MM. J. OGIER ET BERTRAND
Sur une épidémie d’intoxication saturnine causée par des Farines
Ce travail contient la relation et l’explication d’une épidémie d’intoxication saturnine, qui sévit en 1887, aux environs de Roanne, et dont les causes ont été assez curieuses.
Cette épidémie frappa plus de 100 personnes de tout âge, dans les communes de Villemontais, Lentigny et Saint-Maurice. Les symptômes furent de gravités diverses : l’apparition du liseré saturnin, chez un grand nombre de malades, permit d’établir le diagnostic en toute sûreté. Aucun malade ne succomba ; les plus gravement atteints étaient en général des gens de la classe pauvre. L’origine de cette épidémie devait être dans la consommation d’un produit d’alimentation journalière ; pour divers motifs, on ne pouvait pas incriminer l’eau potable, ni des étamages plombifères, ni des poteries vernissées au plomb. Il était indiqué de penser à la farine, et l’expérience montra bientôt que cette hypothèse était exacte.
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Il fut d’abord constaté que tous les malades consommaient des farines fabriquées à un même moulin ; les uns mélangeaient ces farines avec des farines supérieures, provenant de Roanne, et exemptes de plomb ; ils ne présentaient qu’à un faible degré les phénomènes d’intoxication saturnine; les autres, appartenant à la classe pauvre , beaucoup plus gravement atteints , étaient ceux qui consommaient exclusivement des farines de seigle moulues à l’établissement indiqué. Enfin, dans une habitation où sévissait la maladie, il pouvait arriver qu’une personne restât indemne : c’était que cette personne faisait usage de pain blanc, acheté chez le boulanger et fabriqué avec des farines de Roanne.
Nous vérifiâmes d’abord que les farines suspectes contenaient en réalité du plomb. Pour cet essai, on calcinait au moufle 200 gr. de farine, les cendres étaient reprises par l’acide nitrique ; la solution était évaporée à sec et le résidu traité par l’acide sulfurique, puis calciné de nouveau au rouge sombre. Les traces de sulfate de plomb étaient reconnues au moyen de l’iodure de potassium ou du chromate de potasse : nous avons pu dans certains cas trouver assez d’iodure de plomb pour le faire cristalliser et le reconnaître nettement au microscope. — Les farines contenaient souvent des quantités appréciables de cuivre : dans ce cas, la réaction de l’iodure de potassium donne des résultats incertains : on
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peut alors transformer ces deux métaux en carbonate et séparer le cuivre au moyen du cyanure de potassium. Les quantités de plomb trouvées étaient toujours trop faibles pour qu’on en pût faire le dosage.
Dans les intoxications saturnines dues à des farines, la cause primitive est généralement l’emploi de mastics plombifères ou de plomb métallique dont les meuniers se servent pour boucher les fissures des meules. Tel n’était pas ici le cas ; les fissures des meules étaient obturées, comme on le fait souvent, avec du soufre.
Nous trouvâmes la cause de l’épidémie dans un élévateur, destiné à transporter la farine de la meule au blutoir. Cet élévateur était formé de godets étamés, au nombre de vingt et un ; mais parmi ces godets il s’en trouvait neuf qui étaient construits en tôle plombée. Pour vérifier nettement l influence de ces godets, nous avons analysé la farine avant son passage dans l’élévateur et à la sortie du blutoir : les seconds échantillons contenaient du plomb, les premiers n’en contenaient pas.
Un appareil voisin, qui n’avait que des godets étamés, donnait des farines non plombifères.
Lorsque, sur notre conseil, le meunier eut supprimé les godets en tôle plombée, l’épidémie cessa très promptement.
Il semble au premier abord que les doses de plomb que peuvent avoir perdues de semblables
ÉPIDÉMIE D’iNÏOXICATION PAR DES FARINES
godets, par un contact en somme peu prolongé avec les farines, doivent être bien minimes : diverses expériences, dont nous ne donnerons pas le détail, ont montré que les surfaces plombées de ces godets avaient perdu par l’usage la plus grande partie de leur métal, et que les doses de plomb entraînées étaient beaucoup plus considérables qu’on ne le supposerait au premier abord et avaient pu s’élever, pour les neuf godets, à 150 grammes au moins. Le métal paraît être entraîné à Tétât de sulfure de plomb : la sulfuration est due sans doute à des parcelles infinitésimales de soufre, empruntées aux fissures des meules.
Il y a donc lieu de proscrire absolument dans les meuneries l’usage des tôles plombées. Les faits que nous venons de résumer montrent une fois de plus et d’une manière très frappante Tinfluence nocive que peut exercer l’ingestion des composés plombiques à doses excessivement faibles, mais longtemps répétées1.
1. Bertrand et Ogier. Sur une épidémie d'intoxication saturnine, causée par des farines . ( Annales d’ Hygiène et de médecine légale , 1888, 3e série, t. XIX, p. 68).