CONSIDÉRATIONS SUR UNE EPREUVE DE BALZAC
Dans l'étude que j'ai consacrée au labeur d'écrire, il a été question à chaque page des manuscrits sur lesquels les écrivains les plus considérables ont peiné nuit et jour, les noircissant d'un réseau de ratures et de maculatures : énorme toile d'araignée dont les fils ténus renvoient à des corrections marginales innombrables. Je crois qu'il ne serait guère possible de mieux compléter ces divers chapitres qui glorifient l'effort cérébral qu'en reproduisant et en commentant une épreuve de Balzac. J'en dois la communication à l'extrême obligeance du vicomte de Spoelberch de Loven-
joui, cet érudit si fin et si passionné de littérature, dont l'incomparable collection fourmille en manuscrits sortis de la plume de l'illustre romancier.
Que M. de Spoelberch reçoive ici l'expression de ma gratitude pour le prêt qu'il a bien voulu me faire. C'est une faveur que l'on ne saurait assez apprécier.
L'épreuve que je fais paraître en facsiiiiih' dans cet ouvrage concerne le Louis Lambert des Etudes philosophiques.
Ce livre, qui comporte à peine 130 pages, est un de ceux que Balzac a travaillé le plus, si l'on en excepte peutêtre le Médeciu de campagne (i).
Lui-même exprime à cet égard ses doléances dans de nombreuses lettres. Il écrit à M"^" Laure Surville, sa sœur :
« Cette Notice biographique sur Louis
(i) Nous faisons cette exception, d'après le dire de Balzac même, qui a écrit à M"ie Carraud, dans une lettre de mars 1835 : « Le Mc'decin de campagne me coûte dix fois plus de travail que ne m'en a coûté Louis Lambert ; il n'y a pas de phrase, d'idée qui n'ait été vue, revue, relue, corrigée ; c'est effrayant ! » Coi:respondance, p. 170.
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Lambert est une œuvre où j'ai voulu lutter avec Gœthe et Byron, avec Faust et Maiifrcd, et c'est une joute qui n'est pas encore finie ; les épreuves ne sont pas encore corrigées. Je ne sais si je réussirai, mais ce quatrième volume des Contes pliilosopliiqiies doit être une dernière réponse à mes ennemis et doit faire ressortir une incontestable supériorité. Aussi faut-il pardonner au pauvre artiste sa fatigue, ses découragements et surtout son détachement momentané de toutes sortes d'intérêts étrangers à son sujet. Le Lambert m'a coûté tant de travail ! Que d'ouvrages il m'a fallu relire pour écrire ce livre ! Il jettera peut-être un jour ou l'autre la science dans des voies nouvelles. Si j'en avais fait une oeuvre savante, il eût attiré l'attention des penseurS; qui n'y jetteront pas les yeux. Mais si le hasard le met entre leurs mains, ils en parleront peut-être.
« Je crois Louis Lambert un beau livre ! Nos amis l'ont admiré ici et tu sais qu'ils ne me trompent pas. »
Balzac se faisait, à coup sûr, de grandes illusions. On comprend difficilemeut aujourd'hui que l'auteur génial qui a produit Cousin Pons et Cousine Bette ait écrit à sa mère : « Lambert est une bien belle chose et qui fera sensation. J'attends Lyon pour donner le dernier coup de peigne avec impatience à cette grande œuvre qui a failli me tuer {i). »
Comme Balzac a dû éprouver une douleur cuisante quand il a écrit à M'"^ Carraud : « Le fiasco du Médecin de Campagne, de Louis Lambert, m'a chagriné, mais j'ai pris mon parti ; rien ne me découragera (2) ! » Plus loin : « L'Allemagne a acheté deux mille Louis Lambert de contrefaçon, et la France n'a pas acheté deux cents Louis Lambert !... »
Un des grands travers de Balzac a toujours été un optimisme poussé jusqu'à ses dernières limites et une véritable hypertrophie du moi. Cependant, s'il était passablement ridicule d'écrire à sa
(i) Lettre du 21 août 1832, p. 151.
(2) Lettres de décembre 1833, p. 192 et 193.
sœur, à propos de Louis Lambert : « Tu me verras un jour compté parmi les plus grandes intelligences de mon pays», il n'en est pas moins vrai qu'il a remanié, raturé, trituré, malaxé cet ouvrage avec une patience de ciseleur et, comme on le verra plus loin, avec un souci assez enfantin de la perfection. Cet acharnement à chercher le mot qui fût le plus adéquat à sa pensée, devenait pour lui une torture de toutes les minutes. Il sortit presque malade de la lente élaboration de ce fameux Louis Lambert^ à telles enseignes qu'il alla faire une cure à Aix. Il écrivit le 27 avril 1832, à sa mère : « Ce voyage que tu m'a mis à même de faire, m'était bien nécessaire, j'avais un besoin absolu de distraction. J'étais accablé de la fatigue que m'a causée Louis Lambert ; j'avais passé beaucoup de nuits et fait un tel abus de café, que j'éprouvais des douleurs d'estomac qui allaient jusqu'aux crampes. Louis L^ambert est peut-être un chef-d'œuvre, mais il m'a coûté cher : six semaines d'un travail obstiné. Pour le coup, certains
20b Lli LABEUR DE LA PROSE
amis me prendront peut-être pour un homme de quelque valeur (i). »
Quelle triste et cruelle déception devait s'en suivre !
La i''^ édition de Louis Lambert date d'octobre 1832. Elle parut chez Gosselin dans les Nouveaux contes philosophiques, sous le titre de Notice hiograpJiique sur Louis , Lambert. Balzac travailla à son œuvre pendant les mois de juin et juillet de la même année. On peut penser que cette édition ne vit pas le jour sans être précédée d'une multitude d'épreuves (2), toutes modifiées de fond en comble. La seconde édition date de février 1834. Elle parut chez le même éditeur en un petit volume in-i8, sous le titre : « Histoire intellectuelle de Louis Lambert. » Le fac-similé révèle les nombreux remaniements que cette édition subit dans une
(z) Lettre à sa mère, Mme Je Balzac. Correspondance,
(2) Gosselin dut se plaindre des nombreuses corrections faites par Balzac à son Louis Lambert, car le romancier lui écrivit qu'il était bien fâché des tracasseries que lui a suscitées Louis Lambert, Corr., p. 163.
des rares épreuves qui nous soient conservées. Une 3^ édition, profondément changée et datant de décembre 1835, parut chez Werdet dans le Livre mystique {2 vol. in 8"). Elle était augmentée des lettres de Louis LAimbcrt qui avaient paru pour la première fois dans la Revue de Paris d'août 1835. Une 4° édition parut en février 1836 chez le même éditeur. Une 5^ édition parut également chez cet éditeur en septembre 1836. Une 6® édition parut en 1842 chez Charpentier (vol. in-12). Une 7*^ parut en 1846 sous le titre de Louis Lanihert dans le III" tome des Etudes philosophiques (r° édition de la Comédie humaine, tome XVI chez Hetzel in-8°.) « Toutes ces éditions sont remaniées, écrit le vicomte de Spoelberch deLoven joui dans son remarquable livre Histoire des œuvres de Bal^ae, mais, elles le sont toujours, dans le but de compléter l'ouvrage (1). » La page 10 de Louis Lambert (2) con-
(i) P. 190. 2* édition.
(2) Voir le Jac-siniilé, qui est joint à cet ouvrage.
Voici la ttneur de l'épreuve de la p<»ge lo {z" édition),
tient la suite immédiate des cinq ou six lignes par lesquelles débute l'ouvrage et cette épreuve de la 2" édition. Voici ces quelques lignes : Nous y respectons les hésitations qu'elles décèlent en plaçant les mots biffés entre parenthèses : « Louis Lambert naquit à Montoire, petite ville du Vendômois, le 20 septembre 1797. Son père exploitait une tannerie de peu d'importance et (voulut, désira) voulut d'abord
telle qu'elle figure sur nq\xQ fac-siiiiUc. Les adjonctions, remplaçant parfois des mots ou des phrases raturées, sont reproduites en italiques : « D'ailleurs, le tanneur et sa femme chérissaient Louis comme on chérit un fils unique et ne le contraignaient en rien. Dès l'âge de cinq ans, l'Ancien et le Nouveau Testament étaient tombés entre ses mains, et ce livre où sont contenus tant de livres avait décidé de sa destinée. Son enfantine imagination compritelle déjà la mystérieuse profondeur des Ecritures ? Pouvait-elle déjà suivre F Esprit-Saint dans sou vol à travers les mondes ? s'éprit-elleseulement des romanesques attraits dont ahoudent ces poèmes tout orientaux ? ou, dans sa première innocence, son âme sj'mpathisa-t-elle avec le sublime religieux que des mains divines ont épanché du ciel dans ce livre. Le reste de sa vie sera peur quelques lecteurs une réponse satisfaisante à ces conjectures. Un fiut résulta de cette première lecture de la Bible: ii Louis allait par tout Montoire, y quêtant des livres qu'il ». — La phrase se poursuit à la page suivante non reproduite tn fac-similé.
faire de son fils un tanneur. Le dégoût que cette profession causait à l'enfant et plus encore les dispositions extraordinaires qu'il manifestait pour l'étude ichangèrent à son égard le bon plaisir paternel) modifièrent un peu les idées du père. »
Pourquoi Balzac maintient-il sur cette épreuve le mot « voulut » ? Le mot « désira» était-il apparemment trop faible pour exprimer une manifestation de l'autorité paternelle ? Et il faut croire qu'il se repentit d'avoir remplacé « le bon plaisir paternel » par « les idées du père », car dans l'édition définitive 1' « arrêt paternel » se trouve substitué aux « idées du père ». Ce qui tend à établir que Balzac, malgré ses nombreux tâtonnements, n'opérait aucun changement d'une façon capricieuse.
En l'occurrence, c'est en quelque sorte le pouvoir du pater fainilias des Romains qu'il se proposait comme modèle.
Cependant, cette rigidité sembla fléchir au milieu de nouveaux remaniements.
C'est ainsi que tout le début du livre est de nouveau bouleversé dans l'édition défini-
tive, comme on pourra en juger ci-après : « Louis Lambert naquit en 1797 à Montoire, petite ville du Vendômois,c)// son père exploitait une tannerie de médiocre importance et comptait faire de lui son successeur ; mais les dispositions qu'il manifesta prématurément pour V étude modifièrent cet arrêt paternel ».
Décidément, le mot « voulut » était trop énergique. Il fallait trouver un vocable intermédiaire, d'une moyenne force d'expressivité ! Le mot « compta » remplit cette condition. Ce qui paraît avoir déterminé Balzac à mitiger la forme un peu rude de sa pensée, ce sont les exigences de son récit qui ont permis que la volonté du père désarmât devant la vocation du fils. C'est ainsi qu'à la page 10, on peut lire : « D'ailleurs, le tanneur et safemme chérissaient Louis comme on chérit un fils unique, et ne le contraignaient en rien. » Mais il est probable que même le mot « contraignaient » parut encore marqué au coin d'une trop grande exagération, car, dans
l'édition définitive, il fut remplacé par « ne le contrariaient en rien » !
Faisons observer que le début de l'ouvrage était encore tout autre dans la 1'"° édition. Le voici : « Louis Lambert naquità Montoire, petite ville du Vendômais, où son père avait une tannerie de peu d'importance. Jacques Lambert voulait sans doute faire de son fils un tanneur; mais la répugnance de V enfant pour ce métier désagréable et les dispositions peucommunes qu'il montra de bonne heure pour rétude, changèrent à son égard le bon plaisir paternel. »
Que d'hésitations !
Beaucoup de corrections faites par Balzac échappent même à une anal3'^se subtile. Et non seulement on remarque dans ses épreuves et au cours des diverses éditions de ses œuvres, de profonds remaniements, mais encore des adjonctions très longues et tout à fait inédites. La page lo reproduite en fac-similé n'a pas même paru dans la première édition et elle fut considérablement modifiée dans l'édition défi-
nitive. Voici, d'après cette dernière, le passage ne varietur : « D'ailleurs, le tanneur et sa femme chérissaient Louis comme on chérit un fils unique et ne le contrariaient en rien. V Ancien et le Nonvean Testament étaient tombés entre les mains de Louis à V âge de cinq ans ; et ce livre, où sont contenus tant de livres, avait décidé de sa destinée. Cette enfantine imagination comprit-elle déjà la mystérieuse profondeur des Ecritures, pouvait-elle déjà suivre l'Esprit-Saint dans son vol à travers les mondes, s'éprit-elle seulement des romanesques attraits qui abondent en ces poèmes orientaux ? ou, dans sa première innocence, cette àme sympathisa-t-elle avec le sublime religieux que des mains divines ont épanché dans ce livre ? Pour quelques lecteurs, notre récit résoudra ces questions. Un fait résulta de cette première lecture de la Bible : Louis allait par tout Montoire, y quêtant des livres qu'il obtenait à la faveur de ces séductions dont le secret n'appartient qu'aux enfants et auxquelles personne ne sait résister. »
Les recherches auxquelles je me suis livré, n'ont eu pour objet qu'une partie des épreuves dont la reproduction accompagne ce livre. La même étude pourrait être consacrée aux Pensées de Louis Lambert que M"'' de Villenoix a recueillies. Elles sont profondément raturées sur répreuve du fac-sùnilé [marqué p. 93) et furent remaniées jusque dans l'édition définitive. Mais ce travail me mènerait trop loin.
Je crois en avoir dit assez pour démontrer que la grande préoccupation qui présidait aux innombrables corrections de Balzac, c'était le souci de la précision — au risque même d'alambiquer sa pensée.
Une autre remarque s'impose encore et peut-être ne manque-t-elle pas d'imprévu : Le manuscrit original de Balzac est écrit de premier jet. Les ratures y sont , rares. J'ai pu faire cette intéressante constatation chez le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul qui m'a soumis des romans entiers écrits de la main de Balzac, entre autre Louis Latnbert. La lettre
moulée seule subissait les profondes modifications qui font Tétonnement des bibliophiles et ontfait le désespoirdes typographes. On peut se représenter les avatars nombreux par lesquels sa prose devait passer, quand on songe, comme nous l'avons déjà dit dans un autre chapitre, que V Ecole des ménages, qui ne comportait que trois feuilles in-octavo, coûta 216 fr. de composition, 307.50 fr. de corrections et de remaniements, ainsi que 36 fr. de' suppressions (i) !
A ce propos, il nous paraît intéressant de reproduire ce joli et pittoresque croquis dans lequel Théophile Gautier analyse une épreuve de Balzac :
« Des lignes partant du commencement, du milieu ou de la fin des phrases se dirigeaient vers les marges, à droite, à gauche, en haut, en bas, conduisante des développements, à des intercalations, à des incises, à des épithètes, à des adverbes. Au bout de quelques heures de travail, on eût
(i) Autour de Honoré de Balzac par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, p. 99.
dit ]e bouquet d'un feu d'artifice dessiné par un enfant. Du texte primitif partaient des fusées de style qui éclataient de toutes parts. Puis, c'étaient des croix simples, des croix recroisetées comme celles des blasons, des étoiles, des soleils, des chiffres arabes ou romains, des lettres grecques ou françaises, tous les signes imaginables de renvoi qui venaient se mêler aux rayures. Des bandes de papier, celles avec des pains à cacheter, piquées avec des épingles, s'ajoutaient aux marges insuffisantes, zébrées de lignes de caractères fins pour ménagerla place, et pleinesellesmêmes de ratures, caria correction à peine faite était déjà corrigée. »
Balzac mourut sous le faix de son puissant labeur. Cette nature d'athlète tomba victime de ses grimoires. Les fatigues cérébrales, les insomnies, lesstimulants artificiels de l'esprit l'épuisèrent. Il s'abattit comme un général sur un champ de bataille. Il tenta de réaliser ce que le génie peut présenter de plus grand : la poursuite d'une formée irréprochable, d'une
pureté idéale, l'art poussé jusqu'au sacrifice de soi-même.
Une plus belle figure n'aurait pu illustrer les dernières pages que j'ai écrites pour magnifier la conscience et la probité littéraires !