LU LABRADOR
chez le sieur Jean LeCouvey. Le quatorze, j’arrivais chez monsieur Andrew Kennedy, au poste de Saint-Augustin. Cet homme respectable, déjà avancé en âge, et son frère Mathew Kennedy, demeurent dans la même maison : le premier est devenu catholique ; le second est encore protestant : l’union n’en règne pas moins entre les deux frères. Ils ont toujours vécu ensemble et ont conduit ensemble leurs travaux et leurs entreprises ; le sieur Andrew, comme l’aîné, restait à la tête des affaires. Ils ont élevé leurs familles sous le même toit, et jamais aucun nuage n’a troublé l’harmonie qui règne entre les deux frères. C’est principalement de la pêche du loup-marin, de celle du saumon et de la chasse dans les bois, qu’ils se sont occupés.
La rivière Saint-Augustin tombe dans la baie du même nom ; à son embouchure, elle est partagée en plusieurs bras par des îles nombreuses, qui bordent la côte sur une longueur de sept ou huit lieues ^ c’est dans une de ces îles qu’est le poste de Saint- Augustin, plus peuplé que la plupart des autres, puisqu’il renferme deux familles. La rivière sort de la hauteur des terres, où quelques-unes de
ses sources se croisent avec celles de la rivière Kénamou, qui va tomber dans la baie des Esquimaux. Par cette voie Ton peut passer des bords du golfe de Saint-Laurent à la baie des Esquimaux, dans Tespace de sept jours. Le meilleur temps pour faire ce voyage est le mois d’octobre, parce qu’alors il n’y a plus de mouches ; au printemps et pendant l’été, elles sont un véritable fléau pour les voyageurs. Par ce chemin, un sauvage,nommé Poknakua, est venu de la baie des Esquimaux, pendant le cours de l’hiver dernier. Depuis longtemps, les Pères Oblats désirent aller porter les lumières de la foi aux Nascapis de Ja hauteur des terres et aux sauvages de la baie des Esquimaux. ^S’ils étaient chargés de cette mission, ils pourraient se rendre à. la baie des Esquimaux, soit par la rivière Saint-Augustin, soit en faisant le tour du Labrador, sur la goélette .que la compagnie de la Baie d’Hudson envoie annuellement dans son poste. De là, il serait plus facile aux missionnaires de saisir une occasion favorable, pour remonter la grande rivière près de laquelle se tiennent les Nascapis.
Dans la saison du saumon, plusieurs familles viennent de la Tabatière et des postes plus
éloignés pour faire la pêche dans la rivière de Saint-Augustin. Chacune d'elles a sa petite maison et sa station de pêche sur la rivière. Il se prend une grande quantité de saumon dans ce lieu, et, si la population du Labrador s'accroît, elle devra se porter sur les deux rivières dè Saint-Augustin et de Saint- Paul, où, avec la pêche et la chasse, l'on trouve des terres cultivables et un climat plus doux que celui des bords de la mer.
Monsieur Andrew Kennedy conserve un canot esquimaux, dont il se sert souvent quand il fait la chasse : la carcasse a été préparée par un esquimaux, et les peaux qui la recouvrent ont été posées et cousues par Madame Kennedy. Cette dame respectable, née et élevée au pays des Esquimaux, est une convertie °ervente. Dès sa plus tendre jeunesse, elle se entait portée à descendre vers le midi pour s'instruire des vérités de la religion. Quand il lui fut possible, elle exécuta son projet avec une partie de ses parents ; elle désirait surtout être catholique, sans trop savoir ce qu’est le catholicisme. Mais elle voulait se sauver, et quelque chose lui disait qu'elle ne pouvait se sauver hors du catholicisme. Dieu la récom-
pensa ae sa fidélité à ses inspirations, car elle eut le bonheur d’être admise avec son mari dans le sein de l’Eglise, p^r le premier missionnaire qui visita le Labrador.
Plusieurs des planteurs vont chasser pendant rhiver le long de la rivière de Saint-Augustin. Cette chasse d’hiver est très-profitable. Selon la remarque des vieux labradoriens, chaque quatrième année amène le gibier en abondance. L’avant-dernier hiver appartenait à une quatrième année ; aussi a-t-on vu descendre vers la mer un très-grand nombre d’animaux des bois. Le printemps suivant, un marchand acheta sur la côte pour vingt-huit mille piastres de pelleteries. Un seul planteur, aidé de deux ou trois jeunes enfants, prit des loutres, des martres et des renards pour plus de dix-huit cents piastres. Dans les années ordinaires, les chasseurs font beaucoup moins ; mais leur temps se trouve toujours bien payé.
Les fourrures du Labrador sont renommées pour leur beauté et leur valeur ; les peaux de martre, de loutre, de vison, de renard y sont incontestablement meilleures et plus bel-
les que celles des pays méridionaux. Quelques-unes de ces pelleteries sont cotées à des prix fabuleux : ainsi la peau du renard ar. genté se vend au Labrador de quarante à cinquante piastres ; celle du renard noir, lorsqu’elle est sans défaut, vaut de quatre-vingtdix à cent piastres. Encore dit-on que les acheteurs font un profit immense sur leur marchandise, puisque la peau du renard noir est revendue en Russie au prix de trois cents piastres. Les labradoriens ne peuvent s’expliquer comment on peut payer si cher une peau qui, suivant eux, n’est pas meilleure que celle du renard rouge ; et cependant ils ne reçoivent que deux piastres pour la dernière, lorsqu’elle est fort belle.
Le renard blanc, qui est fort commun et dont la peau semble bonne, est absolument rejeté par les acheteurs. Il est digne de remarque que la queue du renard noir porte à son extrémité quelques poils blancs ; tandis que celle du renard blanc est terminée par des poils noirs. Deux ou trois renards noirs, pris dans le cours d’un hiver, forment une bonne aubaine pour le chasseur. Mais cette chance est rare ; on en prend peu, non pas
qu’ils soient bien moins nombreux que les autres, mais à cause de leur extrême défiance.
L’ours blanc visitait autrefois la côte ; aujourd’hui il s’y montre très-raremeni et paraît se retirer vers le nord à mesure que la population s’accroît. Les ours noiïs sont encore nombreux : on leur fait la guerre non-seulement pour leur peau, mais encore pour la viande qui est succulente et d’aussi bon goût que le bœuf. Les chasseurs n’aiment cependant pas le voisinage de l’ours noir ; car il est égrillard et joue souvent des tours, se plaisant à voler ce qu’il trouve autour des habitations et à briser ce qu’il ne peut manger. Comme la grande chasse se fait à quinze et vingt lieues dans les terres, le chasseur doit se préparer un abri contre les neiges et le froid. Pour cela, il bâtit, avec des pièces de bois rond, une cabane, qui lui sert de retraite pendant le temps de l’expédition ; il faut y porter des provisions, un poêle et les ustensiles de cuisine les plus indispensables. C’est là que l’ours aime à aller faire des espiègleries.
Il y a quelques æinées, trois jeunes gens qui passaient l’hiver ensemble, avaient laissé la cabane pour visiter les pièges tendus dans a forêt. En rentrant au logis, ils furent éton-
nés de trouver la porte arrachée et jetée sur la neige. Ils crurent d’abord que quelque farceur de voisin était venu leur jouer un tour pendant leur absence. Dans la cabane tout avait été bouleversé : le poêle et le tuyau étaient renversés ; Tarmoire avait été vidée, et la provision de lard gaspillée ; le sac de farine n’y était plus et avec lui avaient disparu une tasse de fer-blanc, une paire de bottes ef un paletot. Ce n’était plus un badinage ordinaire : il y avait vol avec circonstances aggravantes, car il ne restait plus de provisions ; il fallait découvrir le voleur. Tous trois se mettent en quête ; l’on cherche des pistes, on les trouve, et l’on reconnaît que deux ours de forte taille avaient causé tout le dégât. Les voleurs avaient décampé, et ne purent être rejoints ; mais ils avaient laissé des preuves du délit. A peu de distance était le sac vide et déchiré ; un peu plus loin gisait la tasse broyée et portant l’empreinte de longues et fortes dents. Quant au paletot et aux bottes, les gaillards probablement en voie de civilisation, avaient cru devoir les emporter, dans l’intérêt des mœurs.
L’ours est friand de poisson et cette faiblesse l’attire quelquefois près des maisons.
(Jn pêcheur, Willy N..., avec sa femme et un petit enfant, habitait une cabane près de la mer. Sur le toit plat et peu élevé, séchait une provision de morue qu’il préparait soigneusement pour l’hiver. Par une nuit sombre, il reposait paisiblement, sans inquiétude au sujet des voleurs, lorsque le bruit d’un pas pesant sur la maison lui fit comprendre qu’on enlevait son poisson. Armé d’un fusil et suivi de sa femme, qui portait une chandelle allumée, il entr’ouvrit la porte pour reconnaître le voleur ; au même moment, effrayé par le bruit, un ours tombait du toit, et en culbutant effleurait l’épaule du chasseur. Willy tombe tout épouvanté dans la maison, en renversant sa femme et éteignant la lumière. Le mari et la femme hurlent de toutes leurs forces, et l’enfant joint ses cris aux leurs : chacun d’eux s’imagine que l’ours est enfermé dans l’appartement et croit déjà entendre broyer les os des autres. L’excès de la peur rétablit enfin la paix : la chandelle est rallumée ; et Willy s’aperçoit qu'ils ont eu une terreur panique, tout aussi bien que le voleur qui s’est empressé de fuir.
Le dimanche, 15 août, je dis la messe dans la maison de M. Kennedy. Outre les person-
nés du heu, quelques sauvages y assistaient. Sur une île voisine, sont une quinzaine de familles montagnaises, qui se préparent à remonter la rivière de Saint-Augustin. Plusieurs d’entre elles sont venues depuis peu seulement, de la baie des Esquimaux, autour de laquelle résident encore plusieurs familles de la même tribu.
Tout près de Tîle de Saint-Augustin se trouvait un brick, qui prenait une partie de la cargaison du navire VArabian, jeté à la côte Tautomne dernier. Le capitaine de l’Arabian, trompé par les courants, qui changent fréquemment, se croyait près de Terreneuve, quand son vaisseau, au milieu d’une brume épaisse, fut porté sur des récifs. Sept hommes de l’équipage ont passé l’hiver chez M. Kennedy, d’où ils ne sont repartis qu’au mois de juin. Pendant tout ce temps, il fallut les nourrir, car leurs provisions avaient été avariées dans le naufrage. Ce surcroît de bouches a causé de la gêne aux postes d’alentour, qui se trouvaient assez mal approvisionnés. L’automne dernier, plusieurs des goélettes, qui ont coutume d’apporter sur la côte les provisions d’hiver, farines, lard, beur-
LE lAmAlHm.
re, légumes, n’avaient pu faire leur demie, voyage d’automne, de sorte que les planteur» ne possédaient que l’absolu nécessaire, M. Kennedy dut partager avec les naufragés ce qu’il réservait pour sa famille, sans espoir d’obtenir des provisions des postes voisins. Heureusement on lui apprit qu’à Blanc-Sablon il y avait farine et lard en abondance ; mais il les fallait aller chercher à vingt Ueues, et les transports occupèrent ses chiens pendant une partie de l’hiver.
Pour obvier aux inconvénients qui, dans des circonstances pareilles, pèsent lourdement et sur les planteurs et sur les naufragés, il serait à propos que le gouvernement plaçât un dépôt de provisions dans quelque lieu favorable. Il l’a fait déjà pour l’île d’Anticosti ; les mêmes raisons existent pour le Labrador. Depuis qu’on a commencé à encourager la navigation dans le détroit de Belle-Isle, beaucoup de navires suivent cette route. Mais, comme dans ces parages les brumes sont fréquentes et qu’on ne peut se rendre compte des courants, il arrive de nombreux naufrages. Il ne ^semble pas juste de charger les habitants de a côte de fournir aux besoins des naufragés,
LE JUAI5AAÜ0A.
au risque de faire périr leurs propres familles par la famine ; ce devoir appartient au gouvernement canadien, qui possède les moyens d’y pourvoir. Blanc-Sablon,Forteau et la Tabatière pourraient être choisis comme lieux de refuge pour les naufragés, qui y trouveraient les moyens de subsister jusqu’au printemps suivant, si l’on y plaçait des provisions.
Mais la législature provinciale semble ignorer la valeur des deux cents lieues de côtes qui s’étendent depuis la Pointe-des-Monts jusqu’à Blanc-Sablon. Les eaux si riches du Labrador sont abandonnées aux étrangers, qui envoient chaque année quatre cents vaisseaux s’y charger des produits de la mer, des rivières et des forêts. Point de magistrat résidant, point d’organisation municipale ni scolaire, aucun règlement pour déterminer les limites des pêcheries : voilà où en étaient les choses dans le pays jusqu’à cette année. La goélette du gouvernement, La Canadienne^ ne peut suffire pour protéger toutes les côtes des îles de la Madeleine, du Labrador et du district de Gaspé ; et, malgré sa bonne volonté, le surintendant ne peut être partout.
A la suggestion du capitaine Fortin, quelques bons règlements viennent d’être établis
par la législature canadienne. Il faudrait maintenant les faire observer ; et pour cela un autre vaisseau devrait être mis en croisière sur le golfe de Saint-Laurent. Le service d’un bâtiment à vapeur serait plus effectif que celui d’un voilier, souvent arrêté par les calmes ou par les vents contraires.
Voyage à Blanc-Sablon— 'Les îles Herbées— LepcrlT:! Bonne-Espérance— La baie de Blanc-Sablon— Retour—L’île aux Perroquets— La Baie de Brador — Le# iVaô’copw— Chasse au homard— Baie de la Trinité- Rencontre d’un navire — Brumes et mouillage — Arri vée à la Rivière-du-Loup.
Comme on m’informait que le Père Coopman avait repris sa mission, il ne me restai! plus qu’à gagner Blanc-Sablon, pour prendre passage à bord de la Marie-Louise ou de quelque autre bâtiment prêt à partir pour Québec : je louai donc une berge pour m’y rendre Pour une somme de six piastres^ Thomas Lessard s’engagea à me conduire à Blanc-Sablon. Le 17, nous nous mettions en route, poussés par un vent favorable ; avec le patron, était un jeune Kennedy et un Esquimaux, qui a quelque droit de saluer les Wabichtouis comme ses cousins. Notre uavigatioo se Qt au