LE CONFLIT LITTÉRAIRE ENTRE LES LABORIEUX ET LES NON-LABORIEUX
Quandon parle d'un littérateurde talent, onest enclin à dire : « lia la plume facile, » Cette expression est entrée dans le commun langage. D'ordinaire, elle dit une chose inexacte. Celui qui l'emploie confond le résultat avec l'effort. S'il parle d'un très médiocre écrivassier, il peut avoir raison. Mais que de fois cette facilité de plume est apparente et fallacieuse ! Je crois l'avoir démontré par l'accumulation d'une longue série de textes relatifs aux plus grands maîtres de la langue française : le labeur d'écrire est la règle ; la facilité est l'exception. A coup sûr, certains auteurs qui ont travaillé et tra-
vaillent encore avec une aisance extrême, imposentnotreadmiration.Ilsfontplus:ils nous stupéfient. Mais combien sont-ils ?... Je parle, i)ien entendu, des virtuoses de la plume. Il s'en trouve qui confinent au génie ; d'autres sont seulement remarquables par l'abondance de leurs idées et la spirituelle vivacité de leur esprit. Chez beaucoup, les incorrections, les négligences, les redites sont nombreuses.
Comment pourrait-il en être autrement ?
En général, une œuvre ne passe à la postérité que grâce à sa forme — sinon, il faut que la pensée en soit tellement haute qu'elle seule suffise pour y donner la consécration des siècles.
Tel a été le cas pour Montaigne qui disait : Il faut « parler tel sur le papier qu^à la bouche ». Mais, bien qu'il demandât que le style fût « plutôt parlé qu'écrit, voire soldatesque », bien qu'il aimât les phrases « à sauts et gambades », il ne s'abstenait pas de corriger sa prose afin d'en châtier la forme. Cependant, combien d'autres n'arrivent pas à la puis-
LE LABEUR DE LA PROSE 2z|9
sance de l'idée, malgré la fantaisie et le charme de leurs productions littéraires ! Alexandre Dumas père, une fois assis à sa table, écrivait presque sans interruption de dix-sept à dix-huit heures et il se relisait à peine. Il est vrai, maints auteurs faciles sont cotés plus haut que ce fécond romancier. Michelet a écrit des pages admirables et c'est tout d'une haleine qu'il expédiait le quart ou la moitié d'un volume. George Sand ne se reposait pas même quand elle était arrivée à la dernière ligne d'un livre. Aussitôt, elle en commençait un nouveau. « Je reconnus, a-t-elle dit, quej'écrivais vite, facilement, longtemps sans fatigue ; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient, s'enchaînaient par la déduction, au courant de la plume. » Alfred de Musset relate à son tour : « J'ai travaillé toute la journée ; le soir, j'ai fait dix vers et bu une bouteille d'eau-de-vie; elle, elle a bu deux litres de lait et a écrit un demi-volume. »
Citons encore Théophile Gautier : « La copie est une fonction chez M'"® Sand. Les
manuscrits qui restent d''elle sont sans rature, écrits d'une large écriture toujours égale. On pouvait l'interrompre sans craindre de la déranger et sans nuire à sa facilité prodigieuse. »
Oui, cette rapidité d'exécution tient du prodige, mais elle n'est guère possible sans des inégalités flagrantes. On peut en signaler tout particulièrement dans les œuvres de Lamartine, qui, en chantant la facilité du style et la grcàce du non-effort chez Fénelon, se dépeignait un peu luimême :
... Il chantait comme l'homme respire, Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire, Comme l'eau murmure en coulant.
On m'a raconté à propos de Catulle Mendès ce trait étonnant. Un jour, il se souvint tout à coup qu'il avait oublié d'écrire une chronique promise à une feuille parisienne. Le temps pressait.
Aussitôt, Tauteurdela Preniicre Maîtresse appela son secrétaire, et, tout en causant avec la personne qui m'a rapporté cette
anecdote, il dicta l'article avec une verve endiablée. Sans même se relire, il l'envoya cà son journal. Renan rapporte au sujet de Prévost-Paradol que ses articles « exquis étaient écrits au dernier quart d'heure, sans rature ; le prote coupait avec des ciseaux les lignes aussitôt rédigées, et Prévost ne les revoyait pas (i). »
Qui dit style facile ne dit pas toujours non plus style simple. Les esprits naturellement maniérés peuvent rendre une page écrite au courant de la plume aussi prétentieuse que si elle était alambiquéeavec patience. Jules Janin, dont le style est étincelantetquitravaillaitavec une aisance extrême, tombait souvent dans le mauvais goût. Nisard lui a reproché sa facilité. Chez George Sand, la rapidité de facture était presque un système. Ainsi, elle confesse que ses Lettres cfun voyageur {2) ont été peu soignées. Elles ont servi de soulagement à ses fatigues. En sorte que Tune fatigue guérissait l'autre. Ce volume de
(i) Feuilles détachées, p. 144.
{2) Viiiir la préface.
344 pages contient même des missivesqui, de l'aveu de leur auteur, ont été « écrites à la course, finies à la hâte, et jetées à la poste, sans arrière-pensée de publicité ». Mais, alors, pourquoi ont-elles été publiées ?
C'est qu'en vérité le labeur rencontre chez quelques écrivains un incommensurable mépris. Il représente à leursyeux une impuissance cérébrale, une invincible stérilité, une tendance vers un idéal irréalisable, la lassitude de tous les nerfs dans une œuvre impossible, je ne sais quoi d'éreintant, d'exténuant, de tuant qui ne conduit à rien ou à peu de chose, et, par dessustout,une injureau génie delalangue française qui exige la sobriété, la facilité, la simplicité, l'abandon et presque l'allure d'une conversation familière. Comme si chez les plus grands maîtres cette sobriété, cette facilité, cette simplicité, cet abandon n'avaient pas souvent marché de pair avec un énorme labeur d'écrire! J'en ai donné plusieurs exemples et ne citerai au hasard que La Fontaine, Mérimée, Al-
phonse Daudet, \'oltaire même. Chez eux ne prévaut jamais l'emphase.
Néanmoins le souvenir de ces auteurs ne désarme pas l'espritde révolte des écrivains faciles. Ce conflit a été poussé à Tétat aigu. Il apparaît surtout dans ce trésor de correspondances et de mémoires que nous détenons en nombre considérable, au grand avantage de la critique littéraire. Stendhal se montre absolu : « Ce qu'on fait avec peine ne plaît jamais, » dit-il. Et dans une lettre à Balzac : « Je crois que depuis la destruction de la cour, en 1792, la part de la forme devient plus minime chaque jour. » Et cependant, il était un laborieux malgré lui, bien qu'il affectât de n'attacher aucune importance à la forme ! Nisard reproche à Jules Janinla facili.té de son style, et, d'autre part, il estime que les corrections de la Rochefoucauld, qu'il juge d'ailleurs « admirables >>, ont ôté à son esprit ce qu'elles ont ajouté à la vérité (i).
(i) Histoire de la Littérature française, (p. 894.)
NisarJ ne se place, dans ce passage, que sur la frontière du grand conflit auquel ce chapitre est consacré. 11 s'y montre plein d'incertitude. Que faut-il sacrifier? La forme ou le fond ? A quoi faut-il porter atteinte ? A l'esprit ou à la vérité ^ Maurice Barrés décrète que « la forme doit être tout dans la littérature considérée comme art » ; Flaubert écrivit à George Sand : « Il n'est guère besoin que les mots expriment des idées et pour peu qu'on les assemble harmonieusement, l'objet de l'art est atteint. »
Quelle différence avec Stendhal !
M. Lanson dit à propos de P.-L. Courrier : « Le défaut de Courrier, c'est qu'on sent trop cet art, et l'effort de l'écrivain ; nous aimerions un peu plus d'abandon ; et pourtant, en son genre, il fut un vrai artiste, et tout à fait original (i) ». Tout au moins cette critique de M. Lanson estelle faite avec mesure.
Toutes ces citations ne prouvent-elles
(i) Histoire de la Litlératiirc, p. 220 t. III.
pas un désarroi bien étrange dans les cerveaux les mieux organisés ? Chacun tient à sa méthode propre, avec acharnement.
Du reste, si les opinions absolues se font jour dans le camp des Barrés et des Flaubert, il en va de même, comme on verra, chez ceux qui abhorrent le labeur.
Déjà au xvi" siècle, Régnier etThéophile condamnaient la patience de Malherbe, le rénovateur de la langue française. Théophile disait :
J'aime sa renommée et non pas sa leçon. La règle nie déplaît, j'écris confusément, Jamais un bon esprit ne fait rien qu'aisément.
Mais, hélas ! l'auteur de ces pauvres vers est voué à l'oubli. Ce sont ses négligences de style qui l'ont placé au dernier rang des écrivains et c'est la forme qui a sauvé Malherbe ! M. Baron, dans son livre La Rhétorique, détache aussi une petite ruade au poète qui chanta la douleur de Duperrier et dont, par parenthèse, la prose vaut les poésies : « Je ne partage en aucune façon, dit-il, l'avis de Malherbe
qui avait besoin de noircir une main de papier pour mener une ode à bonne fin et soutenait qu'après avoir écrit un poème de cent vers ou un discours de trois feuilles, il fallait se reposer dix ans. Il y a toujours un milieu entre l'excès et le défaut. » Cette dernière réflexion est juste, mais M. Baron a oublié que Malherbe est venu à un moment oii non seulement il fallait régénérer la poésie, mais rebâtir à neuf la forme elle-même.
M. Souriau est un autre théoricien de la langue. Il écrit dans son livre La Suggestion dans VArt (1) :
« La plume qui tout à l'heure courait avec tant d'ardeur en pleine fantaisie, sitôt qu'on l'astreint à cette besogne, devient rebelle. Le style prend un caractère pénible, laborieux, qui montre l'effort de la pensée pour se créer une expression. »
Et Vacquerie dans ses Profils et grimaces (2) : « Je ne suis pas partisan de la
rature ; elle tr-ouble le miroir de la pensée. » Ailleurs : « Nous en avons rencontré plus d'un de ces fiers penseurs crevant d'imaginations qu'ils ne pouvaient faire sortir, ayant trop d'idées pour pouvoir en exprimer une seule, Shakespeares vagissants, énormes prisonniers de la syllabe. »
Quelle levée de boucliers ! Ecoutez Buffon : « Rien n'est plus opposé au beau naturel que la peine qu'on se donne pour exprimer des choses ordinaires ou communes d'une manière pompeuse ; rien ne dégrade plus l'écrivain. Loin de l'admirer, on le plaint d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons de syllabes pour ne dire que ce que tant de monde dit. Ce défaut est celui des esprits cultivés, mais stériles ; ils ont des mots enabondance, point d'idées: ils travaillent donc sur des mots et s'imaginent avoir combiné des idées parce qu'ils ont arrangé des phrases, et avoir épuré la langue, quand ils l'ont corrompue en détournant les acceptions. Ces écrivains n'ont point
de style, ou, si l'on veut, il n'en ont que l'ombre; le style doit graver des pensées, ils ne savent que tracer des paroles. »
Ne croirait-on pas lire les objurgations qui, cent ans plus tard, ont été dirigées contre Flaubert par un Zoïle impitoyable ? Clôturons ces appréciations générales par quelques critiques prud'hommesques (i).
Elles émanent d'un vieux professeur, M. Rondelet, dont /'.A r/^/'t'fr/r^ est avant tout un art d'ennuyer: « Le malheur est que les écrivains excessifs dans leurs méditations finissent, comme les personnes trop scrupuleuses, par tomber inévitablement dans l'immobilité et la stérilité, et il faut bien reconnaître qu'un pareil labeur manque de charme et d'encouragement. Comme ils refusent obstinément et par principe de tendre la voile lorsqu'ils rencontrent quelque souffle d'inspiration qui les conduirait à leur but, il en sont réduits à ramer sans relâche et sans miséricorde pour traîner leur barque à tra-
(1) U Art d'écrire, p. 258.
vers les flots, et si l'efTort de l'aviron demeure un moment suspendu, ils sentent que la résistance détermine déjà un commencement d'arrêt. C'est ainsi que ce procédé aboutit aux fâcheux inconvénients de paralyser les dispositions naturelles les plus heureuses, et d'user en vain la plus grande partie de notre activité à des réflexions et à des combinaisons bien superflues si l'on s'en remettait avec plus de confiance à l'aide secourable de la spontanéité. Le style qu'enfante cette fausse manière n'est pas seulement décousu et martelé ; il manque au plus haut degré, comme on peut bien le penser, de facilité, d'aisance et de naturel. » Et comme si M. Rondelet n'avait pas encore épuisé ce sujet, il soutient un peu plus loin que Balzac a été sur le point de livrer aux flammes les meilleures pages d'Eugénie Grandet parce que, à force de retouches, il ne parvenait plus à faire le départ du vrai et du faux goût !
Quel réquisitoire ! Quel abattage ! Quelle téméraire condamnation de tout ce que la
langue française compte de plus illustre, de plus surhumainement beau ! J'ai voulu reproduire ces nombreuses diatribes, les unes plus exagérées que les autres, pour bien montrer jusqu'où va l'incompréhension de la grandeur littéraire. La plupart confondent dans un même dédain tous les laborieux, les plus purs artisans de la phrase et de la pensée. Tant d'inj ustice paraît encore plus patente quand elle s'attaque, non plus, cette fois, à une collectivité d'écrivains, mais à un homme de génie en particulier. Tel a été le cas pour Gustave Flaubert, dont George Sand, sa grande amie, n'est pas même parvenue à pénétrer la rigoureuse et admirable méthode.
Gitons un long extrait de la lettre que George Sand écrivit de Nohant à Flaubert(i) :
« Tu préfères une phrase bien faite à toute la métaphysique. Moi aussi, j'aime à voir résumer en quelques mots ce qui
(i) Lettres du 12 janvier 1876, p. 375, dernier volume de la Correspondance de G. Sand.
remplit ailleurs des volumes; mais ces volumes, il faut les avoir compris à fond (soit qu'on les admette, soit qu'on les rejette) pour trouver le résumé sublimequi devient l'art littéraire à sa plus haute expression; c'est pourquoi, il ne faut rien mépriser des efforts de l'esprit humain pour arriver au vrai.
« Je te dis cela, parce que tu as des partis excessifs en paroles. Au fond, tu lis, tu creuses, tu travailles plus que moi et qu'une foule d'autres. Tu as acquis une instruction à laquelle je n'arriverai jamais. Tu es donc plus riche cent fois que nous tous ; tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites la charité à un gueux qui a de l'or plein sa paillasse, mais qui ne veut se nourrir que de phrases bien faites et de mots choisis. Mais, bêta, fouille dans ta paillasse et mange ton or. Xourris-toi des idées et des sentiments amassés dans ta tête et dans ton cœur; les mots et les phrases, la forme dont tu fais tant de cas, sortira toute seule de ta digestion. Tu la considères comme un
but, elle n'est qu'un effet. Les manifestations heureuses ne sortent que d'une émotion, et une émotion ne sort que d'une conviction. On n'est point ému par la chose à laquelle on ne croit pas avec ardeur. »
Ces reproches énergiques ne reçurent évidemment pas bon accueil de la part du grand écrivain auquel ils étaient adressés. Il était trop imprégné de sa formule artistique pour passer condamnation à sa « chère maître » de Nohant. « Enfin, lui répondit-il dans sa lettre du... mercredi 1876 (i), je crois la forme et le fond deux subtilités, deux entités qui n'existent jamais Tune sans l'autre. Ce souci de la beauté extérieure que vous me reprochez est pour moi une méthode. Quand je découvre une mauvaise assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sur que je patauge dans le faux ; à force de chercher, je trouve l'expression juste qui était la seule et qui est, en même
(i) Flaubert, Correspondance, 4" série p. 225.
temps, l'harmonieuse. Le mot ne manque jamais quand on possède l'idée. » Et dans sa lettre du lundi soir... 1876 (i), il demande : « Pourquoi y a-t-il un rapport nécessaire entre le mot juste et le mot musical ? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire un vers quand on resserre trop sa pensée ? » Ces interrogations équivalent à des affirmations dans l'esprit de Flaubert, qui, dans toute sa correspondance, ne cesse de lutter en faveur de la forme. A cet égard, l'auteur de Salammbô et celui de la Petite Fadette se trouvent aux antipodes.
Mais Flaubert ne s'est pas seulement heurté 'à l'opposition de George Sand.
Tous ceux qui n'admiraient pas sa préoccupation dominante, la qualifiaient de « byzantine ». Bien que Paul Bourget ait dit que toutes les épigrammes dirigées contre ce byzantinisme n'empêcheront pas la Tentation de saint Antoine d'être un livre supérieur, il estime néanmoins
(i) Flaubert, Correspondance, 4° série, p. 227.
que ce système « aboutit volontiers à une littérature hiératique et sibylline; dans laquelle la science accomplie des procédés techniques s'accompagne d'un mépris transcendantal pour la simple émotion et l'éloquence spontanée du cœur (i) ». Celte appréciation correspond assez bien à celle de George Sand. M. Albalat, dans son livre Ouvriers et Procédés (2) écrit : « Quand on lit des ouvrages comme Pêcheurs d'Islande^ qui donne une commotion si douloureuse, la nécessité du travail esthétique, tel que l'entendait le classique Flaubert, ne vous apparaît plus si impérieusement, et ces
(i) Etudes et portraib, p. 178, t, I. A cet égard, il nous paraît intéressant de reproduire les paroles que Paul Bourget met dans la bouche du héros de son livre Physiologie de Tamoiir moderne :
« Je saute à bas de mon lit, et, à la lueur de la bougie, me voilà dans ma bibliothèque, cherchant ce gros livre que j'ai acheté, il y a cinq ans (Dictionnaire de médecine de Nysten) lorsque je croyais encore à cet autre mensonge : le iravail, pour avoir du génie, — comme si Prévost avait travaillé Manon, Diderot le Neveu, Voltaire Candide, ^tninvain Adolphe, tous chefs-d'œuvre griffonnés san^i ratures ! » (p. 19.)
théories, inattaquables à les prendre en bloc, vous laissent un peu hésitant. »
Dans une lettre que M. Paul Souriau, professeur à l'Université de Lille, a eu Tobligeance de m'écrire, il émet cette opinion très ingénieuse au sujet du labeur de la prose : « On ne pourrait dire cependant que les écrivains, chez lesquels cette difficulté est devenue une véritable maladie (comme chez Flaubert), ont souffert uniquement de la nouveauté de leurs idées. Il y a, dans leur fait, un vice de méthode qu'il importe, je crois, de signaler. C'est l'imagination qui trouve les idées et les phrases ; c'est le goût qui les juge et les corrige. Il y a donc, dans l'écrivain, un dédoublement de personnalité : l'artiste propose, le critique dispose. Si le critique est trop sévère, trop tatillon, il ne laisse pas passer une phrase sans l'amender, la raturer, il finit par décourager l'artiste. L'inspiration, comme un orateur trop souvent interrompu, se rebute. Les écrivains qui composent difficilement sont ceux qui sont trop
difficiles pour eux-mêmes et surtout ceux qui veulent mener de front le travail de l'invention et celui delà critique. A ceuxlà il faudrait conseiller, comme George Sand le faisait à Flaubert, de laisser un peu de vent souffler dans leurs cordes. Si Ton ne quitte une phrase que lorsqu'on l'a amenée à sa forme parfaite, on sera refroidi, éteint quand on passera à la phrase suivante. »
Dans la défense que j'ai entreprise du labeur d'écrire, on ne m'accusera pas d'avoir mis sous le boisseau les pièces du procès. Je les ai largement reproduites, au risque même de fatiguer le lecteur par des citations trop longues. Mais telle est la seule manière, à mon sens, de concevoir le rôle du critique en cette occurrence. Qu'il me soit permis maintenant de défendre la cause des écrivains qui sont parvenus à s'imposer à notre admiration, grâce à un effort énorme, souvent prodigieux. Il paraîtra peut-être téméraire ou inutile d'accomplir cette tâche. Le génie n'a pas besoin d'un plai-
doyer. On dira qu'il est encore moins nécessaire de démontrer l'excellence de la méthode qui a produit un don si rare. La méthode devait être bonne, puisque le résultat est là, bien tangible et qu'il provoque notre émerveillement.
Et puis les laborieux sont légion. La longue énumération que j'en ai faite, les textes à la main, établit que presque tous ceux qui portent un grand nom dans l'histoire des lettres françaises, ont passé par les crises et les tortures de la fatigue intellectuelle. Et il est même assez curieux que le nombre des prosateurs l'emporte sur celui des poètes. Evoquons derechef la mémoire de Bossuet, de Massillon, de La Fontaine, de Pascal, de La Rochefoucauld, de La Bruyère, de Jean-Jacques Rousseau, de Mérimée, de Sainte-Beuve, de Zola, des frères de Concourt, de Musset, de Renan, d'Alphonse Daudet, de Flaubert, de Cladel, de Paul Adam, ^ de Pailleron. J'en passe. Tous furent deslaborieux à des degrés divers. Partant le travail opiniâtre peut-être formulé comme une loi
de l'esprit. Alors à quoi bon discuter, prouver, riposter ? Si ! Quand bien même cette étude n'aurait pour résultat que d'exalter l'effort patient, persévérant, désintéressé, dont l'Art seul est Tobjectif ; quand bien même ces lignes ne contiendraient aucune réponse à des tliéories sans raison d'être, encore croirai-je avoir réalisé une oeuvre salutaire. Rien n'est plus indispensable que de magnifier le labeur, surtout de nos jours où la fièvre de produire semble s'être emparée des esprits. Que d'ouvrages hâtifs, insuffisamment mûris, lamentablement superficiels ! Je me place dans tous les domaines. Si une religion nouvelle méritait de naître, ce serait celle de la Volonté. Que de contraste avec les efforts artistiques dont faisaient preuve nos ancêtres et dont témoignent encore aujourd'hui des homn::es appartenant à des civilisations étrangères à la nôtre ! Ils n'ont reculé ou ne reculent devant aucun obstacle. Les peintres, les sculpteurs, les orfèvres, les écrivains ont élevé la patience à la hauteur d'un devoir. Certaines cathé-
drales antiques ne sont-elles pas des joyaux de ciselure architecturale ? Bien des exemples se pressent sous ma plume. Avec quelle rare conscience, quel travail infatigable, quel goût exquis n'ont pas été sculptés les vieux ivoires du xvii^ siècle, ceux d'Ausburg ! Les admirables fusils damasquinés du temps jadis peuvent-ils rivaliser avec ceux que nous voyons maintenant à la vitrine de nos armuriers ? Et que de missels aux miniatures d'un attrait divin ! La bijouterie de l'âge médiéval rappelle la dextérité des dentellières. Certaines montres sont des chefs-d'œuvre de finesse. C'était à l'époque où la galvanoplastie était inconnue, où la vapeur n'avait pas supplanté l'ouvrier manuel, où ladivision du travail n'avait pas encore déprimé les intelligences. Que de surprenantes incrustations! Que demarquetteries d'unesplendeur sans égale ! Avez-vous contemplé la porte de bronze du Baptistère de Florence, représentant le Nouveau Testament? Lorenzo Ghiberti a-t-il pousséplusloin lefini
artistique ? L'amour du beau pouvait-il s'épanouir en une plus géniale efflorescence ? Mais quel labeur cette œuvre n'at-elle pas coûté ! 11 n'y a pas jusqu'aux Américains de l'époque mexicaine qui n'aient laissé derrière eux des productions d'une extraordinaire fantaisie en même temps qu'elles révèlent une patience qui confond et enchante l'imagination :
un des plus riches musées de Londres possède des masques de mosaïque incrustés de turquoises d'un effet merveilleux. Et que dirais-je des vieilles peintures gothiques ? Combien d'artistes ont pu rivaliser avec Michel-Ange, un laborieux entre tous, laborieux par le pinceau, laborieux par rébauchoir, laborieux par la plume ?
Le respect du travail s'en va. L'homme est dévoré par la soif des satisfactions matérielles. Quand il commence une œuvre, il prévoit déjà le jour oîi elle sera terminée. Le délai le plus bref est toujours le meilleur. Aucune préparation lente n'a précédé la période d'exécution. Un artiste moderne donne le caractère du
définitif à ce qui, naguère, aurait été à peine considéré comme une esquisse.
Quand on assiste aux manifestations d'un si énorme labeur dans tous les domaines du grand art, faut-il donc se surprendre que les plus illustres écrivains français aient suivi une voie identique ? A part certaines exagérations qui frisent le défi et sans vouloir ravaler les auteurs chez lesquels un style aisé n'a pas exclu le talent, je pense que la forme tient une part prépondérante dans le travail littéraire. Certes, il ne faut pas être ce que Bismarck a appelé plaisamment un jour un « wôrterbrauer », un brasseur de mots. Les tournures de phrases les plus simples et. dépourvues de vocables rares sont peutêtre celles qui coûtent le plus de labeur. Aussi Pascal a-t-il eu raison d'écrire que les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit quMl aurait pu faire.
Au surplus, rien ne serait absurde comme de mettre Tidée à Tarrière-plan.
Ne prenons pas au sérieux quelques phrases de Flaubert et de Barrés qui sacri-
fient l'idée à la forme. Leurs œuvres ellesmêmes sont une protestation contre cette extravagance. C'est Vacquerie qui dit vrai : « Le style n'existe pas plus sans Tidée que l'idée sans le style. » Quant à savoir s'il est plus expédient d'écrire d'abord d'une venue et de corriger ensuite, il importe peu. Mgr Dupanloup (i) conseille de laisser reposer son travail et d'y revenir après, « l'esprit refroidi ». Chaque fois que Doudan écrivait une page difficile, il commençait tout d'un trait et y revenait le lendemain : « En transcrivant, dit-il, je m'étonnais du chemin qu'avait fait mon esprit après cette première épreuve. »
Voilà qui est parfait. L'avis qu'il ne faut pas suivre est celui de ce bas-bleu anglais. Miss Martineau, qui proclame n:iagistralement : « Si l'on change une fois sa phrase, il n'y a pas de raison pour ne pas k changer à l'infini... Quand on sait qu'on recopiera, on se néglige, et la négligence dans le premier jet, est toujours
(i) Haute Éihicalioii iiiteIh'ctiieUe,t. III. Lettre VIII.
irréparable. » Quelle sottise! Le premier jet n'est presque jamais possible sans commettre de graves négligences. L'opinion que Sainte-Beuve a exprimée au sujet de Chateaubriand, me paraît à coup sur plus décisive que celle de Miss Martineau. Maintes pages de fauteur de Renà, qui n'avaient pas été soigneusement revues par une main amie étaient relâchées et peu correctes. C'est ainsi qu'une lettre est rarement un ch^f-d'œuvre. Renan avait tellement conscience de l'imperfection de son st\ie épistolaire, qu'il allait jusqu'à composer un plan pour sa correspondance. « Ecrire une lettre est pour moi Une torture, a-t-il dit (i). » Un chiffon de quatre pages provoquait chez lui des hésitations, des réflexions angoissantes. Et il finissait par s'endormir dessus! « Quand je relis ce que j'ai écrit, raconte-t-il encore, je m'aperçois que le morceau est très faible, que j'y ai mis une foule de choses dont je ne suis pas
(i) Souvenirs d'enfance et de jeunesse.
sûr. Par désespoir, je ferme la lettre avec le sentiment de mettre à la poste quelque chose de pitoyable. » Peu d'hommes de lettres se sont montrés plus attachés à leur art. Pascal, lui aussi, s'est déclaré mécontent de plusieurs « Lettres provinciales » qu'il avait été forcé d'improviser sous la pression des circonstances.
Ces divers exemples confirment cette pensée de Schopenhauer : « Ecrire négligemment, dit-il, c'est avouer qu'on n'accorde pas grande valeur à ses pensées ; car delà conviction que nous avons de la vérité et de Viinportance de nos pensées, il naît un enthousiasme capable d'imposer à notre esprit un soin infatigable dans le choix des expressions les plus belles, les plus claires, les plus éner- " giques, tout comme on n'emploie pour les reliques et pour les objets d'art précieux que des réceptacles d'or et d'argent. »
Il est difficile de mieux dire. Ces paroles si justes du célèbre philosophe allemand sont une éloquente réponse aux objections que l'on a émises contre les
laborieux. Rappelons ces reproches. On a fait valoir qu'une méthode lente et pénible révèle l'impuissance cérébrale, dénote la stérilité, entrave l'inspiration, paralyse les dispositions naturelles, empêche toute émotion. Tout d'abord, la stérilité ne s'explique guère chez ceux qui adoptent le système recommandé par Mgr Dupanloup et Doudan. Mais le reproche qui consiste à prétendre que le labeur d'écrire est destructif de la simplicité, de la sobriété, du naturel et de l'émotion, que la rature trouble en quelque sorte le miroir de la pensée, qu'un caractère pénible s'attache aux pages les plus travaillées peut paraître fondé, à première vue. Il est incontestable que les oeuvres écrites avec facilité sont exemptes de toute lourdeur et de tout apprêt. Elles semblent même parfois « volontairement désécrites » pour employer l'expression de M. Albalat (i). Tels les Essais de Montaigne ; tels les~ fameux Mémoires
(i) Ouvriers et Procédés, p. 264.
de Saint-Simon ; telles plusieurs comédies en prose de Molière; tels les romans de Lesage dont le style est « naturel jusqu'à la négligence, et pourtant plus travaillé qu'il ne semble d'abord » ; telles les œuvres de l'auteur de Manon Lescaut ; tels les articles de Jules Janin et de la plupart des journalistes, du reste ; tel Pécheurs d'Islande de Pierre Loti. Que cela prouve-t-il ? C'est qu'un écrivain peut être grand de toutes les manières. Villemain a dit de Montaigne : « Il se renouvelle même en se répétant. » D'autre part, ajoutons pour être impartial, que Flaubert est allé jusqu'à relever dans une page de Chateaubriand deux ou trois répétitions... (i).
Je répondrai aussi aux critiques qui invoquent le défaut de simplicité et de naturel, que Renan était un grand laborieux. Cependant sa phrase souple, fluide et ondoyante offre les caractères qui sont propres aux écrivains faciles. On nous dira encore que, toutes les correc-
1^11 II s'agit de la promenade d'Eudore aux Catacombes.
LE LABliUR 1)1-: I.A PROSE 277
tions n'ont pas toujours été heureuses et l'on nous citera l'exemple d'Emile Augier et de Thiers. vSi parfois le mieux est l'ennemi du bien, il n'y a pas là de règle inflexible. Rien ne prévaut contre ce fait incontestable, . enregistré par M, Egger : « Les vrais et grands penseurs cherchent leurs mots » (i). Le labeur détruit-il toute émotion ? Les œuvres de J.-J. Rousseau répondent victorieusement à cette objection en évoquant la grande sensibilité et la profonde éloquence qu'il a répandues dans ses Confessions et dans la Nouvelle Hélo'ise. Le labeur conduit il à un style pompeux et recherché ? Remarquons que le même procédé a donné naissance à Madame Bovary etkSalanimbô, à un Cœur simple et à Hérodias. Autant le style est naturel ici, autant est-il là, marmoréen et hiératique. Mais notre goût est assez large pour admirer tout ce qui est frappé au coin d'une langue pure et harmonieuse.
(i) La Parole intérieur, p. 233.
Ce qui coûte le plus de peine en écrivant, c'est d'éviter les répétitions trop fréquentes, les allitérations qui choquent, les phrases trop longues, les vocables trop communs et trop usés, les termes impropres, les constructions contraires au génie français, les pensées dépourvues d'originalité ou de précision. Une telle œuvre n'est-elle pas déjà assez considérable pour qu'il soit superflu de la compliquer d'un langage précieux et emphatique ?
Et puis il se produit dans la littérature un relâchement contre lequel il faut réagir. C'est à bien juste titre qu'Edmond de Concourt a fait entendre un cri d'alarme dans la préface de son roman Clicric : « Dans la presse en ces derniers temps, dit-il, s'est produit une certaine opinion s'élevant contre l'effort d'écrire, opinion qui a amené un ébranlement dans quelques convictions mal affermies de notre petit monde. Quoi ! nous les romanciers, les ouvriers du genre littéraire triomphant au xix^ siècle, nous renoncerions à ce qui
a été la marque de fabrique de tous les vrais écrivains de tous les temps et de tous les pays, nous perdrions l'ambition d'écrire une langue rendant nos idées, nos sensations, nos figurations des hommes et des choses, d'une façon distincte de celui-ci ou de celui-là, une langue personnelle, une langue portant cette signature et nous descendrions à parler la langue oniiiibi/s des faits divers !
» Répétons-le, le jour oùn'existeraitplus chez le lettré l'effort d'écrire, et l'effort d'écrire personnellement, on peut être sûr d'avance que le reportage aura précédé en France la littérature (i). »
Si le labeur de l'écrivain ressemble à celui du manœuvre, si l'un se fatigue la tête et l'autre se raidit les membres, si ces deux épuisements conduisent à des souffrances parfois intolérables, quelque chose de grand et d'immatériel soutient le penseur au milieu de ses peines. Les satisfactions les plus nobles accompagnent
2So LE LABEUR DE LA PROSE
ses efforts. Il puise dans les pures jouissances de l'esprit la volonté de rendre une conception belle et forte. La conscience de s'élever au-dessus des autres par l'éclat de son talent et par la richesse de son imagination le soutient et Téperonne. De la sorte le travail est une source à laquelle le bonheur se renouvelle sans cesse. Et s'il arrive que devant une phrase indomptable l'écrivain jette le cri d'un fauve enchaîné, son front s'éclaire d'une joie divine quand la phrase rebelle se plie enfin à la discipline du maître. Ce n'est pas l'escarcelle remplie d'or qui récompense le laborieux, c'est cette joie divine !
Considérations sur une épreuve de Balzac