‹ Le labeur de la proseChapitre 3 sur 18 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Parfois, renseignement de la litté7\itnre présente des lacunes. Ce nest point tout d'être initié à quelques faits marquants qui caractérisent la vie d'un auteur illustre, de savoir la date de sa naissance et de sa mort, de connaître les pages apologétiques d'un feuilletonniste à la mode ou les amères sévérites d'un Zoïle impuissant, de posséder de mémoire toute la îiomenclature de ses œuvres, voire de les avoir lues. Il ne suffit pas non plus d'être à même d'apprécier la marche de rkisioire littéraire depuis l'époque oii des troubadours de génie commençaient à bégayer une langue encore abrupte et diffuse jusqu'au jour oii elle arriva à l'apogée de

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son épanouissement. Quand le professeur ne dispose que d' une parole sèche et monotone et n'est point doué lui-même de cette riche imagination dont il doit célébrer les merveilles che:{ les autres, son enseignement apparaît sous les dehors d'un lamentable squelette. Et, lors même qu'il a le don de répandre des grâces dans ses entretiens et que d'un souffle lyrique il transporte son auditoire, il parvient seulement à draper d'éclatants oripeaux cette ossature décharnée : Racontant la vie d'un écrivain, il se borne à la mettre en relief sous des couleuT^s aimables, mais s'abstient de faire revivre cette vie.

Que n' entreprend-il devant ses élevés la résurrection magique des chefs-d'œuvre qui semblent à tout jamais fgés dans les inoctavo de sa bibliothèque ? Que ne les campet-il derechef dans le milieu où ils furent créés ?

Pour bien comprendre nos grands littérateurs, il est indispensable de pénétrer dans leur intimité, de connaitre leur tempérament, leur caractère, de les suivre dans leurs joies comme dans leurs douleurs, de s'en-

quérir des injîuciiccs qu'ils ont subies, des amis qui les soutenaient en même temps que des adversaires qui se sont acharnés contre eux, semant leur chemin d'obstacles et de traîtrises. Uœuvre est le résultat de toutes les excitations du milieu ambiant. Un esprit original est presque toujours un sensitif. Les nerfs jouent che^ lui un rôle aussi considérable que le cerreau ; ils intensifient l inspiration que le cerveau a fait jaillir. Comment donc est-il possible de porter un jugement sur une production littéraire, quand on ignore toutes les circonstances qui Vont fait naître ? Le médecin doit s informer des faits pathologiques qui ont précédé une maladie. Le génie, cette fjialadie divine dont ne souffrent que quelques rares privilégiés, ne possède-t-elle pas également ses prodromes ? Voilà où devraient porter les investigations d'une critique vraiment rationnelle. Nous détenons — principalement au sujet de Vhistoire des lettres modernes — des trésors de souvenirs, de mémoires^ de correspondances, de documents de toute nature. Ils jettent une lumière éclatante sur les périodes d'enfante-

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ment littéraire, car ils nous montrent V ouvrier devant son établi. Nous y voyons le poète, se mouvant dans ses rêves, poursuivi par la hantise de sa pensée, façonnant quelquefois ses vers tandis qu'il se promène tout seul, la nuit, à plein ciel, sans autres témoins que les étoiles. Nous le voyons enivré ou martyrisé par ses amom^s, enviro7iné d'opulence ou de misère. C'est ainsi que nous sommes capables de scruter et d'analyser Vexistence tout entière de l'écrivain. En portant le scalpel dans ses passions, nous cornprenions son œuvre. L'anatomie de son cœur est Vexplication de son intelligence. Léon Daudet a eu bien raison d'écrire dans son livre : Germe et Poussière : « On ne peut dire qu'un homme est autre ou différent de son œuvre, car cette œuvre, c'est sa cervelle déroulée ».

Le rôle que je me suis assigné dans ce travail est bien înodeste. Il m'a suffi de faire ressortir combien les plus grands prosateurs endurent de fatigues et de souffrances pour produire les œuvres qui font au suprême degré notre émerveillement. Leur labeur est

une torture morale où ils aiment se délecter comme à une pure jouissance. Ils supportent la tyrannie du verbe avec la soumission d'un esclave que le maître fouette jusquau sang. Ils cherchent une volupté intellectuelle dans les affres de leur imagination affolée.

La parole imagée d'un dicton populaire ne dit-elle pas que la myrrhe ne distille qu'en faisant une blessure à l'arbre qui la produit ?

En sorte que toutes ces féeries de V imagination qui éblouissent le lecteur et dont les belles envolées le captivent en lui faisant passer les heures douces et agréables, ont souvent coûté autant de peine, dans la sphère de l'intelligence, qu'en déploie le laboureur qui tire la charrue ou le manœuvre, asservi à la force physique, auquel le travail roidit les muscles et courbature les membres.

L'écrivain est le manœuvre de la Pensée.

J'ai donc entrepris de faire connaitî^e un côté curieux de la physiologie de quelques écrivains — mais ce côté seul.

Je me suis adressé dij'ectemetit aux sources les plus autorisées, ne craignant pas de

mettre au pillage tous les documents qui me sont tombés sous la main. J'ai profté largement des moindres reliques, « plus précieuses pour nous que toutes les chartes et que tous les traités, car elles racontent le labeur du génie » — cest ainsi que s'exprime fort remarquablement Paul Bourgetj dans ses Sensations d'Italie (i) à propos des papiers délaissés par Bal\ac et qui fiirent pieusement recueillis par le vicomte de Spoelberch de Lorenjouly cet érudit d'une si gratide distinction et auquel les lettres françaises doivent une vive reconnaissance.

J'ai divisé mon étude en plusieurs parties qui, dans ma pensée, contribuent toutes au même but : T exaltation du labeur d'écrire. Je ne me surs pas seulement attaché à épingler quelques opinions qui tiennent le travail et la patience en profonde estime, j'ai tâché également d'analyser les diverses phases de la production littéraire. En sorte que les chapitres de cet ouvrage sont devenus un essai de critique dont je suis redevable beaucoup

II, p. léj.

plus aux grands maîtres de la langue qu'a moi' même.

J' espère que la mosaïque de citations que j'ai rassemblées dans le coup de feu de mon étude, ne paraîtra pas trop fastidieuse. L" intérêt en sauvera probablement la longueur. Il m'a suffi de les coordonner et de les enchâsser pour en faire valoir Féloquence.

La profonde leçon qui s'en dégage porter at-elle quelque fruit 1 Peut-être. Le travail de manœuvre intellectuel rebute les esprits les mieu.x doués. Aussi la connaissance approfondie de la langue française a-t-elle toujours été négligée f faute d'une suffisante préparation. Cest ce qui a conduit sans doute Paul Louis Courrier à écrire cette parole d'une apparence si paradoxale : « Les gens qui savent le grec sont cinq ou six en Europe ; ceux qui savent Jz' '"''•-'icais sont en plus petit nombre. >

Aujourd'hui surtout nos littérateurs se signalent par une déplorable facilité. Quand on jette un coup d'oeil sur nos catalogues mensuels, on reste ébaubi. L'apparition des livres nouveau.x .f;-'v'::' .'.":-.' ivi'asion, une

marée montante dont on ne saurait prévoir le point culminant. Quel labeur gigantesque, mais infécond, ne représente pas ce ramas de nouvelles, de binettes, de vaudevilles^ d'élucubrations quelconques coupées en chapitres ! Ce flot diluvien de jeunes auteurs atteints de littératurile aiguë, serait-il vraiment travaillé par celte conviction indéracinable qu'il fait V ascension de la gloire ?

Bien des Jeunes gens quittent le collège Vâme enflée d'un bel enthousiasme. Un prix de composition française remporté au concours les hausse tout de suite, à leurs yeux, à la taille des plus grands écrivains : ce vaifi succès les grise. Ils se croient aussitôt des poètes ou des romanciers de la plus large envergure. S'ils n^ont pas encore égalé Véclat des Hugo et des Bal:{ac, cela ne tardera guère. Les livres j à la toilette pimpante et battant Jieuve, exposés à la vitrine du libraire, ont pour eux d'étranges attirances. Ils envient la place qutls occupent, et, du coin de l'œil, ils désignent celle qu'ils j^oudront un jour : là, bien en vue des promeneurs s' attardant aux devantures, forçant les

l'egûj'ds des plus distraits. Ils voient déjà leur nom imprimé tout vif en grands caractères. Non seulement ils désireront leur œuvre placée en vedette, tout le long du jour, mais encore, le soir, la souhaiteront-ils bien éclairée et non pas enfouie dans un coin d'ombre. La couverture qu'ils lui destinent sera couleur saumon ou bouton d'or. Leur imagination en a supputé le nombre d'exemplaires, et, se dressant en pied sur le socle de leurs espérances, ils escomptent bonnement leur réputation future. — Cependant, combien parmi nous savaient écrire au sortir du collège pNous croyons souvent que pour devenir un écrivain de talent, il suffit d'avoir devant soi une écritoire et une ramette de papier, d'être armé d'une excellente plume et d'avoir la tête pullulante et débordante d'idées folles. Or, l'originalité ds la pensée reste inféconde si l'auteur ignore toutes les ressources de sa langue ; le fond d'une œuvre semble parfois bien faible et bien incolore, quand elle n'est pas revêtue d'une forme saisissante, qui, comme à l'emportepièce, lui donne le caractère d'une réelle per-

sonnalité. Et c est pourquoi un critique a eu 7'aison de dire : « La vigueur de la pensée fait son Jiiérite, mais la vigueur de Vexpressionfait son succès.» Mais aussi, pour arriver à cette beauté de la forme, que d'efforts à déployer, et que d'obstacles à vaincre I

Je trouve encore une obsei^vation très vraie dans un article publié par la Nouvelle Revue sous la signature de M. Antoine Albalat : « La littérature, dit -il, a été le refuge de ceux qui pensent que tout le monde pouvait écrire, parce que tout le monde pouvait s'instruire. C'est depuis ce moment que le talent court les rues. »

Une autre réflexion, qui corrobore cette manière de voir, est empruntée à Francisque Sarcey, dans un des nombreux art ides qu'il a donnés à la Revue Bleue sous le titre de : Comment je devins conférencier : « L'esprit che^ nous court les rues ; il y a du talent un peu partout. Le génie même n'est pas absolument rare. Ce qui l'est réellemejit, c'est l'obstination énergique et patiente dans une 77iême idée (i) ».

(i) 8 juillet 1891.

Qu est-ce qui suj'iiagera plus t^rd au-dessus de l'énorme amas de productions gui distingue notre époque? Le souci de la phrase cessera-t-il un jour d'être le caractère de la littérature de Vavenir, quoi qu'en pense Zola ? Il serait à coup sûr téméraire de se prononcer à ce moment. L'harmonie de la forme et la distinction de Vexpression ne manqueront point , à mon sens, de rester en honneur dans les lettres françaises, sans qu'elles puissent confiner à une verholâtrie de commande. Mais ce qui surtout surrivra à tous les tâtonnements auxquels nous assistons, ce sera Vidée sortant triomphante de la gangue oh elle reste parfois emprisonnée. Elle déchirera les fausses étiquettes en se débarrassant de ses entraves. La clarté reprendra tout son empire. Nous traversons une période de transition pendant laquelle la langue se retrempe à des forces 7 lou relies et rassemble des richesses artistiques de meilleur aloi. Je crois que les œuvres prochaines auront une portée sociale plus grande. On y sentira battre plus fortement le cœur humain. Il est impossible que le mysticisme et

r idéalité pure accaparent tout entier le champ littéraire. Une leçon récojifortante pour Vhumanitéjînira sans doute par se dégager des rêves du poète. Alors, apparemment, il ne faudra plus être initié à des arcanes ésotériques pour comprendre. Tout être qui souffre ou qui s'éjouit trouvera dafis le livre des consolations ou des ivresses de bonheur. Je pense également que les haines violentes qui nous déchirejit ne sauraient rester étemelles. Il est vrai, les classes de la société sont ameutées les unes contre les autres. Tout le monde semble anxieux et plein de défiance. Chacun croit voir un ennemi dans son voisin. Mais tôt ou tard une détente se produira. Et qui sait si une littérature oii Vidée pourra revendiquer une' influence plus grande ne préparera pas le règne de la fraternité?

Quoi qu'il en soit, l'écrivain ne saurait asse:{ réfléchir à cette parole si juste de Vacquerie : « Le style n'existe pas plus sans Vidée que Vidée sans le style (i). »

[i) Profils et Grimaces, p. 92/

// ne faut donc pas que nous consacrions à la forme seule tout notre labeur et que le V souci de l expressivité absorbe notre intelligence entière. La beauté du verbe doit servir à Jaire valoir Vidée. La phrase n'est qu'un écrin ; Vidée est le bijou. C'est Vidée surtout qui dojnine en souveraijte. Son rayô7inement illumine les œuvres oit éclate sa majesté. C'est en elle que les rénovateurs placent leur unique espoir. Quand elle est féconde et généreuse, elle renferme virtuellement dans ses flajics V avenir même des civilisations futures. Son action irrésistible gagnant de proche en proche les esprits les plus rebelles, elle fnit par s'introniser partout oii elle pénètre. Elle devient la prêtresse inconsciente des peuples. Elle les régente et les transforme. Elle chante dans le vers ; elle gouaille dans la comédie; elle s'indigne dans la satire. Poètes et prosateurs, voue:^-lui votre culte, élevez-lui des temples, car c'est Vidée qui révolutionne le monde!

Patience et Labeur

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