deraz, Ahulahab. Les seuls qui se firent musulmans, furent glaoLas et ffamza. {Abul-Feda, Généalogie des Coreïshites.)
14 ABUEGÉ
counu par sa bravoure, apprit l'insulte faite a son neveu. Il revenait de la chasse, et portait son arc sur ses épaules. Bouillant de colère il court à la vengeance. Il va droit à l'assemblée des Coreï?hitcs. Il y aperçoit Abugehel, lève son arc, et lui en décharge un grand coup sur la tète. « Voilà, » dit-il, le prix de l'affront que tu as fait à mon neveu ». Les Maksoiimites, s'étant levés précipitamment, se disposaient à repousser la violence. Hainza, pour les braver, ajouta : « Je vous déclare à tous que je quitte les autels de vos dieux, » et que je me fais musulman ». La conversion de Ilamza fut un triomphe pour Mahomet. Elle éleva l'espoir de ses partisans, et abaissa l'orgueil des Coreïshites. Ils n'osèrent, pendant quelque temps, faire éclater publiquement leur haine. Elle n'en devint que plus dangereuse. Ils tramèrent dans des ténèbres la perle de l'apôtre des croyants. Ils ne cherchaient qu'un homme assez déterminé pour étouffer dans le berceau la religion naissante, en Immolant son chef. Le féroce Omar (i) offrit son bras. On encouragea son audace. Il partit, tenant en main l'épée qu'il devait plonger dans le sein de Mahomet. Il rencontra en chemin Naïm, qui demanda où il allait ainsi armé. Omar ne lui en fit point mystère. Il lui déclara son dessein. « A quoi vas-tu t'expo- » ser? lui représenta Naïm. Si tu commets ce crime, les » enfants d' Abdmenaf {2) ne souffriront pas que le meurtrier » de leur parent foule plus longtemps la terre. Que ne » vas-tu plutôt trouver ta soeur et Saïd son mari? Ils sont » musulmans. » Omar, à cette nouvelle, sentit redoubler son indignation, mais elle changea d'objet. Il tourna ses pas vers la maison d'An^œna sa sœur. On y lisait le chapitre du Koran, qui a pour titre, T. H. Il entendit réciter quelques versets, et entra. Aussitôt qu'on l'aperçut, on cacha le volume, et tout le monde garda le silence. « Quel livre lisiezvous? » demanda-t-il à sa sœur. Elle refusa de le satisfaire. Omar, ne se possédant plus, lui donna un soufflet, et lui commanda d'obéir. « Vos outrages sont inutiles, lui répondit « Amœna. Nous ne pouvons vous accorder ce que vous » désirez. Daignez-nous excuser. Ce refus est une loi néces- » saire. » Omar, devenu plus calme, fit de nouvelles instances, et promit de rendre fidèlement le dépôt qu'on lui confierait. Amœnane résista pas plus longtemps, et lui remit le Koran. Il en lut plusieurs versets; et, l'enthousiasme prenant la place de la violence, il s'écria : « Que cette doctrine est
{^) Omar, dont le nom seul jetait l'épouvante dans les esprits, fut surnommé lilfaroul: (le diviseur), parce qu'il fendit en deux un musulman qui refusait it ren rapporter à la sentence de Mahomet. (Eltabar,)
(2) Abdmenaf était le nom propre d'Abutaleb.
» sublime! Combien je la révère! je brûle d'embrasser » l'islamisme. Où est i\hilioiHel? » — « Au château de » Safa (1). » C'était là qu'il s'était retiré pour éviter la poiséculion des Coreïsbitos. Environ quarante fidèles tant hommes que femmes, rassomhh''s autour de lui, s'instruisaient dans la nouvelle religion. Hainza^ Abubccr et AU, étaient de ce nombre. Le nouveau prosélyte s'}- fit conduire. Il frappe à la porte. On ouvre. La vue d'Oz/mr, couvert de ses armes, jeta l'ellroi dans l'assemblée. Mahomet, inaccessible à la crainte, se leva, courut à lui, et le prenant par le bord de son manteau le pressa d'entrer. « Fils de Kettab, lui » dit-il, avez-vous dessein de rester sous ce portique, jusqu'à » ce que le toit vous tombe sur la tète? — Je viens, répondit » Omar, croire en Dieu et en son apôtre. » Il embrassa l'islamisme, et en devint un des plus zélés défenseurs. Sa férocité ne s'adoucit point. Il garda son caractère. Incapable de ménagements, il bravait au milieu même du temple les Coreïshites assemblées. La désertion d'Omar, un des plus nobles citoyens de la Mecque, les éclaira sur la ruineprochainede leur culte. On prit des mesures violentes pour la prévenir. La persécution devint générale. Trop faible encore pour défendre sa religion et ses disciples, Mahomet céda aux circonstances. Il permit à ceux qui n'avaient point de famille de se retirer dans le rovaume d'Abasha (2).
(Depuis la chute d'Adam, suivant Abid-Feda, 6208. — Depuis la naissance de J.-C, 6iZ. — Avant l'Iiégire, 8. — De Mahomet, 45. — De sa mission, 5.)
La politique lui dicta ce conseil. C'était se préparer un refuge dans l'adversité. Douze hommes et quatre femmes prirent ce parti. Les plus distingués d'entre les transfuges, furent Otman et Rokaia, son épouse, fille de Mahomet ; Zobaïr, fils d'Atuam ; Otman, fils de Matoun; Abdallah, fils de Maçoiul; et Abd et Rohman, fils i'Aiif (3). Cette troupe de
M) Abul-Feda, p. 25.
(2) Abasha, autrement l'.^byssinie, a tiré son nom d'Ahash, le même que Cush, fils de Canaan, fils de ffnm, fils de Noé. (Abd el Baki. dans son livre sur l'excellence des Abyssins.) Abasha, écrit par les Grecs A'têa'îiTavoi, par los Latins Abasseni, signifie en arabe un assemblage de nations. Ces peuples pénétrèrent dans l'Abyssinie par l'iîgypte. Ils y fondèrent un empire, et firent souvent des incursions dans l'Arabie Heureuse. Soixante-dix ans avant Mahomet, ils y établirent un royaume dont la capitale était Sanaa. Abraha, qui en était viceroi, entreprit contre les Mecquois la guerre de l'Eléphant. Son armée fut entièrement détruite. Cet événement arriva l'aunée de la naissance de Mahomet, Abd el Baki.
(3) Cette première hégire on fuite, peu connue parmi nous, est très célèbre parmi les mahomctans. Etcona et Jannab la rapportent à la cinquième anné« de la mission de Mihomet.
fugitifs s'embarqua sur la mer Rouge, et passa diius les États du Sajttshi (1). Le roi leur lit un accueilfavorable. Ils virent bientôt arriver .lafar, fils d'Abutaleb. D'autres transfuges le suivirent, et leur nombre se trouva de quatre-vingt-trois citoyens de lu Mecque, et de treize femmes (2).
Les Goreïshilcs, pour arrêter ces émigrations, et pour ôter un asile aux partisans de Mahomet, envoyèrent une aml)as>ade au roi d'Abyssinie. Abdallah, fils d'Abourabié, et Atinou, fils d'Elus, furent chargés de lui porter des présents, et de lui redemander les fugitifs. Ils s'acquittèrent de leur mission ; mais le prince était prévenu en faveur des musulmans. Il avait écouté avec admiration ce que Jafar lui avait raconte de l'apôtre de l'Arabie. Il renvoya les ambassadeurs avec leurs présents. Ce mauvais succès ne ralentit point l'animosité des Coreishitos. N'ayant pu faire périr secrètement Mahomet, entouré de zélateurs qui veillaient sur ses jours, ils prononcèrent la proscription contre les enfants de Hashem (3). Le décret passa au nom de toutes les tribus (4). Toute alliance, toute communication leur furent interdites avec le reste des Arabes. Universellement proscrits, leur exil ne devait cesser qu'à l'instant où ils livreraient au ressentiment de la nation le novateur dangereux. L'arrêt écrit sur du parchemin fut affiché dans l'intérieur de la Caaba.
Les descendants de Hashem, tant idolâtres que croyants, ne trouvant plus de sûreté au milieu de leurs concitoyens, se réfugièrent dans le château d'Abutaleb. Ils y trouvèrent un asile. Abulahab (5), fils de Molalleb, fut le seul de cette famille qui passa du côté des Goreishites. Les Hashémi tes demeurèrent enfermés l'espace de trois ans. Les avenues du château d'Abutiiteb étant gardées par les ennemis, les exilés étaient obligés d'aller chercher des vivres les armes à la main. Les mois sacrés, où les hostilités sont suspendues, étaient le seul temps où ils jouissaient de quelque liberté.
(1) El Najiishi, mot abyssin, siguifie le roi. Ce nom était commun aux souverains d'Abyssinie, comme Pharaon à ceux d'Egypte. [Abdel Balci, Histoire d'Abyssinie, p. 1, cb. ii). C'est do ce nom mal prononcé que les historiens français ont fait celui de Neyus.
(2) Ahul-Feila, page 25.
{'A) Les enfants de Hashem formaient la famille la plus distinguée de la tribu des Goreishites. Us possédaient l'intendance du temple de la Mecque. Mahomet était de cette famille.
(4) Abul-Feda, Vie de Mahomet, p. 26. Jannab place cet événement deui ans plus tard.
(a) Aii«ia/ia6, oncle de Mahomet, fut toujours son implacable ennemi. Om Gemil, son épouse, fille d'Abusofian, partagea sa haine .Ele semait des épines dans les lieux où Mahomet (levait passer. Le chapitre cxi du Koraii les dévoue aux feux éternels. Abulahab signifie père de la flamme. Ce surnom lui lut donné pir allusion au sort qui l'attendait. Son vrai nom était Abd- el-()zza. {A bul-Feda.)
Leur exil durait encore lorsque le bruit se répandit, en Abyssinie, que les Mecquois avaient embrassé l'islamisme. A i'instaiit trente-trois des fLigitils s'embarquèrent et passèrent en Arabie. A peine descendus sur le rivage, ils connurent la fausseté de cette nouvelle, et se rembarquèrent surle-champ. Olman, fils d'Afan, Ëlzobaïr, fils d'Axcam, etOtinan, fils de Mdtoiin, osèrent seuls pénétrer jusqu'à la Mecque.
Les hostilités continuaient entre les deux partis. On en venait souvent aux mains avec des succès différents. Un événement imprévu suspendit les discordes civiles. Le diplôme dicté par la vengeance des Coreïshitcs, fut rongé par les vers. Mahomet l'apprit, et, soit qu'il eût eu part à l'événement, soit qu'il fût un eiTet naturel, il sut en tirer parti. « Mon » oncle, dit-il à Abutaleb, le ciel a donné la victoire à un ver )) sur le décret des Coreïshites (l).Tout ce que l'injustice et » la violence avaient enfanté vient d'être anéanti. Le nom » seul de Dieu a été respecté (2).
Abutaleb alla trouver les Coreïshites, et leur raconta ce qui était arrivé. « Si le fait est vrai, ajouta-t-il, éteignez le » feu de vos haines ; levez l'anathènie lancé contre nous. Si » c'est une imposture, je consens à vous livrer mon neveu. » La condition fut acceptée. On se rendit au temple. Tout était conforme au rapport d' Abutaleb. La loi qui proscrivait les Hashemites fut abrogée. Rendus à la société, ils jouirent de leurs droits comme auparavant.
(Depuis la chute d'Adam, suivant Abul-Feda, 6213. — Depuis la naissance de J.-C, 628. — Avant l'hégire, 3. — De Mahomet, 50. — De sa mission, 10.)
L'abrogation de l'arrêt des Coreïshites avait suspendu les hostilités sans éteindre Tanimosité qui subsistait entre les deux partis. Si Mahomet goûtait quelque repos, il le devait au crédit d'Abutaleb. La mort lui enleva cet appui. Lorsqu'il était sur le point d'expirer, Mahomet voulut profiter d'un moment de faiblesse, pour lui faire prononcer la profession de foi des musulmans : Il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son "prophète (3); mais le vieillard conserva assez de force d'àme pour lui répondre en ces mots : « Fils de mon frère,
(n Abul-Feda, p. 27. Jannab.
(2) La formule du diplôme commençait par ces mots, En ton nom, â Dieu.' Ce» paroles ^eules demeurèrent eu leur entier; tout le reste fut rongé. {Abuseid, Abd el liohman ^a livre El Anouar.) Maracci rapporte une autre tradition sur la foi d'Ahmeil Abd el Rahim, où il est dit que les vers avaient rongé tous les eniiroiti où le nom de Dieu était écrit, et laissé le reste en entier. Cette tradition, rejetée par Elbokar, auteur de la Sonna, n'a aucune authenticité parmi les mahométaas ; Si.iis elle était favorable au dessein de Maracci, et il s'en est servi.
(3) Abul-Feda, p. 28. Jannab.
18 ADRÉGÉ
» je me rendrais volontiers à vos désirs, si je ne craignais » le déshonneur; mais je ne veux pas laisser croire aux » Coreïshites, que la peur de la mort m'a rendu musulman ». C'est ainsi qn'Abulalcb, âgé de plus de quatre-vingts ans, finit sa carrière. Mahomet drplorait encore sa mort, lorsque Cadige lui fut enlevée. Il lui était attaché par l'amour et la reconnaissance. Il la pleura. Cette double perte fut pour lui le signal des disgrâces. Les inimitiés se réveillèrent. Les Coreïshites, n'ayant plus rien à ménager, devinrent plus ardents à le tourmenter. Il se vit entouré de persécuteurs. Abulahab, Elhakemet Ocba, qui avaient été ses amis, ne perdaient aucune occasion de lui nuire. Ils l'insultaient à sa table; ils l'insultaient lorsqu'il priait; partout ils se déclaraient ses ennemis. Il s'en plaint en ces mots dans le Koran :
Que petiser de celui qui trouble Le serviteur de Dieu lorsquilprie ; Lorsqu'il accomplit l'ordre du Ciel ; Lorsqu'il recommande la pieté (i) ?
En butte à tous les traits, Mahomet quitta sa patrie. Il toumases pas vers Taïef (2). Cette ville, située dans les montagnes, à vingt lieues à l'orient de la Mecque, réunissait plusieurs avantages. C'était une place forte, habitée par une tribu puissante et belliqueuse. Son territoire était fertile. Ces raisons le déterminèrent à y chercher un refuge. Espérant que les Takifites recevraient plus volontiers sa nouvelle doctrine, il se rendit à leur assemblée. Elle était composée des plus nobles citoyens. Parmi eux, on distinguait Maçoud et Habib, deux fils à'Amrou. Il leur adressa la parole. Après avoir représenté l'absurdité de l'idolâtrie; après leur avoir offert un tableau magnifique de la puissance du Dieu unique qu'il adorait; après avoir peint les merveilles de sa création (3), il ajouta : « Je suis le messager de ce Dieu, et il » m'a chargé de vous prêcher l'islamisme ». « Si Dieu voulait » nous convertir, lui dit froidement un des assistants, tu ne » serais certainement pas l'apôtre qu'il eût choisi. Pour moi, » continua un autre, je ne combattrai point tes arguments, » car si tu es véritablement l'apôtre de Dieu, ton caractère » est trop auguste pour qu'un mortel ose disputer contre » toi; et si tu es un imposteur, tu ne mérites pas que je te » réponde! » Mahomet garda le silence, et sortit de l'assemblée. Quelques Takifites, plus raisonnables, lui firent un
(1) Le Koraa, rh. ïcvi, verset 9.
(î) Voyez le géographe RI Edrii.
\i) Abul-Fsda, Vie de Mahomet, p. 23.
moil cur accueil ; mais le peuple, doul il avait comballu les iliviuitt'is, se décliaina contre lui, et il fut chassé Je la ville. « Dieu suprême, s'écria-t-il eu quilUmt Taief, les insensés » vont t'atuibuer ma faiblesse, l'impuissance de mon zèle, » et l'opprobre dont ils m'ont couvert. 0 toi, dont la misé- » ricorile est sans bornes! tu es le soigneur des faibles, tu es » mon seigneur. Que la colère n'éclate pas contre moi, si » l'homme superbe a dédaigné de m'entendre ! » Il retourna à la Mecque, où il arriva le 23 du mois Elcaada (1).
Ces disgrâces ne lassaient point sa constance. Elle était nu-dessus des revers. Ou célébrait les fêles du pèlerinage (2). Ces solennités attiraient à la Mecque un grand concours de peuple. Mahomet employait ce temps à prêcher contre l'idolâtrie. Sur les chemins, dans les places publiques, partout il élevait savoix contrôles faux dieux.» Enfants de telle tribu, » criait-il aux diverses familles arabes, je suis l'apôtre de >■> Dieu (3) ; il vous commande de l'adorer, de ne point lui » donner d'égal, de retrancher de son culte tout ce qui n'est M pas lui, de croire à ma mission, et d'en attester la vérité. » Cette hardiesse avec laquelle il osait combattre les idoles au milieu de leurs adorateurs, mettait ses jours en danger; mais la mort n'effraie point l'ambitieux. Cependant il s'adressait plus volontiers aux tribus étrangères qu'aux citoyens de la Mecque. Un jour qu'il était sur une colline nommée Acaba (4), il rencontra six habitants d'Yatreb qui conversaient ensemble.
(Depuis la chute d'Adam, sufvanl Abul-Feda, 6214. — Depuis la naissauce de J.-C, 6i9. — Avant l'hegire, 21. — De Mahomet, 51. — De sa mission, 11.)
Il s'approcha d'eux, et prit part à la conversation. La grâce avec laquelle il s'énonçait charma les étrangers. Ils reconnurent le langage poli, l'urbanité d'un Coreïshite (5). Ils l'écoutèrent avec attention. Mahomet, s'apercevant de l'impression qu'il faisait sur eux, voulut achever de les convaincre. Il leur récita quelques versets du Koran, où il fait des peintures brillantes de la puissance divine, et où il in-
(1) Jannab.
(2) Le pèlerinage de la Mecque était établi longtemps avant Mahomet. Les Arabes y Tenaient célébrer la mémoire d'Abraham et d'ismaël : ce n'était qu'un usage. Le législateur en fit un précepte.
(3) Abul-Feda. p. 30.
(4) Acaba est le nom d'une colline à peu de distance de la Mecque. Les enfants de Tafr y avaient une maison de campagne oîi Mahometse relirait souvent. {Abul- Feda.
(5) Les Coreïshifes formaient la tribu la plus distinguée et la plus puissante de touts l'Arabie. Us parlaient l'arabe le plus pur et le plus élégant.
vile tous les humains à embrasser le culte du seul dieu d« l'univers. Les étrangers, frappés d'admiration, se souiiiireat au joug de l'islamisme, et crurent ù la mission de Mahomet (1). L'enthousiasme qu'il leur avait inspiré ne s'ellaça poini. De retour à Médine, ils devinrent les apôtres de îa nouvelle doctrine, et la prêchèrent à leurs concitoyens. La ville était partagée entre les Awasites et les Cdzregites. Les nouveaux convertis étaient de cette dernière tribu (2). Liés avec les Coraïdilcs et les Nadirites, deux tribus juives, qui occupaient des places fortes aux environs de Médine, ils leur avaient souvent entendu parler d'un prophète, qui devait soumettre à son empire toutes les nations de la terre. Sachant avec quelle ardeur les juifs désiraient sa venue, et ayant cru trouver dans Mahomet cet envoyé du ciel, ils s'étaient hâtés d'embrasser sa religion, afin de mériter ses faveurs. Ainsi Mahomet dut ce premier succès, autant à la politique qu'à son éloquence.
(Depuis la chute d'Adam, suivant Abul-Feda, 6215. — Depuis la naissance d« J.-C., 630. — Avant l'hégire,!. — De Mahomet, 52. — De sa mission, 12.)
L'histoire place un an avant l'hégire, le fameux voyage nocturne de Mahomet. Les plus graves historiens, ceux dont l'autorité doit faire loi, le regardent comme une vision. Mahomet l'imagina, pour donner du poids à la nouvelle manière de prier qu'il avait établie. Nous allons en donner le narration abrégée, d'après Elbokar et Abuhoreïra (3).
« J'étais couché, dit Mahomet, entre les collines Safa et Merva (4), lorsque Gabriel, s'approchant de moi, m'éveilla (5). 11 conduisait avec lui Elborak{6), jument d'un gris argenté, et si vite, que l'&il a peine à le suivre dans son vol. Me l'ayant confiée, il me commanda de monter; j'obéis. Nous partîmes. Dans un instant nous fûmes aux portes de Jéru-
(1) Abul-Fedii, p. 30.
(2) Lorsque Moïse traversait, à la tête liu peuple hébreu, les déserts de l'Arabie, il envoya une armée combattre les Amaléc>tes qui habitaient Yatreb et Khaihar, et quelques places voisines de la province del Hejaz. Il leur commanda de passer tous les ennemis au fil de l'epée. L'ordre fut exécuté à la rigueur. Les Israélites, ayant remporté la victoire exterminèrent ces peuples. Ils vinri'nt ensuite occuper des villes ou ils n'avaient point laissé d'hahitants. Ils en demeurèrent en possession jusqu'au temps ou l'Ara»!, ayant rompu ses digues, inonda l'Arabie Heureuse. Ce fut alors que les Awasites et les Cazreqites, échappés aux eaux, se sauvèrent dans Vffi'jaz. Ils chassèrent les Juifs de Yatreb ; mais ils leur laissèrent Khaibar et plusieurs autres forteresses. {Abul-Feda, Histoire universelle, I" part. : Des Amalécites.
(3) Abul-Feda, eh. iix.
(4) Ces deux collines sont situées près de la Mecque
(5) Ahmed ben Joseph, Hist., ch. xl.
(6) Elborak signifie étincelant.
saleni. Elborak s'arrêta. Jo descendis, et ratlachiii aux anneaux où les prophètes avaient coutume d'attacher leurs montures. En entrant dans le tem[ilc, je rencontrai Abraham, Moïse, Jésus. Je fis la prière avec eux. Lors([u'clle l'ut finie, je remontai sur Ëlbu)'iik, et nous continuâmes notre route. Nous parcourûmes avec la promptitude de réclair l'immense étendue des airs. Arrivés au premier ciel, Gabriel frnppa à la porte. « Qui est là, demauda-t-on? — Gabriel — (Juel est » ton compagnon? — Mahomet. — A-t-il reçu sa mission? — » Il l'a reçue. — Qu'il soit le bienvenu ! » A ces mois la porte s'ouvrit et nous entrâmes. « Voilà ton père Adam, me dit » Gabriel. » Va le saluer. » Je saluai Adam, et il me rendit le salut. « Le ciel, ajouta-t-il, accomplisse tes vœux, ô mou fils honore! ô le plus grand des prophètes! »
« Nous partîmes. Je suivais mon guide à travers l'iramensité de l'espace. Nous arrivâmes au second ciel, Gabriel frappa à la porte. « Qui est là, deuianda-t-on? — Gabriel. — » Quel est ton compagnon? — Mahomet. — A-t-ilreçu sa mis- » sion? — Il la reçue. — Qu'il soit le bienvenu. » La porte s'ouvrit, et nous entrâmes. Je rencontrai Jésus et Jean. Je li"s saluai, et ils me rendirent le salut. « Bonheur! ajou- » tèrent-ils, â notre frère honoré, au plus grand des pro- » phètes. »
Mahomet, toujours volant sur Elborak, toujours conduit par Gabriel, parcourut toutes les sphères célestes avec les mêmes cérémonies. Au troisième ciel, il fut complimenté par Joseph; au quatrième, par Henoc; au cinquième, par Aaron ; au sixième, par Moïse; au septième, il salua Ab)-aham et reçut ses félicitations. De là il franchit une vas le étendue des cieux, et pénétra jusqu'au Lotos (jui tei'mine le jardin de délices. Les esprits célestes ne peuvent passer au delà. Cet arbre est si immense, qu'un seul de ses fruits uourrirait pendant un jour toutes les créatures de la terre. Du pied de cet arbre sortent quatre fleuves, que l'imagination des Orientaux s'est plu à embellir. Mahomet, après avoir parcouru toutes les beautés du séjour de délices, alla visiter la maison de l'adoi-ation, où les esprits célestes vont en pèlerinage. Soixante-dix mille anges y rendent chaque jour leurs hommages à l'Eternel. Les mêmes n'y entrent jamais deux fois. Ce temple, bâti d'hyacinthes rouges, est entouré d'une multitude de lampes qui brûlent sans cesse. Après que Mahomet y eut fait sa prière, on lui présenta trois coupes remplies, l'une de vin, l'autre de lait, et la troisième de miel. 11 choisit celle qui était remplie de lait. Gabriel le félicitant sur son choix, lui dit qu'il était d'un heureux présage pour sa nation. Après
qu'il eut traversé des cieux d'une vaste étendue, des océans de lumière, il s'approcha du trône de Dieu, qui lui commanda de faire cinquante fois la prière par jour. Descendu au ciel de Moïse, il lui fit part do l'ordre qu'il avait reçu. « Retourne vers le Seigneur, lui dit le conducteur des Hébreux, « prie-le d'adoucir le précepte, jamais ton peuple ne pourra « l'accomplir. » Mahomet remonta vers le Très-Haut, ellepria de diminuer le nombre des prières. Il fut réduit à quarante. Moïse, engagea Mahomet à de nouvelles instances. Dieu diminua encore de dix, le nombre des prières. Enfin, après des messages plusieurs fois réitérés par le conseil de Moïse, le nombre des prières fut réduit à cinq. Le prophète consolé fit ses adieux au conducteur des Israélites, et reprit son vol vers la terre. Elborak le déposa au lieu où il l'avait pris quelques heures auparavant.
Les docteurs mahométans ont écrit des volumes sur le voyage nocturne. Livrés au délire d'une imagination exaltée, ils en ont fait des peintures extravagantes. Parmi quelques traits sublimes, et qui eussent fait honneur au pinceau de Milton, ils ont mêlé une foule de tableaux gigantesques et de contes puérils. Nous nous sommes borné au récit que Mahomet, si l'on en croit quelques historiens, fît lui-même à ses concitoyens. Il n'eut pas le succès qu'il en attendait. Les Coreishites n'étaient pas faciles à persuader. Ils se moquèrent d'un visionnaire qui voulait être cru sur sa parole (1). Ses disciples murmurèrent pour la première fois. Quelquesuns même, ne pouvant résister aux traits du ridicule lancés de toutes parts, doutèrent de leur prophète, et retournèrent à l'idolâtrie. Les autres étaient ébranlés; Mahomet trouva le moyen de les raffermir dans leur croyance. Abnhecr^ dont le témoignage était d'un grand poids, donna de l'authenticité au voyage nocturne, en assurant qu'il y croyait, et qu'il en attestait la vérité. Ce témoignage caïraa les rumeurs, et laissa le temps au prophète de reprendre, sur les esprits, l'empire qu'une indiscrétion avait manqué de détruire. Abubecr mérita le surnom glorieux d'Elseddick, le témoin fidèle.
Tandis qu'on disputait à la Mecque sur la vision de Mahomet, Médine retentissait de ses louanges. Le zèle des nouveaux convertis y avait fait des prosélytes. Douze fidèles en partirent, et nnrent le trouver au château d'Accaba. Ils le reconnurent pour leur chef, et lui prêtèrent serment d'obéissance et de fidélité. Ils jurèrent qu'ils ne donneraient point d'égal à Dieu, qu'ils éviteraient le vol et la fornication, qu'ils
(1) Abul-Feda.
ne tueraient point leurs propres enfants (1). Ce serment fut nommé le serment dos femmes, parce qu'elles en prêtaient un semblable (2), et qu'il n'engageait point à prendre les armes pour la guerre sacrée» (3).
Reconnu chef suprême de la religion, Mahomet renvoya les auxiliaires à Médine (4). Musaab, disciple fervent, fut chargé de les accompagner et de les instruire. Il devait leur enseigner les cérémonies religieuses du nouveau culte, et leur lire le Koran. 11 s'acquilta avec ferveur de cet emploi. A son arrivée, Açad, un îles six premiers Cazregites qui avaient cru à la mission de Mahomet, alla le recevoir, et lui fit accepter un appartenent dans sa maison. Osoid, seigneur arabe, craignant qu'on ne tramât quelque complot, contre la patrie, vint les trouver. Il les aborda la lance à la main, et leur dit : « Quel dessein vous amène ici ? Etes-vous venus » reconnaître l'état de nos forces? Quittez les murs de Médine, » et si vos jours vous sont chers, partez promptemcnt. » « Asseyez-vous, lui l'épondit froidement Mosaab, et écoutez. » Il prit le Koran, lui lut quelques versets, et lui exposa lea principes fondamentaux de l'islamisme. Osairf trouva la doctrine admirable, et se fit musulman. Intimement lié avec Saad, prince des Awasiles, il va le trouver, lui vante la nouvelle doctrine, et le conduit chez Açad, son parent. « Prince, lui » dit celui-ci, si les liens du sang n'étaient des titres auprès » de vous, je ne souffrirais pas qu'on vous entretînt dans ma » maison d'une affaire qui peut vous être désagréable. Sei- ') gneur, ajouta iVosaaô, daignez m'entendre, si ma proposi- 1) tion vous agrée, je continuerai; si elle vous déplaît, je » m'arrête sur-le-champ. » Alors l'habile ministre prenant le Koran, lut les passages les plus propres à faire impression sur l'esprit de Saad : il réussit au gré de ses désirs. Le prince des Aivasites devint croyant.
Nouvel enthousiaste, il se rendit à l'assemblée où se trouvaient les principaux de sa tribu (5) ; il leur parla avec
(i) Les Arabes tuaient leurs eufauts pour les soustraire à la pauvreté ; ils les imraolaieut aussi aux autels de leurs dieux pour les rendre propices. Mahomet abolit ces usages barl)ares.
(2)» 0 prophète! si des femmes fidèles viennent te demander un asile après l'avoir promis avec serment qu'elle fuiront l'idolâtrie, qu'elles ne volerout point, qu'elle éviteront la fornication, qu'elles ne tueront point leurs eufants, qu'elles ne mentiront point, et qu'elles ne te désobéiront en rien de ce qui est jiste, donne-leur ta foi, et prie Dieu pour elles. Il est indulgent et miséricordieux. » Le Koran, ch. il, verset 12.
(3) Abul-Feda, p. 41.
(i) Les habitants de Médine, qui embrassèrent l'islamisme, qui prêtèrent serment d'obéissance à Mahomet, et s'en!ô!'?rent sous ses étendards, furent nomméf Elansar, les auxiliaires.
(5) Abul-Feda, Vie de Mahomet p. ii.
admiration du culte d'un dieu unique ; il leur vanta le bonheur de devenir ses adorateurs, et fit passer dans tous les cœurs son zèle et sa croyance. Le peuple, incapable de résister à l'exemple de ses chefs, se laissa entraîner. Aussitôt que les premiers de Médine eurent courbé leurs têtes sous le joug du mahométisme, semblable à un vaste incendie favorisé par le souffle des vents, il embrasa toute la ville. La seule famille (VOmmia, fils de Seïd, résista à l'empire de la nouveauté, et conserva ses dieux.
(Depuis la chate d'Adam, suivant Abul-Feda, 6216. — Depuis la naissance dfl J.-C, 631. — Avant l'hégire, o. — De Mahomet, f)3. — De sa mission, 13.)
Mosaab ne laissa point son ouvrage imparfait. PourafTermir ses prosélytes dans la foi, il les amena aux pieds de leur apôtre. Accompagné de soixante-trois des plus considérables. il se rendit à la Mecque pendant les fêles du pèlerinage. 11 fit savoir à Mahomet que la nuit d'après l'immolation des victimes, ils iraient le trouver au château d'Acaba où il s'était retiré. Mahomet les reçut à bras ouverts. Elabbas, son oncle, était encore idolâtre (1), mais le zèle pour sa religion n'avait
fioint étoufTé dans son cœur la voix de la nature. Connaissant e motif qui amenait les nouveaux disciples, il leur parla en ces termes : « Citoyens de Médine, vous savez quel est Maho- » met. Sa naissance vous est connue. Nous l'avons séparé du » peuple à cause de ses opinions. Rien de plus avantageux » pour lui que votre accueil gracieux; rien de plus favorable » que l'asile que vous venez lui olTrir. Si vos invitations sont » sincères, soyez fidèles à vos en;,^agements. Défendez votre » foi les armes à la main. Arrachez votre apôtre à la haine » de ses ennemis. Mais si vous devez être parjures, éloignez- » le de vous, et ne l'accueillez pas pour le trahir. » Les auxiliaires répondirent : « Nous avons entendu, et nous serons » fidèles à notre pacte ». Le silence régnait dans l'assemblée. Mahomet, pour disposer les esprits à la cérémonie qui devait s'opérer, fit lire un chapitre du Koran propre à la circonstance. Lorsque la lecture fut finie, il se leva et dit : « Je vous » prête serment, et je vous promets de ne vous abandonner » jamais, à condition que vous me défendrez (2) contre
(1) Ahul-Feda, p. 85.
(2) « Dieu a permis à ceux qui ont reçu des outrages de combattre, et il est » puiï^sant pour les dofendre. ■ Le Kopan, ch. xii, verset 40. Ce verset est, suivant les commentateurs, le premier où Dieu ait permis à Mahomet de prendre les armes pour sa défense. Cette permission est répétée dans plusieurs autres versets.
• 0 prophète! combats les incrédules et les impies, traite-les avec rigueur. « L'enfer sera leur atfreuse demeure. >> Ch. ix, verset 74,
« Combattez-les jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de schisme, et que la religion ■ suinte triomphe universellement. » Ch. vni, verset 40.
DE LA VIK \>\l MAHOMET. 25
» mes ennemis avec la môme ardeur que vous défendez vos » femmes et vos enfants. » — Si nous mourons en combattant » pour toi, deni;indèrcnt les disciples,quellc sera notre récom- » pense?» — Le paradis, répondit Mahomet. — Ktends ta main, ajoutèrent-ils; et il étendit sa main. Alors ils prêtèrent serment d'obéissance, et ils promirent de mourir plutôt que d'être parjures à Dieu et à son apôtre. Le ciel confirma ces promesses. « La récompense de ceux qui mourront pour la foi » ne périra point. Dieu sera leur guide; il rectifiera leur in-. » tention, et les introduira dans le jardin de délices dont il » leur a fait la peinture (1). » Et dans un autre endroit : « Dieu » a acheté la vie et les biens des fidèles. Le paradis en est le » prix... Réjouissez-vous de votre pacte. Il est le sceau de » votre bonheur (2). »
L'inauguration finie, Mahomet voulut établir la paix parmi ses disciples. Médine était partagée entre les Awasites et les Cazregites. Ces deux tribus descendaient d'un même père (3). Cette origine commune n'empêchait pas qu'elles fussent souvent divisées par des guerres civiles. Le prophète permit à ses prosélytes de parler, et d'exposer leurs plaintes mutuelles. Il éteignit les anciennes inimitiés, et prêcha l'union et la concorde. Ensuite il leur ordonna de choisir douze princes d'entre eux pour veiller sur le peuple (4). Neuf Cazregites et trois Awasites furent élus (5). « Je vous établis, leur » dit-il, les répondants du peuple avec la même puissance » qu'eurent les disciples de Jésus, et moi je suis le répondant » et le chef de tous les vrais croyants. » Lorsqu'il eut ainsi pourvu aux soins de la religion, il renvoya les auxiliaires à Médine. Il ordonna à tous les musulmans de s'y retirer. Il y fit conduire sa famille, et n'ayant plus à craindre que pour ses jours, il rentra dans les murs de la Mecque, accompagné seulement d'Abubecr et d'Ali.
Jusqu'à présent nous avons vu Mahomet luttant contre l'adversité, opposer aux invectives de ses ennemis, le silence; à leurs décrets violents, la fermeté ; à leurs trames, la prudence; et continuer, malgré leurs clameurs, à faire des prosélytes. Nous l'avons vu soumettre à l'islamisme les princes
(1) Le Eoran, ch. ilvii, verset 5.
(î) Ibid. ch. m, verset 112.
(3) Les Awasites et les Cazpegites tiraient leur origine d'Elazd, Sis de CoA/an, fils de Saba, fils de Vesjab, fils de Cohtan (nommé Joctan dans la Genèse), fiis A' Eber. Abul-Feda, Histoire universelle.
(4| Ebn Ishac, au livre Elanouar.
(5) Ebn Ithac nous a conservé les noms de ces douze apôtres de l'islamisme. Les Cairegites : Açad, Saa,l, fils d'Blrabé, Abdallah, fils de Rowaba. Rabé, Elbera, Abdallah, fils d'Omar, Obada, Saad, fils d'Obada, Elmondar; les Awasites : Osald, Saad, fils de Khoutama, Rafaê.
des tribus, gagner par ses émissaires l'esprit du roi d'Abyssinie, et se préparer par son adresse un asile à Médine. Jusqu'ici il n'a paru que derrière un voile. Proscrit à la Mecque, chassé de Taïef, environné d'ennemis puissants, il était forcé de couvrir sa marche de ténèbres. Bientôt il se montrera sur un plus grand théâtre. Aussi longtemps qu'il se crut trop faible pour paraître au grand jour, il n'imposa point à ses sectateurs la loi de prendre les armes. A peine put-il compter sur des succès, qu'il fit descendre du ciel l'ordre de combattre les idolâtres, et l'obligation de le défendre jusqu'à la mort. C'était à travers mille écueils qu'il était parvenu au point de pouvoir tourner contre ses ennemis leur haine et leurs complots. 11 profita de la circonstance. En i^entrant à la Mecque il risquait sa tête ; mais s'il échappait au fer de ses ennemis, il était sûr d'être reçu en triomphe à Médine, et devenait maître de la vencreance. Il ne balança pas à prendre ce parti dangereux. Ce qu'il avait prévu arriva. Les Corr'ishites savaient ses liaisons avec les habitants de Médine. La fuite de ses disciples et de ses proches, les avait instruits sur ses desseins. Keçu à Médine, il pouvait armer contre eux deux tribus puissantes. Cette crainte leur fit prendre un parti violent. Ils résolurent d'étouffer l'ennemi de leurs dieux et de leur puissance. On s'assembla. On tint conseil (1). Tous d'une voix conclurent à la mort (2). Afin de ne pas attirer-sur eux seuls l'inimitié de la famille redoutable des Hashemites, il fut décidé qu'on choisirait un homme de chaque tribu, et que tous ensemble poignarderaient le coupable. L'exécution de l'arrêt sanglant fut remise à la nuit suivante. Mahomet, instruit du sort dont il était menacé, en fit part au généreux Ali. 11 lui confia un dépôt précieux, avec ordre de ne le rendre qu'à son maître. Il lui commanda de coucher dans son lit, revêtu de son manteau vert, et sortit. Ayant trompé la vigilance de ses assassins, il se rendit à la maison d'Abubecr. « Le liioment est venu, lui dit Ma- » homet; il faut fuir. Le ciel l'ordonne. — Suivrai-je vos » pas '' — Suis-moi. » Ils partirent, ayant pour guide un jeune idolâtre nommé Abdallah. Les ténèbres favorisèrent leur fuite (3).
(1) Abul-Feda, Vie de Mahomet, p. 50.
,2i Des auieurs, amis rfu merveilleux, disent qve le diable entra au conseil, sous la forme d'un vieillard, et combattit tous les avis qui ne tendaient pas à la mort ; ils ajoutent <\\i Abwjehe.l ayant prononcé la peine capitale, le vieillard applaudit, et que l'arréi passa d'une voix unanime.
(3) Cette époque, si célèbre parmi les mahomélans, est nommé Iléjire, du Didt arabe Hejara, qui signiQe fuite. C'est l'ère (*) des Orientaux ; i-'est d'elle
(*) Le ii.ot ère est aussi arabe. Il vient i'Erkht, qui sigaiCe ud temps marqué une époque
Pepnis la chute d'Adam, suivant Abul-Feda, 6216. — Depuis la naissance d? J.-C, 631. — Avant l'hégire, o. — Do Mahomet. 53.)
Cependant les assassins avaient entouré la maison du proscrit. Chacun d'eux, le poi{,'nard à la main, n'attendait, pour frapper, que l'instant où il serait livré au sommeil. N'ayant aperçu qu'Ali revêtu du manteau vert de Mahomet, ils attendirent le matin, afin de ne pas confondre l'innocent avec le coupable. Ils se croyaient sûrs de leurs victimes (1). Le jour éclaira leur erreur. Ils s'aperçurent que Mahomet s'était échappé; et comme ils n'avaient pas ordre de verser le sang d'Ali, ils le laissèrent pour courir après leur proie. Ils se répandirent sur le chemin de Médine ; mais Mahomet ayant prévu qu'il serait poursuivi avait pris une route détournée (2). Retiré dans une caverne du mont Tour, située au midi de la Mecque, il y resta trois jours, pour laisser passer la première ardeur des conjurés (3). Il en partit le quatrième, et suivant les côtes de la mer Rouge il marcha vers Médine à grandes journées, Ahuhecr et Abdallah étaient les seuls compagnons de sa fuite. Soraka, fils de Malec, un des meilleurs écuyers de l'Arabie, suivi d'une troupe d'élite, atteignit les fugitifs (4). Il avait devancé ses gens, et courait, la lance à la main, sur Mahomet. « Apôtre de Dieu ! s'écria » Atzifceo", voici le persécuteur. — Ne crains rien, luiditMaho- » met, Dieu est avec nous. » Puis se tournant tout à coup vers son ennemi, il lui cria : Soi'aka ! A ce cri, le cheval effrayé se renverse par terre; le cavalier étourdi de la chute, croit voir du prodige dans un événement tout naturel, il demande grâce, et conjure l'apôtre des croyants d'implorer le ciel pour lui. Mahomet prie, et Soraka est sauvé. La générosité l'emporta sur la vengeance. Il arrêta la fureur de ses satellites, et leur commanda de se retirer. Le prophète, si l'on en croit l'histoire, lui fit cette prédiction : « 0 Soraka! quel j» sera un jour ton maintien, quelles seront tes pensées, » lorsque tes bras seront décorés des bracelets de Cos-
qu'ils datent leurs événements. Elle arriva la douzième année de l'empire d'Héraclius. {Abul-Feda, au chapitre des empereurs roiiiaius; Abiil-Faraj, au livre de la démonstration; Théophanes, dans sa Chronologie, p. 256.)
(1) Les musulmans dévots qui ne veulent pas qu'une seule action de la vie de leur prophète se soit passée sans miracle, disent qu'il avait endormi ses assassins en leur jetant de la poussière sur la tète, et en récitant quelques versets du Koran.
(i) Kbul-Feda, p. 51.
(3; Quelques-uns d'eux, prêts à pénétrer dans la grotte, s'aperçurent que l'entrée en était fermée par des toiles d'araignée, et qu'une colombe y avait déposé ses œufs. A cette vue, ils retournèrent sur leurs pas. Ce prétendu miracle accrédité parmi les mahométans, leur a laissé une grande Téaératioa pour les coUmbes.
(4) Abul-Feda, p. 51 et ^f
» roës Parviz (1)? » Échappé au péril, Mahomet continua sa route, et arriva à Coba, bour^ situé près de Médine, un lundi, le 12 du mois liubié premier (2). CouUoum, fils de H a dam, le logea dans sa maison. Il y demeura trois jours, et avant de sortir de Coba, il jeta les fondements d'une mosquée qui fut nommée Eltacoua, la piété (3). Le vendredi, il fit son entrée à Médine. Le peuple vint en foule au-devant de lui. L'apôtre des musulmans s'avançait sous un dais de feuillage, porté par ses disciples. Chacun se disputait l'honneur de le loger. Les auxiliaires, surtout, le pressaient d'accepter un appartement dans leurs maisons. Quelques-uns prenant la bride de son chameau, l'entraînaient vers leur demeure. « Laissez-le aller, leur disait-il, c'est un animal fantasque. » Enfin, le chameau s'arrêta devant l'étable des fils d'Amrou (4). L'apôtre descendit, et, fendant la foule, alla loger chez Abou Aioub auxiliaire.
Son premier soin fut de consacrer par la religion le lieu où il avait mis pied à terre en entrant à Médine. Il fit venir Moadh, tuteur de Sahal et Sohaïl, à qui ce terrain appartenait, et leur en fit proposer le prix. Les deux orphelins étant riches, voulurent lui en faire don (5). Il refusa leur offre, et Abubecr paya la somme dont on était convenu (6).
Aussitôt qu'il eut acheté ce terrain, il y fit bâtir une mosquée et un hospice pour se loger. Il y travailla lui-même. Son exemple encouragea les musulmans. Tous voulurent avoir part au saint ouvrage. L'édifice fut achevé dans l'espace de onze mois (7). Pour s'attacher Abubecr par tous les liens, il avait épousé sa fille Aïeshd, encore enfant. Son
(1) La quinzième année de l'hégire, les généraux d'Omar ayant remporté une célèbre victoire sur Yesdegerd, dernier roi de Perse, apportèrent au calife les bracelets et le diadème de ce malheureux prince. Omar fit appeler Soraka, qui était alors musulman, et pour lui montrer combien il honorait sa bravoure, il le revêtit de ces ornements. Ce fut un spectacle amusant de voiries cheveux gris du guerrier Soraka, et ses bras couverts de poil contraster avec l'or, les perles et les diamants. {Jannab.)
(2) Abul-Feda, p. 52.
(3^ Jannab.
(i) Abul-Feda, p. 53.
(5) Jannab, p. 74. Elbokar.
(6) Le docteur Prideaux, emporté par son zèle, dit que ce terrain appartenait à deux orphelins, que Mahomet le leur enleva par violence, et les en chassa avec inhumanité. (Vie <le Makomet, p. 116.) Le docteur Prideaux n'a cité aucun auteur pour appuyer un fait qui avait si grand besoin d'autorités. Abul-Feda, Jannab, Elbokar, disent positivement le contraire. Ils assurent que Mahomet refusa le don qu'on voulut lui faire de ce terrain. Abmed btn Joseph ajoute (fa' Ahubecr en paya le prix. Mahomet était trop politique pour commettre une injustice criante en entrant à Médine. Les ambitieux ne sont point injustes quand ils ont taut d'intérêt de paraître équitables.
(J) Abul-Feda, Vie de Mahomet, p. 53.