LB LABRADOR
Des sauvages— Wapitugan— Là côte du Labrador-
Histoire du pays— Les habitants— La Tête à la Baleine—Le gros Mécatina.
Le lendemain, 2 septembre, deux berges chargées de sauvages arrivent de grand matin sur notre bord. Ces braves gens viennent faire baptiser un enfant, et tous les intéressés se sont réunis avec leurs parents et leurs amis pour être présents à la cérémonie. Parmi les assistants, est un chef, qui étale avec complaisance sur sa poitrine une médaille d’argent, portant l’efligie de la reine Victoria. Il me prête secours, quand il s’agit d’obtenir les noms des parents et ceux du parrain et de la marraine. Chacun d’eux me donne volontiers son nom de baptême ; mais, quand je lui demande son. nom de famille, il me regarde en souriant, puis il se tourne vers ses compagnons, comme pour leur demander
s’ils en savent quelque chose : et voilà tout. Sur les quatre noms de famille que je voulais connaître, je n’en pus obtenir qu"un seul. On m’apprit plus tard que les sauvages ne tiem nent pas beaucoup à ces noms, qui sont souvent une raillerie ou un opprobre, quoique dans leur bouche ils aient une apparence magnifiquei Aussi, dans les circonstances solennelles, comme ils ne veulent point se clouer eux-mêmes l’injure au front, ils laissent à leurs camarades le soin de parler */et ceux-ci par délicatesse sourient et se taisent.
Ces montagnais se préparaient à remonter la grande rivière de Nataskouan, qui s’avance fort loin dans l’intérieur du pays. Pendant l’automne et l’hiver, ils feront la chasse, et ils ne redescendront à la mer qu’au printemps prochain, pour aller au magasin et pour assister îïiix exercices de la mission. Ils emportent avec eux quelques sacs de farine ; le fusil leur procurera la viande. Le lièvre, la perdrix blanche, le caribou et l’ours, voilà les provisions sur lesquelles ils comptent pour passer l’hiver. Mais si le gibier est rare, s’il survient un accident au chasseur, la famine se déclarera dans la cabane ; les enfants et les parents se suivront au tombeau, sans qu’au-
cun étranger en ait connaissance. Il n"est pas rare que des familles entières ou presque entières disparaissent ainsi pendant Thiver. lorsque la petite provision de farine a été épuisée et que la chasse ne produit rien ; la tribu s'aperçoit à la réunion du printemps qu’il lui manque une famille.
Dans l’après-midi de ce jour, nous pûmes laisser Nataskouan, et nous mettre de nouveau en route. De ce havre à Wapitugan, il y a environ vingt-cinq lieues ; sur cette étendue de côtes, sont le poste de Kégachka, où se termine la seigneurie de Mingan, et où sont établies sept ou huit familles acadiennes, puis ceux de Maskouaro, de la Romaine, de Coucoutchou, qui renferment chacun une famille.
A Wapitugan, la côte qui, depuis Mingan, a couru de Test à l’ouest, se replie vers le nord-est. Le pays change d’aspect : les îles deviennent plus nombreuses et bordent la côte sur deux ou trois rangs ; les arbres disparaissent, l’on ne rencontre plus que des broussailles, ou brousses, selon le langage du pays. Ce sont des épinettes noires, blanches et rouges, des sapins, des bouleaux et des
cormiers, qui s’élèvent à une hauteur de six ou sept pieds ; encore ne trouve-t-on ces arbres rabougris que dans les^ lieux les plus favorisés.
La côte du Labrador, depuis Wapitugan jusqu’à la baie de Brader, c'est-à-dire sur une longueur d’environ soixante lieues, est un lit de granit, dont les aspérités forment des collines et de petites montagnes sur la terre ferme, et des îles fort nombreuses dans la mer. Presque partout ces rochers se montrent nus ; sur quelques points, une mousse blanche et épaisse s’étend sur le roc, et lui communique une teinte grisâtre. Ailleurs les mousses sont décomposées, et, en se mêlant avec le détritus des rochers, ont formé quelques pouces d’un sol dont les éricacées se sont emparées. Quand on observe de loin la verdure dont elles revêtent la pierre, on croirait voir de magnifiques prairies, ou de beaux champs de blé encore en herbe ; mais de près, l’illusion est bien vite dissipée. En se pourrissant à leur tour, les feuilles et les racines de ces plantes finissent par former, dans les creux des rochers, une couche de terre végétale de dix à douze pouces d’épaisseur.
LE LABRADOH.
Quelques habitants industrieux ont utilisé le terreau ainsi formé, en le ramassant et le transportant dans un lieu abrité ; par ce moyen, ils ont réussi à créer des jardins et de petits champs, où ils récoltent des patates et des navets. On concevra combien ce travail doit être pénible, si Ton considère qu’il n’y a pas de chevaux pour faire les charrois, et que tout doit être transporté à bras.
L’histoire du Labrador n’est pas longue. Ce pays, à l’arrivée des Européens, était en la possession des Esquimaux, qui soutenaient déjà et continuèrent longtemps après à soutenir une guerre assez vive, d’une part contre les Montagnais, et, de l’autre, contre les Souriquois ou lyiicmacs, habitants des côtes de l’Acadie, de la Gaspésie et de Terreneuve. Les Esquimaux, qui semblent appar tenir à la famille des Samoyèdes et des Lapons, se défendaient courageusement ; mais, quand les Français se mirent de la partie contre eux, ils durent céder peu à peu et se retirer vers le Labrador septentrional.
Les chroniques du nord de l’Europe nous portent à croire que, dès les treizième et quatorzième siècles, les Norvégiens et les Danois
avaient découvert dans leurs voyages les îles de Terreneuve et le Labrador. En 1497, Jean et Sébastien Cabot, cherchant un passage vers les Indes, reconnurent la partie septentrionale du Labrador. En 1500, le portugais Cortereal visita aussi les côtes de ce fays. Dès Tannée 1504, des pêcheurs basques, normands et bretons y faisaient la pêche. Lorsque Jacques Cartier découvrit le fleuve Saint-Laurent, il rencontra vers la baie des Rochers, un vaisseau rochelois qui cherchail le port de Brest, situé près de Tembouchure de la rivière Saint-Paul.
Abondante en poissons, cette mer continua d’être fréquentée, et le port de Brest devint le rendez-vous d’un grand nombre de pêchei^rs français. Lewis Roberts, dans son Dictionnaire du Commerce, imprimé à Londres en 1600, dit que c’était le principal poste de la Nouvelle-France, la résidence d’un gouverneur, d’un aumônier et de quelques autres officiers ; que les Français en exportaient de grandes quantités de morues, des barbes et des huiles de baleine, ainsi que des castors et autres fourrures précieuses. Il ajoute qu’ils entretenaient un fort à Tadoussac, pour y faire le trafic des pelleteries avec
les sauvages. Il est difficile de déterminer ce qu’il y a de vrai dans l’assertion de cet auteur ; mais il est bien certain que sur la baie de Saint-Paul se trouvent des ruines qui ont conservé le nom de Vieux-Fort, Le même nom est donné à ce lieu dans les cartes attachées à l’histoire du Canada par Charlevoix.
Quand la colonie de la Nouvelle-France eut commencé à s’affermir, des compagnies, à la tête desquelles étaient les sieurs Aubert de La Chesnaye et Ri vérin, obtinrent des concessions de terres sur la côte du Labrador, au nord de Blanc-Sablon. Peu de temps après, le sieur LeGardeur de Courtemanche était mis en possession de la baie de Phélypeaux, aujourd’hui nommée la baie de Brader ; et le sieur Amador Godefroy de Saint-Paul obtenait cinq lieues de côtes, de chaque côté de la grande rivière des Esquimaux, à laquelle il donna le nom de Saint-Paul, et qui est aujourd’hui appelée rivière aux Saumons.
Dans les limites de la seigneurie du sieur de Saint-Paul, se trouvait renfermé l’ancien port de Brest. Le but des concessionnaires, tel qu’il est exprimé dans leurs demandes, était de faire 2 la pêche des molues, baleynes,
loups-marins, marsouins et autres.” Les héritiers des premiers acquéreurs continuèrent !a même pêche, et, dans un tableau des produits du Canada, pour Tannée 1744, Ton trouve que plusieurs milliers de barriques d’huile avaient été en cette année exportées du Labrador.
Sous le gouvernement britannique, toutes ces pêcheries passèrent à des marchands anglais et écossais, qui employaient un certain nombre d’hommes pour faire la pêche et la chasse. Le chef de la dernière compagnie qui exploita ces postes fut le sieur Adam Lymburner, alors un des premiers marchands de Québec.
Il y a quarante ans, Ton ne rencontrait pas sur la côte une seule femme d’origine européenne ; les six ou sept postes du Labrador ne renfermaient que des hommes, presque tous originaires de Berthier. Ceux-ci étaient célibataires ou avaient laissé leurs femmes dans leur paroisse natale. Plusieurs, après avoir réussi à faire des épargnes et à découvrir quelque lieu avantageux pour la chasse ou pour la p^che, s’y bâtirent des demeures et commencèrent à travailler pour leur propre
compte ; la femme et les enfants venaient bientôt après occuper la maison et prendre part aux travaux du chef de la famille. Les premiers arrivés attirèrent quelques-uns de leurs parents ou de leurs amis ; et ainsi se sont établies une quarantaine de familles canadiennes, venues des environs de Québec. Les femmes sont encore bien moins nombreuses que les hommes, de sorte qu’il est presque impossible d’obtenir une servante sur les lieux ; aussi^siune femme est malade, elle doit avoir recours à sa voisine. Or les maisons étant à cinq ou six milles l’une de l’autre, la voisine qui vient servir de gardemalade doit amener avec elle tous ses enfants, s’ils sont encore en bas âge. Pour la raison ci-dessus donnée, la rareté des personnes du sexe, il arrive que les filles se marient fort jeunes, souvent même avant l’âge de quinze ans.
Trente familles à peu près parlent la langue anglaise ; parmi elles une dizaine sont catholiques et les autres protestantes. Quelques-unes comptent parmi leurs ancêtres des anglais, des écossais, des irlandais, des jersiais, des français et des esquimaux.
La langue française est la plus généralement répandue dans la partie supérieure du Labrador, depuis Mingan jusqu’à Saint-Augustin ; elle est aussi ordinairement en usage à Blanc-Sablon ; mais, depuis Saint-Augustin jusqu’à la baie de Brador, on parle habituellement l’anglais. Beaucoup d’habitants de la côte se servent facilement des deux langues.
On rencontre peu de Montagnais ; ceux qui paraissent dans ces quartiers pendant quelques semaines, ne font qu’y passer, pour se rendre à leurs quartiers d’hiver et en revenir par les rivières d’Itamamiou, de Saint- Augustin ou des Saumons. Quant aux Esquimaux, j’en ai vu trois ou quatre, qui vivent à l’européenne ; tous les autres se sont retirés vers le nord. Ils ont néanmoins laissé dans le pays des traces de leur passage ; les noms de lieux, la manière de faire la pêche et la chasse, certaines coutumes locales, viennent en grande partie des Esquimaux • les voitures, les harnais des chiens, les fouets sont les mêmes dont se servent les Esquimaux. L’on a fait preuve de sagesse en conservant ces usages des anciens habitants, car ils conviennent au climat et à la nature du pays.
En laissant Wapitugan, j'entrais dans les limites de ma mission. La Marie-Louise devant s’arrêter à la plupart des postes pour y débarquer des provisions, j’étais assuré de rencontrer le P. Coopman, ou du moins, s’il était parti, d’apprendre quelles étaient les maisons qu’il n avait pu visiter ; car je ne savais encore où il me faudrait débarquer. A la Pointe-à-Morier, et à Watakayastic, on nous informa que la maladie du Rév. P. avait été très-grave ; qu’apr^s avoir été retenu une quinzaine de jours au Petit-Mécatina, il avait pu se mettre en route, avec l’espérance de continuer sa mission.
Le 4, nous nous arrêtions à Natagamiou, tout près d’une chute que fait la rivière de ce nom en se jetant dans la mer. La cascade est si forte, que le saumon ne peut la remonter ; aussi le poste ne vaut-il rien pour la pêche du saumon. Le propriétaire de NatagamicMi possède la seule vache qui se trouve entre Wapitugan et Blanc-Sablon. Il en retire peu de profit ; car, de huit à dix lieues à la ronde, on envoie chercher chez lui du lait, pour guérir toutes les maladies imaginables : un tel service ne se refuse jamais et est loujouï*s rendu gratuitement. 3
A la Tête-à-la-Baleine, nous débarquons un passager, qui vient s’essayer aux travaux du pays. Cette île est un rocher à peu près nu ; cependant le sieur Kenty, qui s’y est établi, entretient fort convenablement sa famille, avec les produits de la pêche du loup-marin, de la morue et du hareng. Au commencement du mois d’août, il avait déjà près de trente mille morues, et le poisson était encore abondant. Il a aussi su utiliser le peu de terre qui se trouve sur l’île, en la ramassant et la transportant près de sa maison, pour y former un petit champ. La culture lui a fourni des navets et des pommes de terre, dont il a pu vendre une partie, après avoir fait la provision nécessaire pour sa famille.
En laissant la Tête-à-la-Baleine, nous franchissons un étroit passage au milieu des îles— et nous côtoyons le pied du Gros-Mécatina, morne élevé, qui sert d’amarque aux vaisseaux arrivant de la haute mer sur la côte du Labrador. Sa cime est depuis une semaine couvert^ de fumée. Selon ce qu’on nous dit, le feu, mis dans les broussailles et dans la mousse par des voyageurs imprudents, s’est étendu sur toute la montagne et a ensuite
pénétré dans les terres, consumant dans son passage la maigre provision de bois qui servait au besoin des habitations environnantes. Gomme la sécheresse règne depuis longtemps, l’on craint qu’il ne soit porté vers l’intérieur du pays, où il causerait un double dommage, en détruisant le bois, si précieux dans ces lieux, et en éloignant le gibier. L’on est tout étonné d’apercevoir, sur les flancs noircis de la montagne, des ravines encore pleines de neige. Malgré les flammes de l’incendie, malgré les chaleurs du mois d’août, l’hiver a laissé les traces de sa rigueur, non-seulement sur la terre, mais encore sur la mer ; car, à une lieue de distance, une énorme glace miroite au soleil, en se balançant lourdement »ur les vagues.
Le poste du Gros-Mécatina est ancien, et, il y a un siècle, U était un des plus productifs , du Labrador ; en 1744, la veuve Pommereau, à qui il appartenait, en retirait 451 barriques d’huile, tandis que le poste de la baie Phélypeaux n’en fournissait que 390 au sieur de Brouague. Aujourd’hui il a perdu de sa valeur, et cependant les quelques familles qui y demeurent n’ont point raison de se plaindre de leurs pêcheries.
Jans une des baies voisines, la baie des Bateaux, on trouve des huîtres connues sous le nom de palourdes, dont les coquilles sont fort belles : elles vivent cachées dans le sable, et, pour les en tirer, il faut se servir de la pelle ou de la pioche. Elle«^ sont, dit-on, d’un goût excellent.
Nous nous dirigeons vers la Tabatière, où je dois laisser la goélette pour donner une mission.
Le poste de la Tabatière— Mr S. Robertson— Un filet à pêcher la baleine— Hospitalité du pays — Maisons des habitants — Commerce — Exercices de la mission—Végétation du pays— Richesses de la mer.
La Tabatière est la métropole du canton ; située à mi-distance entre Wapitugan et Blanc-Sablon, elle renferme, dans un rayon de trois lieues, douze familles catholiques. Aussi, à un peu plus d’un mille du principal établissement, a-t-on élevé une chapelle, destinée à l’usage de ce noyau de fidèles. La raison qui a porté à mettre la chapelle à une telle distance du port peut servir à donner une idée du pays ; c’est le seul endroit où il y ait assez de terre pour un cimetière ; et encore ce cimetiere a-t-il à peine un quart d’arpent en superficie.
Le poste de la Tabatière a été établi par le sieur Samuel Robertson, que monsieur Lymburner voulut favoriser, après avoir aban-
donné lui-même le commerce du Labrador, Ecossais de naissance, M. Robertson apportait aux affaires rintelligence et la persévérance qui distinguent ses compatriotes. Lorsqu’il eut reconnu les avantages qu’offrait le port de la Tabatière, il le choisit pour y établir une grande pêcherie ; les loups-marins alors étaient si nombreux dans ces parages, que, dans un seul automne, on en prit ici plus de quatre mille.
Le nouveau propriétaire était d’un caractère un peu excentrique, et tentait par fois des entreprises hasardeuses, qui lui plaisaient par leur singularité. 11 avait remarqué que les baleines, en remontant, suivaient assez souvent une passe entre deux îles ; il crut pouvoir les arrêter,ou du moins les embarrasser dans leur course, en tendant un rets monstre dans ce détroit. Pour cette fin il fit* préparer avec un soin particulier un filet d’un genre tout nouveau. Les mailles, d’une trèsgrande largeur, étaient formées avec de gros cables, capables de résister à une forte tension ; des barriques vides servaient de flottesî de puissantes amarres, destinées à tendre le rets et à le maintenir en place, étaient atta
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•"hceii a des ancres qu’on avait enfoncées dans les fissures du roc. Robertson avait eu la précaution de prendre à son service, pour l’hiver, des harponneurs et des matelots accoutumés à poursuivre la baleine. 11 espérait qu’en suivant sa route accoutumée, la baleine irait se heurter contre le filet ; les harponneurs devaient alors profiter de la situation, et donner le coup de mort au malheureux cétacé, embarrassé dans les plis du filet. Les pêcheurs connaissaient un peu le vigoureux lutteur à qui ils avaieçàt aflalre : ils représentèrent que toutes les amarres, retenant un côté du tilet, devaient être assez faibles pour se briser au premier choc ; qu’en cédant ainsi sur un point, le rets serait moins exposé à être rompu et s’enlacerait plus sûrement autour de la baleine ; que, si les deux bouts étaient également solides, la baleine ferait une trouée complète et continuerait sa route. Le conseil était trop sage pour être adopté ; la conséquence fut que la première baleine passa à travers le filet, et le laissa dans un état si déplorable, qu’il fallut le lever sans mot dire. Depuis cette tentative, Ton a renoncé à prendre les baleines avec des filets.
Je fus reçu ch ez une des cinq familles qui demeurent dans le voisinage immédiat de la
Tabatière; et je pus, le même soir, juger de Thospitalité qu'on exerce sur la côte, et dont j’avais entendu parler à plusieurs reprises. En effet, pour le souper, une dizaine d’hommes se présentèrent à table et s’y placèrent sans façon. Combien employez-vous donc de pêcheurs T demandai-je à quelqu’un de la maison. ‘‘ Nous n'avons que trois hommes.— Mais d’où viennent ions vos convives ?— Les uns appartiennent aux postes voisins ; les autres sont arrivés par une goélette venue de l’ouest, et s’en vont à la pêche du hareng vers Blanc-Sablon. — Les connaissez-vous tous ? — .Pas tous ; mais quand un étranger arrive, il a sa place à table : c'est la coutume. Dix étrang^^rs resteraient une semaine toute entière dans une maison, qu’on ne leur ferait pas voir que leur visite est un pvçu longue.’'
L’hospitalité se pratique même en l’absence des maîtres de la maison. Pendant la pêche du saumon, quelques familles laissent leur demeure ordinaire, pour aller en occuper une autre sur les bords de la rivière Soini-Augmtin, ou de quelque autre rivière. En partant, on laisse des provisions, quelquefois même de l’argent, et les portes restent ouvertes, de manière que les voyageurs y puissent entrer
et prendre les choses dont ils ont besoin Jusqu’à présent, personne n’a abusé d’une s’ louable coutume ; mais le temps est arrivé, où, à cause du grand nombre d'étrangers qui fréquentent la côte, il ne sera plus possible de la maintenir.
Il est à remarquer que chaque famille a ordinairement deux maisons : la maison du large et la maison de terre. La maison du large est placée sur une île, ou au bord de la mer si elle est sur la terre ferme. C’est la demeure ordinaire de la famille pendant la plus grande partie de l’année ; elle est toujours dans l’endroit où la pêche du loup-marin, du hareng et de la morue se peut faire plus facilement. La maison de terre est occupée pendant la saison du saumon, qui se prend dans les rivières. Il est des gens qui en possèdent une troisième pour l’hiver, afin d’être plus rapprochés du bois ; car il arrive que la maison du large se trouve à quatre ou cinq lieues de l’endroit où l’on coupe le bois de chauffage.
En général les maisons ordinaires sont propres, et assez grandes pour être partagées en deux ou trois chambres. Les meubles
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n*ea sont pas riches, mais l’on y trouve tout ce qui est nécessaire. Les marchands qui viennent d’Halifax, parcourent les havres de la côte sur des goélettes, et fournissent à un taux raisonnable les provisions et les marchandises, qui, si Ton en excepte les farines et le lard, sont à meilleur marché qu’à Québec. En retour, les trafiquants reçoivent les huiles, le poisson et les pelleteries. Ils s’en tiennent ordinairement au troc, et ne donnent d’argent que dans les cas extraordinaires. Ainsi conduit, ce commerce est fort lucratif. C’est sur la côte du Labrador que le sieur Daniel Cronyn, un des plus riches marchands d’Halifax, a fait une fortune considérable. I[ passait de poste en poste sur une goélette, distribuait des marchandises, et recevait le saumon, l’huile, les peaux de loups-marins et les riches fourrures des planteurs : je dois employer ce nom de planteurs, que se donnent les habitants de la côte, quoiqu’il n’y en ait que deux ou trois parmi eux qui plantent des pommes de terre .
Les marchands de Québec ont eu moins de succès : pendant bien des années, le feu sieur Victor Hamel a fait un commerce étendu avec
les Labradoriens : il en a retiré assez peu de profit, mais beaucoup d'honneur, car partout je Tai entendu louer pour son honnêteté et son obligeance. Aujourd'hui peu de canadiens font le commerce au Labrador ; l’on prétend que leurs marchandise^ sont mises à un prix trop élevé, et que le marché de Québec ne vaut point celui d’Halifax pour les produits du pays.
Le 5 août, lendemain de mon arrivée, je me rendis à la chapelle, qui est convenable et bien tenue. Elle est couronnée par un petit clocher, qui attend encore une cloche ; derrière le chœur, il y a une sacristie, qui peut servir de résidence temporaire au missionnaire, pendant les quelques jours de sa visite en été. Le site, tout-à-fait solitaire, est propre à l’étude et à la méditation ; on n’y entend d’autres sons que le chant des oiseaux et le bruit de la vague qui vient déferler sur e sable du rivage. Là, pendant plus de la moitié d’une semaine, je donnai matin et soir les exercices de la mission, et tous y assistèrent régulièrement. Le dernier jour, qui était un dimanche, la congrégation se trouva au grand complet ; car, aux habitants du
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lieu, s’étaient réunies plusieurs familles sauvages qui se rendaient à la rivière Saint-Augustin. ‘V N’est-ce pas,” observait après la messe, un jeune homme né au Labrador, “qu’il y a beaucoup de monde par ici: je suis sûr qu’il y avait plus de cinquante grandes personnes dans la chapelle.”
Entre les offices du matin et ceux du soir, je trouvais du temps pour lire et pour explorer les mornes voisins. Un cap, taillé à pic et qui s’avance dans la Baie Rouge, à quelques pas de la chapelle, excitait particulièrement ma curiosité. Sur une saillie du rocher, à cinquante pieds au-dessus de la mer, s’élèvent quelques pierres, qui semblent noircies par la fumée. A-t-on fait du feu sur cette pointe suspendue au-dessus d’un précipice ? Comment y a-t-on transporté du bois ?— A quel propos des chrétiens se sont-ils nichés là-haut ? — Voilà l’énigme qui se présentait à mon esprit, depuis une heure que je rôdais sur la grève, au pied du cap. Gomme je n’avais personne autour de moi pour m’éclairer sur ce sujet, je me décidai enfin à essayer de résoudre personnellement le problème.
Attaquer le rocher de front, était tout bonnement se casser la tête contre une muraille ; il
faillait recourir à la stratégie, et prendre la forteresse à revers. En m’éloignant du rivage, je réussis à gravir le coteau, au moyen de quelques arbrisseaux ; puis, un sentier tracé par les chiens me conduisit au sommet du cap, d’où je me glissai tant bien que mal sur une corniche du rocher, longue d’enviror» douze pieds et large de trois ou quatre. Sou? mes pieds, était le rivage d’où j’avais exami né ce nid d’aigle ; ce n’était pourtant pa? un nid d’aigle, mais bien un nid de monta gnais. Oui, sur ces quelques pieds de roc, une famille sauvage avait passé deux semai nés : ces pierres enfumées formaient la cheminée ; quelques branches d’épinette recouvertes de mousse marquaient le lieu où dormaient paisiblement le père, la mère et les enfants, tandis qu’au-dessus grondait l’ouragan, et qu’au-dessous la mer, dans sa furie, ébranlait le pied du rocher. Des tison? noircis^, des amas d’os de goélands et d’arrêtes de poissons prouvent que la chasse et la pêche avaient abondamment fourni à la cuisine qu’on ïaisait céans. Mais comment les enfants n’ont-ils pas été lancés à la mer par leur étourderie naturelle, ou par la violence de? vents ? c’est ce dont je ne puis me rendre
compte. — On m’apprit*^ plus tard, que cette fa^ mille était une de celles qui, en pêchant et en chassant, descendaient à la rivière Saint-Augustin.
Dans mes promenades, je pus étudier à loisir la botanique du pays. Le règne végétal y offre surtout des éricacées et des plantes alpines, qui croissent dans les fentes des rochers, ou au milieu des couches de la longue mousse grise. Souvent, au fond d’un bassin creusé dans le roc, et dont les parois retiennent les eaux pluviales, s’étend sur un lit de deux ou trois pouces de terre, un riche et mollet tapis, formé par le drosera rotundifolia. Cette plante délicate, dont la teinte rougeâtre contraste avec le beau vert des lycopodes, occupe des espaces assez considérables sur plusieurs des îles de la Demoiselle. Les arbustes les plus communs sont : le thé du Labrador, ledum latifolium^ qui répand une odeur aromatique, lorsque l’on broie ses feuilles veloutées ; un bouleau nain à feuilles rondes, betula glandulosa ; la petite épinette noire, qui se traîne sur les rochers, et dont les feuilles infusées dans l’eau chaude fournissent un breuvage préféré au thé par les planteurs ; on en fait aussi une bière meilleure que la bière d’épinette grise.
Les fruits, ou, comme on les nomme dans le pays, les graines, sont en abondance. L'on trouve beaucoup de bluets ; deux espèces d'atocas ; les mûres rouges du rubus arcticus, qui porte des fleurs cramoisies ; les baies de Varbutus alpinus^ en anglais fox-berry ; les graines de corbijeaux, noires et rouges, mpetrum nigrum et empetrum rubrum, nourriture favorite des oiseaux dont elles portent le nom. Au mois d'août, les corbijeaux arrivent tout amaigris ; ils dévorent avec avidité les baies de l'empetrum ; et, au bout de quelques semaines, ils ont acquis un embonpoint tel, qu’ils ont peine à voler. Mais le fruit du pays par excellence, est une mûre jaune, rubus chamœmorus, nommée chicoté par les sauvages et les français^ et bake-apple par les anglais. Ce fruit est estimé non-seulement des hommes, mais encore des chiens et des ours, qui en sont très-friands ; il se met à bien des sauces, mais il sert surtout aux provisions de confitures que les ménagères préparent pour l’hiver. Je dois ajouter à la liste des fruits, les groseilles rouges et violettes, les petites poires amelanchier canadensis^ et les framboises, qui sont rares. Quant aux fraises, si communes dans les environs de
Québec, je ne me rappelle pas en avoir trouvé sur la côte du Labrador.
Le 6, en retournant le soir à mon logis, je pus juger par mes yeux de Tabondance du poisson dans cette mer. J'avais, dans le cours de la journée, remarqué plusieurs berges, qui se suivaient lentement, en visitant les baies et les anses. Chacune était conduite par six rameurs ; debout sur l’avant, se tenait immobile un matelot, qui sondait de ses regards le fond de la mer.
Ces berges étaient à la recherche d’un banc de harengs ; elles appartenaient à une goélette mouillée à deux lieues de là, près du Gros-Méçatina. Deux heures plus tard, leur grande seine, longue de plus de cinq cents brasses, avait été lancée à l’eau et enveloppait une masse épaisse de harengs. Les deux bouts de la seine avaient été toués vers la terre, où ils furent amarrés ; puis, avec de petits filets, l’on mettait le poisson à sec sur le rivage. La prise était évaluée à* quatre ou cinq cents barils. Comme le vent du nordest commençait à souffler avec violence, les embarcations du voisinage furent mises en réquisition, et, à mesure qu’on en avait
empli une, on la dépêchait vers la goélette. Par malheur, une des berges trop lourdement cnargée fut couverte par un coup de mer, vis-à-vis de la Baie Rouge, et les deux pêcheurs qui la conduisaient furent emportés par la vague. Leur perte était assurée, si leurs compagnons n’avaient volé à leur secours sur de légères embarcations : l’un et l’autre furent retirés à demi morts et ne comptant plus revoir la terre. On les transporta dans une maison voisine, où les soins les plus empressés leur furent prodigués avec tant d’efficacité, que le lendemain ils étaient prêts à reprendre leur pénible travail.
Cependant comme le vent continuait à augmenter, il fallut mettre la seine en état de résister à la mer, au moyen d’ancres et de forts cables ; pendant la nuit, tous les pêcheurs restèrent sur pied, prêts à couper les amarres, à ouvrir la seine et à la retirer de l’eau, si elle était en danger de se rompre. Le soir, un véritable ouragan se déchaîna ; lés vagues venaient se briser avec fureur contre les rochers, et s’élevaient en masses d’écume à une hauteur de plus de vingt pieds. La mer et le vent semblaient devoir tout balayer ; mais l’abri avait été si bien
choisi et les mesures étaient si soigneusement prises pour prévenir les accidents, que, du rant trois jours de gros temps, la seine résista à la pression du dehors et aux mouvements du dedans ; car les pauvres prisonniers, bat tus par les flots, cherchaient à rompre les murailles de la geôle.
Le dimanche "(8 août), je terminai la mission, après avoir recommandé aux habitants de se conserver soigneusement dans la grâce de Dieu ; car, d’ici à onze ou douze mois, fussent-ils aux portes de la mort, ils ne pourront obtenir les secours de la religion, attendu que le prêtre le plus voisin se trouve sur la côte de Gaspé, à plus de cent lieues de distance.
Départ de la Tabatière— Berges du pays— La Grosse- Ile— Le Loup-marin — Pêche d’automne— Les chiens du Labrador — Leurs concerts — Leurs mœurs — Leurs services— Le cométique — Le fouet terrible-- Une histoire.
Je partis le même soir de la Tabatière, avec le sieur François Lévêque, maître du poste de la Grosse-Ile de Mécatina, pour aller donner la mission à sa famille. Quoique le vent fût faible, nous franchîmes dans une heure les deux lieues que nous avions à faire.
Les berges dont on se sert sur toute la côte demandent peu de vent, parce qu’elles sont légèifes et portent une forte voilure ; si le temps se fait gros, il est facile de prendre deux ou trois ris dans les voiles. Ces embarcations sont construites au Massachusets, et viennent surtout de Newburyport, près de Boston ; elles coûtent ordinairement de quinze
à seize louis lorsqu’elles ont leur voilure. On ne bâtit point au Labrador, le bois étant trop rare et trop éloigné. Il en est tout autrement sur la côte de Gaspé, où beaucoup de pêcheurs construisent eux-mêmes leurs berges, qui sont grandes, fortes et si propres à résister à de gros coups de vent, que les pêcheurs gaspésiens ne craignent point de s’en servir pour traverser du cap des Rosiers à la pointe est de l’île d’Anticosti. C’est une distance de trente lieues en pleine mer. Les berges américaines courent mieux dans le vent, et sont préférables pour louvoyer ; mais elles sont moins sûres et exigent plus de précautions contre les accidents ; si la lame passe par-dessus les carreaux, elles s’enfoncent et disparaissent sous l’eau. Celles de Gaspé, au contraire, lors même qu’elles tournent sous voiles, surnagent presque toujours. Aussi les pêcheurs de Percé, de Douglastown et du cap des Rosiers ne craignent point d’exposer leurs berges à chavirer, car ils savent qu’ils pourront se réfugier en sûreté sur la quille.
La Grosse-Ile est un rocher qui a une longueur de quatre ou cinq milles ; comme elle est haute et avancée à la mer, on l’aperçoit de loin dans toutes les directions. Ses ro-
LE LABRAIOR
cnei*$, ses grèves et ses baies sont riches eu gibier. Au moment où nous y arrivons, des milliers d’oiseaux s’agitent de toutes parts autour de nous ; plusieurs familles de jeunes s’enfuient sur l’eau, ayant les ailes encore trop faibles pour voler ; les goddes, pinguins en miniature, et les cormorans nous adressent des injures du haut de leurs rochers; des goélands, des corbeaux beaucoup plus gros que nos corneilles, des hibous, des chouettes tournoient en poussant des cris d’inquiétude.
L’île possède deux beaux ports, où les plus gros vaisseaux peuvent se mettre à l’abri : dans l’un, les goélettes baleinières se rendent d’ordinaire pour le dépècement des baleines qu’on vient de tuer ; sur l’autre, sont établis des fourneaux et des fonderies. C’est près de la baie qui forme le second port, que sont les maisons et les autres bâtiments de monsieur Lévêque ; c’est au fond de cette baie, qu’il tend deux rets, dont chacun a trois cents brasses de longueur, sans compter les annexes. L’année dernière, il prit deux cent huit loupsmarins, qui lui ont valu plus de deux cents louis. C’est assurément un retour avanta-
geux, pour une pêche qui ne dure que deux ou trois semaines. Mais il faut remarquer qu’une pêcherie ouéchouerie de loups-marins entraîne bien des dépenses ; car les frais de premier établissement, en filets, ancres, berges, s’élèvent à trois ou quatre cents louis. Viennent ensuite les dépenses annuelles pour l’entretien et le renouvellement de ces objets ainsi que pour les gages des employés.
Il faut ordinairement quatre hommes pour compléter l’équipage^des berges. Quoique la pêche ne dure que trois semaines, on garde ces employés depuis le mois de septembre jusqu’au commencement de mai. Ils reçoivent ordinairement une part convenue dans les profits de la saison, et de plus le maître de l’échouerie est tenu de les nourrir et de les loger. Pendant le reste de l’hiver et du printemps, on les occupe comme on peut, soit à charroyer le bois de chauffage, soit à faire la chasse sur la terre ferme. Ainsi les profits nets sont réellement bien moindres qu’ils ne paraissent à première vue ; tels qu’ils sont, ils suffisent cependant pour récompenser le propriétaire dans les années ordinaires.
Il s’agit ici de la pêche d’automne ou d’hiver, qui est difiërente de celle du printemos,
dont j’ai déjà parlé. Vers la fin de novembre, les loups-marins commencent à remonter de ia mer vers le fleuve Saint-Laurent ; ils vont rencontrer les glaces flottantes, sur lesquelles ils se tiennent pendant Thiver. Comme ils suivent alors la côte et les îles, là pêche d'automne se fait près de terre ; de grands rets, garnis d’annexes ou ailes rentrantes, sont tendus dans les passages étroits et dans les baies. Les ailes sont placées de manière qu’en suivant le rets, les Joups-marins 's’engagent dans une espèce de cul-de-sac, qui ne leur présente point d’issue pour sortir. La pêche commence vers le milieu de décembre, et finit vers le huit ou le dix de janvier ; aussi, comme c'est la plus rude saison de l’année, les pêcheurs ont beaucoup à souffrir du froid, des glaces et des neiges. Sur les échoueries ordinaires, l’on prend, en terme moyen, de cent cinquante à deux cent cinquante loups-marins, que l’on évalue à un louis pièce ; la peau vaut de quatre à cinq chelins, et l’huile de deux à quatre piastres.
Il y a plusieurs espèces de loups-marins dans les eaux du Labrador ; on les distingue par la taille, par les habitudes, par le poil et
IB lABRADOR.
par Im conformation de la tête. Les pim grands sont les wastics, qui ont jusqu’à treize pieds de longueur. Les wabichtouü sont aussi fort gros ; la ressemblance de leurs traits avec ceux des Esquimaux a donné naissance à la tradition, qui porte que ce peuple est descendu d’un couple wabichtouis ostracisés par la tribu, et forcés de chercher une nouvelle patrie sur la terre ferme. L’espèce la plus commune de loups-marins est le phoca groenlandica, nommé harp seal par les anglais. Voici ce qu’en dit le sieur Samuel Robertson, dans un mémoire présenté par lui à la Société Littéraire et Historique de Québec :
Cette espèce de loups-marins se trouve depuis le fleuve Saint-Laurent jusqu’à la mer glaciale ... Ils ont jusqu’à sept pieds de longueur, et quatre pieds de tour. Quand ils sont arrivé à leur entier développement, vers l’âge de trois ans, ils ont la tête noire et portent sur chaque côté une bande noire depuis les épaules jusqu’à la queue ; le reste du corps est blanc. Ils sont très-nombreux et forment la principale nourriture des Groëniandais et des Esquimaux. Avec des rets, on
les prend en grand nombre sur les côtes du Labrador et de Terreneuve ; on les tue auss’ sur les glaces flottantes. Ces amphibies son^ errants, ils voyagent vers le nord durant Tété et fréquentent le golfe et les bancs de Terreneuve pendant Thiver. Dans les mois de février et de mars, les femelles montent sui une glace flottante et y donnent naissance a leurs petits ; la portée est d’un petit poui l’ordinaire, mais quelquefois de deux et même de trois. Les mères abandonnen ^mmé4iatement leurs nourrissons ; parfois, mais bien rarement, elles les allaiteront pendant un jour ou deux. En venant au monde, le jeune loup-marin est de la grosseur d’un chat, et pèse de quinze à vingt livres.”
Malgré l’immense destruction de ces animaux, leur nombre semble à peine décroître ; ils forment une des principales sources de revenus pour les habitants du Labrador, d’une partie de Terreneuve et des îles de la Madeleine. Les peaux vertes servent assez souvent de monnaie dans les marchés qui se font entre les planteurs. Lorsqu’elles ont été bien préparées, elles sont employées pour harnais d chiens, bottes, mitaines. Quant à la chair,
on la sale et on la conserve avec la viande de baleine pour nourrir les chiens^ pendant une grànde partie de Tannée. Sous ce rapport, le loup-marin est d’une haute importance pour les planteurs ; car, s’ils en manquaient, ils ne pourraient garder leurs chiens, et, sans les chiens, qui tiennent lieu de chevaux dans les voyages et pour les charrois, la côte serait inhabitable pendant l’hiver. Le pays en effet ne fournit point assez de fourrages pour la nourriture des chevaux, qui d’ailleurs seraient inutiles au milieu des neiges et sans chemins battus.
Chaque famille garde ordinairement huit ou dix chièns, qui pendant Tété n’ont qu’à manger, flâner et se quereller. Pendant l’hiver, l’état des choses est bien changé : il leur faut renoncer au far nientej et se soumettre à de rudes fatigues.
Le chien esquimaux a servi de base à toutes les familles de chiens au Labrador ; dans quelques localités, il s’est croisé avec des chiens appartenant à d’autres races ; ailleurs il a été copservé pur et sans mélange. Le vrai chien esquimaux est de forte taille ; sa
fobe est blanche, avec quelques taches noires ; il a le poil long, les oreilles pointues, la queue touffue et relevée ; il n’aboie point, mais pousse des cris courts et étouffés, qui semblent être des essais d’aboiement. Il ressemble d’une manière frappante au loup du pays, ou plutôt, c’est un loup réduit à l’état domestique. Assez souvent, on a vu des loups au milieu d’une troupe de chiens esquimaux, s’amusant à jouer avec eux ; mais les derniers semblent comprendre que cette compagnie n’est pas respectable • car, dans ces occasions, dès qulls aperçoivent leur maître, ils prennent un air de gravité tout-à-fait comique. Les deux familles s’allient quelquefois ensemble.
Si les chiens esquimaux ne savent point aboyer, en revanche ils sont habiles à hurler : chaque soir, autour des maisons, ils donnent un concert au profit des dormeurs. Un vieux chien commence ordinairement à donner le ton, avec sa voix de basse-taille ; puis viennent les ténors, et enfin les jeunes chiens se joignent con amore aux anciens de la troupe, et un chœur de musique infernale continue ses lamentations jusqu’à une heure avancée de la nuit. Malheur au dormeur qui n’est
pas encore accoutumé à ce vacarme ! Quant à ceux qui y sont habitués, ils n’en sont aucunement dérangés. Les hurlements sont répétés par les meutes des environs. Durant une nuit passée à bord de la goélette dans la baie de Bonne-Espérance, autour de laquelle sont dispersées quatre ou cinq habitations, nous fûmes régalés jusques après minuit, des hurlements d’autant de corps de musiciens.
Parfois la chanson se con nrence par queL que chien exilé de la bande, et est continuée par les autres. A la Tabatière, chaque matin, en me rendant à la chapelle vers cinq heures, je rencontrais, sur un morne écarté, un vieux solitaire de cette espèce. Je le trouvais ordinairement couché sur la mousse ; à mon approche, il se levait, secouait son poil hérissé; et sur trois pattes, car l’une des quatre était toujours hors d’état de faire le service, il décrivait un cercle pour éviter ma rencontre. Quelle faute expiait-il ? c’est ce que je n’ai pu savoir. Trois mois auparavant, un meurtre, le meurtre d’un chien jeune et vigoureux, avait été commis en ce lieu. Qui sait ? — Eh bien ! tous les soirs, le vieux se rendait fidèlement sur une pointe de rocher qui s’avance
au-dessus de la mer, et, soit qu’il eût l’âme poétique, ou que le souvenir d’un crime 1 i rongeât le cœur, il attendait, morne et silencieux, le lever de la lune. Au moment où elle se montrait, il poussait un hurlement digne des chiens chantés par Ossian. — Le premier cri restait sans réponse ; au second, vingt voix claires relevaient l’antienne, avec une énergie et une constance propres à désespérer un dormeur ordinaire.
Dans un autre poste, où j’occupais seul la maison d’hiver, je fus surpris d’entendi pendant la nuit un mouvement inaccoutumé sous le plancher : c’étaient des grondements, des plaintes, des menaces, suivis de hurlements et d’un branle-bas épouvantable. La séance était si bruyante et se prolongeait si longtemps, que je me crus en plein parlement des provinces unies du Canada ; pardon si j’emploi le langage parlementaire. Le lendemain j Jus reconnaître la situation, et étudier la position des partis. Les chiens avaient voulu mettre à profit le peu de terre qui se trouvait sous la maison ; ils avaient creusé un passage, puis une espèce de cave, sous l’abri des planchers. ^C’était leur cabi-
net. Malheureusement, il n’était pas assez grand pour toute la bande ; quand deux ou trois s’y étaient installés, les ^utres étaient forcés de rester à la belle étoile. De là, dissensions, querelles et coups de dents entre ceux qui occupaient un coin dans le terrier et les malheureux qui les voulaient remplacer.
Les chiens du Labrador sont querelleurs pendant le jour, aussi bien que durant la nuit : à peine une heure de la journée se pâsse-t-elle sans qu’il s’élève une contestation, à laquelle tous veulent prendre part. Chez eux, comme chez les loups, gare au plus faible ; car tous les autres se jettent sur celui qui a été renversé, et le déchireraient à belles dents, si le fouet du maître n’était mis en jeu pour les séparer. A moins d’exercer une vigilance continuelle, l’on ne saurait prévenir les meurtres dans une société si mal réglée. Des planteurs ont perdu dans une année jusqu’à quatre et cinq de leurs chiens, tués par leurs camarades, souvent enfants de la même mère. Gomme mesure préventive et pour maintenir une apparence d’ordre, lorsqu’un chien devient tapageur et hargneux, on lui àttache/au cou une patte de devant ; ce remè-
de est infaillible pour Tobliger à garder la paix envers tous. Dans une meute, Ton rencontre quelquefois trois ou quatre chiens qui subissent cette peine. Ils semblent un peu embarrassés ; mais ils peuvent encore suivre les autres dans leurs courses et leur faire de rudes morsures lorsque l’occasion s’en présente.
Jusqu’à ce jour, à deux ou trois exceptions près, on n’a pu réussir à élever d’autres animaux domestiques : chats, vaches, cochons, moutons, tout a été détruit. Si un chien est élevé dans la maison, on peut être sûr qu’à la première occasion il sera étranglé. Un planteur avait ün beau chien de Terreneuve, plein d’intelligence et rendant de grands services par son adresse à la mer. Il était d’autant plus prisé, que les chiens esquimaux ne peuvent être dressés pour Teau. Le terreneuve avait le privilège d’entrer dans la maison, et recevait assez souvent les caresses de son maître. C’en fut assez pour exciter la jalousie des autres, qui guettèrent une bonne occasion, étranglèrent le favori et le traînèrent à la mer. Après ce mauvais coup, ils s’esquivèrent à la maison ; mais leur mine
embarrassée ayant fait soupçonner que tout n’allait pas bien, on découvrit bientôt les preuves de la trahison, sur le cadavre du pauvre chien de Ter reneuve.
Je n’ai trouvé sur la côte qu’une chèvre et un cochon qui aient échappé au massacre général. Un marchand de Boston, venu au Labrador pour y chercher la santé, avait amené avec lui ces deux animaux ; le premier devait lui fournir du lait, le second était un élève favori. A peine déposé sur le sol de sa nouvelle patrie, le pauvre cochon faillit être dévoré ; il fallut, pour prévenir de nouvelles attaques, lui préparer une cage que l’on élargit à mesure que l’hôte grandit. Quant à la chèvre, dès le premier jour elle sut se faire respecter : la tête baissée et les cornes en avant, elle attendit ses ennemis de pied ferme . Le premier qui osa l’approcher fut renversé et s’enfuit, hurlant et boitant ; un second voulut soutenir l’honneur du corps, mais il éprouva le même sort. La chèvre a depuis joui d’une paix profonde et obtenu le droit de cité. Elle parcourt les environs avec les chiens, elle se couche au milieu d’eux, et ils n’en font pas plus de cas que si elle était un membre de la famille.
Il a pu arriver que des chiens aient attaqué quelque voyageur isolé, mais cela a dû être fort rare. Partout je les ai trouvés civils et caressants pour moi. Une fois que la connaissance avait été faite avec eux, ils me suivaient dans mes courses, et j’avais souvent peine à les renvoyer, lorsque leur compagnie ne me convenait point.
Pendant l’hiver, ils récompensent leur maître des dépenses et des inquiétudes qu’ils lui ont causées durant le reste de l’année. En été, les voyages se font en berges ou en chaloupes ; en hiver c’est au moyen des chiens et des cométiques. Vers le mois de janvier, les baies et les passes se couvrent d’une glace solide, jusqu’à trois et quatre lieues au large. L’on en profite pour traîner aux maisons le bois qui a été coupé pendant l’année précédente ; cinq ou six chiens, attelés à un cométique, enlèvent de lourdes charges. Six ou sept bons chiens, traînant trois personnes, parcourront dans la journée de vingt à vingtcinq lieues.
Le cométique est un traîneau large d’environ trente pouces et long de dix à douze pieds. Il est bien différent de la tabagane,
OU traîne sauvage. Deux membres, semblablés à ceux du traîneau canadien, sont unis par des barres transversales arrêtées au moyen de lanières de cuir. Sous chaque membre est une bande ou lisse, formée d’os de baleine, étayant un d^mi pouce d’épaisseur. On choisit pour cela des mâchoires, qu’on laisse tremper dans l’eau de la mer pendant quelques semaines. Lorsque toutes les particules de chair se sont détachées, on scie les os dans leur longueur et on les divise en pièces, qui sont longues de quinze à vingt pouces, et qui, après avoir été polies, ressemblent à l’ivoire ; ainsi préparées, ces lisses glissent sur la neige bien plus facilement que celles de fer. Il est bon de faire remarquer en passant, que les mâchoires de la baleine contiennent une moelle abondante dont on tire quelquefois jusqu’à cent livres de savon.
Le cométique de voyage est garni de peaux d’ours ou de loups-marins, fortement cousues, que le voyageur ramène sur lui pour se préserver du froid. L’attelage est en peau de loup-marin; on place le chien-guide à une dizaine de brasses du cométique ; les autres sont rangés derrière lui de manière à ne point l’embarrasser. Le guide, ou, comme
on le nomme au Labrador, le chien de vant, doit être intelligent, dressé à obéir à la voix, et à se porter vers la droite ou vers la gauche, sur un mot d’ordre. Les autre?
chiens sont accoutumés à le suivre et n’ont pas besoin d’être soumis à la même discipline. Avec un bon chien de l’avant, le voyageur n’a pas à craindre de s’écarter durant les tempêtes, lorsque souvent la neige empêche de voir les objets à quelques pas autour de soi. Qu’il abandonne la direction du traîneau à la sagacité de son chien, sans le troubler par des ordres ou par des coups : guidé par l’odorat, l’intelligent animal reconnaîtra les traces cachées sous la neige, et se dirigera soit vers le logis de son maître, soit vers l’habitation la plus voisine. S’il arrive quelque accident dans les voyages d’hiver, on peut presque toujours l’attribuer à l’inexpérience ou à la mauvaise humeur du conducteur, qui a gourmandé ses chiens hors de propos.
Le fouet est un instrument formidable, devant lequel les chieils fuient, même en été. Au milieu de leurs batailles les plus acharnées, il suffit de le leur montrer pour rétablir la paix. A côté du fouet esquimaux, le knout de la Rûssie est un jeu d’enfant. Un
bon fouet a une longuejur de dix à douze brasses : il est attaché à un manche long de cinq ou six pouces ; lorsqu’on ne s’en sert p’oint, on le laisse traîner derrière le cométique. Pour les personnes qui ne sont pas accoutumées dès l’enfance à le faire jouer, il constitue un embarras sérieux à cause de sa longueur ; mais, dans les mains d’un esquimaux ou d’un hommé élevé sur la côte, il de vient une arme puissante. Le bout du fouet va choisir à quarante ou cinquante pieds le chien paresseux ou grognard ; le claquement produit un son si éclatant, que l’animal le plus endormi en trépigne d’épouvante. Un seul coup, appliqué à une grande portée, couperait un chien en deux. Les fouetteurs habiles sont connus dans tout le Labrador ; a leur tête est un nommé Bill, dans les veines duquel coule un peu de sang esquimaux ; du bout de son fouet, il enlève à soixante pieds le goulot d’une bouteille sur une ligne tracée d’avance. Il joue mille tours de cette force, tous remarquables par leur précision et leur vigueur.
Un long yankee des environs de Boston voulut un jour disputer à Bill ses titres de gloire. Pour une bouteille de rum, il s’offrit
à recevoir deux coups de fouet, de la main du célèbre claqueur. Par une sage précaution, cependant, il avait garni son homme inférieur de deux paires de caleçons et d’un pareil nombre de pantalons. Se confiant dans son bouclier et dans la maigreur de sa propre charpente, il se met bravement en position à cinquante pieds. Le fouet est lancé par Bill avec une nonchalance de métis, et va effleurer, sur la personne du Yankee, la partie vouée à l’épreuve, enlevant une étroite lisière des pantalons, des caleçons et de ce qui se trouvait de chairs et de nerfs dans la région voisine. Un' cri aigu et nasal répond au claquement du fouet, et les deux mains du patient se pressent pour sonder la profondeur de la plaie et réparer les brèches faites à la place. Sur la proposition de recevoir le second coup de fouet, il renonce généreusement à la bouteille de rum, remarquant avec beaucoup d"à-prôpos : “ Well I I guess 1 woiild be too leaky to hold liquor^ if y ou were to strike me again.
J’ai assisté à quelques discussions sur les mérites respectifs des chiens esquimaux de race pure et des chiens de race mélangée. Il me paraît résulter (/es propositions établies,
que les derniers sont plus forts et peuvent résister plus longtemps à la fatigue ; mais i leur faut donner à manger tous les jours, quand on veut qu’ils continuent à voyager* Si le chien esquimaux est un peu moins solide pour la charge, dans le voyage, il passera jusqu’à deux jours de suite sans prendre de nourriture et sans paraître abattu, il exige aussi moins de soins contre le froid, protégé, comme il l’est, par son long poil blanc. La neige n’interrompt point son sommeil, même lorsqu’elle tombe abondamment : il la bat un peu avec ses pattes, pour préparer sa couche ; il s’étend en rond et s’enfonce le nez dans le poil de sa longue queue. Il reste ainsi à dormir jusqu’à ce que la neige, en se ramassant, soit arrivée à ses narines ; pour ne pas étoutfer, il se lèvera alors, secouera celle qui le couvre, fera deux ou trois tours pour refaire son lit, reprendra sa première position, et recommencera à sommeiller.
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Lundi, 9 août, une goélette, arrivée de Gaspé dans le port de la Grosse-Ile, nous apporte plusieurs catholiques de Douglastown et du cap des Rosiers. Ils sont venus en soixante heures de la baie de Gaspé, distance de trois cents milles. Par eux nous apprenons la triste nouvelle de Tincendie de la chapelle à Douglastown. Cette goélette vient taire la pêche du hareng sur la côte du Labrador, parce que la morue a peu donné sur la côte de Gaspé. Accouluniés à joindre
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la culture de la terre à la pêche, ces braves gens sont tout étonnés de voir la stérilité du pays, et ils se demandent les uns aux autres, comment des hommes civilisés peuvent consentir à vivre et à mourir au JLiabrador.
Quel pays ! "" observe l"un d"entre eux, il n’y a pas même assez de terre pour se faire enterrer décemment. ’" Sa réflexion est en partie vraie, car le cimetière de la Tabatière est le seul endroit des environs où l’on trouve assez de terre pour y faire des sépultures ; ailleurs, l’on a été obligé de descendre dans les crevasses des rochers les cercueils qu’on recouvrait ensuite de pierres.
Gomme la Providence de Dieu, par une admirable disposition, a réglé que le genre humain occuperait toute la surface de la terre, à chaque pays et à chaque climat elle a attaché des avantages qui contrebalancent les misères. Le Labrador a ses charmes, nonseulement pour ceux qui y sont nés, mais encore pour ceux qui y ont passé quelque temps. La mer, avec l’abondance de son gibier et la richesse de ses pêcheries, avec ses jours de calme et de tempête, avec ses accidents variés et souvent dramatiques ; la terre, avec la liberté, la solitude et l’espace,
avec ses chasses lointaines et aventureuses, offrent, toutes deux, des avantages et des plaisirs qu’on abandonne difficilement, quand on les a une fois goûtés.
De temps en temps, quelque famille part pour aller jouir des commodités que présente le voisinage de Québec, se promettant bien de ne plus retourner au Labrador ; et, à peine le printemps est-il arrivé, que les fugitifs déclarent ne pouvoir plus tenir loin de leurs habitudes accoutumées et au milieu d’un état de société auquel ils sont étrangers. Heureux alors de reprendre leur ancienne habitation, s’ils ne Tont point vendue I
Deux jours après avoir laissé la Grosse-Ile, je rencontrai un vieil anglais, qui vit sur la côte depuis plus de vingt ans. Gomme il a de l’instruction, on lui a offert à plusieurs reprises des situations avantageuses qui l’auraient forcé de laisser le pays. Toujours il les a refusées.— Et pourquoi, lui demandai-je, demeurez-vous ici si longtemps sans vous établir ? ” — “ C’est,” me répondit-il, “ que chaque année je me décide à partir pour rentrer en Angleterre, où j’ai un frère, vivant bien ; l’automne arrive, et je ne puis
m’arracher de ce pays. Je ne pourrais respirer en Angleterre, au milieu de la foule : là, il me faudrait des permis pour pêcher et pour chasser ; je serais gêné de tous les côtés. Ici, je suis libre ; je tais où je veux, je pêche et je chasse quand je veux. Je ne puis me décider à sacrifier tous ces avantages pour revoir des parents qui ne me reconnaîtraient plus.”
Il faut remarquer que l’air du Labrador est fort sain, malgré les brumes fréquentes ; peu d’enfants y meurent, et ceux qui y ont été élevés sont exposés à perdre la santé lorsqu’ils passent dans un climat plus chaud : au contraire, des invalides venus du midi y recouvrent la santé et les forces. Aussi un bon nombre de personnes faibles y viennent, par l’ordre des médecins, passer la saison de la pêche, sur les vaisseaux des Etats-Unis, et la plupart s’en trouvent fort bien.
La mission en ce lieu ne pouvait être longue,puisqu’il n’y avait que cinq communiants dans la famille de M. Lévêque ; et mon travail se trouvait terminé le dix août. Mais mon hôte me représenta que le vent était encore trop fort et la mer trop grosse, pour qu’une berge pût s’éloigner de l’île.
Dans le cours de Taprès-midi, on vint annoncer qu’une goëlette entrait dans le port voisin et traînait une énorme baleine. Nous étions invités, M. Lévêque et moi, à assister aux opérations du dépècement ; la proposition fut si bien accueillie, que nous arrivions à la goëlette du capitaine Stewart au moment où les hommes commençaient leur travail. La baleine venait d’être tuée par le capitaine Cofïîn, qui avait reçu l’aide de Stewart pour s’en emparer et la mettre en sûreté ; par un arrangement préalable, le tiers de la prise revenait de droit à ce dernier.
Un seul coup de lance avait suffi pour tuer cette baleine, appartenant à l’espèce connue sous le nom de sulphur bottomedj ventre souffré. Les poissons de cette espèce possèdent une vigueur remarquable. Quand ils prennent leurs ébats, il n’est pas rare de les voir s’élancer complètement hors de l’eau dans une position verticale. Ils accomplissent ce tour de force par la seule puissance de leur queue. Jusqu’aux années dernières, on n’osait les attaquer ; la raison en était que, quand ils ont été frappés, ils fuient avec une telle rapidité, qu’une berge attachée à leur suite serait infailliblement engloutie. Avec
une plus longue expérience, les harponneura ont appris à leur faire la guerre sans danger. Pour frapper, on emploie, non pas le harpon, mais' la lance, à laquelle est attaché un grelin lié par l’autre bout à une espaure. Le coup est porté derrière la nageoire et dirigé vers les parties vitales. Si la lance a frappé juste et fort, l’espaure est jetée à la mer ; la baleine plonge et fuit ; et, lorsque le coup a été mortel, elle ne tarde pas à revenir à la surface pour rendre le dernier soupir.
Quand on attaque une baleine à bosse (Awmp6ac/i*),dont la vigueur est moins grande, on emploie le harpon attaché à un grelin, qui se déroule et entraîne la berge à la suite de l’animal blessé. Un homme armé d’une hache se tient à côté du harponneur, prêt à couper le câble, s’il est arrêté par un nœud ou un enroulement. La marche d’une berge est alors si rapide, que l’eau s’élève de chaque côté à six pouces au-dessus du carreau, sans cependant qu’il s’en répande à l’intérieur. La situation paraîtrait effrayante à un novice ; mais, pour les baleiniers, une semblable course est un amusement ; et leur adresse est telle aujourd’hui, que, depuis fort longtemps, il n’est point arrivé d’accident. La
baleine à bosse vaut beaucoup plus que Tautre, parce qu’elle fournit une plus grande quantité d’huile.
Le poisson qui venait d’être tué avait environ quatre-vingts pieds de longueur ; sa large queue était amarrée au beaupré et sa tête s’étendait en arrière de la goélette. A raison de la limpidité de l’eau, la vue pouvait embrasser son énorme contour, et il me parut plus gros que le vaisseau ; on espérait qu’il fournirait environ quatre-vingts quarts d'huile. Il faut convenir que c’est un beau coup de lance, si l’on se rappelle que l’huile se vend de douze à seize piastres le quart. Tous les hommes, au moment de notre arrivée, s’étaient mis à l’œuvre pour le dépecer : de larges bandes de chair étaient taillées avec la pelle, enlevées au moyen de palans, et déposées dans la calle du vaisseau, pour être transportées à la fonderie. Quelques morceaux de graisse, qui furent mesurés, avaient jusqu’à douze pouces d’épaisseur. Sur la peau, noire, lisse et peu épaisse, s’étaient attachés des coquillages, des coques et des pous de baleine, ainsi nommés parce qu’ils s’engraissent de la substance de la baleine.
Les capitaines et premiers officiers des cinq ou six navires baleiniers qui fréquentent le Labrador, appartiennent à Gaspé : c’est la seconde génération de ces hommes énergiques, qui, depuis soixante ans, font la guerre aux géants de la mer. L’année présente a été tres-favorable à lèur pêche, par l’absence de brumes et de gros vents. La brume empêche de reconnaître et de poursuivre la baleine ; les vents violents sont également nuisibles, par les dangers auxquels sont alors exposées les berges. Souvent lorsque la mer est agitée, il faut abandonner le poisson qui a été tué, dans la crainte que son poids ne fasse engloutir la goélette. Alors, avant de le laisser, on a la précaution de lui passer autour du corps un câble attaché à une bouée, afin de le retrouver plus facilement. Malgré ce soin, il arrive souvent qu’il est perdu, soit que les flots et les vents l’entraînent au loin, soit que le câble se brise ou soit enlevé par des écumeurs de mer.
Les bâtiments employés pour la pêche de la baleine dans le golfe de Saint-Laurent, sont de grosses et fortes goélettes, capables de résister aux tempêtes ; car, pour faire du profit à ce métier, il faut toujours tenir la mer. A
leurs flancs sont suspendues deux berges baleinières, toujours prêtes à être lancées à l'eau dès que le premier signal en ,est donné. L'équipage de chaque goélette se compose d'une quinzaine d'hommes, qui doivent être de vigoureux et bons rameurs ; car il leur faut quelquefois ramer pendant des journées entières. Autrefois on approchait les baleines à la rame, aujourd'hui elles sont devenues si défiantes que le moindre bruit leur donne l'éveil ; aussi quand on se trouve à une petite distance, on laisse les rames pour prendre des pagaies ou avirons, qui font peu de bruit dans l'eau.
La manière de payer les matelots varie: les uns sont à gages fixes ; les autres obtiennent une part proportionnelle des profits de la course. Parmi les hommes de l’équipage du capitaine Goffin,on me fit remarquer deux micmacs de la baie de Gaspé ; tous deux paraissaient fort entendus dans l'opération de découper la baleine. Ces sauvages font d'excellents matelots ; il est arrivé que des vaisseaux ont eu des équipages composés entièrement de micmacs, et ces équipages valaient les autres.
76 "LE LABHADOR.
Le lendemain de notre visite, le capitaine Stewart entrait dans le port de la fonderie, pour y déposer sa charge. Il remorquait, pour me le faire voir, un baleineau trouvé dans le corps de la baleine, et qui déjà avait plus de quatorze pieds de longueur.
Au large de la Grosse-Ile, sont plusieurs îlots parmi lesquels est un de ceux où les marmettes ont coutume de couver. Les marmettes ressemblent aux canards, et sont trèsnombreuses au Labrador. Elles déposent leurs œufs dans certaines îles isolées, qu’elles ont adoptées de temps immémorial et où elles reviennent tous les ans : par la blancheur des falaises, on reconnaît d’une grande distance les îles que ces oiseaux fréquentent. La couleur que prennent les rochers est due à la fiente, accumulée d’année en année, et couche par-dessus couche.
Les œu,fs de marmettes sont de la grosseur des œufs de canards, et. sont bien meilleurs que ceux des autres oiseaux aquatiques du pays ; ils sont aussi beaucoup plus recherchés et seraient une ressource importante pour les planteurs, s’ils n’étaient enlevés annuellement par des étrangers, qui en chargent leurs
goélettes. Ces pillards font de gros profits, car ils vendent les œufs dix ou douze piastres le baril, sur les marchés d’Halifax et des Etats- Unis. En conséquence de leurs déprédations, c’est avec peine que les habitants de la côte réussissent à en faire pour leur usage une petite provision de trois ou quatre barils par famille. Grâces aux règlements que vient de faire la législature provinciale, il eü à espérer que les autorités réussiront à empêcher la destruction complète des œufs, telle qu’elk a lieu aujourd’hui, et à protéger le gilpier qui s’éloigne peu à peu.
Jacques Cartier et les premiers navigateurs parlent avec admiration de la multitude d’oiseaux qu’on trouvait sur cette mer. Quoique le nombre en soit bien diminué, il en reste néanmoins assez pour fournir aux besoins des gens du pays, si les déprédations cessent. Les marmettes, les moniacs, les goélands, les perroquets, les pigeons sont bons à manger au printemps et dans l’automne ; mais, durant l’été, ils prennent un goût huileux qui ne convient pas à tous les estomacs. Il n’en est pas de même des jeunes oiseaux, qui se mangent pendant tout l’été ; la chair du petit goéland, pour le goût, ressemble beaucoup à celle du poulet.
De la Grosse-Ile à Blanc-Sablon, Ton ne compte que vingt-deux lieues en ligne droite ; mais, dans les détours qu’il faut faire autour des îles, il y a à peu près trente lieues. Le douze, je fis mes adieux à mon hôte, qui me fournit une berge pour continuer mon voyage. Le temps fut malheureusement calme durant une grande partie de la journée, de sorte que nous mîmes presque tout le jour pour faire environ cinq lieues de chemin. Pendant le calme nous vîmes passer tout près de nous un banc de poissons, connus ici sous le nom de horse mackereL Long de sept ou huit pieds, le maquereau-cheval ressemble au véritable maquereau, par sa figure, sa chair et ses allures. Ces poissons voyagent en bandes, et s’amusent sur la route à bondir au-dessus des vagues ; lorsque le nombre en est un peu considérable. Ton en voit toujours quelqu’un hors de l’eau.
Le soleil allait se coucher, lorsque nous ar- ^ rivâmes à Ghikapoué, où nous fûmes reçu? avec joie par le sieur Jacques MacKinnon, qui, malgré son nom écossais, n’en est pas moins un brave canadien. Le lendemain soir, je continuais ma mission à trois lieues plus loin.