XXX. COULEUR APPARENTE
Lorsque le lac est plat comme un miroir , si nous regardons à l’horizon, notre rayon visuel faisant avec la surface de l’eau un angle fort petit, nous voyons par réflexion l’image réelle de la côte opposée et du ciel ; la lumière est en partie absorbée par la réflexion, et l’image est en raison de cela un peu moins brillante qufe l’objet. Si, au contraire, nous sommes assez élevés au-dessus de la partie du lac que nous regardons pour pouvoir faire plonger notre regard sous un angle convenable, nous voyons la couleur propre de l’eau, d’un bleu plus ou moins pur suivant la saison.
Mais lorsque le lac est agité par des vagues, la couleur apparente devient tout autre. Il n’y a plus d’image nette et distincte, mais une teinte générale, variant de ton suivant la direction où l’on regarde, suivant l’heure et suivant le jour. Le lac n’est jamais semblable à lui-même.
Les vagues forment une série de petits miroirs cylindriques, tantôt convexes, tantôt concaves, qui réfléchissent, en les déformant, le ciel et la côte opposée; toutes ces petites images se combinent ensemble pour former une teinte moyenne très fondue, dont les variations sont graduelles et bien ménagées. La direction des vagues a une grande influence sur les tons de cette couleur moyenne, la réflexion se faisant tout différemment, suivant un plan parallèle, un plan oblique ou un plan perpendiculaire h la crête de la vague; il en résulte que le lac a, au même moment, une couleur très différente dans les diverses directions où l’on peut le regarder. Puis la couleur des objets réfléchis varie beaucoup et varie sans cesse : la côte opposée est tantôt brillamment éclairée, tantôt dans l’ombre ; tantôt le printemps la revêt de sa joyeuse robe verte, tantôt l’automne la teinte de rouge et de jaune, tantôt l’hiver la blanchit de ses neiges. Le ciel est alternativement bleu d'azur ou blanchâtre, éclairé de nuages d’argent ou assombri de brouillards gris, moucheté par les flocons des cirrhus ou rayé par les bandes des stratus. Chacun de ces détails de
ton entre dans la composition de la teinte générale qui colore le lac. Et le soleil de midi et sa gerbe d’étincelles! et le soleil couchant avec ses reflets d’incendie! et la lune qui, comme le disait un poète :
Un jour a, de ses mains distraites,
Laissé tomber, du haut de l’air,
Son grand éventail à paillettes Dans le bleu miroir de la mer.
Quel peintre a sur sa palette des tons aussi riches et une gamme de couleurs aussi brillamment fondues et harmonisées !
Ce n’est pas encore tout. Lorsque les vagues sont assez vives, assez aiguës, le rayon visuel, au lieu d’être entièrement réfléchi sur les faces inclinées de l’eau, pénètre en partie dans la vague, et, allant fouiller dans les profondeurs du lac, voit en partie la teinte propre de l’eau; la proportion de bleu qui se mêle ainsi aux couleurs réfléchies varie avec la forme, la grandeur et la direction des vagues. Quant à ce bleu lui-même, il est dans les beaux jours d’hiver d’un azur presque pur; en été, quand l’eau est moins transparente., il est un peu opalin ou laiteux; quand enfin l’eau a été salie par les torrents débordés, quand elle est jaunâtre, ce jaune agit sur le bleu profond du lac et donne une couleur apparente verte. La teinte verte est d’autant plus évidente que les vagues sont plus fortes, que l’eau est éclairée par un soleil plus brillant, que la cote op-
posée, étant dans l’ombre, fait mieux repoussoir par ses tons obscurs.
L’eau éclairée par le soleil est cl’un ton beaucoup plus clair que lorsque des nuages voilent Je ciel; on peut juger de cette différence en regardant l’ombre d’un nuage qui, lorsque le lac est agité par le vent, se dessine comme une tache d’un bleu violacé sur le bleu plus clair du reste de l’eau.
Ajoutons encore que le lac agité par des vagues a, quand on le contemple à distance, une apparence de singulière animation. Chacun des petits mouvements individuels de chacune des vagues se combine pour l'œil avec celui des vagues voisines, et donne un mouvement apparent à l’ensemble ; il semble que l’eau s’écoule rapidement suivant un courant qui marcherait dans la direction du vent. C’est une pure illusion; le courant superficiel causé par le vent est infiniment plus lent que le mouvement apparent qui trompe l’œil.
Nous avons parlé de la réflexion des astres sur l’eau; quelques mots encore sur ce point.
La traînée lumineuse qui, par une illusion brillante, apparaît souvent comme une nappe de feu plus ou moins continue, n’est en réalité formée que d’étincelles très petites et très séparées, reflétées isolément sur les facettes des vagues. Cette illusion est un exemple du phénomène bien connu de l’irradiation des objets brillamment éclairés, qui ébranlent la rétine bien plus fortement que les objets
obscurs, et semblent à égalité de dimensions beaucoup plus larges que ces derniers.
La traînée lumineuse formée par la réflexion des astres est plus ou moins large suivant la forme et la direction des vagues; chaque vague forme un miroir, et ce miroir, s’il est incliné sur le plan vertical, déplace à droite ou à gauche l’image de l’objet qui s’y réfléchit. Il en résulte que la traînée lumineuse peut parfois sortir tout entière du plan vertical et le dépasser à droite ou à gauche. On peut conclure de ces déplacements à la direction des vagues, et cela d’après la règle suivante : Lorsque la traînée lumineuse est à droite du plan vertical, la crête des vagues est oblique de droite à gauche et d’avant en arrière ; lorsque la traînée est à gauche, les vagues ont une direction inverse.