UTILISATION
Le Professeur Ch. Flahault, dans une récente étude (1), insiste sur l’obligation étroite pour le botaniste géographe de ne pas se «renfermer dans sa tour d’ivoire », de ne pas étudier la terre comme si l’homme n’y était pas; en un mot de chercher à faire bénéficier l’humanité des progrès de la science. « La végétation, écrit-il, est l’expression la plus forte du climat : elle a donc, par conséquent, les relations les plus étroites avec l’humanité.'»
On ne saurait mieux dire. Le temps n’est plus où l’on ne voyait dans les recherches purement scientifiques que des études spéculatives : les applications inattendues et véritablement merveilleuses que nous avons vu découler, à la fin du siècle dernier, de travaux de ce genre, sont suffisamment instructives à ce sujet pour qu’il n’y ait pas lieu d’y insister.
PRAIRIES. — Actuellement, les prairies des bords du lac, la plupart tourbeuses, soumises à des inondations saisonnières, ne fournissent généralement qu’un fourrage de qualité secondaire. Les espèces dominantes dans certaines prairies : Agrostis alba var. stolonifera, Agrostis canina, Alopecunis geniculatus, sont cependant d’excellents aliments pour les bestiaux. Ces espèces fournissent une ration nutritive élevée et sont assez riches en matières azotées alimentaires (2). Mais on ne voit pour ainsi dire pas de Légumineuses dans ces prairies, tandis que dans ce sol marécageux, on voit en abondance un certain nombre d’espèces plutôt nuisibles : Gratiola officinalis, Achillea Ptarmica, Œnanthe fistulosa, Ranunculus Flammula, etc. — Le drainage a beaucoup amélioré ces prairies, mais la pratique du drainage et le dosage, si l’on peut dire, des périodes de submersion et d’émersion sont des opérations plus délicates qu’elles ne le paraissent au premier abord.
Les plantes de marais constituent en général, pour les animaux, une nourriture de qualité inférieure ; cependant le Capiteau (Phalaris arundinacea) la Chevrée (Glyceria aquatica) sont utilisés comme aliment pour le bétail, dans certains pays à fourrages rares : Il y a même dans l’Hérault, le Gard, les Bouches-du-Rhône, le lac de Constance
(1) Ch. Flahault. — /oc. cit., I, p. 301 et suiv.
(2) Voir: H Joulie — La production fourragère par les engrais.
des exploitations de Roseau (Phragmites) dont les jeunes pousses, au printemps, et les extrémités tendres, pendant tout l’hiver, forment le fond de la nourriture des chevaux et des mules, notamment^en Camargue.
MARAIS. — UTILISATION INDUSTRIELLE DES PLANTES.— Dans les marais, les Roseaux (Phragmites), laPsivée (Typha), la Carrée ( S parganium), sont employés surtout comme litière, en remplacement de la paille, mais l’abondance de la production de ces « rouches » ou « bourres » (1) et spécialement de la Carrée est telle que l’hectare de marais, dans certaines zones s’afferme jusqu’à 150 francs.
La Guizelle ou Moutine (Carex stricta) est vendue aux chaisiers pour le fonçage des chaises (Phot. N®» 1, 2, 3).
Le Jonc des tonneliers (Scirpus lacustris) se vend aussi soit pour la tonnellerie, soit pour le fonçage des chaises.
On pourrait peut-être tirer un meilleur revenu de la production de ces plantes, tout au moins dans les parties du lac où on ne peut obtenir d’autre rendement. L’exploitation industrielle des plantes de marais commence à peine à être étudiée en France, alors qu’à l’étranger, et en particulier en Allemagne et en Suisse, elle a fait l’objet d’études très sérieuses et d’aménagements spéciaux.
M. J. -R Geze, Ingénieur-Agronome, Professeur d’ Agriculture à Villefranche-de-Rouergue (Aveyron), que j’ai eu le plaisir de guider au Lac de Grand-Lieu, a donné, dans le Journal de Villefranche, de très utiles renseignements à cet égard (2). Voici les grandes lignes de ce sujet intéressant (3).
A Villefranche-de-Rouergue, où les plantes de marais sont exploitées pour le fonçage des chaises (surtout les Carex), cette exploitation produit des revenus nets de 400 à 700 francs à l’hectare.
A Rabastens (Tarn), deux chaisiers seulement reçoivent 18 à 25. 000kilos par an de ces produits à 30 francs les 100 kilos en moyenne. Ils arrivent de l’Aveyron, du Gard, des Bouches-du-Rhône, et même d’Italie et d’Espagne par Cette : le port de Cette en reçoit plus de 150 tonnes par an de la province de Tarragone, à 20 francs les 100 kilos, soit 30.000 francs environ, pour la fabrication des chaises seulement.
La tonnellerie emploie une grande quantité de joncs (Scirpus lacustris) dont une partie est encore importée d’Espagne par Cette, pour la région du Sud-Ouest. L’étranger produit et exporte des variétés de choix qui pourraient être obtenues tout aussi bien chez nous en sélectionnant et multipliant les meilleures variétés et en régularisant le régime des eaux.
(1) On dit : « faire les bourres » pour : faucher les grandes herbes à litière.
(2) J. -B. Gèze. — Exploitation des marais. Journal de Villefranche (1907).
(3) Les ouvrages les plus importants publiés jusqu’ici, sur la culture des plantes de marais sont ceux de Stebler (D. F. G.) « Die Strenewiesen der Schweiz ». Berne 1897 (84 p.).
— « Die Besten Strenepf.anzen » . Berne 1898 (148 p. , 16 pl ).
GÉOGRAPHIE LACUSTRE
D’après la statistique décennale de 1892, les terrains marécageux occupaient en France 316.373 hectares, soit 60 0/0 de l’étendue totale du pays. La Loire-Inférieure figure au sixième rang parmi les départements, mais elle passe au deuxième rang si on ajoute aux terrains marécageux les tourbières. Ces terrains sont généralement considérés comme improductifs : tous les auteurs français qui en parlent se préoccupent uniquement de les' dessécher, avant de les mettre en culture. Cette opération est toujours coûteuse, parfois infructueuse et quelquefois impossible pratiquement. On peut cependant tirer parti de pareils sols, sans les dessécher, en régularisant le régime de leurs eaux, pour permettre une meilleure exploitation de leur production végétale.
Les emplois industriels des plantes de marais consistent surtout dans V Empaillage des chaises, la Tonnellerie, la Spdrterie, la Vannerie.
PACAGE. — L’élevage des canards et surtout des oies se pratique en grand, principalement dans les prairies communales de Saint-Lumine que les oies, au pacage, détériorent singulièrement. Le pacage des bestiaux sur ces w communs » commence généralement à la Saint- Jean (juin), mais. la date varie quelque peu, suivant le retrait plus ou moins précoce des eaux.
Il y aurait beaucoup à faire, en particulier, pour améliorer les « communs )) de Saint-Lumine, actuellement soumis à un régime déplorable. Il faudrait, tout au moins, réglementer le pacage, qui se fait en même temps et partout pour les chevaux, les bœufs, les moutons et les oies.
PÊCHE. — La population riveraine trouve aussi dans la pêche une ressource, assez précaire, il faut l’avouer. Cette industrie occupe environ 90 pêcheurs, qui habitent, pour la plupart, le village de Passay. La flotte comprend environ 140 bateaux nommés « toues » ou bateaux plats (1). Le lac est la propriété du Marquis de Juigné, propriété dont le périmètre est établi par le cadastre et 'délimité par un fossé circulaire. La pêche et la chasse sont affermées annuellement, ainsi que la production des Joncs, Carrées et Roseaux de la zone centrale; d’autres portions de marais sont mises chaque année en adjudication. Les filets employés par les pêcheurs sont : les Bosselles ou Nasses, Seines, Trémails, Louves, Lignes de fonds.
NAVIGATION. - — On a vu plus haut que la batellerie est devenue à peu près impraticable.
DESSÈCHEMENT ARTIFICIEL. — Devons-nous aborder ici un sujet brûlant, qui a donné lieu à des polémiques innombrables, rarement désintéressées : le dessèchement artificiel du lac ?
(1) Les petits bateaux plats de Saint-Luinine destinés à circuler dans le marais par les douves et canaux s’appellent des « Nioles », corruption de « Yole ».
Dans une étude de la nature de celle-ci, nous n’avons pas à prendre parti dans cette question délicate ; tout au plus pouvons-nous mettre sous les yeux des intéressés quelques considérations d’un ordre général.
Les progrès accomplis, depuis un demi-siècle, par la végétation naturelle au sein du lac et les améliorations dues à l’intervention humaine, prouvent surabondamment qu’il serait très possible de convertir en prairies une grande partie de la zone palustre. Des amendements appropriés permettraient d’améliorer graduellement, mais forcément avec lenteur, les prairies ainsi conquises.
Mais, il faut se gardei de croire, comme on l’a imprimé, que par le fait seul du dessèchement, on convertirait 3000 hectares en excellents pâturages « sans amendements, ni fumure ». On confond ainsi les marécages tourbeux du lac, baignés de temps immémorial, par des eaux presque stagnantes, sur des terrains acides, avec les alluvions fertiles du bord des fleuves ou de la mer, sans cesse renouvelés et aérés par les courants ou les marées.
Les expériences tentées dans ce sens ont souvent montré qu’ «au lieu « de trouver, sous les tourbières desséchées, des sols agricoles d’une « extrême richesse, on s’est vu en présence de sols formés d’humus « acide qui ne produisent que de mauvais herbages, à moins qu’on ne « leur donne, par les amendements, les éléments de fertilité qui leur « manquent » (1).
La question est donc ici tout entière d’ordre économique : le dessèchement ne pourra produire d’heureux résultats que grâce à deux facteurs importants : l’argent et le temps.
(1) Ch. Flàhaült, loc. cii., I, p. 304.