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(Voir page 3 de la couverture la liste des Mémoires publiés en 1904.)
Par F. JAYLE
(avec onze planches en couleur ou en noir).
Il n’existe pas dans la terminologie gynécologique de dénomination moins comprise et partant plus discutée que celle de Kraurosis vulvæ. Breisky1 2 (de Prague) la créa il y a vingt ans pour désigner « une forme peu connue d’atrophie cutanée de la vulve ». Les Allemands adoptèrent le nom inventé par un des leurs en l’élevant au rang d’entité morbide;, les Anglais et les Américains acceptèrent le mot, mais en revendiquant pour Lawson Tait l’honneur delà découverte de la maladie ; les Français retinrent le nouveau terme médical, l’inscrivirent dans les cadres nosologiques des Traités récents, mais s’en servirent si peu dans la pratique que les observations publiées sous ce titre n’atteignent peut-être pas le chiffre de dix3.
On peut donc dire qu’en France le terme de Kraurosis est incompris ; au surplus, il est facile de montrer qu’en Allemagne, en Angleterre et en Amérique, les auteurs rangent sous cette dénomination des cas très disparates, preuve évidente que la signification du nouveau mot manque totalement de précision.
Qu’est-ce donc que le Kraurosis vulvæ? Une entité morbide, un syndrome clinique? Ne serait-ce ni l’un ni l’autre et les cas publiés sous cette appellation rentrent-ils dans le cadre d’une autre maladie déjà connue? En me basant sur l’étude de la littérature et sur un assez grand nombre d’observations personnelles dont les premières remontent à quinze années, j’ai cherché à donner des réponses très précises à ces questions.
Avant d’entrer dans l’exposé des diverses publications sur les-
1. Cet article fait partie du Livre d’Or offert à M. le Professeur S. Pozzi.
2. Breisky. — « Ueber Kraurosis vulvæ, eine wenig beachtete Form von Hautatrophie am pudendum muliebre ». Zoit. f. Heilkunde, 1885, p. 69.
3. Pichevin et Pettit. — Semaine gynécologique, 1897, n° 7, p. 49. — Perrin. Annales de dermatologie et de syphiligraphie, 1901, Janvier, p. 23. — Boursier. Journal de médecine de Bordeaux, 1904, T. XXXIV, p. 349. — F. Jayle et X. Bender. Bull. Soc. anal., 1905,. .626. — L. Nonique . Thèse, Paris, 1905.
F. JA YLE
quelles s’est peu à peu étayée Fentité morbide du Kraurosis vulvæ, il
importe de mettre en pleine lumière l’idée maîtresse qui guida Breisky lorsqu'il créa cette nouvelle dénomination. «Je donne, a-t-il dit, jusqu’à ce que la nature de cette atrophie particulière de la vulve soit étudiée
de plus près, le nom qui exprime un symptôme clinique caractéristique, la rétraction : c’est dans ce sens que je propose pour cette atrophie la dénomination de Kraurosis vulvæ (xpaupwctç, rétraction). » La rétraction atrophique de la peau « atteignant à des degrés divers et
plus ou moins en meme temps le vestibule, les petites lèvres, le frein
et le prépuce clitoridien, la surface interne des grandes lèvres jusqu’à la commissure postérieure et la peau du périnée », tel est pour Breisky le signe capiial de l’affection qu’il veut décrire et bien différencier des autres atrophies cutanées par l’emploi d’un mot nouveau parce qu’elle mérite, suivant son intéressante expression, une « dignité clinique ». Et voici les caractères qu'il assigne à la nouvelle maladie:
Absence apparente des petites lèvres ; les téguments sont lisses à partir du mont de Vénus jusqu’au méat urinaire et passent par-dessus le clitoris sans former de replis ; il n’existe plus trace du frein ni du prépuce. On observe parfois une bande cicatricielle blanche ou une sorte de repli sur la ligne médiane du vestibule. Le clitoris est tantôt tout à fait caché par les téguments rétractés, tantôt aperçu à travers un petit orifice cutané délimité par les restes du frein et du prépuce. En écartant les grandes lèvres on voit se former un pli transversal au-dessous du méat. A la partie postérieure de la vulve, mais à un degré peut-être moins prononcé, existent des signes analogues de rétraction : la peau est inextensible et forme des plis lorsqu’on cherche à la distendre. La conséquence de cette atrophie est une sténose vestibulaire ‘ marquée, quoique non très prononcée, mais qui mérite une dignité clinique, parce qu’elle gêne l’accouchement et le coït.
Jusqu’à ce point la description répond parfaitement à l’idée maîtresse qui inspira Breisky dans la confection de son mot ; elle s’applique bien et uniquement à la rétraction des tissus, par suite au Kraurosis. Elle eût dû s’arrêter là et, à mon sens, elle doit s’y arrêter sous peine de tout embrouiller. Mais Breisky, observant une certaine variété clinique de Kraurosis, a pris la partie pour le tout, erreur fréquente en science, et ici d’autant plus excusable qu’il s’agissait de la création d’un type clinique. Aux caractères fondamentaux constants, il a joint des caractères secondaires variables, en leur attribuant une importance égale; il a doublé le symptôme capital pathognomonique, ayant valeur nominale la rétraction atrophique — d’un symptôme accessoire,
inconstant, n’ayant qu’une valeur adjectivale — la coloration blanchâtre de la peau — ; il a tout aussi minutieusement décrit ce signe secondaire que le premier et il lui accorde une valeur clinique égale:
La peau est, dans les endroits où la rétraction est le plus prononcée, blanchâtre et sèche, pourvue par places d’un épiderme épais , un peu rugueux, par exemple près du gland clitoridien, près du frein, sur le vestibule, alors que les parties cutanées avoisinantes sont lisses et sèches, gris-blanc-rougeâtre, et présentent par places des taches blanchâtres et des ramifications ectasiques vasculaires.
Cette seconde partie de la description de Breisky évoque fatalement le nom de la classique Leucoplasie.
La clarté de la notion du Kraurosis vulvæ est dès lors perdue, d’autant plus que le mot blanchâtre en matière de dermatologie vulvaire s’applique à des modifications cutanées absolument dissemblables : une traînée cicatricielle est blanchâtre, un enduit muqueux catarrhal est blanchâtre, une plaque syphilitique secondaire est blanchâtre, une plaque de leucoplasie est blanchâtre, une plaque de vitiligo est blanchâtre, etc.
Toute l’obscurité de la question provient, à mon sens, de la superposition, à l’idée principale la rétraction, d’une idée secondaire, la couleur de la peau. Que l’on garde seulement l’idée principale, la rétraction atrophique des tissus, et il reste un état clinique exact, ayant une dénomination exacte : Kraurosis.
La couleur des téguments est un caractère secondaire; elle peut être d’aspect leucoplasique ou d’aspect cicatriciel, présenter une teinte uniforme ou être parsemée de points rouges inflammatoires, d’arborisations vasculaires, de taches ecchymotiques, etc. De ces divers aspects cliniques ne doivent résulter que des formes cliniques du Kraurosis.
La description princeps de Breisky englobe donc sous un même nom la rétraction atrophique et la couleur blanchâtre des téguments de la vulve. Ces deux symptômes peuvent se combiner (et Breisky les a fait combiner toujours, d’où l’obscurité de la question) ou exister isolément. S’ils existent isolément, le premier se désigne sous le nom d’atrophie et mieux de Kraurosis , le second sous le nom de Leucoplasie. S’ils se combinent, les uns, tels les Allemands à la suite de Breisky, mettent l’atrophie au premier plan et disent qu’il s’agit de Kraurosis vulvæ, les autres, tels les Français, plus versés par l’Ecole de Saint-Louis dans l’étude de la Leucoplasie, donnent la première
F. JAYLE
importance à l’existence des taches blanches et diagnostiquent Leucoplasie vulvaire. Ainsi s'explique cette constatation, facile à faire par l’étude de la littérature, qu’en France la Leucoplasie vulvaire a fait depuis vingt ans l’objet d’un certain nombre de travaux, pendant que le Kraurosis y reste à peu près inconnu, tandis qu’en Allemagne les mémoires sur le Kraurosis ne se comptent plus, alors qu’une étude sur la Leucoplasie vulvaire y constitue une rareté.
A l’appui de cette remarque il me sera aisé de faire ressortir que, dans un certain nombre de cas de Kraurosis, les descriptions parues en Allemagne donnent l’impression que ces mêmes faits publiés en France eussent été étiquetés Leucoplasie.
Le premier point à fixer est donc de bien déterminer les caractères cliniques et histologiques respectifs de la Leucoplasie et du Kraurosis; quelques auteurs (Fichevin et Pettit 1 , Perrin2, HugoSzasz3) ont accessoirement, à propos de cas isolés, essayé d’établir une différenciation histologique entre les deux maladies, mais aucun, à ma connaissance, n’a cherché à donner de chacune d’elles une description d’ensemble et à leur imposer un cadre bien défini.
Dans le but de combler cette lacune et de jeter ainsi quelque clarté sur ce sujet encore si obscur, j’ai entrepris l’étude de la littérature française et. étrangère, et aux connaissances bibliographiques ainsi obtenues j’ai joint le résultat de mes propres recherches cliniques, commencées en 1892 et basées actuellement sur l’examen d’un nombre de femmes qui dépasse largement 30.000. En mon collègue et ami, X. Bender, j’ai trouvé l'histologiste compétent et habile qui s’est donné : la tâche ardue d’étudier, de décrire et de figurer les coupes microsco- 1 piques qu’il avait faites d’après un certain nombre de pièces que j’avais pu lui procurer. Ensemble nous avons déjà publié 4 un mémoire long et très documenté sur la Leucoplasie de la vulve, du vagin et de l’utérus : la Leucoplasie de la vulve y est figurée en couleurs et de nombreuses planches histologiques permettent de se faire une compréhension complète de la maladie. Ce premier point obtenu, je voudrais maintenant pour le Kraurosis vulvæ élablir une description clinique claire permettant de donner à ce nom une valeur nette, distincte, compréhensible pour tous.