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J'étais alors un assez mauvais élève de rhétorique : je n'avais vraiment de goût que pour les livres ; une prose de Gautier et les vers de Hugo me procuraient des délices tendres et passionnées. Ce fut une période vertigineuse et trouble oti je connus vraiment l'obsession du vocable.
Un mot inconnu m'éveillait à des conjectures infinies ; il vivait et palpitait en moi comme une part de ma vie, ses correspondances s'étendaient à tout le monde sensible.
Les mots me révélèrent l'univers ; ils eurent pour mes soifs naïves d'inconnu toute l'émotion de la découverte de l'amour et de la vie. Je me les déclamais à moimêmedans le silence de ma petite chambre. J'en épuisaib la musicalité, inductive de
significations vagues et illimitées. Rien que leur émission violente ou délicate, en vibrant sur mes nerfs, me suggérait des sensations rares et subtiles. Je m'exaltais de fièvre, d'héroïsme; ma sensibilité allait jusqu'aux larmes.
Plus tard seulement je songeai à les assembler en de patientes mosaïques. La prosopopée naquit, le sens laborieux du r3'thme grave, flexible, expressif, l'ardente aspiration à moduler le mouvement de ma pensée. Ce fut un nouveau tourment délicieux : le mot prit des aspects émouvants selon sa juxtaposition ; il eut, comme l'individu par rapport à la société, une vie de relation. En se sériant, il se rapprocha de sa fonction harmonieuse et définitive.
J'avais imaginé une méthode ; elle s'égala à une gymnastique intellectuelle. Tantôt il m'arrivait de prendre chez mes auteurs préférés une phrase ou un vers ; d'autres fois je m'en tenais à un simple énoncé. Dans les deux cas, je m'efforçais d'épuiser les variantes que suscitait en
moi l'idée. « La lune brille », « le tonnerre grondait au loin » ou tels autres verbalismes courants rne fournissaient des thèmes. Les images, les analogies, toutes les ressources d'une rhétorique tumultueuse, plus éprise de grandiloquence que de précision, multipliaient le concept élémentaire. Des feuillets entiers se couvraient d'écritures qui renouvelaient, en les étendant, l'impression et les métaphores.
Je me persuade que cet exercice initial, comparable à des gammes et à des vocalises, ne me fut pas inutile : peut-être je lui ai dû dans la suite cette connaissance du métier littéraire qui me permit de ne point succomber dans mon effort pour exprimer la beauté protéiforme de la vie. Du moins m'initiai-je ainsi au nombre, à la plastique et à la couleur qui concourent à la beauté moderne du st3ie.
Il y a, dans l'étude substantielle et informée qu'on va lire, une ligne dejustesse absolue à propos des mots : l'auteur les appelle des « excitateurs d'idées ». C'est
là, je crois, la marque distincte de la spécialisation de l'écrivain. Le mécanisme cérébral est actionné par la vibration des mots: ils prennent une valeur représentative, proportionnelle à lanature, aux goûts, à l'àme de Tartiste littéraire. J'appelle écrivain un créateur de formes : celles-ci résultent de l'étendue et de la souplesse du vocabulaire plus encore que de l'abondance et de la force des idées. Elles sont adéquates à ce rythme intérieur qui constitue la personnalité foncière de l'homme de lettres et sans lequel il n'y a point de style. Elles étaient en lui avant l'idée et, comme c'est par des combinaisons de vocables qu'elles se manifestent, on peut dire qu'à la naissance des idées chez l'écrivain, préside la vie évocatrice du mot.
Le mot accouche l'idée : elle est à ce point tributaire de ses puissances que celles-ci s'étendent souvent à tout le livre et que la constance dans la couleur et le dessin du mot finit par caractériser son mode intellectuel. Il y a là une sorcellerie qu'ont subie les plus invincibles domina-
teurs. Et cette soumission aux vertus du mot s'explique par sa ductilité, son adaptation à l'idiosyncrasie individuelle, la plénitude de vie propre qui en fait un organisme. Rien n'est moins absolu : ses sens sont multiples, élastiques, relatifs, régis par les complémentaires, si variables qu'ils semblent avoir des âmes et des sexes différents selon Tétat d'esprit avec lequel on les aborde.
Je n'ai jamais écrit un livre sans éprouver d'abord un travail mystérieux qui se pourrait comparer à une sorte de sélection instinctive des éléments de la réalisation. Des afflux de mots se présentaient, m'offraient des correspondances à mesure plus précises avec le sujet. Mes carnets, les marges de mes premiers feuillets se couvraient de vocables, unis par des synonymies de sensations. Il m'arrivait ensuite de suppléer à ces mouvements préliminaires par de fiévreuses recherches à travers le dictionnaire. A chaque découverte, les rythmes, les idées, les personnages, le décor obscurément
tressaillaient. Je goûtais cette vibration heureuse de la mise en train qui précède les défaillances et les mélancolies de l'élaboration.
Mes amis, mes jeunes confrères se rappellent sans doute encore l'insistance que j^apportais à leur recommander la lecture passionnée du dictionnaire. Elle avait été pour moi-même une source précieuse de jouissances, un renouvellement de mes ressources et de ma sensibilité, le trésor inépuisable de l'éloquence et du savoir humains. Je ne me plains pas d'avoir été trop bien écouté quelquefois : l'énormité du recueil oîi se décanta l'expérience des âges laisse un vertige ; la trouvaille ne va pas sans ivresse. C'est la cause de la congestion lexicologique qui tourmente les noviciats. Il convient d'exagérer d'abord l'étendue de son vocabulaire afin de n'en garder par la suite que les éléments expressifs.
L'abondance des mots s'apparie à l'abondance de la sensation vitale. Ensemble elles concourent au don d'universalité qui
est la majesté des grands écrivains. C'est par là qu'ils embrassèrent une vaste humanité. Aucun d'eux ne se localisa dans un département exclusif de la psychologie ni dans la spécialité des formules. C'est une forme de l'appauvrissement des cerveaux que de s'en tenir à une manifestation unique de la vie. L'anémie, la fatigue du labeur intellectuel ne se peuvent conjurer qu'en injectant dans la pensée un sang vital et renouvelé. Quand notre cœur, dans ses battements tumultueux, se suggère participer à la vie universelle, il y a indigence à ne posséder qu'un ventricule où retentisse la sensibilité. Tout homme est une condensation d'humanité simpliste et complexe ; mais le poète, le romancier, le dramaturge, l'homme prédestiné à extérioriser les aspects multiples de la vie est requis de posséder une âme s'il se peut dire ubiquitaire. Il ne pourrait la manifester sans une infinie variété de mo3^ens expressifs. « Si par malheur j'avais un st3'le, je m'efforcerais de l'oublier, » disait Beaumarchais. Il faut entendre par là
lO PREFACE
qu'il se défendait de n'avoir qu'un lobe émotif dans le cerveau, un seul angle visuel et la monotonie d'une même touche pour peindre le monde. Sainte-Beuve, lui, louait les écrivains chez qui « des formes nombreuses, faciles, vivantes sortent à tout instant et créent un monde au sein duquel eux-mêmes disparaissent ». Xoilk une forte pensée : elle caractérise le créateur, l'évocateur des formes inépuisables de la vie.
Deux paroles, à propos de deux choses différentes, ne peuvent se ressembler et j'ai défiance de l'écrivain qui, en variant ses sujets, est incapable de varier leurs signes représentatifs dans l'écriture. La générosité, la puissance, les nerfs lui auront manqué, ou l'émotion concentrée, la force d'endosmose par lesquelles on s'assimile la nature en ses fuyantes correspondances. Je penseen arabesquesluxuriantes eten musiquesheureuses si c'est l'été ; lesmots seront clairs, légers, attendris ; je me défends d'exprimer par de tels moyens les silences gelés de l'hiver. Le style est un rythme et
ce rythme est le mouvement même de mon âme en correspondance avec l'univers. Quand les recherches si intéressantes de M. Gustave Abel sur l'exemple des maîtres, n'aboutiraient qu'à fortifier de telles vérités, il leur suffirait pour n'être pas sans utilité.
Camille Lemonnier.