Le Ladies' Club
Une après-midi de novembre, à Thème où les trottins regagnant l'atelier déambulaient, le minois souriant, derrière le collet de plumes, aux caresses ensoleillées d'un ciel d'opale, la chaussée du boulevard Saint-Germain, dans la partie comprise entre la Chambre des Députés et le spacieux carrefour que domine du haut de son piédestal le pacifique Chappe, s'emplissait d'un incomparable encombrement de véhicules de tous styles, depuis le lourd tramway jusqu'à la bicyclette, en passant par l'omnibus, le mail-coach, le huit-ressorts, le landau, la Victoria, le coupé de douairière à la caisse rasant le sol, le boghey haut sur roues conduit par l'élégante sports-
woman, le phaéton, le tonneau, et l'inéluctable fiacre, ce démocratique souverain du pavé de Paris.
Réfugiés sur les trottoirs, les piétons s'arrêtaient ahuris, se groupaient, se questionnaient, regardaient, avec la béatitude indicible du badaud heureux d'être là, l'insolite défilé d'attelages surpassant par le clinquant de gala les plus luxueux retours de Grand- Prix, et admiraient çà et là, les saluant de murmures connaisseurs, les délicieux profils de femme entrevus au fond des voitures, et dont l'incarnat duveté par la nature ou l'art semblait rehaussé d'un rayonnement d'allégresse inaccoutumée.
Des gavroches grimpaient aux arbres et s'éparpillaient en bandes de singes sur les branches effeuillées ; aux grilles des fenêtres basses s'accrochaient des grappes humaines ; sur le seuil des portes, les concierges et les locataires des cours se hissaient, voulant voir aussi. Sur les balcons, à toutes les ouvertures des étages, sur les rebordsdes toitures, se penchaient, avides de curiosité, tous les hôtes valides des immeubles bordant la voie débordante d'animation.
Peu à peu les groupes grossissaient sur le macadam, devenaient des attroupements, se rapprochaient, se soudaient, se mêlaient et formaient une foule immense, accrue sans cesse par les flots ruisselant des rues avoisinantes. Foule due au hasard, nullement menaçante, d'où montaient, en un bourdonnement de voix joyeuses, des lazzis gouailleurs, des interrogations, des refrains de titis, des éclats de rire, des
annonces de camelots alléchant le client; mais bloc formidable, masse inobéissante pour laquelle n'exprimaient plus aucun sens les striduleux appels de corne des tramway, les jurons et les claquements de fouet des automédons affrétés à la course et les sempiternels « Circulez ! Circulez ! », polis ou comminatoires, barytonnés par les sergots.
Emprisonné dans son hôtel, le Ministre des Travaux publics, redoutant de manquer la séance parlementaire où il se disposait à réfuter par des arguties habiles les arguments d'un interpellateur guignant son portefeuille, somma par téléphone le Préfet de Police d'avoir à prendre des mesures urgentes pour rétablir la circulation.
L'Argus de l'ordre parisien, furieux d'être pris en défaut, vint, escorté de pelotons de gardes à cheval et d'une escouade innombrable de gardiens de la paix, refouler la cohue. Avec un zèle, un tantinet féroce, comme toujours en pareil cas, les agents de la force publique poussèrent devant eux carrosses et passants. De la foule heurtée, reculant impuissante, s'échappa l'intraduisible confusion des lamentations d'enfants mi-étouffés, des cris d'effroi de femme abandonnant un lambeau de jupe sous le sabot d'un cheval, des chansons de loustics en verve de gaieté, des hurlements rageurs de récalcitrants à tous crins empoignés et passés à tabac d'office, selon la coutume, par des policiers brutaux par émulation et harponnant l'occasion de casser au nom de l'intérêt général les
reins d'un particulier. En tête de la foule battant en retraite, des jeunes gens enlacés en monômes enfilaient le pont de la Concorde, s'opposaient par une farandole échevelée au passage des honorables législateurs en route vers le Palais-Bourbon, et s'en allaient marée mugissante, grossie du flux et du reflux des allants etjvenants, poursuivre une œuvre d'obstruction, secouer de tressaillement frénétiques les échos des grands boulevards aux accents redoublés de la Marseillaise et de V Hymne Russe, chants qui désormais montent du cœur aux lèvres de tous les manifestants joviaux de la rue.
Une heure durant, la vie des populeux arrondissements du centre se condensa dans un chassé-croisé de policiers et d'attroupements qui, dissous sur un point, se reformaient aussitôt sur un autre. Les mieux informés de ces émeutiers à l'eau de rose ignoraient la cause initiale du tumulte ; mais ils jouissaient de l'effet ; ils s'en donnaient à gorge que veux-tu de conspuer la police, tête de Turc habituelle des foules parisiennes en verve de désordre.
Dans la circonstance, d'ailleurs, la police avait tous les torts. Le Préfet, atteint d'un coryza, conséquence de la surprise des premiers gels, dénotait d'un manque absolu de flair. En vain, les rapports de ses limiers lui avaient-ils signalé depuis des semaines l'affluence inusitée d'arrivages, dans toutes les gares, de voyageurs et surtout de voyageuses de distinction, la pléthore incessante de voilures sillonnant les grandes
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artères des deux rives, les listes de passagers descendus dans les premiers hôtels et comprenant les noms de tout ce que les états d'Europe, hormis la Turquie, compte dans le dessus du panier international de la haute société féminine, d'élégant, d'aristocratique, d'intelligent, de fortuné, de célèbre, de passionné de mouvement, d'éclat, de bruit mondain, de fêtes, d'enfiévré de vie fastueuse, d'avide d'innovations hardies, d'insoumis au code rétrograde du pot-au-feu conjugal, de lassé des joies monotones du foyer, d'exultant d'échapper à l'amer isolement du célibat; en vain d'autres indices hautement révélateurs de l'imminence d'une anormale solennité : invasion constante des grands magasins par des légions de dames, files interminables d'attelages à la lisière des trottoirs des rues et avenues à boutiques en vogue, devant les magasins des couturiers, des modistes, des pelletiers, des bottiers, des bijoutiers, des parfumeurs auréolés d'une célébrité mondiale, d'artistes de génie dans l'esthétique science de vêtir, de parer, d'embellir des pieds aux cheveux les femmes les plus belles et d'atténuer la laideur des autres, l'Argus de la cité, le Préfet de police, confiant en la magie des bâtons de ses sergots, en l'efficacité des poteaux indicateurs fichés aux angles des carrefours où le public persiste à se laisser écraser, envoyait les pages calligraphiques de ses subordonnés, sans daigner même les lire, rejoindre dans les cartons poudreux, les parchemins momifiés, collectionnés par ses devanciers.
Vraiment, si les journalistes de l'opposition et les historiens ne détenaient le monopole de flétrir en termes indignés les biidgétivores coupables de se montrer inférieurs à leur devoir, il incomberait au romancier de transcrire ici même le nom de ce successeur de M. Lépine pour le vouer, comme il conviendrait, au mépris des contemporains, pour le clouer au pilori. On ne peut concevoir illogisme pareil à celui dont ce fonctionnaire incapable témoignait. Peu de jours auparavant, il avait mobilisé par brigades ses agents les plus acharnés, pour relancer et happer cinquante poivrots promenant en des ruelles désertes de faubourgs excentriques un haillon rouge au bout d'un manche à balai. L'avant- veille, il avait encerclé de cent provocateurs trente-cinq citoyennes enserrées comme des sardines et s'esclafl'ant de rire autour d'une tribune où pérorait, avec des gesticulations de poupée articulée, une émule de madame Astier de Valsayre lançant des fusées de mots, des éclats de voix sonores et stériles comme des pétards, et prétendant, de la sorte, éclairer du rayonnement de l'idée hurlée la marche de la plus faible moitié du genre humain, sur la route pavée de chimères de Témancipation complète, de l'aff'ranchissement de la subordination à l'homme devant la loi. Et aujourd'hui, malgré l'avis que lui a cependant transmis officiellement madame la marquise douairière de Poissey, agissant en qualité de Présidente du Comité de fondation de V Internaiional Ladies'Club, qu'elle procéderait, à deux
heures précises, à roiiverture de son cercle par un lunch d'inauguration, auquel était conviée l'élite de la féminilité européenne, sauf les odalisques des harems, il avait commis la lourde faute, le crime de lèse-galanterie de ne prendre aucune mesure d'ordre, de n'assigner au préalable par arrêté spécial d'itinéraires aux voitures portant les invitées. En présence d'un événement sans précédent dans l'Histoire de la femme à travers les âges, d'une fête quasi-publique drainant sur une parcelle du sol de la capitale toute la cavalerie attelée de Paris, tous les maris, les fils, les gendres, les filles à marier des futures clubwomen, tous les amis et connaissances de ces dernières, sans compter le contingent incalculable de désœuvrés, de gens rentes, d'employés sans place, d'ouvriers sans travail, accourus là, sur la foi des journaux, pour tuer le temps, pour essayer de voir quelque chose de nouveau, — bref, d'une attraction de nature à déchaîner un cyclone humain, une avalanche de population, une armée ambulante de véhicules, comme n'en virent pas les plus spacieuses artères de Paris lors de la visite des souverains de Russie, l'incurie du fonctionnaire responsable de l'ordre, et partant du désordre justifiait comme châtiment plus qu'une mise à pied immédiate, mais la nomination expresse du dégommé au poste de gouverneur du Sahara, avec résidence fixe obligatoire dans le désert. Nos colonies ne sontelles donc plus des dépotoirs politiques où l'on déporte avec honneurs les puissants qui ont cessé de plaire?
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Enlin les agents de la force publique rétablirent le calme et la circulation. Les députés socialistes, assoiffés de rancune contre la police en général et contre son chef en particulier, interpellaient le gouvernement sur les incidents de la rue. Le leader de ce groupe, le cas échéant adversaire juré de l'autorité, eut le toupet de regretter le manque de poigne dont les sergots avaient fait preuve contre les perturbateurs du noble faubourg ; il terminait son virulent réquisitoire en suppliant la Chambre d'infliger non pas un blâme banal au préfet incapable, mais un vote de retrait de confiance au ministère tout entier. C'était grotesque; et les majoritards se tordaient d'hilarité. Le ministre de l'intérieur en profita pour encenser de louanges le subordonné incriminé ; il enleva, sans réplique des adversaires, réduits au mutisme par les cris « la clôture! la clôture! » vociférés par les ralliés et toute la séquelle des ministériels, l'enterrement de première classe de l'interpellation, c'est-à-dire un vote de passage pur et simple à l'ordre du jour.
Entre temps, dans l'après-midi finissante de cette mémorable journée, sous les brumes crépusculaires, irisées, transparentes en dépit de leur opacité des éblouissants flamboiements de fleurs électriques, de rampes de gaz, d'astragales de lumières illuminant la monumentale façade du Ladies'Club, comme en une clarté d'apothéose, les invités de la présidente de Poissey touchaient à la terre promise, arrivaient en
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voiture, sous IVril caressant et éloquemment égrillard des gardiens de la paix et des gardes républicains, échelonnés en haie protectrice, devant l'ample marquise décorée de faisceaux de drapeaux aux couleurs des nations d'Europe. Tel dans un avenir de siècles un pavoisement en l'honneur d'une solennité nationale aux États-Unis du Vieux-Monde.
En semant des millions pour l'édification de ce palais, de ce club, terrestre paradis des élues de la descendance d'Eve, le comité de fondation permit à des hommes illustres l'éclosion de nouveaux et admirables chefs-d'œuvres. Dénombrer les cariatides, les statues, les peintures murales, les tableaux d'Immortels qui concourent à rendre gracieuse la magnilicence de ce colosse, à réchauffer la froide majesté, le caractère grandiose de ce géant de granit et de marbre, nécessiterait la rédaction d'un volumineux catalogue. Décrire par le menu l'avant-corps de l'édifice et les quatre pavillons qui l'encadrent dressant vers le ciel leurs tourelles et leurs clochetons dentelés ; ciseler à la pointe d'une plume à écrire la reproduction des luxueuses merveilles ordonnancées dans la décoration de cet intérieur où les fondatrices, s'inspirant des dons de la femme accomplie", ont accumulé les œuvres idéalisant la bonté, la grâce, le génie, la beauté et l'amour; exprimer par la narration manuscrite l'enchantement de féerie, l'extase admirative que provoque la vue de la salle des fêtes avec son plafond constellé d'étoiles , prêtes au
gré des caprices d'un machiniste invisible d'inonder des splendeurs triomphales des ténèbres vaincues une insoutenable vision de dorures, de colonnes marmoréennes, de frontons de brocart et d'or couronnant les' pilastres d'albâtre des balcons et des loges incrustées d'onyx, de lapis et de jaspe; esquisser les richesses artificielles du jardin, grottes, cascades, jeux d'eaux, labyrinthes, à faire pâmer d'envie la nymphe du parc de Versailles; traduire l'éclat et les coloris variés à l'infmi des fleurs écloses dans la serre d'hiver, la gracilité, la verdeur, la poésie des plantes tropicales, des cycas, des araucarias, des palmiers, des euphorbes du palmarium composent une tâche au-dessus des moyens d'un apprenti et voire même d'un maître de la littérarature. De telles somptuosités défient la description.
A peine un virtuose de la palette, soutenu sur les ailes du génie, réussirait-il à retracer sur la toile un semblant d'illusion de l'harmonieux ensemble de cette retraite enchantée, où le luxe et les arts se sont tendus la main pour la satisfaction des sens et de l'esprit.
En entrant sous le porche, les arrivantes se heurtaient à des essaims de soubrettes empressées à les débarrasser des manteaux, collets de fourrures, manchons en échange de mignonnes plaques d'ivoire, portant des numéros correspondants aux cases du vestiaire, destinées à recevoir ces objets. Choisies parmi les plus accortes et les mieux éduquées, sélection-
nées parmi les plus jolies des filles de condition, les servantes rappelaient par la diversité des costumes un coin du musée du Trocadéro. Chacune, en e(Tet, portait, suivant sa nationalité, les vêtements qui caractérisaient autrefois les habitantes de telle ou telle province, costumes qui tendent, hélas ! à disparaître, emportés par le char de nivellement stupide où s'étale, victorieuse, la prosaïque uniformité. Les Françaises avaient choisi la seyante toilette des adorables filles d'Arles, jupe et corsage de soie noire et fichu bouffant, fichu menteur de dentelles blanches laissant à nu la gorge, cette énigmatique séduction de la femme, source de tant de promesses, de serments même, et d'incessantes rééditions de l'éternel mensonge d'amour. Les autres, russes, espagnoles, Suissesses, belges, danoises, hollandaises, autrichiennes, italiennes, allemandes se reconnaissaient aux pittoresques parures circassiennes, andalouses, fribourgeoises, campinoises, frisonnes, tziganes, napolitaines, hessoises. Un brassard de soie blanche, montrant dans un exergue d'or les trois initiales entrelacées L L. C, s'encerclait autour du bras droit de chaque femme de service.
Après avoir laissé les visiteuses s'éjouir au spectacle de la profusion des richesses, des élégances somptueuses et de bon goût, ménagées avec discernement dans les salons, selon leur destination spéciale, la marquise douairière de Poissey fit prier les invitées de se rendre à la salle des fêtes. Elle y trônait
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déjà, majestueusement assise sur la scène, au milieu des dames, composant le bureau du comité de fondation. Toutes les places étant occupées, elle se leva.
— « Mesdames, commença-t-elle d'une voix frémissante d'indignation contenue, je me fais l'interprète de toutes mes collaboratrices à l'œuvre que vous venez d'admirer en vous transmettant nos meilleurs souhaits de bienvenue. Qu'il me soit également permis d'exprimer à nos hôtesses étrangères combien mes compatriotes et moi-même avons souffert dans notre cœur de Françaises de les voir pourchassées, comme des émeutières, par des policiers à travers les rues de Paris, dont le renom de courtoisie, de galanterie, d'hospitalité est désormais flétri d'une souillure...
« Mais, toute allusion politique est bannie de cette enceinte, ouverte à toutes les saines convictions, à toutes les avouables croyances. Malgré tout, la Cité par excellence où viennent avec joie, d'où s'éloignent avec tristesse, où retournent avec bonheur les mondaines jalouses de tenir haut et ferme dans leurs résidences habituelles le sceptre de l'élégance, avides de se retremper aux émotions, aux plaisirs des grandes solennités théâtrales, des imposantes attractions publiques, des brillantes réjouissances privées, est et restera longtemps encore Paris, ce caravansérail aimé de l'élite fortunée et intellectuelle de l'humanité. Nulle autre capitale, vous en conviendrez, ne rivalise de charmes séducteurs, magnétiques
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pour notre sexe, avec ceux de ma ville natale. Cette considération nous a déterminées, mesdames, à doter la capitale française d'un centre de réunion international, appelé à devenir pour nous toutes ce que le Jockey -Club est pour vos maris, vos gendres, vos frères ou vos fils.
« Puisse la personne que vous élèverez par vos suffrages à l'honneur de présider aux destinées du Ladies'Club en faire l'asile inviolable de l'urbanité exquise, du tact, du bon ton et aussi de la charité, ces qualités distinctives de la femme frappée au sceau de la vraie noblesse, de la véritable grandeur ! >>
Et, dans les battements de mains, dans les vivats approbateurs qui soulignaient ses nobles paroles, la douairière de Poissey but sans perdre la tête à l'enivrante coupe du triomphe, puisqu'elle se hâta d'ajouter, profitant d'un soupçon de silence :
« Je termine en priantchacune de mes bienveillantes auditrices de réclamer à la Bibliothèque du cercle un exemplaire de la brochure rédigée par M"" Scontoso, l'infatigable et dévouée trésorière du Comité de fondation. Vous y trouverez l'exposé clair et précis de la gestion des capitaux dont nous disposions pour l'érection de ce palais, de ce temple de la femme du monde. Vous y lirez également les conditions d'admission des futures clubwomen ; et vous voudrez bien exaucer mon vœu, mon désir le plus cher en assurant par votre adhésion la prospérité et la puissance de l'International Ladies'Club.
« Un long discours pallie la joie d'une fête, et ce n'est pas pour m'écouter, j'imagine, que la plupart d'entre vous ont entrepris le voyage de Paris. Des ouvreuses vous remettront le programme des divertissements préparés, en vue de rehausser l'éclat de l'inauguration d'un cercle de dames du monde, d'où l'ennui sera toujours exclu. »
Les bravos retentissaient encore; la marquise et les membres du bureau avaient quitté la scène et entraînaient l'assistance vers les salles à manger où les buffets de parade disparaissaient sous des monceaux de fleurs, enguirlandant les friandises les plus savoureuses et mille et un flacons emplis de Champagne mousseux. Tout le personnel des filles aux pittoresques costumes s'employait à servir les dames, presque mécontentes de n'avoir point à recevoir les coupes des mains de cavaliers servants, aimables, accroissant de l'éclair pénétrant du regard le frissonnement, la sensation délicieuse d'absorber un vin généreux, excitant, qui pétille et vous fourre en tête toutes sortes de folichonneries.
— C'est drôle, ici, ça manque d'hommes ! insinua gaiement une franche méridionale, avec Yassent très marseillais.
— Oui, repartit une voisine surprenant l'observation. On avait, parait-il, formé le projet d'importer comme gens de livrée des chantres de la chapelle Sixtine; seulement on y a renoncé, de crainte de nous brouiller avec le Vatican, ajouta-t-elle de ce
ton mi-sérieux, mi-plaisanl qui déconcerte^ laisse dans le doute, sur l'intention et le sens des paroles, l'esprit de la personne interloquée.
— Oh ! je ne parlais pas des larbins, madame, répondit la Provençale en veine de jactance. Mais là, vrai, boire du Champagne sans soif, entre fenlmes, est dépourvu de charme. Même chez nous, à Marseille, en plein été, les dames de ma connaissance n'éprouvent aucun plaisir à siffler une consommation si c'est pas des messieurs qui l'offrent.
On rit de cette boutade débitée avec le grasseyement et le zézaiement drolatiques de la riveraine du Jarret. La douairière de Poissey seule se pinça les lèvres et parut soucieuse. D'où diable provenait l'intrusion de cette provinciale aux allures et au langage, à l'accoutrement criards, dans une réunion de mondaines triées sur le volet? — s'interrogeait-elle. Et, s'éloignant du groupe des jeunes femmes empressées autour de la Marseillaise et s'ingéniant par mille questions à exciter sa verve égrillarde, la Présidente s'approcha d'une des dames commissaires de la réception, chargée du contrôle des cartes, et la pria de s'enquérir du nom de l'inéduquée visiteuse et de celui de son introductrice.
Le souci d'éviter l'immixtion de brebis galeuses dans la légion de grandes dames conviées aux fêtes d'inauguration perçait sous le tissu des précautions prises pour la transmission des cartes d'invitation. Les « Sésame, ouvre-toi » de l'édénique cercle
n'avaient pu s'obtenir comme de vulgaires tickets d'entrée aux bals de l'Hôtel de Ville ou aux gardenparties de l'Elysée. Il ne s'en trouva pas chez les marchands de contremarques et les débitants de tabac. Ces billets, fragments de carton ivoire, plus désirés, plus courus des mondaines, même pratiquantes, que de futures cartes d'accès au Paradis céleste, ces lambeaux de vieilles guenilles manufacturés à Bristol, en échange desquels, s'ils eussent été l'objet d'une émission en Bourse, des ploutocrates cédant aux supplications d'amantes auraient •donné des monceaux d'or, étaient nominatifs, incessibles, inaliénables, tels un diplôme, une commission de grade. Ils portaient, outre le nom et les prénoms d'une bénéficiaire, son adresse et sa profession, la griffe inimitable en tirebouchonnantes pattes de mouche de la Présidente de Poissey et la signature lisible de la dame fondatrice sous le patronage insoupçonné de qui l'invitation était lancée. Deux mille clubwomen de fondation, par droit statutaire, grâce à leur rang dans le monde, à leur fortune s'alliant à une indiscutable honorabilité, aux parchemins légués par les ancêtres, à la chaste notoriété glorieuse conquise par le talent et grâce également au versement obligatoire d'une cotisation fixe de cinq mille francs, avaient été chargées de remettre, chacune à dix sosies d'elle-même sous le rappport des conditions sociales, dix de ces talismans si recherchés.
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La dame en rupture de Gannebière^ dont les propos et la tenue avaient effarouché la douairière, put exhiber à la requête de la dame clubwoman-commissaire, la toute charmante comtesse Georgette de Valseuve, un droit de présence régulier, mentionnant le nom aussi modeste qu'inconnu de Maria Brocolis, les indications de profession : néant, et d'adresse : villa des Myosotis, route de laGorniche, Marseille. La signature de M"* Scontoso s'affirmait claire, indubitable comme sur un billet à ordre, au-dessous de ces renseignements.
— Gomment! s'exclama la Présidente, vous m'affirmez, Georgette, que notre trésorière est la marraine de cette intruse? Ge n'est pas croyable, j'enquêterai...
— Bah ! marquise. M""' Scontoso est la femme d'un financier; ces gens-là sont prodigues de faveurs envers leur clientèle, souvent mêlée. La banque Scontoso, Rastapoulo et G'" possède une succursale à Marseille...
— Oh! oh! pensa tout haut la marquise. Il faut se préoccuper du danger de l'invasion du club par de telles couches. La richesse de l'or ne supplée pas à la disette d'éducation, de civilité. Ma fondation est mort-née, si je n'avise pas.
Et, prenant congé par un sourire de l'aimable comtesse, elle continua d'un pas triomphal ses démarches diplomatiques de groupe en groupe, de salon en salon, ayant aux lèvres, comme une souveraine en un soir de gala, des mots heureux, affec-
tueux, flatteurs, des courtisaneries délicates, caressantes comme des baisers pour les complimenteuses de son activité, de son zèle, de son entendement du rôle de présidente, du génie dépensé par elle dans l'agencement des émerveillantes parures de cet Olympe de mortelles déesses, digne en tous points de provoquer chez les divinités femelles de la mythologie, avec des regains de miracles d'incarnation, des hantises d'habitat permanent en cet asile de privilégiées. Elle allait, égrenant les perles de son éloquence, prêchant à toutes l'apostolat de l'union sur le choix d'une Présidente à main ferme gantée de velours à poser au sommet des destinées du Ladies'Club, maintenant jailli du sol parisien. Incidemment, elle offrait, — oh! comme en holocauste — son acceptation à ce poste d'honneur mais aussi de lourde charge. En fait, elle posait, affirmait sa candidature au diadème directorial de l'avenir d'une institution dont elle avait, au cours de dix années de sa vie, rêvé les bases, analysé les conditions et les chances d'existence, élaboré les statuts, recruté les adhésions premières, en luttant contre l'esprit de routine avec une héroïque opiniâtreté, et enfin bâti l'édifice, ou du moins inspiré, aidé de son imagination géniale les conceptions des architectes, des sculpteurs, des peintres, des décorateurs,, des dessinateurs de jardin, appelés à l'honneur d'en diriger les travaux, d'en exécuter les splendides embellissements. Ame créatrice, sinon cheville ouvrière du
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joyau serti de chefs-d'œuvre qui se dressait en émule de renommée universelle en face des palais du Louvre, l'ambitieuse marquise de Poissey aspirait maintenant k parachever son ouvrage, à finir sa chose, en guidant sur la voie de l'avenir, jalonné d'incertitudes, des phalanges de femmes inexpertes encore à goûter les attractions d'un cercle fermé comme par une muraille de Chine à la pénétration, aux regards moqueurs, à la curiosité inquiète de la gent masculine.
D'une taille au-dessus de la moyenne, belle de cette majesté de la verte vieillesse exempte de rides, d'infirmités, l'œil noir gardant toujours des éclats diamantés, des rayonnements d'intelligence, le front large et haut, nimbé d'indociles frisons argentés, Éléonore de Boucaut, marquise douairière de Poissey, conservait, à défaut des charmes excitants de la jeunesse, l'apanage rare à la soixantaine d'éveiller l'admiration des énamourés de camées aux purs et blancs profils attiques et de statues aux contours d'une impeccable harmonie. Les vieux habitués du Jockey, ex-lions du déclin de l'Empire, se souvenaient à l'évocation de son nom, à l'apparition de sa personne, des assauts audacieux tentés contre sa vertu d'épouse par un auguste amoureux, plus riche de pouvoirs que de séductions. Les jeunes, aux fraîches réminiscences classiques, énonçaient à sa vue les trois mots du poète : Incessu, patuit dea. Joignant à ces avantages les dons de la fortune et lès
agréments de l'esprit, la marquise devenue veuve aux approches de cin(iuante ans avait doublement ressenti la tristesse d'un événement douloureux pour son cœur, endeuillant son âme et son corps pour une durée d'années et l'éloignant ainsi de la scène du monde, ce théâtre où l'on oublie vite les vivantes attardées aux regrets d'un défunt chéri.
Soudain, secouant sa torpeur, retrouvant les sourires de l'espérance et de la foi en quelque chose, stimulée par l'aiguillonnant désir de reconquérir les hommages fuyant sa couronne perdue d'épouse, de femme inféconde sans héritière à caser, cet appât, boîte de Pandore à l'usage des prétendants, elle réapparut à l'horizon des réceptions fastueuses, éclairant de l'idée, lumineux météore, les instincts d'émancipation, les aspirations capricieuses vers les aléas de la liberté, les révoltes contre la soumission au maître légal, fabricateur des codes, de nos contemporaines hâtivement blasées du connu, exaspérées du monotone, insatiables du nouveau.
L'aube de la consécration solennelle du Ladies' Club, couronnement de cette idée, gonflait de joies légitimes la noble douairière. Sa tournée parmi l'assistance fut une marche triomphale, lui conquit la majorité certaine des voix, emplit d'espoir son ambition. Soucieuse de ne s'aliéner aucun concours, elle remit à plus tard l'entretien jugé nécessaire avec M"^' Scontoso au sujet de l'intruse marseillaise. Rencontrant la trésorière, elle voulut même lui attribuer
une large part du succès de la première journée.
Brune autant que la marquise était blanche, petite mais grassouillette, le visage rond, frais, velouté de cet impalpable duvet du fruit mûri à point, la trésoriére. M""" Scontoso, ou mieux Scontosopoulo du vrai nom de son mari — mais, on avait supprimé le'poulo, dans la raison sociale de la banque à cause de la présence d'un autre poulo, le Rastapoulo ci-dessus désigné, — était une vertueuse et chaste épouse, doublée d'une femme d'affaires active, insatiable d'opulence, non pas tant pour elle-même que pour rehausser de l'éclat princier de son train de maison, les hardies spéculations de la banque dont elle avait épousé la tête pensante.
Née à Beyrouth dans une échoppe de brocanteur vivant du brocantage et s'enrichissant d'usure, elle s'était à seize ans amourachée du bel adonis grec Scontosopoulo, lui avait offert et imposé sa main, emplie plus tard des sequins d'or entassés par son père. Et tous deux, dans une communion étroite de visées cupides, dans un culte d'adoration des richesses terrestres, s'unirent, avec l'âpre désir de disputer aux orthodoxes, aux barons juifs, aux ploutocrates américains la puissance et le rang de courtisans favoris de sa Majesté l'argent. Élargissant au besoin les marges du code fixant le taux du prêt sur titres, les conjoints associés arrondirent rapidement un premier million sous le ciel oriental. Ce premier échelon gravi en ces régions nommées Échelles du
Levant, ils poussèrent vers Marseille, y jouèrent des coudes, firent leur trouée, se placèrent en tête de la finance locale. Entraînés par le ravissement que donne la course sans entraves et sans revers, hypnotisés par les succès constants, ivres d'atteindre au sommetdeleur rêve, ils quittèrent Marseille, confiant à des associés dignes d'eux la gestion des affaires, et vinrent planter rue de Provence, à deux pas de la rue Laffitte, l'étendard veaudelisé d'or de la société Scontoso, Rastapoulo et C'*.
Ici, plus de prêts sur warrants, plus de chevauchées scabreuses sur le livre de la Loi, plus d'aventures louches de prime abord, mais de la droiture, de l'honnêteté dans le calcul de l'escompte, des émissions de valeurs sûres à la remorque ou à Tavant-garde d'un syndicat de personnalités financières haut cotées; et, par-dessus tout, l'amitié des ministres préposés tour à tour à l'épuisement des colîres-forts de l'État, et la sympathie des députés, des sénateurs, de tout le clan et rarrière-clan des politiciens arrivés, afin de se ménager, le cas échéant, descertitudes pour la Bourse, de dévorer au râtelier des colossales entreprises, encouragées par le vote ou par le silence des gouvernants, les petites parts d'épargne des pauvres qui, réunies, font des blocs de millions. Ainsi arrivés, planant avec le vol des oiseaux de proie, et, sans se casser les ailes en tombant, comme d'autres, des hauteurs de la tour Eiffel dans les gouffres béants du canal de Panama, les époux Scontoso mesurèrent la
distance qui les séparait du monde dît où l'on s'ennuie, mais où l'on ne fait pas de spéculations acres et véreuses, où l'on garde en un palladium incorruptible les sentiments de probité et la dignité du nom. Le fossé à franchir ne les arrêta point ; ils voulurent et surent le combler.
En lisant un écho dans un journal du matin, M""" Scontoso ayant appris les démarches de la marquise de Poissey en vue de la fondation de l'International Ladies'Club, se fit présenter à la grande dame par une amie commune. Elle apportait à la novatrice, plus qu'un concours, une alliance, une force. Verbeuse, atteinte de la mégalomanie de fille de ses œuvres, encore imbibée de teinture levantine malgré son long frottement à des gens du « Tout-Paris », M™* Scontoso laissa dans l'âme de la douairière l'impression d'une femme à la fois capable de vouloir et de pouvoir. C'était l'époque où la marquise préludait aux essais de matérialisation de son idée ; elle accueillit en amie l'alliée qui s'offrait. Toutes deux se partagèrent la besogne, selon leurs aptitudes et leurs capacités. On sait la part de la marquise. Celle de M'°'= Scontoso fut d'essence politico-financière. Devant elle, les pouvoirs publics firent tomber les barrières administratives qui menaçaient d'éterniser l'envoi de l'autorisation d'ouvrir un cercle de dames ; les princesses de la finance, sans distinction de religion, souscrivirent à sa requête en qualité de membres fondatrices; enfin, par les soins de la banque maritale,
dont les succursales pompent les économies ou les sueurs des clients dans toutes les grandes villes d'Europe, elle fit encaisser les montants des cotisations^ paya les notes babéliques des travaux d'érection du monument, présida à la tenue régulière de la comptabilité, expédia les correspondances, les circulaires, les cartes, accomplit, en un mot, la mission de trésorière du comité de fondation avec un zèle, une intelligence et une rectitude au-dessus de tout éloge. Ce dévouement cherchait sa récompense dans l'adoption de celle qui en témoignait par la sociélé des dames à couronnes héraldiques.
Et la marquise de Poissey qui, depuis longtemps avait dissséqué l'âme de sa collaboratrice, se complut ce soir-là et les journées suivantes jusqu'au vote, en toute occasion, à présenter aux duchesses, marquises, comtesses, baronnes étrangères et françaises son bras droit, sa providentielle associée, son aide infatigable, et autres formules de panégyrique. La Scontoso remerciait, était aux anges; en revanche, elle assurait à la future présidente l'apport indubitable des voix de ses amies, les femmes des ministres et des gros financiers et des politiciens qui s'étaient imposées.
— Que voulez-vous, duchesse ? disait Éléonore à son intime amie Irène de Belle-Mothe pour répondre à une objection. Il fallait des millions pour édifier ceci. J'ai pris où j'ai pu, après sélecti.on cependant. Auriez-vous recruté deux mille têtes et dix millions de francs sur les marchepieds des trônes actuels, ma
chère? D'ailleurs, chez vous-même, mignonne, à votre dernier raout, n'aviez-vous pas prié la barorme Crossbeck, M'"^ et M. Martin, et Moïse Hafreusessi...
— Oui ! oui, ceux-là, passe encore, ma mie... Mais la Brocolis ! Cette grue de Marseille, au langage révoltant, aux regards erotiques ! Nous plairons-nous jamais en la promiscuité de telle créature?
— Elle n'est pas encore membre du cercle; et si j'ai l'honneur d'être élue présidente, vous n'aurez pas à craindre, chère duchesse, d'y jamais rencontrer cette Brocolis et des femmes de son acabit.
Une servante, au brassard de livrée, Montmartroise entrée dans la peau et le costume d'une Arlésienne, interrompit ce dialogue en remettant à la marquise une carte de visite.
— Ce monsieur insiste pour être reçu, M™" la Présidente. J'ai eu beau lui opposer la consigne de ne laisser pénétrer ici aucun individu de sexe masculin, il déclare ne pas vouloir quitter le porche avant de vous avoir inter..., — oh! le diable de mot!... intervue... intervé...
— Interviewé... C'est un journaliste! s'exclama la marquise, tournant et retournant la carte de l'obstiné intervieweur. Comment faire? il faut néanmoins se ménager la Presse ! — Passez dans les salons, et priez la comtesse de Valseuve de me rejoindre dans le cabinet de la Présidente.
Très modeste, l'appellatif de « cabinet », pour le délicieux buen-retiro prenant jour par deux portes-
fenêtres accédant au balcon dominant le boulevard, et meublé comme un ravissant boudoir de reine. Le bureau Louis XVI en marquetterie, incrustations et moulures en bronze doré ne parvenait même pas à tempérer son air de gaieté. Les bergères de Watteau, les marquises de Boucher, ravies sans doute de présider du haut de leurs cadres aux pensers de la maîtresse de céans, étalaient avec complaisance une débauche de couleurs claires et joyeuses ; seul, un saisissant portrait de Marie-Antoinette imprimait à cette évocation d'une pièce agrandie et embellie du Petit-Trianon une ombre de mélancolique souvenir. La douairière y pénétrait à peine, quand vibra tout près d'elle le timbre cristallin de la voix de Georgette de Valseuve.
— Me voilà, marquise, j'accours. Votre messagère m'a happée à temps, je partais...
— Déjà! Vous vous ennuyiez donc, ma mignonne?
— M'ennuyer, moi, madame. J'ignore l'ennui, ou mieux je le fuis toujours lorsqu'il va me saisir. Vous désiriez?...
— Utiliser votre talent d'écrivain, mettre à contribution votre génie littéraire, vos relations dans la presse, et ce pour affirmer urbi et orbi l'existence du Ladies'Club.
— Est-ce indispensable, marquise ?
— Oui...
— Alors, comptez sur moi; — je reviendrai dans la soirée; nous en recauserons.
LE LAniES'CLUB 27
— Ah ! mais non, pas plus tard, tout de suite, Georgette, insista familièrement la douairière traitant comme jadis, en enfant aimée, son interlocutrice,
— Comment cela?
— Votre concours m'est immédiatement nécessaire pour recevoir le journaliste dont voici la carte.
La comtesse lança un coup d'œil sur le bout de carton : Kiss, du Parnasse dus Dames, lut-elle.
— Connais pas ce plumitif-là, marquise. Peu importe, il est ici.
— Il attend sous le porche. Allez; surtout, je vous en prie, n'oubliez pas la consigne : — à ce soir, à neuf heures.
— Bien ! je vais, en sortant, parler au reporter... Et, pressant la main de la Présidente, elle s'envola
légère, aérienne telle un sylphe, suivie comme un esquif du sillage d'un arôme de verveine filtrant de sa soyeuse chevelure, couleur pâlie d'épis mûrs.
Sous le porche s'agitait, comme un factionnaire, l'enragé reporter. Elle l'aborda résolument, en femme de lettres rompue aux interviews, et désirant le plus possible abréger, couper court.
— Vous vouliez probablement, monsieur, quelques indications, de quoi documenter un entrefilet sur l'ouverture de notre cercle?
— Mieux que cela, madame. Je venais solliciter l'autorisation de faire photographier demain dès la première heure les principaux salons du Club, et dé-
sirais surtout obtenir de M"« la présidente l'honneur d'une minute d'entretien.
— Pour la photographier elle-même... je gage. Oh ! ces diables boiteux nouveau-siècle, ils écoutent tout, ils voient tout, ils emportent même dans une boîte invisible l'image, le portrait des gens qu'ils ont vidés. — Soit, revenez demain, à dix heures précises du matin, et demandez à être introduit auprès de M""* la marquise de Poissey ou, à son défaut, de M""^ la comtesse de Valseuve.
Kiss, reconnaissant, s'inclina, dessina des courbettes révérencieuses en reculant jusque sur le trottoir. Il disparut, heureux comme un renard qui aurait pris une poule.
Au sortir du club, Georgette de Valseuve se glissa comme un oiselet entre les mailles serrées des théories de flâneurs entremêlés sur les trottoirs du boulevard Saint-Germain. Elle réussit après des tentatives infructueuses à rencontrer un fiacre libre dans lequel elle sauta, rapide, non sans avoir dit au cocher un numéro de la rue de Prony.
De tous vos souvenirs ou vos visions de femmes blondes revoyez, au diorama de la mémoire, la plus mignonne de formes, à la taille menue, flexible comme les pampres de liane et que vous auriez cru pouvoir tenir dans vos dix doigts, au visage de cette carnation délicieuse des anges incarnés par la palette de Raphaël, défiant lestendresses rosées des roses les plus tendres et les mieux satinées, aux yeux teintés parfois d'azur pâle empruntant leurs rayons aux scintillements d'une étoile, parfois nuancés de ce bleu profond du saphir et vibrants des éclairs de passion
de rame qu'ils reflètent. Accordez à votre apparition idéale l'âge de vingt-cinq ans et des extrémités séduisantes, main et pied d'une fillette à son douzième printemps. Vous aurez ainsi la vague impression de connaître au physique la ravissante comtesse de Valgeuve. Vous déduirez de la lecture de ce livre ses qualités ou ses défauts.
Du fiacre arrêté au terme de la course, elle se hâta de descendre, tendit à l'automédon ravi une pièce d'argent et sans attendre la monnaie franchit en trois bonds le trottoir, posa son doigt ganté sur le timbre électrique du plus coquet petit hôtel de la plaine Monceau. Un concierge d'aspect vénérable vint ouvrir et s'effaça pour lui livrer passage. Elle grimpa les marches d'onyx menant à l'étage, pénétra comme chez elle à l'aide d'un passe-partout dans un appartement d'où les gens de livrée semblaient avoir été bannis, et s'arrêta, s'immobilisa l'espace d'un moment au seuil de la porte entrebâillée d'un salon éclairé des lueurs d'incendie du poêle à gaz flambant dans l'âtre d'une cheminée de palissandre et d'or, ajourés en dentelle de Flandre.
Assis dans un fauteuil, les pieds sur les chenets et tournant le dos à l'entrée de la pièce, un jeune homme paraissait sommeiller.
— C'est moi, lança Georgette lassée d'attendre. Voilà, certes, un accueil peu empressé, cher comte, fit-elle avec une moue d'enfant gâtée, mécontente.
— Enfin! vous arrivez ! épela lentement l'interpellé
s'éveillant ou sortant d'un songe. Je désespérais de vous voir.
Il s'était levé, cependant; mais, boudeur, il se figea debout près du feu, ne s'élança pas vers Georgette pour cueillir sur sa bouche l'habituel baiser, pour l'aider à dégrafer le manteau de loutre, à dérouler le boa de fourrures; délicates attentions, prétextes à doux attouchements, préludes des frissonnantes caresses que son haleine embrasée posait en collier éphémère.
— Vous m'en voulez ? interrogea la comtesse, soulignant ces paroles d'une mimique expressive qui voulait dire : embrassez-moi, je vous pardonne !
— Ne m'aviez-vous pas demandé d'être ici à six heures? il en est près de huit. Daignerez-vous m'expliquer..., commençait-t-il d'un ton maussade.
— Rien du tout, mon ami, si vous l'exigez ainsi! interrompit-elle, lâchant la bride à son dépit... Tous ces jours derniers, vous cherchez une scène. Le moindre retard de ma part donne l'essor à votre méchante humeur, me vaut un interrogatoire froid et serré de juge d'instruction. C'est assommant, comprenez-le bien, de devoir sans cesse offrir des excuses, fournir des explications...
L'interpellé opposait un visage cuirassé de froideur à cet emportement. Son attitude et son silence obstiné témoignaient d'une fâcherie boudeuse, susceptible de durer...
— • Mais parlez donc ! criez votre colère, énoncez
VOS accusations ! que je connaisse le crime dont je dois me laver à vos yeux?...
— A quoi bon? daigna-t-il répondre. Le Ladies' Club...
— Ah! oui, le Ladies'Club... C'est là votre grand cheval de bataille. Vous m'en voulez du temps que je vous dérobe pour l'accorder à votre tante de Poissey, une vieille amie de ma mère. M'avez-vous assez blâmée de mon acceptation du titre et des fonctions de clubwoman-commissaire ? Pauvre Gontran ! ajouta-t-elle d'un ton radouci, je serai donc toujours contrainte de mettre avec vous les points sur les i... de vous dévoiler les mobiles de toutes mes actions. Comment n'avez-vous pas compris que mon adhésion à ce cercle avait été dictée par la seule pensée de vous !...
Le bellâtre Gontran esquissa un sourire sceptique...
— Assurément, affirma-t-elle. Le Ladies'Club est désormais l'excuse de mes longues sorties, la sauvegarde de nos rendez-vous, l'explication normale de mes rentrées tardives. Mon mari n'est pas comme vous !
— Le brave homme!... Pardonne-moi, Georgette, je t'en prie. Laisse-moi réparer ma sotte bouderie.
Elle aurait eu beau jeu à prendre sa revanche, à montrer] quelque ressentiment en se mutinant contre l'amant vaincu, suppliant, implorant sa grâce. Elle signa la paix dans deux baisers, mais sous con-
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ditions de reprendre sa liberté, ou mieux son service de commissaire du cercle, à neuf heures précises.
— A peine le temps de dîner ! soupira-t-il.
— Il le faut ; tu le sais. Je débute ce soir comme auteur.
Doucement, avec des câlineries dans la voix, des promesses de félicités dans le regard, la comtesse lui fit admettre ce contre-temps. Il se soumit.
Un cabinet particulier d'un restaurant des Champs- Elysées retentit des susurrements de criminelles espérances, des bruissements de contact de lèvres des coupables réconciliés. Gontran, ramené à des sentiments de reconnaissance envers le Ladies'Club, demandait si des fêtes de nuit se dérouleraient à ce cercle, motivant, passé minuit, l'absence de l'épouse au foyer conjugal, le sommeil confiant de l'époux, et l'insomnie voluptueuse des amants adultères. L'heure sonna trop vite de la sépai-ation, avant le dessert flnal, au moment désiré de goûter à la coupe de pommes savoureuses, offertes dans cette chaude retraite aux derniers appétits des dîneurs. Georgette se désenlaça des suggestionnantes étreintes, sans effort, sans violence, comme un papillon s'échapperait des mains entr'ouvertes d'un enfant. On devait bien ce sacrifice au Ladies'Club, futur dispensateur de jouissances plus aisées, moins fugitives.
Bientôt la comtesse de Valseuve sonnait en maîtresse à la porte d'un hôtel de la rue de Grenelle. >
— Réglez le fiacre ; une course, ordonna-t-elle au concierge obséquieux. Monsieur le comte est-il rentré ?
— Rentré et reparti pour son cercle, madame la comtesse, répondit le serviteur tout en pressant le timbre d'appel avertissant l'office de la présence de la comtesse.
Aussitôt, un valet de pied à la livrée de Valseuve montre sa physionomie attentive derrière le vitrage de la porte d'entrée de l'aristocratique demeure. Dans le vestibule, un maître d'hôtel à la face encadrée de favoris d'amiral, clignant de l'œil à l'élégante soubrette qui l'accoste, l'engage .à rectifier sa tenue, à reboucler ses frisettes légèrement dérangées, en désordre sous le bonnet hâtivement posé et qui semblait provenir de derrière un moulin.
— Madame la comtesse dînera-telle? dit-il la bouche en rond, s'inclinant.
— Non, j'ai dîné au club... Prévenez le cocher de m' attendre avec le coupé. Viens, Anna, commanda-t-elle à la camériste en la devançant vers la chambre à coucher.
Sur ses indications, la soubrette aux doigts de fée s'ingénia pour dévêtir, coiffer et revêtir sa maîtresse d'une toilette de soirée en moins de vingt minutes.
— Dépêchons! Anna, vivement... ne cessait de répéter la comtesse. Mon arrivée tardive au club désobligerait fort l'excellente marquise de Poissey et les dévouées interprètes de ma pièce. Finis-en, —
peu importe un pli mal effacé — nous serons entre femmes seules.
— Raison de plus, madame la comtesse, pour être tirée à quatre épingles. Les dames sont habiles à trouver les défauts d'une robe, et âpres à critiquer une rivale triomphante. Oh ! s'il n'y avait que des messieurs, même des clubmen, je serais bien tranquille sur les succès de madame, et comme élégante, et comme auteur.
— Tais-toi, flatteuse incorrigible!... Enfin, c'est terminé... Tu es une habilleuse d'élite, dit-elle en souriant à son image reflétée dans la glace. Je me sauve. Repose-toi, Anna, et sois à ma disposition vers une heure du matin, heure probable de ma rentrée.
Pointilleuse sous le rapport du service, la camériste escorta la comtesse pour l'aider à monter en voiture, pour replier avec soin la traîne de la jupe avant d'autoriser le valet de pied à refermer la portière.
Désireux de justifier les éloges prononcés à la Chambre par le ministre de l'intérieur, le Préfet de police avait pris d'importantes mesures d'ordre pour assurer la circulation des voitures dans les parages du Ladies'Club.
Sur les trottoirs du boulevard Saint-Germain, se mouvait la cohue épaisse et grouillante des badauds alignés, pressés en rang d'oignons, ne voyant pas, mais essayant d'entrevoir à la lueur des réverbères
givrés de buées congelées, des soupçons d'ovales blancs de femmes au fond des coupés noirs. Un double entassement humain, dense, profond, gardait de droite et de gauche l'entrée du cercle et les abords irradiés d'une éblouissante clarté. Les privilégiés des curieux postés au premier rang soulignèrent de murmures admiratifs la beauté rayonnante de Georgette, émergeant tout à coup des flots de la lumière.
Son apparition sous le porche du club suscita les louangeux propos de la présidente et des rares clubwomen présentes. La douairière interrompit la distribution d'instructions dernières au bataillon des servantes, des ouvreuses, des filles de service, et abrégea le speech par lequel elle exhortait ces humbles rouages du succès de la soirée à dépenser chacune toute leur dose de bonne volonté dans l'accomplissement de leurs besognes respectives.
• — Merci, chère mignonne, de votre exactitude, fit-elle en délivrant elle-même Georgette de sa sortie de bal. Oh! la coquette, ajouta-t-elle en enveloppant d'un regard appréciateur la nouvelle venue. Vous serez ce soir la plus jolie de nous toutes, si vous n'en êtes pas la plus choyée. Franchement, j'hésite devant un péché de mauvais goût, nécessaire pourtant; je redoute l'effet sur votre ravissante toilette de ce chou de rubans tricolores, insigne officiel de vos fonctions de clubwoman-commissaire française. Essayons-le, cependant.
Et elle piqua de ses mains l'artistique colifichet,
près du sein découvert de la charmante dame, dans les bouillonnes de dentelle.
Ce petit nœud, ce rien de couleurs vives, à cheval sur la blancheur laiteuse de la gorge divine et le bleu pâle du corsage de faille brodée de fleurettes d'argent, comme la jupe à longue traîne, eût échappé à l'attention d'un homme qui, dédaigneux des resplendissantes parures, collier à triple rang de perles, diadème à la fois orné de diamants et de perles fines posé sur l'or des cheveux, eût abandonné toutes ces richesses pour un regard aimant, un oui d'amour de l'écrin vivant qui les portait. Sa pose délia pourtant les langues de l'assistance; on ergota, on commenta sans fin sur son effet; on s'accorda pour obliger chaque commissaire du club à porter suivant sa nationalité un insigne similaire , mais aux couleurs des différentes nations représentées à ce cercle international.
Le programme annonçait, pour neuf heures précises, une représentation sensationnelle à la salle des Fêtes. Chez les élégantes — chacun sait cela — le summum de l'élégance est d'arriver toujours en retard. Les coquettes reines de notre société démocratisée ignorent l'exactitude, cette politesse des rois. A dix heures seulement, les salons présentèrent l'aspect de ruches trop étroites pour contenir l'animation, le bruit, le ruissellement des rivières de diamants, les étincellements de pierreries, les froufrous de satin, de faille, de soie, les vibrations multicolores
des toilettes, et les transports d'allégresse de la foule parée qui s'y succédait.
La plus maigre des invitées n'eût même pas réussi à se caser dans la salle archi-comble où s'allaient dérouler les spectacles les plus attrayants de la soirée. Fauteuils, balcons et loges du théâtre- bijou renvoyaient aux feux électriques du plafond embrasé les splendeurs insoutenables, les chatoiements lumineux des étincelantes parures, les jets de flammes des milliers d'yeux enfiévrés de curiosité et de l'attente d'un plaisir.
Tout d'abord, un orchestre de dames, composp de virtuoses de tous les pays, exécuta, sous le titre inévitable d'Hymne de r International Ladies'Club , un harmonieux pot -pourri farci de réminiscences de tous les refrains des chants nationaux de l'Europe.
Le rideau se leva. Des actrices du vrai monde, astres intermittents des théâtres de salons, vinrent éclipser de leurs clartés géniales d'interprétation les lueurs d'étoiles de première grandeur des célébrités professionnelles de la rampe. Elles enlevèrent, aux applaudissements enthousiastes des spectatrices, et avec des qualités scéniques méritoires, l'œuvre de débutante au théâtre de la comtesse de Valseuve, une comédie en trois actes et en prose, spirituelle satire de circonstance par les pointes de flèches lancées à l'adresse des maris préférant l'existence du club à la vie de famille. Dès la lin du dernier acte, il fut impossible à l'auteur de se soustraire aux ovations
de l'assistance. Traînée sur la scène par ses interprètes, saluée de vivats et d'acclamations enthousiastes, Georgette se vit soudain enveloppée de monceaux de fleurs en gerbes, en bouquets, en corbeilles, de palmes d'or, de couronnes, surprises préparées à son insu par un groupe d'amies obéissant à l'impulsion généreuse de la marquise de Poissey. Empourprée d'émotion, secouée d'un invincible tressaillement de joie triomphale, elle sentit une larme glisser de son œil sur son sein. Oh ! cette perle irretrouvable, goutelette de pleurs sourdie de l'âme en fête, grain de rosée perdu dans l'aurore apothéotique de son talent proclamé, elle eût donné pour la ravoir, pour l'enchâsser dans un tabernacle, comme une relique sainte, son diadème, son collier, ses pendants et ses bagues...
Dans cette pièce, où le jeune écrivain se révélait poète par l'emploi du mot, par la forme merveilleuse du style, la trame restait tout entière dans le domaine du réel, sur le terrain du vécu. Georgette n'avait pas forgé l'action, créé les personnages d'une fiction sur l'enclume où tant d'autres martèlent la chimère, l'invraisemblance au point de leur inculquer l'apparence de la réalité, l'illusion de la vérité. Sa composition dialoguée résumait avec une sincérité osée son autobiographie. Épouse malheureuse, elle avait une histoire. Elle la publiait, elle la criait comme un défi jeté k la face du bourreau de sa foi, de ses vertus, de ses saines espérances d'enfant.
Sous le litre suggestif : Revanche de femme, elle retraçait, acte par acte, les phases des six dernières années de sa vie.
Comme la Georgette Ancelin qu'elle était avant d'avoir redoré de sa dot le blason du comte de Valseuve, l'Alice de la pièce, enfant des plaines de Flandre, avait eu pour berceau la maison des aïeux, transformée en castel par la génération dernière et que grisait la nuée de bouffées noirâtres soufflée par les hautes cheminées en briques de la filature paternelle. Elle la présente dès le début, adolescente, l'âme emplie du meilleur de son passé candide, de pureté, de foi, rassemblant en bouquets sous les regards attendris d'une mère les fleurs que cueille à ses côtés, moissonnant le parterre, un hypocrite viveur, sceptique jouant le rôle d'un amoureux d'idylle, déguisant sous un masque d'emprunt de parfait honnête homme une épave de club parisien, un type accompli de jouisseur alliant à la séduction physique la hideur d'un moral pourri. Ce beau fils de grande famille, à deux pas de la ruine pécuniaire, a ravi le cœur de la riche bourgeoise afin d'en obtenir la main et la clef du coffre-fort.
Dans ce duo de fiancés, gracieuse berquinade, l'auteur traduit avec abondance ce qui chantait en elle au moment de ceindre la blanche couronne nuptiale.
Sa mémoire a tenu la plume et l'emporte dans un élan continu vers la sympathie. Le livret du premier acte n'emprunte pas son intérêt à la moindre
note de désespérance, à des pressentiments tristes, à des ébauches de ridicules, à des ironies de l'époque ; Georgette, par un effort de retour en arriére, s'y est dégagée de ses idées mûries par l'expérience, pour s'abandonner à ce qui fut alors dans son cœur épris, à ce qui flotta dans son âme chaste et croyante.
La scène du mariage est la reproduction fidèle de la solennité où elle joua le premier rôle de femme. Elle est émaillée des gais incidents suscités par l'amalgame bizarre des invités à la fête patriarcale et champêtre, qui suivit le banquet de noces. Le duc, témoin du comte épouseur,y tend sa main gantée à la patte velue, gluante d'encaustiques, d'un encolleur de tissus... Puis, chastement, le rideau tombe à l'heure où les nouveaux époux vont entrer dans leur lune de miel.
Le second acte se déroule à Paris, ce dernier gite d'étape où sombra le bonheur conjugal de la comtesse de Valseuve. Là, le mari d'Alice, portrait d'après les procédés Rœntgen de l'âme invisible et damnable de l'époux de Georgette, ne tarde pas à jeter bas le masque de l'idyllique fiancé. Il lâche les rênes à ses habitudes de débauche, à ses instincts du mensonge, à ses vices de jouisseur. La candeur même de l'épouse dont il a par devoir souillé le corps, l'a vite lassé et l'irrite comme une incessante condamnation, un blâme muet de sa perversité. Il la dédaigne, il la fuit; et, cachant ses absences sous de prétendues séances au club, il va semer, sans compter, les revenus do-
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taux dans le bas de laine ou de soie des hétaïres, sur les tapis verts des tripots, sous les sabots d'un cheval de course; bref, il s'engrène et s'enlise dans de fangeux passe-temps où son honneur et la fortune de sa femme risquent de s'embourber. Si parfois au retour de ses orgiaques sorties il se souvient de ses devoirs maritaux, c'est pour assouvir une envie bestiale, née de la cuvaison d'une ivresse des sens inassouvie ailleurs.
Dès lors, par la bouche d'Alice confiant ses soupçons, ses doutes, ses certitudes, à la seule amie de sa mère défunte, à la marquise parisienne et châtelaine dans son pays d'enfance, Georgette nous conte ses déceptions, ses angoisses, ses terreurs d'avenir brisé. Comme elle, son héroïne a grandi sous le ciel du Nord voilé presque sans cesse d'un badigeon de plomb, sous lequel l'amour ou la haine ne procèdent pas, comme sous le soleil implacable du midi, de l'embrasement spontané du rêve intérieur de Tâme, d'un invincible élan du cœur, d'une révolte indomptable des sens. Sa nature fait songer à ces lacs enfermés dans les bois, dont la surface unie reflète en son miroir les cimes immobiles des arbres géants ; elle se ride à peine aux rafales premières de l'orage, se brise sous l'effort redoublé de l'ouragan, se hérisse de lames montueuses, de gouffres sans fond sous les assauts continus de la tempête, et ne reconquiert sa trompeuse placidité que longtemps après l'apaisement complet de l'atmosphère, bien après que le calme
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des hautes régions impose en apparence aux dômes feuillus, l'immobilité de tours de cathédrales orthodoxes. Elle éloigne de la pensée toute comparaison avec les colères subites des golfes tropicaux, fouettés, soulevés soudain par un terrible cyclone avide de vies humaines, enfer dantesque du navire égaré sur sa zone, et qui retrouvent instantanément après la trombe, par un magique enchantement, la poésie subjective de leur tranquilité bleue, leurs somnolences berceuses sous les lourds midis endormeurs et redonnent l'impressionnante image d'une sirène qui, ayant rejeté loin des yeux les cadavres et les débris de ses emportements, a retrouvé ses charmes ensorceleurs, pétris de douceurs et de tendresses. Chez elle l'évolution d'idées s'opère avec lenteur, guidée par la raison dominatrice du cœur. L'Alice sciemment trompée, insultée dans son orgueil, lésée dans ses droits d'épouse n'éclate pas en stériles colères. Elle en appelle d'abord à un regain de séductions pour captiver, retenir auprès d'elle le coupable, à qui malgré l'évidence elle accorde le bénéfice des circonstances atténuantes. Elle lutte en vain ; ses redoublements de tendresse ne ramènent pas l'endurci volage, l'effréné joueur. Elle s'adresse à la Loi pour rompre les liens d'une union légale , insupportable. Les avocats, les avoués, les juges lui opposent des textes, réclament des preuves d'adultère à domicile, de violences, de coups, de voies de fait exercés parle mari au préjudice de l'épouse. D'aucuns
même, de ces gens du barreau, lui proposent de rendre avec eux œil pour œil, dent pour dent à l'époux infidèle. Elle repousse à ce prix l'aide des justiciers; et peu à peu, l'idée de se faire justice soi-même, pénètre dans son âme désabusée.
Au troisième acte, Alice, — lisez Georgette, — combat contre l'ennemi de son honneur et de son bonheur avec les mêmes armes qu'il emploie luimême. Elle s'affilie au Ladies'Club tout comme l'autre est membre d'un cercle de viveurs, et sa revanche d'épouse s'accomplit dans les bras d'un amant quelconque, dans l'alcôve d'une garçonnière, sur des divans de cabinets particuliers.
L'épilogue — et ici, l'imagination de l'auteur s'est donnée libre carrière — amène, chose piquante et nullement anormale, la réconciliation de l'épouse pervertie avec l'époux pervers.
Ce ressemelage de l'amour de deux conjoints, lassés d'une vie de désordres, gavés des mets épicés, des écrevisses des salons discrets de restaurant, et ressavourantle pot-au-feu conjugal eut l'inqualifiable don de plaire à l'aréopage de grandes et honnêtes dames assemblé dans la salle des fêtes. Peut-être, pour la plupart d'entre elles, était-il dans les destinées du nouveau cercle d'amener un résultat semblable à l'étrange conclusion de la comédie de Georgette.
Celle-ci, redevenue maîtresse de l'émotion causée par son triomphe d'auteur, se repaissait avidement des opinions émises par les auditrices sur sa témérité
littéraire. La généralité des critiques se refusait à blâmer la conduite d'Alice, convenait même de la supériorité du moyen de vengeance employé par elle, sur la séparation de corps et de biens, le divorce, le vitriol etautres empiriques en usage chez les femmes trahies. Ces divers jugements, émanant d'épouses ignorant les tortures de l'infidélité notoire du mari, agissaient comme un encouragement, sinon comme un baume consolateur sur l'esprit de la comtesse de Valseuve. Ils filtraient une action délétère dans son âme abreuvée de fiel.
A la comédie succéda, selon les indications du programme, l'audition d'un chœur de dames russes interprétant avec des voix empruntées aux lyres d'Orient des rêves passionnés, tantôt vibrants de haine, de sauvage fierté et tantôt suppliants. Puis des danseuses, venues de vrais châteaux d'Espagne ou de palazzi d'Italie, esquissèrent avec la grâce et la perfection de ballerines de l'Opéra, les figures et les pas éthérés d'un ballet inédit, scandé par les accords expressifs des pianos, violons, harpes, mandolines, aux âmes desquelles des virtuoses féminines, dominatrices de l'harmonie, arrachaient tour à tour des gémissements, des sourires, des éclats de gaieté, des éclairs de fureur.
Ces attractions témoignaient des ressources sans nombre pour les satisfactions de l'intelligence et des sens que recelait l'élite de la féminilité d'Europe.
Les flots des invitées n'ayant pu pénétrer dans la salle des fêtes avaient rencontré dans les autres salons des compensations à ce déboire.
Autour des tapis verts, dans les salons où trônait la reine de pique, Taffluence des joueuses, les boisseaux de jetons de nacre ratisses par des servantes vêtues de costumes aux patrons retrouvés dans les garderobes historiques de la principauté de Monaco, les mines torturées, gaies ou navrantes, mais toujours plissées de contractions soucieuses, des pontes du sexe faible, démontraient, sans autre besoin de commentaires, l'égalité de la femme et de l'homme devant une épidémie malfaisante, un vice capable, lorsqu'il laisse la vie, de traîner la victime au fond des gouffres de la ruine et de l'infamie.
Plus loin, au centre d'une galerie, de jeunes escrimeuses moulées dans la tenue d'assaut, corsage collant comme un gant, en flanelle blanche à plastron liseré d'un filet de soie de couleur dessinant à droite — ô ironie ! — un cœur de créature humaine, les jambes à l'aise dans une culotte à la zouave, les pieds chaussés de sandales, regardaient, comptant les coups, deux clubwomen, fines lames de taille à vider sur le pré une querelle d'amour, s'exercer, se battre au fleuret, sous le regard sourcilleux et aux commandements impératifs d'une maîtresse d'armes qui n'eût pas tremblé, l'épée à la main, devant la légendaire épée du marquis de Mores.
Dans la pièce contiguë, des friandes du tir à la ca-
rabine so déliaient dans un match en vin^l coups, applaudissant après cliaque balle logée dans le mille, tandis que Maria Brocolis, une tireuse émérite, sans rivale dans l'assistance, trouait en écumoire, faisant mouche à tout projectile, un carton avec un minuscule revolver-bijou.
La salle la moins animée à ces heures nocturnes était celle réservée à la correspondance. Cependant des clubwomen de vingt-cinq à quarante -cinq ans s'y succédaient sans interruption pour griffonner hâtivement des billets doux, des petits bleus porteurs de promesses à l'adresse de destinataires qui n'étaient pas tous, les maris des correspondantes. De ce côté, des pétitionnaires avisées rédigeaient une requête à la présidente de Poissey afin qu'elle intercédât, auprès du Ministre des postes et télégraphes, pour obtenir l'établissement d'un bureau auxiliaire dans le local même du cercle. Ce serait on ne peut plus commode, transcrivait la requête, de recevoir poste restante au Ladies'Club sa petite correspondance, rappels de notes des fournisseurs, prix courants demandés à l'insu du mari, lettres confidentielles d'amies de couvent, et autres plis postaux d'un caractère et d'un intérêt absolument personnels, et qu'il est bon de laisser ignorer, de soustraire à la tyrannique curiosité de l'époux.
Les salles de travail, où les dames artistes de l'aiguille viendraient chercher leurs inspirations dans les mille et un modèles collectionnés par les
soins et avec le goût éminemment artistique du Comité fondateur, étaient aussi désertes qu'une salle du musée Guimet un jour de semaine. Le salon de lecture vivait davantage ; des élégantes s'arrachaient les numéros des journaux de modes ; d'autres mondaines s'y disputaient les gazettes échotiéres des boulevards et des salons; beaucoup d'invitées parcouraient des yeux avec avidité les images soulignées de légendes lubriques de certaines publications illustrées dont elles n'eussent pas laissé traîner à domicile un seul exemplaire, de peur d'offenser la pudeur, de scandaliser leurs filles et leurs garçons mineurs. Enfin, dans le grand salon de conversation, s'attardaient des groupements, des petits cercles, des potinières de filles d'Eve de tout âge et de tout pays; c'était le sanctuaire ou l'antre jamais désert, toujours encombré de fidèles de la nouvelle, du fait divers, du scandale féminin ou masculin de la dernière heure, commentés, grossis, amplifiés au gré des caprices de l'imagination, et transmis de bonne à mauvaise langues, de façon à être répercutés au dehors sous les formes de canards à plumes de couleurs séduisantes mais à becs aiguisés de calomnie.
Vers deux heures après minuit, tous les locaux se désemplissent, se vident, et l'obscurité ensevelit ces splendeurs.
Georgette de Valseuve, ramenée à son hôtel dans le coupé de la marquise de Poissey , rappelait, au moment de mettre pied à terre, à son aimable accompagnatrice
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le rendez-vous assigné pour le lendemain matin au reporter du Parnasse des Dames.
De nouveau, en doublant la loge du concierge, elle se prit à demander :
— Monsieur le comte est-il rentré ?
— Pas encore, madame, — répondit d'une voix alourdie de sommeil le serviteur interrogé.
— Réveillez un des grooms, — il attellera le boghey, et portera ces différentes lettres à leurs destinataires, ordonna la comtesse en remettant un paquet' d'enveloppes aux adresses de divers grands journaux parisiens, et contenant l'écho, le billet de faire part au monde de la naissance du Ladies-Glub.
Maître Friponneau, notaire à Toulouse, place Saint- Étienne, enrichit un jour son étude d'un commis, Anatole-Marie Dieupental, jeune éphèbe à l'œil de velours noir, au visage pâle et minci dans un cadre de longs cheveux de jais, rappelant par sa double expression d'intelligence et de douceur l'image en brun de saint JeanrÉvangéliste,le disciple bien-aimé du Christ.
En copiant un insipide grimoire, le scribe, sous l'empire de je ne sais quel grain d'exaltation, emmêla la prose barbare d'un contrat de prêts hypothécaires de strophes mystiques retraçant en des vers d'une splendeur précise le drame éternel de douleur du martyr divin du Golgotha.
Cet acte signé les yeux fermés par M*" Friponneau parvint à son destinataire, un académicien mortel, mainteneur de la célèbre institution des Jeux floraux. Le client lut le grimoire. Son ahurissement fit place
à l'admiration devant l'ampleur calme, la solennité religieuse, la magnificence lamartinienne des périodes poétiques illustrant le prosaïque texte d'affaires.
Il se rend chez le notaire et lui soumet en lecture le singulier papier timbré. Friponneau se confond en excuses, et mande sur-le-champ le scribaillon coupable; il le réprimande, se courrouce, menace de le chasser. Le mainteneur, ami des belles-lettres, assiste, silencieux d'abord, à cette scène; son regard se repose attendri sur Anatole chez qui le repentir et surtout la cainte d'un renvoi font jaillir une larme; il s'interpose, réclame la grâce de l'employé, lui tend la main, l'attire dans ses bras, met un baiser de protection sur son front, et, d'un langage prophétisant le succès, il engage le poète à présenter son œuvre au prochain concours des Jeux floraux.
Dieupental, muet d'attendrissement, souscrit par un tressaillement du corps, par un acquiescement des yeux, au conseil de son protecteur.
Peu de mois après, Clémence Isaure, immortelle bien que momifiée, eut un ravissement d'orgueil dans la tombe , en entendant décerner l'églantine d'or à l'auteur du poème : Soupirs du Golgotha, qui déguisait sa naissante personnalité littéraire sous le pseudonyme de caniche anglais : Kiss, baiser, sans doute en souvenir de l'accolade du mainteneur.
L'histoire du lauréat s'affirma dans les journaux locaux à la place d'honneur. Friponneau, flatté des
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succès de son commis — quelle réclame pour l'étude ! — et piqué soudain par le dard de la générosité, augmenta de dix francs, porta de soixante à soixante et dix francs, le traitement mensuel d'Anatole. Kiss remercia dignement, mais refusa.
— Est-ce possible! vous n'acceptez pas? interrogea Friponneau.
— Non, monsieur. Je quitte l'étude et Toulouse même. Il faut à mon églantine d'or un piédestal de lauriers ; l'horizon toulousain ne suffit plus à mon rêve. A Paris seulement peut grandir et devenir féconde l'œuvre que...
— Pauvre insensé ! interrompit le tabellion, à Paris, vous crèverez de misère. Le vers, — je ne dis pas les asticots, — la poésie ne nourrit pas ses adeptes...
Anatole eut un sourire de 'méprisante pitié pour son interrupteur.
— J'emporte une fortune, monsieur, fit il en exhumant de sa poche un tas de bouts de papier noircis...
— Hein, que vois-je ! hurla Friponneau, — mon papier timbré en fragments, mis en pièces — des feuilles de soixante centimes.
Et il s'élançait pour ressaisir ces lambeaux.
— N'y touchez pas, monsieur. Je tiens davantage à ces feuillets qu'à la prunelle de vos yeux. Ces fleurs de mes loisirs, ces descriptions de mes extases, ces tableaux des visions'de mon âme constituent le ma-
nuscrit d'un volume qui, lancé de Paris, assurera la fortune d'un éditeur et la mienne.
— Eh bien, allez à Paris, mon bonhomme ! ricana M* Friponneau.
Voilà comment Kiss quitta Toulouse, et, porté sur les ailes de l'espérance, vint s'abattre, établir son aire d'attente sur les hauteurs du vieux Paris.
Il se logea modestement, sous le comble du toit, dans une maison à six étages, plus l'entresol et le rez-de-chaussée, sise au sommet de la montagne Sainte-Geneviève. Le soir de son arrivée, de l'œilde-bœuf de la mansarde garnie s'ouvrant à mi-hauteur du dôme du Panthéon, il contempla les toitures de la capitale, en rêvant de dominer plus tard de toute l'altitude du génie l'âme pensante de la Ville-Lumière.
Le lendemain, à l'aube, il défit sa valise. Il en exhuma, avec une délicatesse de mère démaillotant son nourrisson, le manuscrit soigneusement plié entre deux chemises, sous le pantalon de rechange, quelques mouchoirs, deux paires de bas et des fauxcols. Ce trousseau s'ajoutant à celui qu'il avait sur le dos constituait avec trois louis d'or et la carcasse de carton rentoilé de la dite valise, toute la dot mobilière d'Anatole. Mais plus riche de confiants espoirs que Rotschild de millions, il s'annonça deux heures après, sous le nom de Kiss, au plus célèbre des éditeurs parisiens publiant les œuvres des poètes. Par réflexion il ne passait pas son nom obscur de Dieupental. Le pseudonyme Kiss auréolé de la récompense
de l'églantine d'or lui paraissant devoir enfoncer à lui seul les portes les mieux verrouillées des marchands en gros et publicateurs des livres d'autrui.
Il attendit dans l'antichambre emplie de solliciteurs ou d'élus de cette maison fameuse son tour d'être appelé, de comparaître devant le maître, sans savoir quelle contenance tenir devant ces beaux messieurs au verbe haut, se connaissant presque tous entre eux, s'interpellant, critiquant, blaguant avec une malignité sceptique le dernier bouquin de X***, un immortel poussé par l'amour d'une belle mortelle sous la coupole de l'Institut, déshabillant, mettant à nu, presque en robe de chambre les grands hommes dont il avait, au détriment des labeurs dus à maître Friponneau, dévoré les chefs-d'œuvre avec avidité dans des bouquins loués au jour. Bêtement, il ressentait pour la première fois l'atteinte de la timidité, une piqûre d'amour-propre, en comparant son accoutrement étriqué de provincial pauvre aux vêtements de coupe parisienne de ses élégants voisins dont il enviait les boutonnières parées chez la plupart d'un ruban ou d'une rosette, violets ou rouges, fascinant sa pensée ambitieuse. Il se remit de cette gêne morale, sous l'influence d'une songerie d'orgueil, d'où, par une faculté de divination, il acquit la conviction qu'il marquerait, lui aussi, sa place au premier rang des arrivés par le livre sous la pleine lumière de la célébrité.
Ce Toulousain, vain peut-être par atavisme d'ori-
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gine, avait vingt ans à peine. Age où l'illusion ose toutes les témérités, où l'avenir apparaît à travers du prisme des chimères resplendissant de couronnes, d'honneurs, de gloires, — ces fumées!
Lorsqu'il parut enfm devant l'éditeur, il prononça, sans trop de gaucherie, avec une sérénité imperturbable le boniment préparé pour la remise de son manuscrit.
— Permettez-moi, monsieur, conclua-t-il, d'attirer votre attention sur le poème Soupirs du Golgotha, qui me valut Téglantine d'or au dernier concours des Jeux floraux.
— Ah 1 ils existent donc encore, ces jeux-là ? fît le Parisien, narquois.
* — Mais..., dit Anatole un tantinet décontenancé. Voici le diplôme.
— Bien, monsieur, j'examinerai; confiez-moi vos élucubrations... Qb. n'a pas de vente, les vers... Passe encore ceux des grands académiciens, mais les rimes d'un débutant, d'un inconnu...
— De grâce!... protesta Kiss. Les vieux seuls n'ont pas le monopole du talent. Voulez-vous m'entendre déclamer moi-même quelques-unes de ces poésies?
— Oh ! non alors ! je n'ai rien fait pour mériter ce châtiment, sourit l'éditeur. Veuillez repasser dans la quinzaine. Votre nom, s'il vous plaît, votre adresse?
Kiss, assez interloqué, écrivit les renseignements
demandés et se retira. Il fut longtemps à s'interroger tout en regagnant ses pénates, sur ce que contenait de favorable ou de néfaste pour l'avenir de son manuscrit cette bizarre réception. Quinze jours durant, il fut torturé des affres de l'incertitude anxieuse. Sa pensée hantée par l'idée tixe du sort de ses feuillets, le rendait impuissant à produire le moindre quatrain nouveau. Il avait beau miner, perforer, tenailler sa cervelle pour en faire jaillir un éclat poétique; rien n'en sortait. Il passait des journées entières, la tète dans les mains tiraillant les cheveux, les coudes collés à la table. Toujours vierge d'encre restait la feuille blanche étalée sous ses yeux.
Blanche fut également pour cet enfiévré la nuit qui le séparait du rendez-vous assigné par l'éditeur. Il s'y précipita, il y vola comme vole l'amant vers la femme adorée, dont il craint la vertu, le cœur battant plus vite, l'âme tiraillée de sentiments contraires.
A son entrée chez le propagandiste des œuvres des poètes, sa mine pâle, déconfite semblait indiquer qu'il sortait d'un tripot nocturne, et complètement décavé. L'éditeur parut se ressouvenir d'avoir déjà vu cette tête de romantique 1830; il avait oublié le nom du visiteur.
— Je venais chercher la réponse au sujet du manuscrit de vers que je vous ai confié.
— Pardon ! soyez assez aimable pour me rappeler le titre ?
Dame I la question était embarrassante. Anatole avait négligé de gratifier d'une inscription globale l'ensemble de ses poésies détachées. Il hésitait, cherchait la réponse. De son côté, l'éditeur retrouvait la mémoire.
— Soupirs du Golgotha! églatitine d'or! n'est-ce pas, vous êtes monsieur, monsieur..., faisait-il en cherchant des papiers sous l'invraisemblable désordre de manuscrits, de paquets d'épreuves, de lettres commencées, d'enveloppes déchirées, de journaux quotidiens, de périodiques illustrés, de revues, de bouquins et de cahiers de comptabilité épandus, entassés dans un indescriptible pêle-mêle sur son bureau-ministre.
— Monsieur Kiss, balbutia Dieupental.
— Parfaitement. Eh bien, monsieur Kiss, nous avons lu vos pages. Certes, il y a du bon, du pittoresque, des tableaux qui llambent crûment sous le soleil toulousain, mais trop peu de passion, comment dirai-je? ça manque de femmes... Vous comprenez, pas assez de tendresse, de sensualité...
Anatole, de livide, devint cramoisi...
— Quoi? lança-t-il en imprécations. C'est donc toujours la môme lyre banale au son de laquelle les poètes ressassent les passions et les affections humaines qu'il faut réaccorder pour vous plaire? L'esthétique des siècles morts, les empreintes reçues des contemplations extatiques de la terre, du ciel, des traditions, des coutumes, les évocations purement
plastiques de l'histoire de l'humanité, ces vibrements de cordes également sonores où j'ai puisé mon inspiration, où j'ai mis tout ce que mon moi contient de sincérité, d'enivrement artistique, ne soulèvent-ils plus d'émotions passagères dans l'âme de la génération présente? Mes. vers sont-ils mort-nés, voués à l'obscurité, du chef de manquer d'érotisme, de ne pas éveiller de lubriques pensées?...
— Vous vous exaltez, cher monsieur, insinua l'éditeur avec un aimable sourire. Veuillez m'écouter, je n'ai pas dit mon dernier mot, fit-il d'un ton calmant. Avez-vous les moyens pécuniaires de payer les frais d'une édition ? Je patronnerai de mon nom votre volume, je le vendrai comme un de ceux édités par ma maison.
Kiss, nous en savons la cause, dut repousser cette proposition. Ce n'est pas avec les trente derniers francs qui battaient la breloque dans le gousset de son gilet que le pauvre diable de poète eût payé l'impression, le papier, le brochage d'un livre. Il sortit, son manuscrit sous le bras, l'âme navrée mais le front haut, du cabinet de son inconscient bourreau. Son espérance indomptable n'avait pas désarmé ; elle porta ses pas vers les bureaux d'un concurrent de l'éditeur inhospitalier.
Le récit des démarches successives tentées par le tenace Anatole présenterait trop de similitudes avec la narration qui précède, et lasserait la patience du lecteur. Disons tout de suite comment notre héros,
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arrivé tôt au bout de son rouleau 'de pièces de cent sous, réussit à se dérober aux morsures mortelles de la faim. Poète, dans le sens le plus étendu de ce mot , l'imprévoyant Anatole continua de se heurter à la fatalité féroce des refus des éditeurs jusqu'au moment oii il se butta contre la fatalité plus féroce de l'égoïsme de son propriétaire. Ce vautour fit un matin sentir ses griffes impitoyables sous la forme d'une quittance mensuelle de loyer. Quinze francs! ou sinon le taudis qui abritait l'émule en berbe de Victor Hugo lui était fermé.
— Et vous savez, souligna la portière d'un ton rogue, faudra déguerpir avec vos frusques, si vous pouvez pas payer dans la journée !...
Rien ne rappelle mieux à la réalité de l'existence que de telles exigences d'argent. Kiss, frissonnant de l'épouvantable perspective d'être expulsé de son gite, d'errer en vagabond sur le pavé de Paris, de traîner la misère sous les cieux incléments et froids, sous les risées de la foule raillant les mendiants, eut la hantise, l'accès de fièvre finale de s'élancer d'un bond par l'œil-de-bœuf de la mansarde dans le vide, dans le néant. Un ressouvenir, une image hautement poétique vint à cette minute suprême ranimer ses instincts de conservation. Il revit la ferme natale, la modeste demeure où ses vieux ascendants trompaient, à la veillée, les longueurs du sommeil en parlant de l'absent, de l'oublieux enfant les privant de nouvelles. Cette pensée d'amour, ce retour de
filiale tendresse lui fut la branche du salut. De cette vision rétrospective de la maison paternelle découla le souvenir précis d'un compagnon de jeux, d'un voisin, d'un ami fortuné vivant en étudiant opulent, à cette heure même, en un coin du quartier latin où l'infortuné Kiss se débattait contre les suggestions de la pauvreté.
Courir tout d'une haleine à la Faculté de droit, demander et obtenir l'adresse de Paul de Ternas, prit des instants au maigre poète. Plus difficile et longue fut la recherche de l'individu.
La nuit, c'est-à-dire les clartés du Paris nocturne illuminaient le boulevard Saint-Michel de ces tons caractéristiques de folle gaieté, d'insouciance, de joies vibrantes de la jeunesse des écoles et des Musettes nouveau siècle, qui sont les maîtresses èsjouissances des modernes étudiants, soucieux de s'instruire dans toutes les sciences, lorsque Anatole mit enfin le grappin sur son ami d'enfance.
— Paul!
— Anatole!
Et les deux compatriotes s'embrassèrent, s'étreignirent, heureux de se revoir, de retrouver, du fait même de leur rencontre, une légion d'anecdotes communes, de choses vécues ensemble, d'amitiés récentes déjà perdues. Quand fut tarie la source des premières interrogations imprégnées d'affectueuse curiosité, Anatole, sans circonlocutions aucunes, sans les mensongères habiletés du condisciple oublié
qui nous tape ou qui tente par persuasion de nous alléger d'un louis sur les grands boulevards, confessa sa situation précaire, ses déboires, ses espérances. Serviable, généreux, prodigue plus que ne le sont à vingt ans ceux qui n'ont pas souffert, Paul tendit sa bourse ouverte à l'ami retrouvé.
— Puise là ce qui t'est nécessaire. Reviens me voir chez moi, demain matin, rue de Vaugirard; nous étudierons ensemble le moyen de te sortir d'embarras.
— Brave cœur! fit Anatole en mouillant d'une larme la main qui le sauvait.
Le lendemain et jours suivants les deux amis se creusèrent la tète à la recherche d'une position sociale pour l'ex-commis de maître Friponneau.
A une époque où les statistiques accusent en moyenne dix mille demandes contre une offre de place, il n'est pas aisé de caser un poète, ou du moins un jeune homme dont le seul acquis représente une liasse de feuilles de papier, griffonnées de lignes d'écriture, de vers de huit à douze pieds. Les épiciers et en général tous les tenanciers de boutiques, tous les marchands de détail ou de gros et fabricants de prosaïques denrées étant écartés comme patrons possibles, on examina l'éventualité d'arriver par le jeu d'influences diverses à coUoquer Dieupental dans un de ces fromages administratifs où des milliers de rats grignotent aux budgets de l'État, des départements, des villes ou des Sociétés financières. De
Ternas, dévoué jusqu'à l'abnégation, n'épargna rien pour réussir dans cette dernière voie. Elle eût permis à son compatriote de poursuivre dans le silence et le recueillement d'un bureau bien chauffé l'hiver, bien aéré l'été, les travaux littéraires de Kiss. Ce fut peine perdue. Restait la presse, vaste tribune accessible, parfois, à des plumitifs dont toute l'œuvre littéraire ne valait pas un vers de l'auteur des Soupirs du Golgotha. On essaya. Partout, même constatation décevante; pléthore de copie, hypertrophie dangereuse de la collaboration littéraire souvent correspondante à l'atrophie des abonnements.
— Tu le vois, mon généreux Paul, glapissait Anatole dans un élan de découragement, c'est plein partout, cela déborde. Vrai, Dieu, j'en ai assez, j'éprouve l'envie fatale de me jeter à la Seine. Elle ne débordera pas, celle-là ! achevait-il, sans rire de sa lugubre plaisanterie...
— Du courage, ami, j'ai trouvé. Eurêka! Eurêka! s'exclama de Ternas, les journaux existants ne veulent pas de toi, nous en fonderons un nouveau. Tu en seras le rédacteur en chef, le secrétaire de rédaction, le collaborateur le plus assidu, le gérant, tout le fourbi... j'en serai, moi, le bailleur de fonds.
Ainsi le Parnasse des Dames naquit un samedi de printemps, feuille nouvelle à l'arbre géant de la pensée imprimée de Paris, jaillissement à jets périodiques hebdomadaires de l'esprit torturé, mis en prose ou en vers de l'infatigable assembleur de
mois qui persistait à se cacher sous le pseudonyme de Kiss.
Edison à quinze ans, avant d'éblouir le monde de l'éclat de ses inventions merveilleuses, rédigeait, imprimait, pliait, livrait lui-même à domicile dans une ville d'Amérique, le [magazine scientifique où il emmagasinait les fictions et les trouvailles de son génie. Kiss, s'inspirant au début de cet exemple héroïque, rédigea, surveilla l'impression, plia les numéros, et recruta à domicile les abonnés, les annonces avec un acharnement tel qu'il assura peu à peu la vie du nouveau-né. Paul de Ternas, répandu dans le meilleur monde du faubourg Saint-Germain, en raison de ses attaches de famille, de ses aimables qualités de cœur et d'éducation contribua pour une large part au succès de cette revue où Kiss, adorantce qu'il avait brûlé dans son entrevue avec l'éditeur des poètes, ciselait, en des vers à la fois sensuels et mystiques, comme une apothéose incessante de la Beauté visible , diamantait des splendeurs de sa lyre passionnée les éclosions de son âme parisianisée, lancée dans la mêlée des compétitions jouisseuses vers les sommets, avec cette songerie d'amours grandes de Théophile Gautier qui rêva de choisir ses maîtresses sur les marches des trônes, dans les lambris et le luxe des palais, des nobles hôtels, des châteaux.
La chrysalide toulousaine s'éveillait en papillon parisien. Le Kiss du Parnasse des Dames ne ressem-
blait plus que par les cheveux, toujours en perruque Louis XIV, au Kiss des Soupij's du Golgotha. L'or monnayé, ce magicien incomparable à l'aide duquel on force même le talent des tailleurs, avait modelé sur les gravures de modes dernières la collection d'habillements du poète, fleuri du rose de la bonne santé sa face plus replète, reflétant maintenant, outre la douceur et l'intelligence, l'impalpable rayonnement de la satisfaction intérieure. Cependant, il manquait encore deux éléments à son bonheur complet : un éditeur à son manuscrit précieusement conservé; et l'âme sœur, l'âme jumelle de la sienne, susceptible de suivre ses envolées vers l'irréel. Il la rêvait comme la Laure de Pétrarque, voire même comme la Sand de Musset.
Il chimérisait en amour, dans l'attente de cette inconnue. Ses dédaigneux sourires pour les pommes d'api du quartier latin, que Paul de Ternas en pleine fougue goûtait l'une après l'autre avec la même voracité, suscitaient la commisération gouailleuse de son ami. Mais, âpre à la poursuite du but, Kiss, soucieux d'affirmer son existence par le livre, reprit, au moment où le Parnasse des Dames venait dédoubler le cap de la seconde année, le chemin des bureaux du premier éditeur des œuvres des poètes.
Dans le vestibule d'attente, péroraient comme naguère un groupe d'élus, de fidèles de la maison.
Deux d'entre eux, et ce n'étaient pas les moindres par le talent et par la renommée, vinrent tendre la
LE LADIES'CLUB Oo
main au nouvel arrivant, le prcsentèrenf, h leurs collègues de lettres. Le ro'dacteur de la Revue parnassienne recueillait les témoignages de la reconnaissance de deux célébrités , aux lauriers de qui il avait ajouté une feuille, par une indulgente critique.
Devant l'éditeur, avec une aisance de praticien expérimenté de la barre, il plaida de nouveau la cause de son manuscrit, fortifiée de la position sociale et des relations cordiales dans la presse parisienne de l'auteur. Kiss n'était plus le débutant, le glorioleux diplôme de l'églantine d'or ; il était le directeur du Parnasse des Daines^ en vente dans tous les kiosques de la capitale, répandu chaque samedi à vingt mille exemplaires.
On en mettait évidemment quinze mille en trop.
Dans la France entière, ses sonnets, ses entrefilets lyriques émaillaient çà et là les colonnes des principales publications hebdomadaires. Bref, Kiss était déjà quelque chose. Son ambition de devenir quel qu'un avec le concours d'un grand éditeur fut cette fois couronnée. On accepta de lancer son ouvrage à des conditions peu léonines.
Comme il s'en revenait avec une artabanesque fierté se réatteler à la besogne aux bureaux du Parnasse des Darnes^ deux pièces attenantes à sa garçonnière, au rez-de-chaussée d'une maison de la rue de Vaugirard,et dans les parages de l'Odéon, il rencontra Paul de Ternas.
— J'allais chez toi, dit joyeusement l'étudiant. Écoute-moi bien, je flaire une excellente affaire pour notre revue.
— Laquelle donc, mon cher? Entrons chez nous, je suis tout oreilles.
Et d'une haleine, Paul énonça l'idée, le problème à résoudre. L'international Ladies'Club, le cercle des dames du faubourg Saint-Germain dont on annonçait pour le lendemain l'inauguration, ne devait pas avoir d'autre organe que la publication édifiée par eux.
— Tu me comprends bien, Anatole. Le Parnasse des Dames peut et doit devenir le moniteur officiel du Ladies'Club. Dès lors, où n'atteindras-tu pas? Au revoir, ami, cherche la solution de ce problème, et souviens-toi comme données que je suis l'enfant chéri d'une vingtaine des nouvelles clubwomen. Tu as carte blanche pour agir.
— Je réponds du succès, affirma Kiss.
Après le départ de son généreux associé, l'ex-commis de Friponneau s'oublia dans un songe enivrant. Longtemps le front collé au carreau de la fenêtre, il regarda, sans voir les allants et venants de la rue, le combat du soleil automnal et des vapeurs matinales. Pâle d'abord sous une nuée, encadrée d'un iris de couleurs indécises^ l'immense prunelle de l'astre du jour grandissait, s'éclairait sans cesse, dissipait, fondait peu à peu le brouillard, brillait bientôt victorieuse sur l'azur reconquis, inondant de l'éclat de
ses gerbes splendides l'atmosphère, les toits et les rues de Paris, et redonnant aux oiseaux du parc du Luxembourg des regains d'ardeurs printanières à moduler leurs refrains joyeux.
Optimiste, le poète lisait dans ce spectacle un pressentiment de sa destinée.
Sur l'alignement des clôtures des asiles pieux ou philanthropiques qui flanquent des deux côtés, comme des enceintes de nécropoles abandonnées, le boulevard des Invalides, s'ouvre la grille monumentale de l'hôtel des Poissey. La construction, rappelant celle d'un luxueux manoir gothique, se détache au fond d'un jardin, blanche sous un enduit de stuc souvent renouvelé. Au fronton, ciselées en plein bloc de chimoine s'affirment les armes parlantes des ancêtres. Les érudits dublasonnnementles peuvent lire de la chaussée. Cette circonstance explique pourquoi les propriétaires n'ont pas embourgeoisé prétentieusement l'édifice, en plaçant une espèce d'enseigne d'auberge sur le couronnement du portail, à l'instar des réclames apposées sur leurs demeures par d'autres descendants de familles anciennes, orgueil du noble faubourg.
La douairière n'habite pas seule cet immeuble aux
LK LADIES'cr.lR (iî)
proportions de caserne. Depuis son veuvage elle a recueilli son jeune neveu, le comte Gontran de Boucaut; elle lui accorde la plus large et généreuse hospitalité. «
Celui-ci, marcotte d'une race féconde en qualités physiques, alliées parfois aux agréments de l'esprit, n'a pris aux Boucaut que la belle prestance, un grand corps aux proportions harmonieuses que des tailleurs, barbiers, coiffeurs , bottiers, chapeliers en vogue exploitent intelligemment pour en tirer des revenus annuels. La fée de son berceau négligea complètement de le douer de talents ou d'aptitudes rares. Elle destinait ce bellâtre, tout juste bon à se laisser parer au gré des caprices des fournisseurs, à augmenter de son encombrante personnalité la cohorte des fruits secs à goussets remplis de pépites d'or qui dépensent, sans jamais réussira vaincre l'ennui, les interminables heures d'oisiveté que leur filent les Parques. Il était, en tant que coupe d'habits et envergure intellectuelle, bien digne de figurer dans l'amusant trio : Gui, Gontran et Gaston, popularisé par le crayon satirique d'un maître dessinateur contemporain. Son éloge se résume en deux mots : beau garçon — voilà tout! Le hasard borgne, sinon aveugle, avait illicitement accouplé ce dadais à la spirituelle Georgette de Valseuve, dans un de ces instants de dépit où l'épouse trompée, assoiffée de vengeance, s'abandonnerait corps et âme à un mannequin. Par respect du toit avunculaire et par crainte aussi des indiscrétions de l'oflice, Gontran dissimu-
lait ses jets de gourme dans le pavillon de la rue de Prony où nous l'avons déjà rencontré.
A l'aube du lendemain de l'inauguration du Ladies' Club, la douairière de Poissey, debout après de vains essais de sommeil, mandait auprès d'elle, dans un cabinet de travail attenant à sa chambre à coucher, son neveu, malencontreusement arraché aux douceurs du lit par cette invitation.
— Mon cher Gontran, dit-elle sous forme de préambule, tu m'as souvent fait part de tes regrets de n'avoir pas d'occupation. Réjouis-toi, je vais t'en procurer.
A la vérité, pas un muscle du visage de l'interpellé n'indiqua, par un mouvement, le moindre soupçon de joie intérieure; tous, au contraire, se contractèrent dans une grimace de méchante humeur. La tante continua sans daigner s'en apercevoir.
— J'ai besoin d'un messager de confiance, d'une discrétion de complice criminel, affirma-t-elle; et j'ai songé à toi. Il faut que tu partes aujourd'hui même pour Marseille, afin de t'y enquérir auprès et avec l'aide de mes bonnes amies, les dames de Danvert, propriétaires de la délicieuse villa que tu connais près du vallon de l'Oriol, de la valeur sociale, de la moralité d'une certaine dame Maria Brocolis, domiciliée dans leurs parages, villa des Myosotis, route de la Corniche.
— Mais, discuta Gontran, ces renseignements ne peuvent-ils s'obtenir par correspondance?
— Nullement. Je désire qu'il ne subsiste aucune trace manuscrite de l'enquête que je te confie. Cependant, il est urgent pour moi de connaître très tût le résultat de ta mission. Tu voudras bien, dès ta mise au courant, me transmettre, laconiquement, par un télégramme le résumé des appréciations recueillies. Par exemple, tu me télégraphieras, suivant le cas Honorabilité Maria parfaite, ou bien : Maria moralité détestable.
— Puis-je savoir, mabonne tante, si j'encours?...
— Obéis-moi en esclave confiant', cher Gontran. Aucun danger ne te guette sous le ciel radieux de la belle cité provençale, si ce n'est cependant jla fascination des regards de la sémillante Hélène de Danvert. On la dit idéalement jolie. Elle est ta cadette de quatre ans à peine. Tu n'emploierais pas mal tes loisirs là-bas, à poser des jalons matrimoniaux.
— Vous n'ignorez pas, ma tante, mon aversion pour le mariage ? ce sentiment s'est même accru depuis hier...
— Comment cela?
— Grâce à l'existence du Ladies'Club, ma tante, j'ai réfléchi
— Tu es donc capable de réflexion? interrompit la marquise, piquée au vif de la répartie de son neveu, et se refusant à le laisser achever une pensée qu'elle soupçonnait devoir contenir une attaque de son œuvre. — Alors, mon bien cher enfant, réfléchis que le temps passe et qu'il te reste juste assez d'heures
pour vaquer à tes préparatifs de départ. J'attache beaucoup de prix à la prompte solution du service que j'attends. Souviens -toi surtout de me télégraphier après-demain, dans la matinée, au plus tard, ton opinion sur la Brocolis.
Le ton impératif de la douairière n'admettait pas de réplique. Il ne seyait pas à Gontran hébergé en fils, en héritier présomptif chez sa tante, de refuser d'obtempérer à un désir si nettement formulé. N'eût-ce été la pensée de se séparer de Georgette, il eût même accepté avec plaisir le déplacement. Ce n'était pas à dédaigner comme effet de chic, dans le milieu de crétins pschutteuxoùil fréquentait, de dégoiser, la bouche en cœur, avec une pose de commande : « Vous savez, je me la trotte; Paris n'est pas tenable avec ses brouillards, je vais revoir le soleil de la côte d'azur. » Aussi acquiesça-t-il sans rélicence aux volontés de la marquise. Celle-ci le quitta après lui avoir répété, ressassé comme on serine une leçon à un perroquet, les points importants de sa mission.
Satisfaite des bonnes dispositions montrées par Gontran, elle lui alloua d'amples frais de route et dare-dare se fit voiturer au Ladies'Club.
En dépit de l'heure matinale, les abords du cercle présentaient une animation plus considérable que celle de la veille. Les journaux avaient paru et annonçaient aux quatre coins de la capitale l'existence de la nouvelle merveille du faubourg Saint-Germain. Les directeurs des feuilles mondaines avaient non-
seulement inséré le communiqué de la comtesse de Valseuve, mais ils s'étaient galamment empressés de l'encadrer de commentaires dithyrambiques. Les journaux populaires se complaisant à l'insertion du crime, du fait divers sensationel délayaient en trois colonnes de texte compact les manifestations tapageuses dont le cercle avait été le théâtre. Les mieux avisés lavaient la tête à M. le préfet de police, en raison de son imprévoyance. D'autres, rédacteurs aristocratophobes, acharnés contre les castes privilégiées, daubaient à phrases cinglantes, sarcastiques, haineuses sur le ramassis des dames de la haute qui venaient entraver la circulation des braves ouverriers, et qui avaient érigé, moyennant les millions volés par des époux ou des amants à la sueur du pauvre peuple, un palais à la fainéantise dorée, un antre à l'immoralité, à l'anéantissement du foyer familial. Les forts en économie politico-sociale des dernières couches, ceux surtout qui possèdent infuse, sans l'avoir apprise, la science traitant des problèmes abstraits de la vie des peuples, de la coordination des besoins et des ressources d'une nation, lacéraient à coups de plume d'oie l'institution du noble faubourg, mus par la compréhension intuitive que ce Temple de la Féminilité distinguée n'abriterait jamais la masse laborieuse, miséreuse, peinarde de leurs lectrices.
En somme, la variété intraduisible d'opinions des organes de l'opinion publique — elle est bien bonne, cette défmition pourtant usitée du rôle des jour-
naux! — fouettait surtout les incomparables instincts de badauderie des citoyens et citoyennes de Paris, et déterminait sur la rive gauche un de ces raz-de-marée humain que l'on maîtrise en lui opposant une digue de régiments de cuirassiers, d'escadrons de gardes républicains, d'escouades de gardiens de la paix.
Comme toutes les révolutions déracinant violemment des habitudes, réalisant soudain une idée que les générations précédentes eussent taxée d'utopie, la fondation de l'International Ladies'Club opérait une de ces commotions où se heurtent les forces opposées de la foule curieuse et de la milice gardienne du bon ordre.
Cependant on n'assistait pas à une levée de boucliers de la population contre la police, à l'une de ces émeutes où la barricade s'oppose un instant impuissante, rageuse, à VuUima ratio du pouvoir. Les badauds défilaient en processions pacifiques, entre les cordons armés, comme ils eussent passé devant la maison du crime effroyable de la veille, près d'un hôtel de la rue de Grenelle redevenu, pendant quarantehuit heures, la succursale française du Palais Impérial du Tsar de Russie.
Dans toute foule parisienne, la gaieté ne perd jamais ses droits. Il suffit de la réflexion persifleuse d'un gavroche, soulignant de son accent pointu de faubourien le passage de quatre voitures des Postes et Télégraphes charriant le courrier du Club : ^ Oh ! là là ! faut-y qui y en reçoivent des poulets, ces
gonzesses ! » pour ébranler d'un éclat de rire homérique les échos du boulevard Saint-Germain.
Combien il s'était mépris, le gosse, sur le contenu des véhicules postaux! Les facteurs en tirèrent des montagnes de prospectus, de prix-courants, d'offres de service, de requêtes pressantes de fournisseurs, la plupart adressées avec la souscription fort vague : « Madame la Présidente du Ladies'Club «. Des lettres, des poulets probables ! on en comptait à peine un millier, dans ce courrier venu de tous les points cardinaux de l'Europe. Chiffre insignifiant, comparé au nombre des vingt mille invitées de la marquise de Poissey.
La douairière entrait sous le porche, majestueuse et superbe, lorsque les voitures des postes en sortaient.
— Madame la présidente ! madame la marquise ! glapit la concierge, une cantinière quant aux décorations et au costume, que vais-je devenir ? bonté divine ! J'en aurai pour huit jours à classer cette correspondance. Puis après, comment remettre à chaque destinataire...
— Rassurez-vous, madame Pipemard^ réclamez l'aide de tout le personnel disponible des services du vestiaire, des salles à manger, et faites monter lettres, brochures, imprimés aux employées du secrétariat. Elles distribueront momentanément aux intéressées les plis les concernant. Je vais introduire une instance auprès du ministre compétent, en vue de l'annexion d'un bureau auxiliaire des postes, télégraphes
et téléphones à notre local, et vous serez bientôt, je Tespére, déchargée de la besogne de réception du courrier... La consigne est, comme hier, de ne laisser pénétrer aucun représentant du sexe fort, aucun homme dans le club, à l'exception cependant d'un journaliste, M. Kiss, que la comtesse de Valseuve et moi recevrons vers dix heures.
— Très bien, madame la présidente. Ce M. Kiss est le jeune homme à la belle chevelure qui s'est obstinément refusé hier à vider la place, malgré mes injonctions réitérées, avant de vous avoir vue. Il est fort comme Samson, le gaillard, et entêté comme plusieurs mulets ! Je n'ai pas réussi, malgré ma corpulence, à le repousser hors de la porte, et, sans les demoiselles du vestiaire qui ont pris sa défense, j'allais chercher des agents pour l'obliger à déguerpir. Allez, madame la présidente, vous n'aurez pas à vous plaindre de mes services, c'est pas à manger la consigne que j'ai gagné la croix d'honneur, la médaille militaire et toute cette brochette...
— Oui, oui; je sais votre histoire, madame Pipemard, interrompit la présidente. Votre vaillant admirateur, et mon ami le colonel Piébot me l'a contée tout au long, en vous recommandant à ma bienveillance.
— Oh! quel cœur, quel amour d'homme, mon colonel ! Tenez, madame la marquise, — il faut que je vous le dise, — d'abord les secrets me brûlent la langue quand je les garde trop longtemps — eh bien, le vieux
brave est plus curieux et encore plus entêté que M. KIss, — il exige de ma reconnaissance que je lui fasse visiter l'intérieur du Cercle, la nuit, quand les salons seront déserts. — Et vrai, foi de dame Pipemard, ça m'a gonflé le cœur, mais j'ai refusé... Ce serait-il pas trop abuser de la bonté de madame la présidente que d'en obtenir de lever la consigne en faveur du colonel Piébot? Je l'introduirai, vers quatre heuresdumatin, — quand il n'y auraplus personne. — Bah ! s'y trouverait-il encore quelques dames, il est si peu dangereux, ce pauvre invalide à la jambe de bois...
— Vous me proposez un accroc au règlement, fit sévèrement la présidente. Cependant, votre colonel recevra satisfaction ; je vais ajouter son nom sur la liste des invités à notre bal d'après-demain.
— Cré mille flacons de kirsch ! jura l'ex-cantinière avec mine de s'élancer au cou de la marquise. Je ne sais ce qui me retient d'embrasser madame la présidente.
C'était sans doute l'air glacial de la marquise, que frôlait au même instant une nouvelle venue. Maria Brocolis, pénétrant en coup de vent dans la loge.
— Avez -vous des lettres pour moi? demandât-elle, affairée, perdant la notion de la politesse.
— Qui, moi, répartit la concierge sur un ton rogue. Voyez, s'il vous plaît, au secrétariat.
— Pardon, seriez-vous assez bonne de m'indiquer où cela se trouve ?Vé! c'est madame la présidente,
Vousallezbien ce matin, chère marquise ? Nous avons tout de même bien rigolé, hier au soir, malgré la disette complète d'hommes. Je suis désolée de devoir quitter Paris, et d'être privée d'assister à la série des fêtes d'inauguration. Mais c'est égal, je reviendrai. J'ai posé ma candidature au cercle, conformément aux statuts. C'est très chouette, ici, j'y reviendrai volontiers en qualité de clubwoman.
La douairière ne se départit pas d'un silence de glace. Sa froideur doucha l'habitante de Marseille et lui coupa la verve. Maria Brocolis écoutait la concierge, afin de bien saisir les explications relatives au trajet à effectuer pour atteindre le secrétariat.
— Escalier C, dans la cour, à droite, au premier étage, porte à gauche, en face du cabinet de madame la présidente.
— Merci, madame la concierge. Voilà pour vous, iit-elle en lui tendant un louis de vingt francs. A l'avenir vous voudrez bien garder ma correspondance, en bas, dans la loge.
M""' Pipemard loucha d'une façon phénoménale ; d'un œil, elle regardait en dessous la marquise immobile à sa droite ; de l'autre, elle pointait un magnétique rayon sur la main tendue vers sa gauche, où souriait d'un bel éclat d'or le jaunet, ce denier à Dieu si chéri de la secte des pipelets. Elle n'échappa pas à la suggestion hypnotique du louis offert, l'accepta et promit — ce n'était pas contraire à la consigne — ce que demandait la donatrice.
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Maria Brocolis, la grue de Marseille, selon l'expression pittoresque de la duchesse de Belle-Mothe, sans s'attarder aux remerciements, courut vers le secré- .tariat. La marquise de Poissey, d'un pas plus lent, l'air soucieux, préoccupé, s'achemina vers son cabinet, en faisant l'école buissonnière, ou plutôt en donnant le coup d'œil de la maîtresse dans les salles, les corridors, les salons alors voués aux soins et aux labeurs d'un essaim de Trotteuses, de balayeuses, d'épousseteuses, échangeant, au cours de la besogne, de plaisants racontars sur la réunion première. Les excentricités de langage et d'allures de l'invitée provençale défrayaient surtout leurs jacasseries. Le peu qu'il en parvint aux oreilles de la Présidente avivait en elle l'envie, haineuse presque, de se défaire, fût-ce au coût d'une rupture avec M"" Scontoso , de la brebis galeuse égarée parmi des ouailles de choix.
Comme diversion à ses pensées, elle rencontra Georgette deValseuve au seuil de son cabinet.
— Déjà ici, ma chérie? dit-elle. Entrez, entrez, ma dévouée collaboratrice. C'est méritoire, avec ce froid, de vous être levée si bon matin! A propos, j'ai déjà parcouru plusieurs journaux à mon hôtel. Certains éloges — trop ampoulés, dirai-je — à mon adresse, m'ont dévoilé l'anonymat de l'auteur. Vous m'avez accablée de flatteries, mignonne. On va s'imaginer que j'ai subventionné, payé la presse pour dicter tant de bien sur mon compte.
— Bah! les journaux n'en diront jamais autant
que vous en méritez, marquise. D'ailleurs, vous n'êtes plus couverte désormais par le bouclier de la vie privée. Vous entrez, chère fondatrice du Ladies'Club, dans l'immortalité. Votre chef-d'œuvre s'épanouit en plein Paris , s'offre en spectacle à l'Europe attentive, il appartient au domaine de la critique. S'en est-elle donnée, la Presse, autour de votre fondation ! Regardez seulement par la fenêtre ; les voyez-vous, les entendez-vous, les marchands ambulants des feuilles d'un sou? Oh ! là, vrai, ce qu'ils font des affaires! on s'arrache les exemplaires. Non, c'est pas croyable; entendez-moi ça : « Deuxième et nouvelle édition, derniers détails! demandez le programme des fêtes du Ladies'Club, et l'heure du parcours du cortège des voitures des clubwomen! » C'est-y tordant, hein? le programme des fêtes et l'heure de son parcours, comme pour la promenade du Bœuf-Gras... C'est-y assez amusant, marquise? Le secouez-vous, l'agitez-vous, cet immense Paris? »
Et, laissant retomber le rideau de gaze sur la vitre, elle s'approcha du bureau de la Présidente, s'empara sans façon du fauteuil à écrire, déplia le sous-main présidentiel, et se mit en devoir de styler de chic, auprès de la marquise, la biographie de cette dernière.
— Vous êtes née à Boucaut ; la date? marquise , je vous prie...
— A quel propos?
— Non, au fait, par discrétion, nous laisserons
planer le doute sur la date de votre naissance, Voyons, le marquis de Poissey fut député au Corps Législatif de 18(îl à 186... Précisons, pour donner une apparence documentée.
— Georgette! je vous en supplie ; je m'oppose à la publication de telles notes dans les journaux. Quel besoin ai-je de réclame? Je ne vends pas de pastilles, je n'expose jamais aux salons de peinture, je n'écris pas de romans, je ne suis pas un fonctionnaire en quête d'avancement! Point n'est utile d'occuper le public de mon existence.
— C'est une erreur, chère madame. Le public réclame votre biographie. Vous lui appartenez; il vit depuis hier dans l'admiration de votre œuvre, avec l'âpre désir d'en acclamer l'ouvrière. Ignorez-vous donc l'âme de Paris, marquise? S'est-elle jamais avisée d'apprécier, de critiquer, de vanter ou de dénigrer une idée réalisée, un monument, un tableau, un livre, une institution quelconque, si l'on ne s'est pas empressé de livrer en pâture à sa curiosité, des dessous de la vie même privée des penseurs, édificateurs, auteurs ou fondateurs de ces choses parlantes aux sens? N'essayez pas, marquise, dans l'intérêt même du Ladies'Club, d'innover en luttant contre le courant des mœurs actuelles. Tout se personnifie de notre temps en quelqu'un. On ne lit pas VAutotnté, on lit Cassagnac; la Libre-Parole est pour tous l'organe de Drumont; le dernier roman de l'auteur en vogue n'eut pas autrefois d'autre titre
que celui de livre de Zola; on n'allait pas à l'hippodrome d'Auteuil, on allait chez le prince de Sagan; les théâtres des boulevards furent couramment désignés par les noms de personnes, directeurs ou artistes. On n'y entendait pas une pièce; on y voyait Sarah Bernhardt, Réjane, Coquelin, etc.. Vous usez fréquemment vous-même de l'expression : «j'ai admiré un Détaille, un Benjamin Constant, un Falguière, un Mercié »; vous n'allez jamais chez votre couturier, chez votre corsetière, ou votre modiste, vous allez chez W..., chez X., chez Y...
— Vous êtes prodigieuse, où voulez-vous en venir?
— Dame,, tout uniment à vous convaincre de la nécessité de revendiquer urbi et orbi, publiquement, l'honneur d'avoir érigé ce monument, d'inculquer dans les esprits et les mémoires que la marquise de Poissey, mère créatrice du Ladies^Club, et longtemps encore son âme dirigeante, symbolise, personnifie ce nouveau cercle de grandes dames.
— Parbleu, et l'on dira : « Je vais chez la Poissey! » C'est ridicule, ma bonne amie!
— Il le faut, marquise, je le répète. Toutes les créatures humaines aspirent à idolâtrer le quelqu'un de quelque chose. Immolez-vous sur l'autel du Barnisme, pour le salut, pour l'avenir de votre fondation.
— Personne autre que vous ne me demande un tel sacrifice.
— Détrompez -VOUS. Tenez, le monsieur Kiss du Parnasse des Darnes^ cet obscur folliculaire, n'est-il pas...
On toquait discrètement à la porte.
— Entrez, fit la douairière. C'est vous, madame Cardinet ?
— Je vous dérange, balbutia timidement l'employée secrétaire, la chéfesse du cabinet de M™* la Présidente du Ladies Club.
— Pas le moins du monde. Que désirez-vous?
— J'ai trié le courrier, madame la marquise, avec l'aide des commises et du personnel que j'ai pu recruter. Nous avons compté près de huit mille brochures ou imprimés à votre adresse ; il existe également à votre nom plusieurs centaines de lettres sous enveloppes. Madame la Présidente veut-elle prendre connaissance de ces missives ? dois-je moimême en opérer le dépouillement?
— Aujourd'hui, madame Cardinet, la besogne urgente est la préparation et l'envoi des quatre mille cartes d'invitation à notre bal d'après-demain. Vous vous en rapporterez aux noms pointés au crayon rouge sur les listes des vingt mille invitées d'hier.
— Quoi ! fit Georgette. Vous lancez si peu d'invitations, marquise ?
— Ma chère, les quatre mille invitées ayant chacune le droit d'amener deux cavaUers, nous avons juste assez de place, malgré l'ampleur des salons, pour faire danser douze mille personnes.
8i LE LADIES'CLUB
— Alors, les seize mille élues d'hier se morfondront à la porte. Elles sont capables d'organiser un bal des Refusées...
— Elles agiront comme bon leur semblera. Nous objecterons le non possumus, un cas de force majeure. Allez, madame Cardinet, envoyez-moi les lettres à mon adressse. Nous les lirons avec M""" la comtesse. Cela vous distraira, n'est-ce pas, Georgette ?
Les deux clubwomen s'attelèrent bientôt, avec un empressement de filles d'Eve, au déchifîrage des flots d'encre sèche, contenus sous des centaines d'enveloppes.
— Avais-je pas raison, marquise^ insinua Georgette, de dire que chacun ardait de vous connaître? J'en suis déjà à la troisième requête de photographes sollicitant l'insigne honneur de vous portraiturer, et à la dixième demande de journaliste vous priant de lui accorder une interview. Eh bien ! ne sentez-vous pas vous pousser les ailes de la célébrité ? C'est presque la gloire, sous une des formes les plus enviées des snobs, qui vous pourchasse, chère présidente.
Et ceci? fit la malicieuse Georgette, en décachetant une enveloppe scellée aux armes d'une reine. Oh !... commentait-t-elle en lisant... C'est une pièce d'album, un autographe de musée ! Sa gracieuse Majesté réclame la faveur de visiter l'International Ladies'Club. C'est l'apothéose, le summum de la réclame en faveur de votre fondation. Vite, marquise, hâtez-vous de commander le Livre d'or' où désormais concourront
à s'inscrire, comme visiteurs de marque du Club, toutes les têtes couronnées, toutes les majestés terrestres. Ah ! il va un post-scriptum. La reine annonce sa visite paur les premiers jours de décembre, date à fixer... Oui, elle viendra nous voir par ricochet, en profitant de son quarante-deuxième voyage de santé au littoral; elle daignera vous honorer de son portrait enrichi de pierreries... A votre place, je lui demanderais la Jarretière ! . . .Voici, maintenant, la prose d'un dentiste... Est-il assez américain, par exemple ! Il vous propose, marquise, de soigner, de réparer, d'entretenir votre dentition, d'aurifier vos dents creuses, au besoin de confectionner à votre intention un râtelier de perles — le tout à titre purement gracieux — en échange de votre consentement à autoriser la pose, dans les corridors du Cercle, de ses tableaux-annonces dont ci-inclus, ajoute-t-il, des spécimens.
— Foin de telles épitres! fit entendre [la douairière avec indignation, en froissant nerveusement la lettre qu'elle achevait de lire.
— Une injure anonyme, sans doute ? questionna Georgette, avec une mimique expressive de son minois d'écureuil, aux yeux flambants de curiosité.
— Pouah! je suis écœurée du style pot-de-vinier de mes correspondants. Ces gens-là me confondent avec certains ministres ou députés. J'ai des nausées de leur platitude devant une inconnue, dont ils veulent tous acheter l'appui. L'un m'offre des voitures, des chevaux, à l'œil, ose-t-il écrire, si je lui
assure le service des remises du club ; l'autre prétend être le pourvoyeur de ma garde-robe, sansm'envoyer de facture ; un confiseur m'annonce le cadeau de boites de dragées, modèle Zarfî>s'C/ué; un parfumeur chimiste me manifeste impertinemment le désir de s'associer avec moi pour lancer la teinture de cheveux « nuance clubwoman » qui sera sûrement, affirme-t-il, adoptée par toutes les dames, si je consens à l'essayer moi-même; un marchand de vins d'Épernay m'avise de l'expédition de deux paniers de Champagne, à titre d'échantillons d'un vin qu'il voudrait baptiser « marquise de Poissey ».
— Et celui-ci? interrompit Georgette, qui continuait ses découvertes, tout en scandant du trille perlé de son joli rire les imprécations de la présidente. — Oh ! quel polisson d'inventeur ! Non, ma pudeur s'y oppose, lisez plutôt vous-même.
— Voyons, dites^ mignonne, entre nous...
— Bah ! il s'agissait d'une drogue au kola et autres aphrodisiaques opérant des miracles, destinée suivant l'inventeur à enrayer le mal de dépopulation dont la France est atteinte. Je préfère de beaucoup le style de ce fabricant, qui dit avoir l'honneur de vous expédier ce jour une bicyclette, machine-clubwoman, déposée, S. G. D. G... à pneus... etc., etc.
Eh bien, marquise, voulez-vous mon avis surtout ce fatras de correspondances pot-de-vinières, selon votre exacte définition?
— Je vous écoute; vous aurez le don, ma chérie,
de me faire oublier les vilenies que je viens de lire.
— Ces vilenies, ces suppliques conçues selon les formules contemporaines, adressées aux puissants du jour, sont comme le piédestal de votre puissance. Vous ne vous doutiez pas, madame la présidente du Ladies'Club, — ce titre vous sera sûrement confirmé par le vote prochain — du prestige, de la force inconsciente dont vous disposez. Aujourd'hui, les fabricants, les fournisseurs d'articles à usage féminin, s'inclinent avec humilité devant vous, veulent à leur façon malséante transiger avec votre influence. Demain vous planerez haut non-seulement sur l'industrie et le commerce, sur la manufacture, l'usine et la boutique, mais sur le monde des politiciens, des artistes, des écrivains, sur le monde de la pensée.
— Vous puisez dans votre imagination cette vision de l'avenir, madame l'écrivain.
— Pas du tout, je raisonne, marquise. Vos correspondants n'accusent pas dans leurs lignes des notions manifestes de probité, mais ils ne dénotent pas la sottise en affaires. Ils reconnaissent en vous une sorte d'arbitre suprême, susceptible de diriger la féminilité toute entière, ce troupeau d'essence simiesque sous le rapport de l'imitation, dans la voie où il vous plaira de l'engager. Vous avez vaincu la routine en instituant ce club, ils vous jugent de taille à triompher sur d'autres champs d'action. Vous plaît-il d'imposer aux clubwomen, par le fait seul de votre exemple, le port de l'habit rouge à queue de morue,
de la culotte de soie, du gibus des clubmen en tenue de gala, essayez-vous à ce petit jeu-là, vous y réussirez, je gage, avec l'aide des costumiers... Déciderezvous demain, dans un conciliabule de sociétaires, de soutenir la candidature désespérée de Zola, à l'Académie?... Parions que les Immortels ratifient à l'unanimité votre décision. N'essayez pas de vous amoindrir, de vous diminuer vous-même. Vous synthétisez, aux yeux de la masse, non pas une grande dame, la marquise de Poissey, mais la puissance de la femme, disposant à son gré des séductions, des caprices, des engouements, des volontés de ses semblables.
— Vraiment, je me refuse à vous suivre dans vos envolées. Redescendons, ma chère, à ce panier de lettres. II en est beaucoup émanant de demanderesses de place , elles sont touchantes et méritent une réponse ; d'autres, de dames se disant oubliées dans nos listes d'invitations, et réclamant le droit de se présenter aux suffrages des clubwomen. Il faudrait répondre à ces diverses sollicituses. Comment faire? je ne puis distraire mes employées aux écritures ; d'autre part, il ne me sied pas de me consacrer au métier de scribe-expéditionnaire.
Pour la seconde fois, le bruissement, le toc-toc d'un doigt heurtant la porte suggère à la douairière de crier le mot : « Entrez ! »
La silhouette de la servante — on devrait avoir le droit d'écrire la garçonne — préposée à la fonction d'introductrice des visiteurs chez la Présidente, se
dessina de profil dans l'entrebâillement de l'huis.
— Monsieur Kiss, du Parnasse des Dames, annonça-t-elle.
Un corps courbé en bec de cane dans une révérence respectueuse, puis le redressement et la remise en place d'une épaisse crinière do noires torsades bouclées, enfin une forme humaine, svelte, moulée dans un complet redingote d'une élégance de bon aloi, et une physionomie franche et ouverte, dont l'expression vaguement hautaine se fondait dans l'épanouissement d'un sourire, apparut et concentra l'attention des deux clubwomen.
— Je n'essaierai pas, mesdames, de vous traduire les sentiments de reconnaissance et de fierté qui m'animent au moment où j'ai la faveur d'être admis auprès de vous. Me confondre en remerciements serait abuser des précieux instants que vous consentez à m'accorder. Le but de ma visite est d'obtenir de madame la Présidente la permission de parcourir les salons du cercle, et d'en emporter des vues photographiques, à l'aide de cet appareil perfectionné.
Ce disant, le roué reporter braque tour à tour, sous le visage de ses interlocutrices, l'instrument à instantanés et les photographie.
— S'il vous plait, monsieur, minaude Georgette, en se voilant la face de ses mignonnes mains, je vous défends de prendre ma tête.
— Comment? nous aurait-il déjà photographiées? demande la douairière.
— C'est fait. J'avoue mon subterfuge et j'implore ma grâce, dit le coupable d'un ton enjoué. Vous m'excuserez, mesdames, d'avoir ainsi violé les lois de l'hospitalité, en raison de l'usage que je ferai de vos portraits. Vous appartenez l'une et l'autre, par l'œuvre accomplie, à l'élite des rares personnalités qui s'im posent à l'admiration et à l'estime de tous. Mon rôle de rédacteur de revue, mon métier de pourvoyeur de l'esprit, de l'érudition, de l'amusement des autres, me contraint, malgré votre répugnance même de toute publicité, à m'occuper de vos personnes, à placer sous les yeux de mes lectrices vos traits encadrés de notes biographiques.
— Et si je m'y refuse, monsieur ? lance la marquise.
— J'aurai le regret, madame, de ne pouvoir tenir compte de votre refus, répond Kiss d'un ton résolu.
La marquise de Poissey, froissée d'un langage aussi catégorique, s'apprêtait à rompre en visière avec l'interwiever; Georgette, au contraire, gagnée à la cause du journaliste, s'interposa.
— Voyons, monsieur Kiss, jouons franc jeu. Je connais beaucoup de journaux et de revues, mais votre publication ne m'est jamais tombée sous les yeux ; je sais seulement son adresse, rue de Vaugirard. Votre canard ne barbote-t-il pas trop dans la fange, ne trempe-t-il pas ses plumes dans les bourbiers du quartier latin?
— Mon canard, madame, puisque vous qualifiez ma revue de ce terme générique, vole, les ailes déployées,
aux sommets du Parnasse ; quand, las des vastes espaces, il redescend de l'immensité bleue dans les vallées terrestres, il évite de choir dans la boue. Il erre le long des rivières aux eaux tantôt limpides et tantôt tourmentées, images de la vie, s'arrêtant dans les roseaux des rives qu'enlacent des pampres fleuries, se dérobant toujours aux attractions problématiques d'une volière dorée, se gardant d'écouter, d'inciter les canes aux bestiales envies. C'est un canard presque sauvage, incompris de ses collègues vicieux et que ses plus chastes confrères chantant chaque jour n'ont pas craint de recommander, comme mets hebdomadaire exquis, aux estomacs friands des lettrées les moins pures et les plus innocentes. En d'autres termes moins énigmatiques, mesdames, le Parnasse des Dames, fondé par M. le baron Paul de Ternas...
— Vous dites Paul de Ternas, le petit-neveu de la duchesse de Belle-Mothe? interrogea la douairière de Poissey.
— Lui-même, madame la marquise, le meilleur et le plus généreux des amis.
— En ce cas, monsieur Kiss, je vous pardonne, et me déclare prête à faciliter vos projets. Hâtez-vous d'exercer vos talents d'instantaneur dans les salons encore à peu près vides. Consentirez- vous, Georgette, à servir de cicérone à monsieur ?
— Vous ai-je jamais refusé quelque chose, marquise?
— Ange de dévouement, cœur d'or, fit la Prési-
dente en étreignant dans les siennes la main de la comtesse, combien le bonheur est aveugle de ne pas se fixer sur vous !
Kiss s'inclina dans un profond salut, et, s'effaçant pour céder le pas à la comtesse de Valseuve, il la suivit, raccourcissant les enjambées de façon à se maintenir à côté de son guide.
— Vous serait-il possible, madame la comtesse, de me fournir quelques documents, des données précises sur le passé de M""* la marquise de Poissey? demanda le reporter.
— Certainement, monsieur; je le ferai d'autant plus volontiers que j'étais résolue moi-même à rédiger pour les journaux une biographie de notre si dévouée présidente.
— Les colonnes du Parnasse des Dames vous sont grandes ouvertes, madame. Je m'enorgueillirai de vous compter au nombre des collaboratrices de cette feuille, trop humble pour votre talent.
— Seriez-vous un vil courtisan, monsieur; et me prodigueriez-vous l'éloge, sans même avoir jamais lu de moi la moindre ligne? dit la comtesse en scrutant du regard les yeux de diamants noirs du jeune homme.
— N'ai-je pas l'honneur de parler à l'écrivain et au journaliste qui^ sous le pseudonyme de Georgex, a publié des œuvres unanimement admirées? Dois-je résumer de souvenir l'inspiration, le fond de vos écrits, pour être cru sur parole? J'ai lu les éclosions
de votre pensée. Vous y vivez dans la rêverie éternelle de l'amour et de la beauté; les réalités basses y semblent pour vous des non-existences, tant vous les dépouillez de leurs tristes hideurs. Tout ce qui est beau, tout ce qui est tendre, tout ce qui est lier, respire dans vos héroïnes. Candeur des vierges, mélancolie hautaine des blessées au cœur, martyre des épouses trahies, vous avez décrit cela comme si vous l'aviez vécu. Doutez-vous encore, madame? ou me reconnaissez-vous le droit de mêler franchement ma voix au concert de louanges méritées qui ont accueilli vos labeurs littéraires. Si vous daignez un jour m'honorer de votre visite au bureau du Parnasse des Dames, vous y constaterez la présence, au bon rayon de ma bibliothèque, des volumes de Georgex. Je n'ose pas vous dire qu'ils furent et seront mes livres de chevet. Mais désormais ces pages où resplendit votre génie me réapparaîtront plus belles à travers le souvenir de votre beauté.
L'âme de tout écrivain à qui l'on adresse des compliments sur son œuvre, sans être de l'essence de celle des cabotins d'ordinaire infatués de leurs gestes, s'imprègne d'une exultante sensation d'orgueil, d'un indicible sentiment de joie fière, analogue à celle d'une mère félicitée pour les beautés ou les agréments d'enfants idolâtrés. Les plus vieux routiers de la littérature, outranciérement loués par d'aimables confrères à chaque étape de la carrière, ne parviennent pas à se blaser de l'éloge même payé, à se blinder
contre l'émotion de la louange gratuite. Jugez si la jeune comtesse Georgette sut dissimuler son exultation en écoutant le langage dithyrambique de Kiss. Des lèvres du jeune homme filtrait goutte à goutte en elle un nectar enivrant, une ambroisie divine, plus pure, plus savoureuse qu'une coupe d'amour.
— Ayez pitié de ma modestie, balbutia la jeune femme rougissante, en frôlant d'un mouvement instinctif de la main le bras du complimenteur. Votre critique dépasse les bornes de l'indulgence. D'ailleurs, lança-t-elle gaiement, reconquise, nous ne sommes pas ici pour deviser sur la littérature à la façon d'Héloïse et d'Abélard. Admirez plutôt, monsieur, ce grand salon de réception. Ne tente-t-il pas votre appareil, n'est-il pas digne d'une description et d'une gravure dans votre revue?
C'était une débauche d'art, de luxe de féerie, du tapis au plafond, des meubles aux tentures, qu'un flot de soleil pâle éclairait d'un reflet vermeil. On sentait circuler une âme artiste et fidèle aux traditions du bon goût dans le choix des trésors décoratifs, groupés dans cette pièce. Aux angles, des marbres incarnant les vertus et les charmes de la femme jetaient comme de blanches flammes, réchauffant d'un coloris plus vif les corbeilles de fleurs de serre écloses à leurs pieds. Sur les parois, illuminant les tapisseries de brocart, vibraient dans les cadres d'or, des rêves du cerveau, des visions célestes de peintres immortalisant sur la toile, en des scènes d'idylle, avec la flo-
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raison la plus riche et la plus diaprée des palettes, tout ce que la descendance d'Eve présente, à travers les âges, de remarquable, de célèbre par la beauté, l'amour ou le génie. Des consoles aux dessus mosaïques d'agates rubanées, cornalines, sardoines, prases, d'onyx, de jaspes sanguins, de lapis-lazuli, supportaient des merveilles de bronze, de porcelaine, d'ivoire, d'or et d'argent. Des glaces répercutaient, cahotaient ces richesses, grandissant jusqu'à l'immensité ce spacieux décor et semblant animer, comme dans un mirage, de toute la fluctuation humaine du boulevard Saint-Germain le calme du mobilier de ce palais enchanté qui, ciselé dans des billes de bois des îles tropicales, tendu du même brocart des tapisseries, empruntait au talent des ébénistes d'un siècle agité du tourment du beau, l'étincellement, le vivant, le rayonnement d'un chef-d'œuvre.
— C'est merveilleux, madame la comtesse; mais d'une richesse d'hôtellerie, de caravansérail, de musée. Ces meubles ne garderont aucune chaude caresse, aucun propos ému, nul rêve, nul passé triste ou doux, fait d'intime souffrance ou de double bonheur. Je n'emporte dç cette vue que l'ineffaçable souvenir de l'avoir contemplée près de vous.
— Décidément, monsieur Kiss, vous êtes poète, et vous devenez dangereux, murmura Georgette, sans fâcherie, sans rancune.
Et tandis que le journaliste, revenu à la réalité, tiraillait les stores et les tentures des fenêtres afin
d'éclairer d'une lumière favorable à la photographie l'ensemble du salon, la comtesse inconsciemment se remémorait les compliments délicieux échappés de ses lèvres. Sa pensée comparait au diapason du cœur les notes de l'époux, de Gontran et de Kiss.
Pas banale vraiment, la physionomie du poète, et bien nouvelle, impressionnante, sa manière de courtiser. Jamais les comtes de Valseuve ou de Boucaut n'avaient su chatouiller de caresses aussi pénétrantes l'amour-propre de l'auteur et de la jolie femme. Au physique, elle en convenait, le Kiss n'éclipsait pas l'amant ; mais, son âme, ses facultés pensantes étaient à la substance immatérielle du bellâtre Gontran comme la rose de Lahor est à l'insipide gardénia. L'une flatte les sens, embaume d'un violent arôme, charme le regard ; son velours donne au tact un frisson de désirs ; elle garde en se fanant un impérissable parfum. L'autre, parure bête, atome de blanc sur un bel habit noir, capte l'œil un instant, et ne le séduit pas; ses pétales flétries s'en vont, comme un songe inepte, à l'infaillible oubli. De ces deux gouffres fortuitement ouverts sous ses pas, unique abîme sans fond de tristesse et d'éblouissement, elle se demandait lequel choisir?
— J'ai fini, madame la comtesse. J'ai pris une vue d'ensemble, et des épreuves de détail. Mon appareil comprend un petit nombre de plaques. Allons, je vous prie, aux plus belles salles ; je n'ose abuser de votre complaisance à me guider.
— Le clou de la décoration est la salle des Fêtes, monsieur. Elle est au rez-de-chaussée, nous y aboutirons par le jardin. Armide, ou plutôt M""^ de Poissey, a guidé l'inspiration du dessinateur de cette troisième merveille du Ladies'Club. De cette fenêtre, vous en aurez un aperçu.
Kiss s'approcha du vitrage pour regarder le panoramique assemblage de verdure, d'allées brillantes de silex, de grottes, de cascades d'eaux vives. Au fond, par delà l'espace réservé aux dilettante du lawn-tennis, il distinguait un vélodrome minuscule sur la piste duquel des clubwomen joutaient de vitesse, à grands renforts de coups de jarrets imprimés aux pédales dociles.
— Renonçons à la promenade au parc, ordonna la comtesse. Votre présence scandaliserait nos bicyclistes, occupées à s'entraîner en vue de courir le championnat du Ladies'Club.
— Vraiment?
— Le programme des fêtes d'inauguration est un modèle d'éclectisme. Tous les genres de talents, de sports dont la femme est capabe y sont mis à contribution. Voici, du reste, un exemplaire des divertissements et des attractions des cinq premières journées d'existence du Cercle.
Kiss prit des mains de Georgette le soyeux lambeau de papier qu'elle exhumait à son intention d'un bijou de portefeuille , à la couverture d'azur rehaussée de fers à ses armes. Un suave parfum de verveine s'en exhalait.
— Revanche de femme, comédie en trois actes par Georgex, lut-il à voix haute. Quel dommage ! c'était hier, la représentation ! Si je l'avais su...
— Eh bien ! qu'eussiez-vous fait?
— Je me serais faufilé, sous un déguisement quelconque d'Arlésienne ; tenez, comme cette servante. Coûte que coûte, j'aurais assisté à cette première.
— Fou ! laissa-t-elle échapper de sa gorge oppressée de rires. Vous m'amusez beaucoup, chermonsieur. Nous y voici i contemplez près de moi cette salle superbe. Sa vue seule ne constitue-t-elle pas une fête pour les yeux ?
— Quel cadre éblouissant, vrai sanctuaire de spectacles éminemment artistiques offerts à des spectatrices de choix! Me sera-t-il jamais permis d'entrevoir cette enceinte emplie de vie, resplendissante de clarté ?
— Pourquoi pas ? Je veux être la fée qui exaucera votre rêve. Après-demain, à l'occasion de notre premier bal, les portes de ce paradis s'ouvrent à de rares privilégiés de l'espèce masculine. Je viens de vous servir de guide, vous me restituerez ma politesse en m'y servant de cavalier.
— Vous me comblez, madame la comtesse. [Mon cœur déborde de gratitude...
— Ne perdons pas de temps, monsieur, je vous rappelle à vos instantanés.
Au sortir de la salle où Kiss avait utilisé toutes ses plaques, l'aimable cicérone et son compagnon croisé-
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rent dans un corridor la marquise de Poissey, prête à quitter le cercle. Ils l'abordèrent; le reporter, se confondant en remerciements trouvés, sans qu'il les cherchât, au fm fond de son cœur, emmêla dans un pathos poétique ses admirations pour les locaux du cercle, et pour le guide, sinon le mentor, qui l'avait conduit. Il prit congé de ses hôtesses, non sans avoir rappelé la dernière promesse de sa bonne fée, et sans avoir promis de soumettre à la présidente, de bonnes épreuves des photographies, et un nombre infini de tirés à part du numéro du Paumasse des Dames qui serait consacré au Ladies'Club et à sa principale fondatrice.
— Marquise, fit Georgette après le départ de Kiss, ce garçon-là est pétri de talent. Il fera sa trouée dans la carrière des lettres.
— Vous aurait-il conquise, le brigand, mignonne ? Les courses de bicyclettes n'ont pas d'attrait pour vous, je vous relève cette après-midi de vos fonctions de commissaire. Ce soir, à neuf heures, je compte sur votre présence ; vous me secondez avec tant de gentillesse et de zèle dans mon rôle de maîtresse de maison ; je ne puis me passer de vous.
— A neuf heures, c'est entendu.
Et Georgette, refusant l'offre aimable d'être portée chez elle par le coupé de la douairière, montait au salon de correspondance, et transcrivait sur un « petit bleu « d'une écriture fine et hâtive : « Libre ce soir jusqu'à neuf heures. Serai quatre heures rue
BIBUOTHECA
^ flaviensi* ^^
de Prony; à vous. — Georgex. » Elle adressait ces lignes férues d'amour au comte Gontran de Boucaut, au pavillon de la rue de Prony.
Que n'eût pas donné l'énamouré Kiss pour recevoir pareille missive de la comtesse deValseuve? Ses cheveux? la belle affaire, ça repousse... Il eût brisé son églantine d'or, et déchiré les feuillets chéris où s'étalaient, parmi les premiers frémissements de sa lyre, les Soupirs dii Golgotlia.
Au départ de Paris, gare de Lyon, le rapide de la matinée se dirigeant vers Marseille et Nice est généralement, au cours de la froide saison, bondé de voyageurs, en majorité de smalas de nomades londoniens, allant se rendre compte à la Côte d'azur de l'existence, l'hiver, d'un soleil qui persiste à ne pas se montrer chez eux. Ces excellents insulaires, charmants à leur façon, remorquent une telle réputation de compagnons de route sans-gêne que la plupart de nos compatriotes, obligés de s'embarquer dans le train d'Anglais, recherchent, de préférence à leur compagnie, un wagon même absolument vide. L'habitué français des premières classes déteste la promiscuité de gens inéduqués, fumant des pipes juteuses et détrempant les tapis du trop-plein du jus de tabac, rejeté par les lèvres, ne se complaisant à parler que par monosyllables, ou bien discourant en camionneurs de leur insatiable
appétit, de la valeur des tables d'hôte des hôtels du littoral, et ingurgitant, entre chaque station d'arrêt, un demi-flacon de gin, de wisky ou de cognac frelaté.
Gontran de Boucaut, au courant des mœurs et coutumes des fils d'Albion, attendit, jusqu'à l'avantdernière minute du départ, pour caser dans un compartiment, délaissé parce qu'il était en queue du train, sa valise, sa couverture et sa personne. Il calculait, au moment où l'on fermait les portières, comment il installerait une molle couchette avec tous les coussins inoccupés, et ce, dans le dessein de réparer la brèche faite à son sommeil du matin, lorsque, à l'instant suprême du départ, comme un coup de sifflet envoûtait sous le hall des stridulements à arracher des larmes de sang aux oreilles, la portière de son wagon fut ouverte. Une dame, poussée par une autre, s'y engouffra, en dépit des protestations, des menaces proférées par un employé de la voie.
— Et votre couverture ! criait de sa voix la plus forte la dame accompagnatrice.
Gontran se pencha vivement à la portière afin d'aider, si possible, à repêcher le colis oublié. Il reconnut M"* Scontoso se débattant vainement contre des hommes d'équipe féroces, qui l'empêchaient d'approcher du train en marche.
— Impossible, madame, de la ravoir. J'en possède heureusement une fort chaude, à votre disposition, dit le jeune comte, déployant avec empressement
son plaid et obligeant avec une insistance courtoise sa compagne de voyage à l'accepter.
— Brrr! brrr! fit la voyageuse. Vous allez vous geler, monsieur; je ne puis accepter votre sacrifice. Nous ne sommes pas égoïstes comme des Anglaises, nous autres.
— Je vous en prie, madame, la température est glaciale.
— Vous insistez. Eh bien, alors ! je ne refuse pas, à la condition de partager avec vous la couverture. Té, mettez-vous là, en face de moi, étendons le plaid sur nos jambes.
— Pardon, je ne vous importune pas, demanda poliment Gontran qui venait de glisser son genou entre ceux de sa vis-à-vis.
— Bagasse, plus nous serons serrés et plus nous aurons chaud. Je ne suis pas bégueule, moi, voyezvous. Je suis de Marseille.
— Je l'aurais deviné, madame.
— A mon assent? Je comprends.
— Oh non! à vos beaux yeux.
Ce gaillard de Boucaut avait perdu toute envie de dormir. La familiarité spontanée du langage, les regards ardents de flammes et l'alléchante maturité de méridionale trentenaire de sa co-partageuse de plaid tenait son être en* éveil. La chaleur du contact allumait sa concupiscence. Une préoccupation semblait néanmoins le hanter. Dans un éclair d'idée, il se souvint d'avoir négligé d'informer Georgette de
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son brusque départ. Il consulta l'indicateur. Cinq minutes d'arrêt à Laroche; il lancerait un télégramme.
La dame mit à profit ces instants pour examiner son aimable compagnon de route. Elle détailla complaisamment sa bonne mine, ses traits d'une pureté de lignes de camée. Aurait-elle le plaisir de voyager longtemps avec un aussi distingué et aimable compagnon?
— Vous allez loin, monsieur? questionna-t-elle sous le coup de fouet de la curiosité.
— A Marseille, comme vous-même, sans doute.
— Tant mieux! laissa-t-elle échapper avec sa franchise du Midi.
Gontran rougit de plaisir à cette exclamation complimenteuse. Il s'enhardit; il insinua son désir de changer de position de jambes, et mit entre ses deux genoux, les deux genoux serrés en étau de l'affriolante voyageuse. L'express brûlait la distance. Melun, Fontainebleau, Moret et Montereau avaient fui comme un décor d'apothéose, à peine entrevu Déjà, la bête de fer, vomissant des nuées de brumes, sifflait, annonçant Joigny.
— Me ferez-vous l'honneur et le plaisir d'accepter, chère madame, de déjeuner avec moi dans le wagonrestaurant? Nous descendrons à la station prochaine pour prendre la voiture table d'hôte, et nous retournerons ici à l'arrêt de Dijon.
— Je veux bien, mais à la condition de payer mon écot, monsieur.
— Une bagatelle. Acceptez, je vous prie. Il ne convient pas à un galant homme de permettre à la dame qui consent à l'accompagner au restaurant de délier les cordons de la bourse.
— Vous mériteriez d'être natif de Marseille, mon bon. Ils étaient tous comme vous, les messieurs, là-bas, quand j'étais jeune...
— Le train stoppe, madame. Allons déjeûner. Après Dijon, si notre bonne étoile nous réunit seuls encore dans ce compartiment, je vous redemanderai votre histoire.
Les deux heures de trajet d'express entre Laroche et Dijon furent on ne peut mieux employées par nos deux personnages. Assis en face l'un de l'autre à une petite table, ils savourèrent le menu du jour, en l'agrémentant d'un vieux vin de Corton, couleur pelure d'oignon, et en noyant le dessert sous des flocons de mousse de Champagne.
— Voilà comment j'aime à le boire, le vin mousseux, faisait la dame de Marseille la langue débridée, les sens en éruption. C'est pas comme hier soir au Ladies'Club.
— Vous étiez au Ladies'Club? demanda Gontran stupéfait.
— Si j'y étais ! Cela vous épate, mon cher ami. Moi, voyez-vous, je suis partout où sont les dames copurchic.
— Au fait, c'était bien, en effet, M""' Scontoso qui vous accompagnait au train?
— Vous la connaissez? C'est mon amie. Son mari gère ma fortune. Moi, je suis riche, même trop pour une personne seule. Vous viendrez visiter mon installation à Marseille !
— Très volontiers. Prendrez-vous une tasse de café, madame?
— Oui, certes, et un petit verre de fine, après. Mon pauvre mari m'a donné cette habitude. 11 a rempli la cave de la villa de fûts de liqueurs et spiritueux des premières marques. J'en possède une provision, à en revendre. Vous en pourrez goûter jusqu'à plus soif.
u Décidément, pensa de Boucaut, ma compagne a le vin généreux».
— Sapristi ! fit-il, en portant une main à son front. J'ai totalement oublié de lancer un télégramme, de Laroche.
— Pour qui? questionna l'indiscrète.
— Pour Paris, madame, répondit plus discrètement Gontran.
— Je parierais pour une dame, insista la Méridionale dans un éclair de lucidité. Vous êtes marié ?
— Pas encore, et, s'il plaît à Dieu, le plus tard possible.
— Pourquoi ce vœu? Moi, je suis veuve ; eh bien, franchement, la main sur le cœur, il me prend souvent des envies de remariage irrésistibles. Mais les hommes sont des canailles, soit dit sans vous offenser, mon cher. Ils n'épousent que pour la dot. Il ne m'en
manque pas de soupirants, à Marseille ; mais c'est tous des trafiquants d'huiles ou de savons, des tanneurs; ça pense toujours aux affaires, à l'argent ; ça sent mauvais ; ça fait des cuirs dans la conversation.
— Vous affublez gentiment vos honorables concitoyens, madame.
— Au fond, ils ne sont pas méchants; ils sont gais, boute-en-train, charitables, pieux même. Nous sommes tous des soutiens de l'Église, chez nous. Ainsi, moi-même, monsieur, j'ai souscrit récemment la forte somme pour l'achèvement de la cathédrale. Je suis pas liardeuse, vous savez ; je donne autant que les fabricantes d'apéritifs.
— Garçon, appela Gontran. Dans quels parages voguons-nous actuellement?
— Nous arrivons à Montbard, monsieur.
— Avons-nous le loisir, avant Dijon, d'absorber un doigt de Chartreuse? En désirez-vous, madame?
— Merci, non. Cependant, pour vous tenir compagnie...
— Deux chartreuses, et de quoi écrire?
— Votre télégramme, n'est-ce pas?
— Avec votre permission, oui, madame.
— Voilà comme j'aimerais un mari. Poli, bien élevé, grand et beau garçon comme vous. Je suis sûre que vous n'êtes pas dans le négoce, vous. Rentier, propriétaire, et même titré, je vois cela à votre épingle de cravate : une couronne de comte surmontant des armoiries. D'abord, votre mise élégante,
recherchée, vos manières délicates accusent une haute naissance, un sac pas de parvenu...
Gontran se trémoussait d'orgueil, de vanité satisfaite. Le garçon apposa devant lui le cartable à écrire, et le plateau supportant la liqueur demandée. Le jeune comte servit sa compagne, et relégua dans un coin de la table l'encrier et le portefeuille.
— Un compliment en autorise un autre, Madame ; e ne saurais trop redire combien vos yeux sont
beaux et surtout éloquents en ce moment-ci ; combien vous me charmez, en raison de votre abandon de pose, d'affectation, de votre conversation familière, vraiment distrayante. Vous avez chassé tout l'ennui que me causait mon départ de Paris, vous l'avez remplacé par un plaisir véritable.
— Vé, c'est comme moi ! J'ai quitté Paris à contrecœur. Je m'étais fait une joie d'assister au bal du Ladies'Club. J'avais même commandé pour cette soirée une toilette étincelante, — le couturier luimême s'est servi do cette expression. Une belle jupe de soie de Lyon, rouge vif, le rouge sied aux brunes, voilée de dentelles noires de grand prix ; et puis, un corsage, oh! mais d'un décolleté... Vous la verrez : je la mettrai en votre honneur, quand vous viendrez me voir à la villa des Myosotis.
— Vous dites?,
— Mon adresse, parbleu. Faut-il pas que vous la sachiez pour y venir?
Le neveu de la Présidente réprima l'exclamation
d'étonnement qui errait sur ses lèvres, et que justifiait sa bizarre rencontre de la personne sur le compte de qui il allait enquêter à Marseille. Malgré lui, son visage exprima, l'espace d'un instant, l'ahurissement d'un individu retourné tout à coup de la lune sur notre planète. Maria Brocolis s'en aperçut.
— Que vous arrive-t-il donc, cher ami?
— Rien, madame, cette chartreuse, sans doute, c'est de l'imitation. Tiens, fit-il, en vue de se donner meilleure contenance, si vous le voulez bien, j'écrirai votre nom et votre adresse, ce me sera un devoir agréable de vous rendre visite à Marseille.
Gontran reprit le cartable, et sur la feuille même où il avait projeté de transmettre à Georgette un souvenir, une attention de tendre amoureux, il traça les indications que lui fournissait sa verbeuse compagne.
. — Maria BrocoHs, villa des Myosotis, route de la Corniche, entre Endoume et le vallon de l'Oriol. C'est difficile à trouver; l'habitation n'est pas sur la route même; on y aboutit par une traverse. Mais une fois arrivé^ on jouit, de la terrasse, d'une vue magnifique. La mer, les îles, le phare de Planier, les montagnes de Montredon. Vous verrez, vous contemplerez, le spectacle en vaut la peine.
— Croyez bien, chère madame, à mon désir d'y aller surtout dans le but de vous revoir.
— Oh! êtes-vous gentil, êtes-vous à croquer, monsieur, monsieur qui?
— Pardon, je vais réparer mon oubli.
Et d'un élégant porte-cartes, farci de billets de banque dans les poches de fond, Gontran retira une carte de visite. 11 la tendit à Maria.
— Comte Gontran de Boucaut, lut-elle. Quel joli nom. Gontran! Té, ça sent bon, ce papier, une odeur de verveine. Vous aimez ce parfum?
— Beaucoup, répondit l'oublieux amant de Georgette qui lui avait communiqué sa prédilection pour cet arôme.
L'express avait dévoré des kilomètres pendant que les voyageurs avaient dévoré et digéré le menu du déjeuner. Un garçon de la table d'hôte tendait aux consommateurs le petit panier rabelaisien où s'empilaient les pièces d'or. La cité des ducs de Bourgogne, ville de nonnes et des nonnettes, pointait les tours de son palais à l'horizon couvert de neigeuses nuées.
— Dijon! Dijon! Dix minutes d'arrêt! hurlaient les hommes d'équipe affairés, trottant sur les quais, ouvrant les portières des voitures vers lesquelles se hâtaient les repus débarquant du restaurant. Le comte, de plus en plus galant avec sa compagne de route, l'aide à descendre les marches du long véhicule. Il la reconduisit familièrement un bras passé sous le sien jusqu'à leur compartiment, oii, très courtoisement, il lui servit d'appui pour remonter. Puis, en voyageur soucieux d'induire en erreur les autres, il dissémine habilement aux quatre coins et au milieu des coussins, les valises, cartons, porte-manteaux.
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colis de cannes et parapluies, plaid, tout son bagage et celui de la Brocolis.
— De la sorte, affirmait-il son espoir, nous voyagerons à deux, au moins jusqu'à Lyon.
Pour mieux se garantir cette chance, le comte se plante en factionnaire à la portière, et lance imperturbablement des « c'est complet, c'est complet ! » à toutes les bonnes gens en quête de place dans le train, et qui risquaient un œil scrutateur dans le compartiment. Les minutes d'arrêt lui semblaient des quarts d'heure. Moins impatiente. Maria Brocolis, réinstallée dans son coin, se tenait coite, s'enroulait dans la couverture.
Trois dames, deux nourrices et leurs poupons et un vieux monsieur décoré, à la tournure militaire, se tinrent un instant au pied du wagon. Le vieil officier en bourgeois ouvrit nerveusement la portière, manquant de faire culbuter Gontran. Il compta les sièges vacants.
— On pourrait caser là les nounous, dit-il.
— Mais c'est complet, monsieur, c'est plein ! insinua le jeune homme.
— C'est vous qui l'êtes, scrognieugneu! — Croyez donc que je ne connais pas le truc, grommela le vieux ramollot.
— Calmez-vous, colonel. Ici, nous serons mieux, ici, icil criait une des dames, il n'y a qu'un seul voyageur.
Et les nounous portant les nourrissons, les trois
dames faiblissant sous le faix des colis à main, et le colonel en bourgeois toujours bougonnant et mâchant sa barbiche escaladèrent la voiture à côté.
Les vitres du couvert de la gare tressaillirent aux sons aigus de la locomotive, que Gontran salua d'un joyeux hourrah. Le rapide s'ébranla avec des anhélations de mammifère aquatique.
— Était-il assez rigolo, le colonel ! Nous voyezvous, là, vrai, avec cette famille et ses paquets!... C'est égal, nous l'avons échappé belle, l'occasion de nous ennuyer d'ici à Lyon, fit Maria. Allons, reprenez votre place, devant moi, monsieur Gontran. C'est romanesque, ce petit nom! Et votre télégramme?
— Diable ! je l'ai oublié. Vous emplissez ma pensée, madame ; — et votre histoire ?"
— Vous y tenez. D'abord, réglons nos comptes du déjeuner.
— Encore, madame ? — épargnez-moi le désagrément de vous présenter une facture. Contez-moi vos souvenirs. Ce sera plus gai.
— Vous n'aurez pas mes mémoires, avant mon argent, cher comte.
Elle se pencha dans le but d'atteindre sa valise, et pesant de tout son corps moite de vie sur les membres de Gontran, elle réussit à ramener à elle le sac de cuir qu'elle ouvrit, et du milieu duquel tintèrent, avec des résonnances d'or, les louis échappés des rouleaux où ils furent empilés.
— J'en ai là pour une forte somme, se vanta-t-elle
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avec sa jactance de parvenue. J'ai levé des milliers de francs à ma banque pour l'affaire qui me rappelle d'urgence à Marseille.
— Vous êtes dans les affaires?
— Pas précisément. Il s'agit d'un achat de terrain, voisin de ma villa. Je veux agrandir le jardin. La vente de la parcelle qui m'intéresse a lieu demain ; j'ai besoin d'y assister. J'aime k traiter moi-même les achats de cette importance. Monsieur, je vous en prie, prenez ces deux louis, vous en avez dépensé plus du double à me régaler.
De Boucaut se défendit d'accepter. D'ailleurs la restitution, le remboursement offert outrepassait la dépense. Il s'obstinait à ne rien accepter. Elle imposa sa volonté. De force, elle glissa les pièces dans la poche du gilet. Lui, les retira; les lui coula où il put, entre le haut du corsage et la gorge.
— Brrr ! ça me fait froid! ça me gèle, disait-elle, riant aux éclats. — Je ne peux pas supporter cette situation. — Tournez-vous, ne regardez pas, monsieur, je vais les enlever... Le polisson ! il les aura mis là, pour m'obliger...
— Bah! madame, j'en verrai davantage demain. Ne m'avez-vous pas promis de revêtir à mon intention votre robe de bal manqué?
— Oh ! coquin de Gontran, va! vous mériteriez.... Non, de grâce, fermez les yeux. Cela me gêne de dégrafer mon corset devant quelqu'un. Je n'en ai plus l'habitude.
Elle s'était levée brusquement, allait et venait dans le wagon, martelant le tapis de coups de pieds nerveux, se fâchant, riant aux éclats, comme une folle, comme une créature essentiellement chatouilleuse chez qui les attouchements légers d'un amant provoqueraient des tressaillements spasmodiques, emmêlés à la fois de fureurs et de gaîtés.
Gontran eut pitié d'elle. Il jura de ne pas risquer un seul regard indiscret pendant l'opération de repêchage des louis. Elle opéra, confiante. Il regardait par la vitre, redevenue transparente sous le frottement, la campagne du Maçonnais froide et blanche, en cette journée de novembre, sous un linceul dégel précoce, d'où scintillaient aux mourantes clartés du soleil comme des paillettes à reflets d'or.
Maria revint à sa place, et lui sourit en reconnaissance de sa discrétion. Elle avait dans la main l'objet du litige, les deux louis, qu'elle cherchait, interrogeant son cerveau légèrement encore embrumé des vapeurs du Champagne, à lui restituer par quelque moyen.
Une trêve, un armistice parut signé entre eux deux. Ils se remmaillotèrent dans le plaid redevenu plus utile vers le déclin du jour. D'instinct, comme des chats recherchant la tiédeur d'un corps animé, ils rapprochaient leurs membres enfouis sous la couverture, ils se sentaient les genoux. Cette sensation les berçait de je ne sais quelle béatitude. Ils se taisaient. Maria Brocolis elle-même semblait sans voix.
En revanche, elle avait des yeux, pétillants d'ardeurs significatives. Gontran, de son côté, n'avait pas les regards éteints.
L'étude de la psychologie nous montre les dangers des moments les plus silencieux d'un tête-à-tête entre deux êtres, en pleine sève et de sexes contraires, que n'horripilent pas des pensées d'illicite union.
Fort heureusement d'aigus hululements de la machine, rappelant à quelque guetteur l'ouverture d'un disque, annoncèrent aux voyageurs l'entrée imminente en gare de Mâcon. L'arrêt du train mit en fuite les idées folichonnes du comte. N'allait-il pas s'embarquer quelque gêneurdansle compartiment? Trois minutes s'écoulèrent, lentes. Seuls, montèrent des quais aux voûtes de la station, les cris d'appel obligatoires ; puis, le chef de gare tira des sons discordants de crécelle fêlée, d'un instrument de poche; de nouveau roula sur le rail le char des amours naissantes de Gontran et de Maria.
Sous le plaid, insensiblement, il y eut un redoublement d'hostilités charnelles. Le froid du dehors givrait les vitres. La vallée de la Saône, glaciale au temps de César, ne refroidissait pas l'ardeur de conquérant du Parisien voyageur, qui, de plus en plus éloigné de Paris, et, partant, de Georgette, se rapprochait de Maria.
— Vous affirmiez, madame, ne plus avoir l'habitude de délacer votre corset devant témoin?
— Fi! le vilain curieux, rougit la Brocolis. Pour
sûr, je le déclare. Je suis veuve depuis trois ans, acheva-t-elle dans un soupir.
— Trois ans ! répéta de Boucaut. Ce n'est pas énorme. On n'oublie pas toutes les habitudes du mariage... Était-il gentil, M. Brocolis?
— S'il étaitbrave, le cher homme ! commença Maria remontée, retrouvant, la parlotte. Jugez-en, par mon histoire, étroitement mêlée à la sienne au dernier chapitre. Je suis née à Marseille, dans la boutique ; mon père était armurier, je n'ai pas connu ma mère, morte peu de temps après ma naissance. J'ai grandi, après l'école, entre les fusils, les carabines, les revolvers que vendait mon papa. Et, coquin de bonsoir! j'aimais davantage à jouer avec les armes à feu qu'avec les enfants de mon âge. A dix ans, "je vous perçais en écumoire, au tir au revolver, une carte de visite. Mon père et les clients de la maison réclamaient chaque jour de moi des prouesses de tireuse. Un soir, — ah 1 le cruel souvenir ! — fit-elle, avec un sanglot dans la voix, mon père rentra tard au magasin, il m'embrassa avec une tendresse inusitée. Je m'en souviens comme d'un fait d'hier; j'avais alors dix-sept ans. Il me renvoya dans ma chambre à coucher. Je me mis au lit, et soudain, je tressautais au bruit d'une détonation effrayante. Levée d'un bond, je descendis à la boutique ; le bec de gaz flambait, éclairant un tableau sinistre. Papa, le front troué d'une balle, râlait, et dans un dernier soupir, implorait, suppliait mon pardon.
La narratrice se tut... Gontran, ému de sa douleur, entendait, comme dans un cauchemar, s'entrechoquer des sanglots dans la gorge de sa voisine. Sans voix lui-même, essayant de trouver un mot de consolation, il reportait son regard vers le ciel, empourpré au couchant des tons du crépuscule.
— Je passe sur les douloureux souvenirs, monsieur. Après les obsèques, des huissiers, des hommes de loi vendirent sur la place tout le fonds paternel. On ne respecta rien; mes armes favorites s'en allaient pour des bouchées de pain aux mains des acheteurs. J'eus l'explication de ce double drame par le récit d'un vieil ami de mon père. Il me conta comment la ruine s'était subitement abattue chez nous. Trop âpre au gain, papa s'était risqué dans une livraison d'armes de guerre démodées à des tribus africaines. Le bateau porteur de ces marchandises prohibées fut capturé par un croiseur anglais, et sa cargaison confisquée en vertu de règlements internationaux. Mon père y perdait sa fortune, et, incapable de faire face aux échéances résultant de ces acquisitions, il mit fin à ses jours. Alors, je connus de près la misère et les humiliations. J'eus faim plus d'une fois, à cette sombre époque de ma vie. Faut-il tout vous dire ?
— Je vous en prie, passez sur les détails trop pénibles, qui ternissent de deuil notre si belle journée!
— Eh bien! j'en sortis tôt, monsieur, de ce pétrin. Un client de mon père, un directeur de cirque chez qui me portèrent mes pas de solliciteuse, me décou-
vrit un moyen de travail honnête, un horizon de fortune. Il m'engagea spontanément dans sa troupe, pour me produire chaque soir devant le public, dans des exercices de tir à la carabine et au revolver. Le soir de mes débuts, j'avais la chair de poule, je tremblais pire qu'un conscrit sur le champ de bataille. Je fus nerveuse, impressionnable, j'avais peur des yeux braqués sur moi, et puis je me sentais toute drôle, toute chose dans mon travesti de tireur tyrolien. Néanmoins, cela marcha pas mal ; je fis mouche huit fois sur douze balles de revolver. Oh ! ce qu'on m'applaudit ! J'en faillis tomber de vertige dans l'arène. Une ovation comme celle qu'hier au soir, après la représentation de la comédie Revanche de femme l'assistance fit à madame... madame...
— Georgette de Valseuve, acheva Contran, soudain préoccupé. Nous voici près de Lyon, madame. Quel dommage, si des fâcheux montent ici, et vous obligent à interrompre votre récit, rempli d'un intérêt palpitant! Voulez-vous faire bonne garde et essayer d'empêcher les gens d'entrer pendant que j'irai au télégraphe?
— ' Dites, monsieur, insinua Maria, en tendant au jeune homme les deux louis, encore dans sa [main, si vous étiez tout à fait aimable, vous . "«urriez au buffet de la gare, et en rapporteriez de quoi souper en wagon, ici môme, pour nous deux. Nous serons plus libres que dans le wagon restaurant.
— Charmante, votre proposition. J'y adhère volon-
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tiers, mais j'ai de la monnaie sur moi, ma bien chère amie. Vous me permettrez cette appellation plus douce, moins cérémonieuse que madame? termina-t-il en saisissant une main qu'on lui abandonnait.
Rien ne prépare mieux la venue ou le retour du moment psychologique qu'une étreinte de mains, choc d'électricités contraires combinée avec l'échange de fluides filtrant de l'entrecroisement des regards. Cependant, encore une pensée fâcheuse retarda le dernier assaut. Le rapide ralentissait sa marche, et pénétrait comme un obus au terme de sa trajectoire sous le grand hall vitré de Lyon-Perrache.
Gontran s'élança d'un bond vers le buffet, avant l'afrêt complet du train. Volaille, gibier, rôtis, tartelettes, gâteaux, fruits, pain, vins de grands crus, il achetait, sans marchander, en ploutocrate américain, en prince du sang. Il exigea pourtant un cadeau de la buffetière : des fleurs qui n'étaient pas à vendre, muses comme parure au-dessus des corbeilles de poires et de raisins. On les lui offrit de très bon cœur; seulement on força la note. Les achats lui furent apportés dans son compartiment ; le garçon ployait sous le poids du panier de victuailles.
— Quoi ! tout cela pour deux? s'exclamait Maria.
— En voitur-,3 ! messieurs les voyageurs pour Tarascon, Marseille, Toulon, Nice et Menton! En voiture, s'il vous plaît.
— Comment donc, il n'y a pas d'arrêt? demanda Boucaut au chef de train.
— Le rapide a du retard, monsieur. L'heure du départ est sonnée.
— Pauvre Georgette ! se ditGontran. Celte fois ce n'est pas de ma faute ; j'avais réellement le projet de télégraphier. Et il regrimpa dans la voiture, tout à la joie de retrouver M™" Brocolis seule, lui souriant des lèvres et des yeux.
— Étiez-vous affamé , d'avoir acheté toutes ces choses? Il y a de quoi nourrir une famille de dix personnes.
— Dame, j'ignore vos goûts, vos préférences pour tel ou tel mets. J'ai commandé un peu de tout, avecle désir de rencontrer ce que vous aimez le mieux.
— Vous êtes d'un raffinement de galanterie dont je suis touchée. Mais je suis si peu difficile en matière de nourriture! Ne vous ai-je pas raconté que j'avais connu la misère, la faim?
— Il y a longtemps; vous avez depuis apprécié le bien-être gastronomique.
— C'est vrai, je suis même gourmande. Vice de vieille fille, de veuve, de chanoine. Nous n'allons pas encore souper, je pense?
— Non, plus tard. Si vous terminiez votre attachante histoire ? Vous en êtes restée à vos débuts au cirque.
— Mon succès alla grandissant. Outre mon habileté de viseuse, j'étais un beau brin de fille, à dix-huit ans, et je possédais un brin de fleur d'oranger, que chacun eût voulu cueillir. Vous n'avez pas idée, des
offres et des demandes que je reçus. Les plus impudents voulurent me payer mon poids d'or une série de leçons de tir, à leur domicile. Vous comprenez... les polissons! Moi, je me cramponnais à la vertu. C'est pas facile, allez! quand on est dans un cirque; les écuyers vous ont de ces audaces!... Et les écuyères donc! elles vous fourrent le diable au corps. Je tins bon cependant. Cela me réussit. M . Brocolis s'éprit de moi; — il avait soixante ans, mais il sut me dompter en m'offrant son cœur et sa main. J'acceptai le tout. Mon mari, de nationalité grecque, possédait une immense fortune, placée en commandite dans diverses maisons de Marseille. Il détestait les armes à feu, et m'interdit de réapparaître au cirque. J'ai vécu six. années près de lui. Au commencement de la septième , il mourut, le brave homme! Dieu ait son âme. Le médecin qui l'a tué, et contre lequel j'ai dû plaider en raison de ses prétentions d'honoraires, eut le toupet de déclarer à l'audience que M. Brocolis était mort d'un excès de tir... Je vous l'ai dit, n'est-ce pas? le pauvre homme abhorrait les armes à feu... Il m'a légué par testament tous ses biens.
Gontran ne put se défendre d'un éclat de rire. L'hilarité est communicative. Maria émailla la fin de l'oraison funèbre de feu son vieil époux des notes perlées du sourire.
— Depuis, je suis restée fidèle à sa mémoire. En. paroles, monsieur Gontran, je ne boude pas à la rigolade; mais, en fait, je suis pour le remariage.
Cette péroraison lit l'effet d'une douclie sur l'être incandescent du comte de Boucaut. Les difficultés à vaincre redoublaient son émulation, ses instincts de conquête. Il réitéra, sous le plaid, les attouchements de genoux.
— Si nous soupions? dit-il comme dans une inspiration.
— Je veux bien. Ça creuse l'estomac de voyager. Le comte se leva pour réunir toutes les victuailles
à portée de la main des soupeurs. Il se rassit, et le duo des convives se divertit à mettre le couvert sur les jambes rapprochées, à la façon de deux nouveaux mariés en voyage de noce.
— Pardieu ! j'ai oublié d'acheter des verres à boire, s'exclama le comte.
— Le beau malheur ! Nous boirons au goulot des bouteilles. Avez-vous au moins un tire-bouchon?
— Voici, fit Gontran, en montrant un couteau de poche, muni de cet instrument.
Ce repas, comme bien on le pense, accrut de plusieurs degrés l'intimité des convives. La glace est vite rompue entre un couple qui suce au même biberon de capiteux vins de Bourgogne pour arroser des tranches de pâté truffé. L'excitation, les joyeux propos, la succulence des mets, l'exquisité des liquides, les aiguillonnants espoirs de l'au-delà du dessert éveillèrent tous les appétits, toutes les soifs. En outre, dans ce cabinet particulier, éclairé de lueurs vacillantes, attiédi de chaudes bouillottes, on ne subis-
sait même pas les intempestives allées et venues d'un garçon rabat-joie, qui porte toujours sur un plateau une bombe glacée, au moment précis où s'enflamment les êtres des deux clients rassasiés de manger et de boire.
La vapeur les emportait dans sa course indomptable, avec ses roulements de fer et ses haleines de braise ardente. Au dehors, sur le velours du firmament, s'allumaient les étoiles. Dans les cerveaux de nos voyageurs zigzaguaient les chandelles de la déraison; les saines idées s'affaiblissaient sous les atteintes de plus en plus aiguës des désirs sensuels.
Après l'arrêt à Tarascon, Gontran, avec l'agrément de sa compagne, rabattait les rideaux sur les globes d'où filtrait une clarté trop vive. 11 faisait la nuit; l'obscurité enhardit les criminels.
Bientôt le rapide s'engouffra comme un ouragan, sous le tunnel du Pas-des-Lanciers. D'épaisses ténèbres régnèrent dans le compartiment. Les trépidations, les souffles de vapeurs brûlantes, les jets de flammes, les coups de sifflet de la locomotive emplirent d'un homérique vacarme la galerie souterraine. Allez donc saisir là-dedans des bruits de baisers, des frôlements d'étreintes, des soupirs de volupté!...
Au sortir du tunnel, Gontran, trop échauffé sans doute, descendit la glace de la portière.
— Vois, ma chérie, murmura-t-il, comme c'est beau !
Et tous deux, tête contre tête, les boucles emmê-
lées, les tailles enlacées, se penchèrent pour regarder, comme en une vision de bouquet de feu d'artifice, Marseille qui flambait de tous ses astres nocturnes, dans les lointains. Des jaillissements de lumières multicolores mettaient au-dessus de ces coins de terre et de mer invisibles une auréole d'or rougi, une splendeur pâlissant, éclipsant les étincellements des diamants du ciel.
— Tiens, regarde là-bas, ce feu tantôt blanc, tantôt rouge, fit Maria en désignant de l'index les clartés du phare tournant de Planier. Tu le vois ! Son rayonnement pénètre à travers les vitres de ma chambre à coucher, et bien des soirs il éclaira mes songes. Veux-tu, dis, mon amour, le venir contempler près de moi, à la villa des Myosotis?
— Quelle folie ! murmura Gontran à mi-voix.
— Quoi? s'exclama la Brocolis, se retirant de la portière et amenant dans ce mouvement de retraite, par une pirouette d'impulsion, la face de Gontran à deux doigts de la sienne. M'aurais-tu trompée? Ton cœur n'est-il pas libre d'entraves, ne me i'as-tu pas donné tout entier?
— Mais! si... oui... tout entier!
— Et pour toujours?
Le comte ne répondit pas. Il appliqua ses lèvres sur la bouche chargée de menaces de cette maîtresse de hasard. Ce traitement est un remède souverain contre l'emportement d'une amante soupçonneuse. La Brocolis se calma.
— Eh bien, alors? susurra-t-olle entre deux baisers, Tu n'as pas besoin de descendre à l'hôtel. La villa est grande... Et sans toi, désormais, elle me semblerait un désert.
— C'est délicat, ma chère, se défendit ^Gontran- Mes occupations...
— Tu es dans les affaires?
— Pas précisément. Des devoirs mondains m'attirent à Marseille.
— Tu vas voir une dame, je gage?... Le monstre! Tu sais, je suis jalouse ; une tigresse, moi. . .
Et d'un ton radouci, avec des accents de sirène charmeresse, des enlacements de couleuvre, elle conjura Gontran. Elle garrotta l'amant de promesses, de caresses ensorcelantes, puisant en des espérances d'orgueilleux avenir, en des ambitions de couronne comtale, un regain de séductions par la voix, le geste et le regard.
Le comte, sous l'empire de l'ivresse ébauchée sous le tunnel du Pas-des-Lanciers, se soumit sans résistance aux volontés de l'enjôleuse. La villa des Myosotis lui apparut comme un nid duveté d'amours; il s'y laissa conduire. Ainsi, dans les pampas de la République Argentine, l'étalon rutilant suit la poulinière à travers les herbes fleuries.
En retournant vers son hôtel, vers le domicile légalement conjugal, Georgette s'arrêta au bureau des postes et télégraphes de la rue de Grenelle, pour remettre le bleu message d'amour extra-conjugal, adressé au peu méritant Gontran de Boucaut. A la même heure, ce beau papillon voletait, entre Laroche et Dijon, autour d'une fleur fortement imbibée de Champagne.
La conscience aussi légère que si elle eût accompli un acte méritoire, la frileuse allongea le pas, trottinant contre le froid qui pailletait des perles d'argent de son haleine les fils soyeux de la voilette.
— M. le comte est-il sorti? demanda-t-elle au concierge, rangé la toque à la main sur son passage, sous le porche.
— Non, madame la comtesse. Il a commandé d'atteler le drag pour une heure.
Elle se dépêcha vers le vestibule d'accès, où
Anna, l'alerte soubrette, l'attendait pour prendre ses ordres.
— Deux fois depuis dix minutes, M. le comte m'a fait demander si madame n'était pas rentrée. Le chef avait reçu l'ordre de servir le déjeuner à onze heures très précises ; il est déjà prés de midi.
Georgette parvint en trois bonds vers le salon oii s'impatientait le comte Maxime de Valseuve, son maître et seigneur selon laloi do l'Église et les articles du code civil.
— Ce n'est pas malheureux, bougonna-t-il, sans un son de tendresse dans la voix. J'allais me mettre à table sans vous, comtesse.
— Que ne l'avez-vous fait, mon ami, dans le but de m'épargn'er une vilaine réception? Pour dix minutes de retard, vous vous mettez dans un état d'énervement, de colère.
— Moi!
— Dame ! regardez-vous dans la glace, Maxime. Les traits de votre visage, tirés comme des cordes de chanterelle, indiquent-ils autre chose? Êtes-vous rentré tard cette nuit, ce matin?
— Vous m'interrogez ? dit le mari prêt à se colérer.
— Non; allons déjeuner.
Et elle appuya sur le timbre électrique un doigt encore ganté.
Le maître d'hôtel aux favoris de chef d'escadre, correct sous la livrée comme un suisse de cathédrale
à la messe d'onze heures, ouvrit à deux battants la porte du salon, et barytonna d'une voix forte :
« Madame la comtesse est servie ! »
Georgette et son mari, l'un suivant l'autre, passèrent dans la salle à manger. Chaque fois, circonstance fréquente au déjeuner du matin, plus rare au diner du soir, que les nobles époux prenaient en commun leur repas, un valet de livrée secondait le maître d'hôtel dans le service de la table. D'habitude, Georgette seule se contentait des services d'Anna.
Par un vivace restant d'éducation première, le comte Maxime, d'ailleurs ancien élève des Jésuites, dissimulait devant la livrée, sous la gaze d'une cordialité parfaite, d'une entente courtoise, la froideur, la mésintelligence de ses rapports avec la comtesse. Il évitait jalousement toute allusion à des choses intimes, et maintenait la conversation sur le terrain des généralités, des faits du jour susceptibles de susciter des commentaires anodins. Bref, il s'efforçait de tenir convenablement, devant les larbins, le drapeau du foyer familial, étendard qu'il foulait aux pieds avec la plus complète désinvolture une fois hors de chez lui.
Des rides en patte d'oie grimaçaient au coin de ses yeux, vifs encore dans les orbites qui semblaient agrandies sous des cils peu marqués et par le creusement et la pâleur des joues. Néanmoins, il planait sur la physionomie de ce viveur, une expression caractéristique de verdeur, d'énergies nicâles, et l'indicible
teinte de scepticisme, le plissement rapide et sarcastique des lèvres toujours prompt à se creuser dans un large rire au récit d'une égrillarde gaudriole.
— Vous désirez sortir de bonne heure, Maxime? questionna l'épouse après les huîtres.
— Oui, la réunion d'Auteuil promet d'être brillante aujourd'hui. Je veux en être et je fonde de grandes espérances sur le favori de l'écurie Finet.
— Combien porte-t-il de vos louis ?
— Oh ! fort peu, Georgette. Vous le savez, je ponte modestement dans les steeples. M'accompagnerezvous?
— Mon ami, le thermomètre marque au moins deux degrés sous zéro. Pais, je veux rédiger la biographie de notre présidente.
— Au fait, le Ladies'Glub ! Vous avez, parait-il, remporté des lauriers d'écrivain à la réunion d'hier au soir. Je ne sais plus qui de nos clubmen racontait cela, ce matin, vers deux heures, à mon cercle. On m'a très chaleureusement félicité de votre succès. A vrai dire, j'en étais tout penaud, ne sachant même pas le contenu de votre comédie. Vous l'avez intitulée, je crois. Revanche de femme. C'est impersonnel, j'imagine ;,me lirez-vous votre œuvre?
— Après déjeuner, si vous le voulez !
— A la rigueur, si mon favori ne courait pas ! Remettons, je vous prie, cette lecture.
— Tant qu'il vous plaira. Mais, par exemple, je réclamerai, plus inflexible sur mes droits d'épouse,
votre présence à mes côtés, au bal du Ladies'Club. Tous les maris de ces dames y seront.
— Je ne commettrai pas l'erreur, la lourde faute de ne pas y être, Georgette, fit le comte, dont la mine rayonnait de contentement depuis que la comtesse avait répondu négativement à son offre gasconne de l'accompagner aux courses d'Auteuil. Notez, cependant, ajouta-t-il, que plusieurs de mes amis, heureux époux de nouvelles clubwomen, ont comploté de se mettre en grève, de refuser l'invitation de la Poissey, en guise de protestation contre son club.
— Fi ! mon cher comte, vous vous oubliez : la marquise douairière de Poissey est mon amie; à ce titre, elle a droit à tous vos égards...
— Ah! pardon, c'est un lapsus... Ma chère, au club, nous disons déjà tous : « chez la Poissey » ; pour éviter vos reproches, je dirai, entre nous : « chez la marquise ».
— Et que dit-on de notre cercle, au vôtre?
— Les avis sont partagés. Les célibataires vieux et jeunes se lamentent. L'existence du Ladies'Club doit amener, selon eux, la mort du jour de réception des dames, la suppression des/?ye o'clock teas et autres coutumes qui n'étaient pas pour leur déplaire. Les maris exempts des soucis de la paternité acceptent avec philosophie le fait accompli; ils y voient un gage de paix conjugale. Les autres, en possession de rejetons, redoutent au contraire que cette institution n'allume la discorde au foj-^er familial. Il en est
dont les derniers cheveux se hérissent à la pensée de combler les trous, les gouffres creusés à la caisse de la communauté par des épouses qui vont rivaliser de luxe de toilettes, afin de ne pas exhiber du déjà vu sur leur dos à chaque soirée du cercle. Les maris guignards au baccarat ou au pocker ne songent pas sans terreur aux échéances qui les guettent, si leurs moitiés retournent d'ordinaire à l'aube, décavées comme eux, au logis.
— Et vous, Maxime, votre opinion? fit l'espiègle Georgette.
— Je la réserve. Elle serait impartiale. Votre club n'est-il pas aujourd'hui la cause que j'arriverai au pesage après la première course? Hâtez le service! ordonna-t-il au maître d'hôtel, après avoir regardé l'heure à son chronomètre.
Ces mots désenchantèrent Georgette. Elle en marqua son dépit, par un silence dont elle ne se départit plus jusqu'à la fin du déjeuner. Le comte s'en émut fort peu, il en profita même pour se replonger dans la lecture d'une feuille de sport, tout en mêlant la fumée d'un cigare au fumet d'un délicieux moka.
Lorsqu'on vint annoncer que le drag était attelé, la comtesse retrouva la parole.
— Vous portez donc nombreuse compagnie à l'hippodrome d'Auteuil, Maxime?
— Oui, des clubmen et quelques dames.
— Des dames ! alors j'irai moi-même.
— Il fait bien froid, ma chère amie. Vous êtes
si frêle, si frileuse! Je craindrais pour votre santé.
— Bah ! je me couvrirai. Ces autres dames aurontelles plus chaud que moi? Leurs noms, s'il vous plaît?
— A dire vrai, je les ignore. Astorley, vous savez, le richissime Américain, un ami de cercle, m'a prié de conduire ses invités à lui, quelques messieurs et dames de New-York ou de San Francisco, je ne sais plus au juste.
— Vous êtes-vous assuré davantage de l'honorabilité de ces rastaquouères, avant de les asseoir sur le siège du drag où tout Paris peut me voir demain ?
— De grâce, comtesse, l'heure presse... Au revoir, dit- il, avec un sourire de boule-dogue, en s'approchant pour cueillir un baiser de congé pacifique sur le front de Georgetle.
Elle le repoussa.
— Tant mieux, osa-t-il prononcer, en s'éloignant. Je suis fétichiste. Sur cette querelle, je ponterai dix louis de plus sur mon favori. A propos, acheva-t-il sur le point de refermer la porte, ne m'attendez pas ce soir pour diner. Astorley m'a prié de souper au cabaret.
La comtesse, le regard songeur, resta longtemps perdue dans des pensées d'amertume. Naguère, aussitôt le départ de Maxime, elle eût couru sur ses traces, pris un fiacre, offert double guide pour suivre le drag, débarqué au pesage d'Auteuil, apparu devant son mari, et imposé en trouble-fête sa présence.
Mais ces procédés d'antan, ces moyens de femme jalouse s'étaient brisés contre la cuirasse d'hypocrite viveur du comte. Elle en avait reconnu l'inanité. Après les combats, les luttes, les ardeurs plus fortes, restés stériles à la conquête du cœur épris d'orgies de Maxime, elle avait, dans son impuissance à garder intact le trésor de ses tendresses, l'exubérance de ses désirs, cherché la revanche, l'illusion du bonheur dans l'enivrement de la chute clandestine. Ses remords, poignants d'abord, se fondaient chaque jour davantage sous l'inlluence des germes d'ivraie croissant dans sa conscience , largement clémente à la vérité de la morale juive : «œil pour œil, dent pour dent ». L'héroïsme des âmes saintes rivées au vœu de chasteté n'est pas à la portée de tous les êtres que hante le démon des passions humaines.
Georgette pensait maintenant aux bravos qui avaient souligné la représentation de sa comédie Revanche de femme. Elle se remémorait Alice, l'héroïne, opposant sa faute bruyante, son inconduite avérée, comme une épée vengeresse et victorieuse, à l'indignité d'un époux. Des névroses d'imiter, des hantises de copier ce modèle, issu de son cerveau d'auteur, la harcelaient. Aussi bien, dans cette vaste potinière du Ladies'Club, les malheurs conjugaux de Georgex allaient devenir, s'ils ne l'étaient déjà, le secret de Polichinelle. Pourquoi, devant l'aréopage qui avait appplaudi la vengeance d'Alice, approuvé la légitimité de son crime, contresigné de battements
de mains le verdict d'acquittement, Georgex n'affirmerait-elle pas, ne crierait-elle pas sa faute, ne proclamerait-elle pas son adultère? La violation de la foi conjugale n'est-elle aux yeux du monde, comme aux yeux de la loi, un crime, une infamie que pour l'épouse seule? Quels magistrats oseront condamner l'audacieuse coupable que les voix les plus autorisées et les plus puissantes du Féminisme auront déclarée, malgré l'évidence, innocente, impunissable, au-dessus du châtiment ?
Ce siècle soi-disant progressiste vit-il encore sous le règne des théories rétrogrades de Montesquieu: « que l'épouse, en violant les serments du mariage, sort de sa dépendance naturelle, que son infidélité peut mettre à la charge du mari des enfants illégitimes, adultérins » ? Mais que vaut un serment, un traité, un pacte conclu entre deux êtres, dont l'un peut, au gré de ses caprices, violer les clauses, alors que l'autre ne le peut jamais ? Quelles charges ne pèsent pas sur les ressources du ménage, quand le mari entretient au dehors le luxe effréné d'une courtisane ou place en nourrice des bâtards? L'heure n'estelle pas venue où une femme, jouissant encore publiquement de l'estime et de la considération de ses semblables, pouvait s'enhardir à susciter devant un jury de femmes un problème de Cour d'amour moderne, revendiquer l'appui, le concours de la solidarité féminine en faveur de l'épouse trahie? La choquante inégalité des répressions légales frappant,
Jl
LE LADIES'CLUH 135
suivant le sexe de Taccusé, le crime d'adultère n'estelle pas marquée au coin de l'égoïsme et de la tyrannie des législateurs masculins qui l'ont décrétée? Ne se rangeait-elle pas, par essence, sous l'étendard des revendications féminines dont un lambeau flottait sur la façade du Ladies'Club ?
Un volcan s'allumait sous le crâne de Georgette. Croirait-on qu'un corps si petit, si menu, si joli, contînt tant d'étincelles de révoltes, tant d'impudeur, tant de projets de vilaines actions? Mais, au miroir de la réflexion, elle vit se refléter la honte de l'aveu, celte sanction première, cette rougeur publique à subir. Pour braver l'opinion, s'exposer à la perte de la considération mondaine, il fallait, comme propulseur de son audace, une passion plus aveuglante que celle que lui inspirait le bellâtre Gontran, un complice plus avouable, un pavillon capable d'excuser la faute sinon de la couvrir.
L'arrivée soudaine d'Anna tira Georgette de ses pensées.
— Madame Scontoso désirerait parler à madame la comtesse, annonçait la soubrette.
— Introduis-la dans le salon.
La Levantine eut le loisir d'estimer en fille de brocanteur la valeur du riche mobilier qui garnissait cette pièce, avant d'être rejointe par la maîtresse de maison. La femme du banquier de la rue de Provence n'enviait de ces richesses que les voiles armoriés, les écrans à couronne de comte, les bahuts au blason de
Valseuve. Elle aurait payé cher le droit d'ajouter des décors de ce genre à son mobilier de parvenue.
— Quel événement, madame, me procure l'avantage de votre visite ? insinua la comtesse en désignant du geste un siège à la visiteuse.
— Un événement, le mot est juste, madame la comtesse. Notre présidente, la marquise de Poissey, ne pouvant quitter le club où nos bi cyclistes disputent sous ses yeux le prix du Championnat, m'a priée de réunir d'urgence le plus grand nombre de membres du comité fondateur du Ladies'Club pour une communication de la plus haute importance.
— De quoi s'agit-il ?
— Un envoyé du protocole vient d'informer M"* la marquise du désir de M. le Président de la République d'honorer de son auguste présence le bal d'aprèsdemain.
— « Auguste » me parait bien fort, madame. En quoi cela justifie-t-il une réunion extraordinaire du comité?
— N'est-il pas nécessaire, madame la comtesse, de décider des honneurs à- rendre au premier magistrat du pays, de voter des fonds supplémentaires?...
— Pas le moins du monde, madame la trésorière. Si je ne m'abuse, l'épouse du Président est une clubwoman, elle a le droit incontestable d'amener son mari au bal et voire même le chef du cabinet de ce haut personnage. Mais notre fête n'a rien de commun avec un bal de l'Hôtel-de-Ville; il a'est nul be-
soin, selon moi, d'attacher la moindre importance à cette visite, due surtout à un sentiment de curiosité.
— Cependant, madame la comtesse, le protocole, par son immixtion dans cet incident, imprime un caractère officiel à la visite présidentielle.
— J'opine de lui laisser un caractère officieux. Voilà tout. On peut toutefois, si cela chatouille les oreilles de cet illustre républicain, scander des sons de la Marseillaise son entrée dans nos salons, et lui seriner ensuite le pot-pourri très ingénieux exécuté hier au soir sous le titre « Hymne du Ladies'Club ». Il sera juste, également, madame, d'inscrire sur votre carnet de bal avec le numéro un cet auguste cavalier. Ce serait péché 'd'obliger notre vénérable présidente de danser même une figure de quadrille avec cet hôte de distinction.
Madame Scontoso se tâtait pour savoir s'il fallait prendre au sérieux ou en plaisanterie les paroles de son interlocutrice, tant Georgette les débitait d'un air entre deux airs.
— Dois-je rapporter à M""" la marquise votre opinion, — ou bien viendrez-vous enpersonne l'exprimer à la réunion?
— Soyez assez aimable pour transmettre mon humble- avis à ces dames, et les assurer que je ratifierai néanmoins toutes les décisions qu'elles jugeraient convenable de prendre. Je ne puis assister à la réunion, désireuse que je suis de retracer pour
les journaux ;la biographie de notre chère présidente. '
La comtesse, très courtoise, accompagna M"* Scontoso jusqu'à la voiture, et courut ensuite s'enfermer dans son cabinet de travail.
Au premier étage de l'hôtel de Valseuve, en communication immédiate avec le boudoir attenant à la chambre à coucher de Georgette, et regardant par deux grandes fenêtres le jardin, vaste enclave conquise à prix d'or sur le sol de Paris, ce cabinet-bibliothèque, d'où le nom de Georgex avait pris son essor vers la célébrité, rappelait par l'odeur de verveine le parfum de la mondaine, et l'auteur féministe à la fois sérieux et léger par le choix des volumes plaisants ou sévères, en majorité consacrés à la femme, à ses charmes, causes de vice, à ses défauts, sources de vertu, et posé çà et là sur des meubles ou reposant sur les rayons. Le bois de rose du bureau supportait un encrier, objet d'art ciselé dans le bronze, figurant le génie ailé de la Victoire terrassant l'hydre à trois têtes de l'ignorance, des préjugés et de la routine, et laissant comme échapper, d'une minuscule amphore de cristal, des zigzags, des volutes d'or, symbolisant les lumineux éclairs qui, tracés par la plume, pouvaient de là sillonner le monde, et les auréoles de gloire réservées au penseur, au dispensateur de ces rayons. Cette merveille d'orfèvrerie, don d'un groupe d'admirateurs à l'écrivain Georgex, valait aux yeux de Georgette tous les trésors de sa cassette à bijoux.
Elle y tenait comme un vaillant soldat aime sa croix d'honneur gagnée sur le champ de bataille. Malgré ses ironies de mots sur la gloire des autres, cet écrivain amateur dont le talent avait l'envergure des ailes d'un écrivain de race et de métier idolâtrait ce souvenir ; elle avait éprouvé, lors de sa réception, les mêmes frissons d'émotion, les mêmes tressaillements d'exaltation qu'elle ressentit la veille, en son apothéose triomphale d'auteur dramatique.
Une heure durant, absorbée dans un labeur de rédaction, elle retraça de souvenir les points principaux de la vie de la marquise de Poissey, s'attachant à faire ressortir l'ampleur de vues, les sentiments artistiques, l'opiniâtreté dans la poursuite du but révélés dans les dix récentes années par la zélée fondatrice du Ladies'Club. Dégageant cette esquisse biographique de l'ombre d'un panégyrique, elle narrait en témoin l'acte capital de la douairière, et terminait en formulant, au nom de l'équité, l'espoir de voir la noble présidente du comité de fondation devenir la présidente effective de l'Internatienal Ladies'Club.
Elle songeait à reproduire plusieurs copies de cette rapide biographie, destinées aux différents journaux hospitaliers à ses lignes, lorsque le luxueux cartel Louis XV accroché devant ses yeux sonna quatre heures.
— Et Gontran, pensa-t-elle, je l'oubliais !
Bientôt, un discret fiacre la roulait vers la rue de Prony. Pour tromper les lenteurs de la route, elle
relisait la page manuscrite, extraite du manchon de loutre. Le plaisir présumé imminent de revoir le bien-aimé n'annihilait pas chez Técrivain l'obsession de parfaire l'ouvrage.
Comme d'ordinaire, elle passait en trait de flèche devant la loge du concierge.
— Monsieur n'est pas encore arrivé, fit le serviteur .
— Je l'attendrai, cria-t-elle du haut de l'escalier. Effectivement elle s'installa pour l'attendre, devant
une table à écrire, prés du poêle à gaz qu'elle enflamma. Sa pensée, d'abord toutentière àla retouche du manuscrit, flottait maintenant indocile entre le retardataire et la chasse au mot rebelle, cherché comme au harpon sous la mémoire voilée. L'absent n'arrivait pas ; le mot fuyait. L'ennui seul menaçait de lui tenir compagnie dans cette pièce pourtant dorée où elle venait chercher un soupçon de distraction. Dans son esprit, exempt de pressentiments lugubres, le retard de Contran n'enfantait pas de cauchemars, de visions de l'amant victime d'un accident ou pris au lacet d'une autre belle ; il irritait son amour-propre, piqué de l'absence même d'un avis expliquant la non-venue au rendez-vous.
Insensiblement, la persistance du retard suscita des idées défavorables, une étude de dissection, l'analyse de l'âme de son complice en adultère. Le bandeau de l'amour tombait par degrés des yeux de la coupable Georgette. Elle jugeait l'oublieux; le
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revoyait sous son vrai jour de gommeux imbécile plus préoccupé du nœud de sa cravate, de la coupe de ses vêtements, du luisant de son haut de forme, du vernis de ses escarpins que des choses de l'art et de l'intelligence. Certes, sous certain rapport, ce sot remplaçait sans trop de désavantage un homme d'esprit; mais après, en dehors de la conversation criminelle, quel agrément retirait-elle de sa société? L'avait-il jamais transportée sur les ailes de l'imagination au-dessus du banal des bestiales sensations? Non, il ne restait rien dans l'âme de Georgette du souvenir des charnelles étreintes; rien qu'un vague regret de s'être abandonnée.
Cette constatation glaçait son cœur. Elle s'éloigna soudain, comme sous la propulsion d'un ressort, de ce salon où ne devait plus rester d'elle qu'un parfum passager d'essence de verveine. Dehors, elle prit au hasard des rues, se laissa porter par ses pas sous les arbres dépouillés de feuilles du parc Monceau. Elle erra par les allées presque désertes où des nounous attardées emmitouflaient des bébés roses, tout chauds du jeu cessé à contre-cœur. Dans sa jupe de soie, une ravissante fillette se blottit, les bras étendus, le visage irradié d'un sourire angélique, et balbutiant de toutes ses lèvres, le mot si doux : « Maman ! maman ! » — « Hélas ! ce n'est pas moi ; tu te trompes mon ange 1 » et comme elle élevait jusqu'à sa bouche le blond chérubin égaré pour l'embrasser, une dame, la vraie maman celle-là, lui reprit son bien, avec un
gracieux remerciement emmêlé d'orgueil maternel. Une larme de regrets argenta les cils d'or de la comtesse de Valseuve. Son pauvre cœur de femme inféconde épanchait ainsi sa douleur. L'envie, un éclair de désespérance se succédèrent sous son front. Qu'avait-elle fait au ciel pour ne point mériter le bonheur d'être mère, d'avoir un enfant, la chair de sa chair, la joie et le trait d'union des époux?
Le froid du soir descendait en buées opaques, noires vers le ciel, diaphanes, teintées de rubis 'autour des lumineux vivraux des nocturnes yeux de Paris. Elle allait, poursuivant sans but la flânerie de ses déceptions. Au coin d'une rue, un omnibus immobilisé devant elle par l'encombrement, étalait son enseigne : Panthéon-Place Courcelles. Elle y lut: Odéon, Parnasse des Darnes^ Kiss ; elle y monta. N'avait-elle pas promis au reporter des documents biographiques sur la marquise de Poissey?
En route, elle ferma les yeux pour échapper aux agaçantes œillades du voyageur assis en face; l'image du poète, de l'interviewer, se reforma dans la chambre noire du souvenir, avec une précision de reproduction photographique. Aurait-elle la chance de rencontrer encore à son bureau le rédacteur en chef de la Revue, ou bien serait-elle condamnée à remettre sa copie aux mains d'un vulgaire employé ? Ce doute la tiraillait. Sincèrement, il lui eût déplu de ne pas revoir son éloquent admirateur. Avec lui, elle causerait de la forme, du style des notes consacrées à la
présidente du club; puis, elle ne serait pas fâchée de feuilleter la collection du Parnasse des Dames avant de collaborer à cette publication. Elle souriait mentalement de la façon pittoresque dont M. Kiss avait relevé le terme d'oiseau aquatique dont elle avait baptisé la feuille parnassienne. Il était bel esprit, ce jeune homme, et en dépit de la toison ridicule qui recouvrait sa tête, une pénétrante impression d'intelligence restait de sa rencontre.
Les roues du lourd véhicule s'immobilisèrent sous le choc du frein, le conducteur rappela l'attention des voyageurs devant l'Odéon. La comtesse descendit, arrêta un agent de la paix afin de se renseigner sur la situation exacte de l'immeuble où nichait le canard. Georgette connaissait mal le quartier; l'aimable poteau indicateur la mit sur la voie :
— Droit devant vous , madame , une des maisons regardant le jardin du Luxembourg.
Elle n'en était pas à vingt mètres. Sous la voûte, inutile de s'adresser à la loge, une plaque reluisante de tons cuivrés marquait la porte d'accès des bureaux de la Revue ; au-dessous, s'allongeait un écriteau de porcelaine invitant à entrer sans frapper. Elle entra ; le corridor étroit, assez mal éclairé des lueurs modérées d'un bec de gaz, semblait désert. Pas une âme pour annoncer la visiteuse. Résolue cependant à ne pas être venue pour rien, Georgette examina les êtres du couloir. A droite et à gauche, deux portes également fermées, où s'étalaient en noir sur l'une les
mots : « Direction et Rédaction », sur l'autre : « Administration, abonnements, Annonces ». Sans hésiter, elle frappa du côté gauche ; elle en avait au directeur. Ses toc-tocs restèrent sans écho. Elle tourna le bouton, distraitement; le battant grinça légèrement en tournant sur ses gonds.
— C'est toi, Paul? fit une voix qu'elle reconnut, et qui venait d'une pièce voisine de celle où elle avait pénétré doucement, presque en voleuse, dans l'obscurité.
— Non, monsieur, ce n'est pas Paul, réponditelle.
Le bureau directorial s'illumina soudain des clartés d'une lampe. Dans l'angle de l'appartement, la silhouette de Kiss, en bras de chemise, apparut, tenant d'une main l'éclatant fanal, et de l'autre un rasoir. En reconnaissant la visiteuse, le poète faillit, de joie, lâcher le récipient à pétrole, et l'arme d'acier.
— Je vous en conjure, madame la comtesse, ne partez pas, je suis à vous de suite.
11 se retirait vers la chambre à coucher pour réparer le désordre de sa toilette.
— Ciel, pardonnez-moi, je vous laissais dans l'obscurité, s'excusa-t-il en revenant poser la lampe sur le bureau. Désirez-vous parcourir en m'attendant, le dernier numéro du Parnasse des Dames ?
— Merci, ne vous dérangez pas, j'aperçois là de quoi me distraire, insinua-t-elle en désignant de la
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main les pages où la plume de Kiss avait tracé des lignes sous le titre : « Une visite au Ladies'Clufj. »
— Mais, c'est un brouillon, cela, madame la comtesse, c'est jeté, sans mise au point, se défendait-il.
— Je vous en prie, minauda-t-elle, et câline, ensorcelante, elle implorait da regard.
Le rédacteur s'inclina devant ce caprice. Où donc aurait-il puisé le courage d'un refus? A la flamme d'une bougie, il acheva de trancher sous le fil de l'acier les repoussées de poil, hier encore follet, qui bleuissaient ses joues. Puis, sans s'arrêter à mirer dans la glace l'effet de son namd de cravate, nœud de blanche batiste, d'ordonnance pour les garçons de café et pour les gentlemen en tenue de soirée, il passa son gilet et son frac do gala, rejoignit la charmante et hardie comtesse, tout en rallachant les boutons de nacre du devant empesé.
— Déjà là ! s'exclama Georgette. Je n'ai pas terminé ma lecture, monsieur; j'en ai lu cependant assez pour m'opposer de toute mon énergie à l'impression de ces lignes.
— ^ Gomment cela ? interrogea Kiss, anxieux.
— Relisez-les et dites-moi vous-même si elles répondentau titre. Ce n'est pas une visite au Ladies'Clab: il y est question sans cesse, d'une comtesse aux yeux de pervenche, aux lèvres de corail, à la chevelure d'or.,., que sais-je encore ?
— N'est-ce point la vérité ?
— Auriez-vous juré de me compromettre, monsieur...
— Moi, balbutia le poète. Cet article n'est qu'ébauché... J'ai jeté là des notes personnelles, des impressions intimes...
— Que je vous défends de livrer à la publicité, — interrompit-elle en mitigeant de toute la douceur du regard la sévérité de ses paroles. Vos lectrices n'ont pas à connaître du hasard qui vous a donné pour guide dans les salons du club une comtesse qui, une ange que.... C'est un incident...
— Un incident! répéta Kiss. Vous qualifiez ainsi, madame , l'événement dont ma pensée déborde , (jui a marqué d'une empreinte ineffaçable le souvenir de cette journée, auréolée pour moi à son déclin, comme à son aurore, d'un inappréciable bonheur.
— Vraiment! essaya de narguer Georgette, dont le regard ébloui ue put soutenir l'éclat de brasier des yeux de Kiss...
— Oh ! je vous en supplie, ne ternissez pas de l'ombre injurieuse du doute la sincérité de mes paroles. Oui, notre rencontre, l'heur d'avoir touché votre main, le parfum de vous qui restera impérissable dans cet asile où tant de fois mon âme délirante a chanté sa passion aux étoiles, ont mis en mon cœur une allégresse indicible, d'effrénés battements et comme un objectif à ses aspirations. Tenez, ajouta-l-il en saisissant de la main le bras de la comtesse
LE LAIJIES'CLUB 147
pour la mener par une douce pression près du modeste meuble où s'alignaient des livres, ses compagnons d'étude et de plaisir. Regardez, au centre, sur ce rayon : Six mois d'amour, par Georgex; Trahie, du même auteur... Touchez ces volumes, rendez-vous compte, méchante incrédule, si les pages en sont coupées... Je les ai lus, relus, et par eux j'ai vu dans votre âme, dans votre cœur, j'ai connu votre « moi » avant de voir votre personne. Ne vous étonnez plus, si ayant appris à vous aimer dans vos écrits, j'ai spontanément éprouvé à votre vue ce que les poètes appellent le coup de foudre...
— Monsieur Kiss! murmura Georgette, en dégageant son bras de l'étreinte du jeune homme, et en montrant un visage dont le pourpre paraissait de carmin aux lueurs de la lampe. Je suis venue ici, confiante en votre loyauté, dans l'unique but de vous remettre les documents biographiques concernant la marquise douairière de Poissey.
— Ah! oui... Je n'y songeais plus. Veuillez me laisser vos lignes, madame la comtesse; sans nul doute, elles encadreront merveilleusement le portrait de madame la présidente du Ladies'Club.
A cet instant, Paul entrait sans avoir frappé dans le cabinet. En tenue de soirée, comme son ami, l'étudiant s'arqua gracieusement dans une révérence devant la visiteuse.
— Monsieur le baron de Ternas, madame la comtessse de Valseuve, dit Kiss.
Georgette, d'un mouvement plus spontané que réfléchi, tendit la main au nouvel arrivant.
— Je vous félicite, monsieur, de votre idée de mettre le Parnasse des Dames au service de la cause du Ladies'Club. Je viens apporter à M. le rédacteur en chef les prémices de ma collaboration, et le prier, par la même occasion, de m'inscrire au nombre des abonnées de votre publication.
— : Nous serons fiers, madame la comtesse, de votre précieux concours. Je sais, par le récit de mon ami, l'accueil fait par vous-même, et par M"^" de Poissey au représentant du Parnasse des Dames; et je m'étais promis de prier matante de Belle-Mothe de me présenter à la marquise présidente, et à vous, madame, pour vous faire agréer l'hommage de ma gratitude.
— Mais, c'est le Ladies'Club, messieurs, qui va devenir votre obligé. Avez-vous un moment à m'accorder?...
— Des heures entières, madame la comtesse, exagéra le poète toulousain.
— Il me vient à l'idée une combinaison dont me saura gré notre présidente, et qui tendrait à assurer la vogue du Parnasse des Dames.
Les deux associés écoutèrent detoutes leurs oreilles. Georgette exposa le projet de publier chaque semaine, sous une rubrique nouvelle : « Petite correspondance du Ladies'Club », des réponses en style télégraphique aux milliers d'épîtres adressées à la présidente du cercle.
— C'est le seul moyen pratique, ajouta-t-elle, d'offrir une satisfaction à la foule des quémandeurs, sans obliger M™* de Poissey à recruter une armée de scribes.
— Votre proposition s'accorde avec un de nos vœux les plus chers, madame, affirma de Ternas. Nous rêvions en effet, de transformer le Parnasse des dames, en une sorte de moniteur officiel du Ladies' Club, Outre la partie littéraire, notre revue contiendrait les comptes rendus des fêtes du cercle, les avis intéressant les clubwomen, les résultats des ballottages, tous les communiqués dont l'insertion nous serait demandée.
— Bravo ! fit la comtesse, je me ferai l'avocate de votre proposition.
— Alors, la victoire est à nous ! s'exclama Kiss radieux. Vous êtes une fée, une bienfaisante déesse.
Au moment de prendre congé des heureux associés, la comtesse de Valseuve découvrit devant Kiss un ciel resplendissant d'étoiles et de planètes, en lui disant :
— Il est convenable, monsieur, en raison de mon invitation pour le bal d'aprèsrdemain, que vous soyez présenté à M. le comte de Valseuve, mon mari. Acceptez de venir dîner, demain soir, avec M. de Ternas, à mon hôtel, à sept heures.
Et elle s'éloigna, laissant sous le charme de ses promesses, le duo d'amis qui voyaient déjà nager sur la nacelle de l'espérance, en plein océan du succès, le canard aux ailes d'or, par eux si laborieusement couvé.
En reconduisant jusqu'à la porte de sortie du Ladies'Club, le personnage du sexe fort, avec qui elle venait de s'entretenir longuement dans son cabinet, la douairière de Poissey insistait encore par des paroles énigmatiques sur l'objet de l'entretien.
— Affirmez, je vous prie, à M. le Président, mon intention formelle de refuser avec éclat la haute distinction dont veut m'honorer le gouvernement, si mon aide-de-camp préféré, ma jeune amie Georgette de Valseuve, le méritant écrivain Georgex, ne figure pas sur la liste avec une récompense égale à la mienne.
— Votre désir, madame la marquise, aura la valeur d'un ordre pour mon chef, affirma l'interlocuteur en prenant congé.
Et, lorsque la comtesse, exacte comme un officier, rejoignait à neuf heures précises la douairière, elle ne sut vraiment pas à quelle cause attribuer la tendresse, expansive de sa vieille amie.
LE LADIES'CLUD loi
La présidente lui tendit les deux mains, l'attira sur son cœur, et posa sur son front des baisers maternels.
Georgette se prêta de bonne grâce à cette démonstration d'affection. Puis, elle rusa, se fit mignarde, habile pour découvrir le fin mot de la joie qui rayonnait sur le pâle visage de la noble présidente. Peine perdue; la marquise savait garder un secret. Elle mit son contentement sur le compte de l'excellent emploi de sa journée; elle se flattait de l'avoir bien utilisée, d'avoir fait des heureuses.
— Moi aussi, s'exclama Georgette, j'aurai fait des heureux.
Et, d'une haleine, profilant du moment où la marquise lui semblait d'humeur à tout accorder, elle énonça le projet cher au baron de Ternas et à Kiss, de donner au Parnasse des Daines l'estampille oflîcielle de moniteur du Ladies'Club.
— Oh! oh ! répliqua la présidente. Ces jeunes gens ont bon appétit. Je ne puis encore engager l'avenir du cercle; après le vote, ma chère Georgette; si je suis élue présidente, vos protégés recevront pleine et entière satisfaction. Travaillons, maintenant, si vous le voulez bien, pendant que nos invitées et nos sociétaires se divertissent. D'abord, aidez-moi dans l'envoi d'une dizaine de lettres urgentes à mes collaboratrices. La même rédaction suffira.
Elles s'installèrent côte à côte devant le large bureau Louis XV, et sous la dictée de la marquise.
152 LE LADIKS'CLUB
elles écrivirent sur des carrés de vélin glacé, portant en vignette l'exergue doré de L'International Ladies' Club, un avis enjoignant instamment à des fondatrices de se rendre, le surlendemain, un quart d'heure avant l'ouverture du bal, auprès de la marquise de Poissey, ^dans le grand salon de réception du cercle.
— Et les adresses, marquise? Vous aiderai-je à les inscrire sur les enveloppes? interrogea Georgette, une fois les lettres terminées.
— Non, merci, mignonne. Prenez pour vous-même l'un de ces avis; et n'oubliez pas d'être à mes côtés, à ma droite même, ce soir-là...
— Où mettrez-vous alors les vice-présidentes, et les duchesses, et toutes celles à qui l'âge et le rang donnent sur mon humble personne la préséance?
— Ne vous inquiétez de rien, ma mie. L'étiquette sera respectée, nous aurons même au bal, des fonctionnaires du protocole.
— Ah! oui, l'auguste de M"" Scontoso daigne nous honorer de sa présence.
— Trêve de moquerie, Georgette. Nous n'avons pas partagé votre opinion, vos boutades en ce qui concerne la réception do M. le Président de la République. Mes collègues du Comité ont voté d'enthousiasme, sur ma proposition, un crédit considérable pour recevoir dignement dans cette enceinte le chef de l'État français. Il vient ici, non pas en curieux, ma chère, mais en représentant du gouvernement, jaloux d'ap-
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porter plus que l'hommage de son admiration aux dames fondatrices.
— Vous aiguisez ma curiosité, marquise. Prenez garde, je vais vous soumettre à un interrogatoire de juge d'instruction.
— Non! non! petite malicieuse, n'essayez pas de triompher de ma discrétion. Allez plutôt, madame la commissaire, inspecter les salons, assurer le bon ordre et voir s'il ne s'est pas glissé dans l'assistance des Maria Brocolis non-autorisées.
— Elle est originale la protégée de M"« Scontoso. C'est un type d'études pour une femme-auteur. Je voterai pour son admission au cercle ; elle mettra la note gaie dans nos paisibles réunions à venir.
— Comtesse, fit sévèrement Éléonore de Poissey, vous êtes un enfant terrible. La loyauté me défend de peser sur votre vote, avant d'avoir la certitude de ce qu'est au moral cette candidate. Mais, il ne me répugnera pas d'envisager comme un devoir de combattre par tous les moyens l'admission de M'"^ Brocolis, si les renseignements que j'attends sur cette personne sont défavorables.
De nouveau, en congédiant sa jeune et charmante amie, la douairière emmêla dans une caresse les frisons d'argent de ses cheveux aux blondes boucles de Georgette.
Celle-ci épingla sur le fond rose, cette fois, du corsage le chou de rubans tricolores, insigne respecté de ses fonctions durant les fêtes d'inauguration.
Successivement, recueillant partout des témoignages de sympathie, d'amitié, recevant les félicitations des nouvelles connaissances sur ses mérites d'écrivain, pour son succès de la veille, et enchantant, charmant tour à tour ses aimables interlocutrices par la vivacité, l'à-propos, la délicatesse et l'esprit de ses réponses, de ses réparties, elle se montra dans les salles animées, exubérantes de vie.
Dans un groupe, au milieu d'un salon, un petit cercle d'adulatrices des grandeurs entourait la duchesse de Belle-Mothe, qui précisément glissait sans s'en apercevoir, dans un éloge de la gracieuse comtesse de Valseuve, des allusions à la dépravation du méprisable comte Maxime. On l'avait remarqué, l'après-midi, à l'hippodrome d'Auteuil, lunchant au haut d'un drag en compagnie de femelles de la Libre- Amérique, poussant au delà des limites de la licence la liberté de la fliriation en public. C'était plus que s/iocA:m^^ scandaleux, affirmait l'irascible duchesse, de voir ces trois filles de marchands de porc salé boire à même dans les coupes de leurs trois compagnons d'orgie.
On n'avait pas de termes honnêtes, propres, pour flétrir ce spectacle plus que parisien d'un affichage de viveurs en partie cubique. Les mots de pitié, de commisération ne manquaient pas, en revanche, pour exprimer combien on plaignait l'exquise petite comtesse d'être accolée à l'incorrigible Maxime. Le mépris en lequel ce démon tenait les séductions d'un ange.
ses préférences étalées au grand jour pour des créatures amassées dans la boue par Astorley, cet autre milord Arsouille, soulevaient l'indignation des vertueuses matrones.
L'entrée inopinée de la jeune et riante commissaire, dans le salon où tous les échos vibraient encore de son nom, fut saluée par les assistantes des plus douces, des plus consolantes congratulations. On encensa Georgette des plus suaves louanges.
— Vous avez deviné, ma chérie, qu'il était question de vous ici, insinua la duchesse de Belle-Mothe... En bien, se hâta-t-elle d'ajouter. C'est comme la seconde partie du concert d'épithètes admiratives, évoquées tantôt à ma table, par des convives emplis de votre souvenir. Je ne les redirai pas, votre modestie en serait empourprée.
— Qui donc, madame la duchesse, me faisait l'honneur de s'occuper ainsi de moi?
— Mes convives de ce soir : mon neveu, Paul de Ternas, et son inséparable ami, M. Anatole Dieupental, dit Kiss, en littérature.
Effectivement, Georgette se sentit rougir, et durant un instant ne disposa plus de ses facultés d'esprit primesautier. La duchesse et l'assistance ne prêtèrent aucune attention à son embarras momentané.
— Vous leur avez découvert, par une promesse, un immense horizon d'espoirs, un ciel de splendeurs futures. A les entendre, le Parnasse des Dames, leur
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revue, à l'avenir de laquelle je m'intéresse beaucoup moi-même, deviendra une sorte de pain bénit hebdomadaire de toutes les clubwomen et de toutes aspirantes à ce titre.
— En effet, répliqua la comtesse avec assurance- J'ai promis à ces vaillants publicistes d'être leur interprète auprès de vous toutes, mesdames, au sujet d'un vœu qu'ils ont formulé. Et bien que, notre chère présidente, très à cheval sur ses droits actuels, ait remis à plus tard l'examen de cette question, je crois pouvoir vous l'exposer.
Avec la clarté, la précision, l'éloquence persuasive d'un orateur, d'un apûtre, voulant pénétrer son auditoire de la conviction qui l'anime, Georgette plaide la cause chère à ses protégés. Elle montre la nécessité pour le Ladies'Club d'avoir un organe attitré, une feuille périodique où les milliers d'adhérentes trouveront,, le cas échéant, des mots d'ordre, des avis de ralliement, où s'exercera dans toute la plénitude d'un droit la liberté pour toutes les clubwomen de discuter telle ou telle mesure à prendre en vue de la prospérité du cercle. Puis, emballée par sa volubilité, elle étale devant l'assistance les mérites du Parnasse des Dames, improvisant le panégyrique de ce recueil dont elle avait totalement négligé de parcourir la collection, et prononce en d'excellents termes l'éloge de ses inspirateurs, dignes sous tous les rapports de la confiance, de la faveur qu'ils sollicitent.
Les auditrices se pénètrent du sujet qui leur est
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expliqué, et font chorus avec Georgette lorsqu'il s'agit de dépêcher une délégation à la présidente de Poissey, pour la prier d'accepter d'urgence la proposition des directeurs de la jeune revue. La plupart d'entre elles, intimes amies de la duchesse, connaissent par le menu l'histoire de Paul de Ternas et sa générosité envers Kiss ; elles sont des abonnées d'office du Parnasse de Dames, et quelques-unes, rares il est vrai, les admiratrices du talent poétique de son rédacteur en chef.
On expliquera donc d'enthousiasme à la marquise de Poissey, que le fait d'agréer les services des deux intelligents publicistes ne constitue pas un périlleux empiétement sur les droits de la future présidente, qui, selon toutes probabilités, sera la même que la présidente actuelle, et que d'ailleurs, ces services s'obtiennent sans bourse délier. La duchesse sollicitée accepte d'être le porte-parole de la fraction délibérante des membres du cercle. Tandis que Georgette promène dans les autres salons ses insignes de commissaire, la marquise de Poissey à bout d'arguments signe d'une main ferme la lettre officielle, élevant le canard de la rue de Vaugirard au rang de cygne d'une blancheur immaculée, obligé de nager sans cesse dans des eaux pures et limpides, en chantant l'hymne éternel de la reconnaissance aux fondatrices du Ladies'Club, et la grandeur, la prospérité, la puissance, le resplendissement de l'Olympe féminin du noble faubourg.
La duchesse de Belle-Mothe retrouva, dans l'embrasure d'une porte de la salle des fêtes, Georgelte de Valseuve suivant distraitement du regard la représentation lyrique, qui se déroulait maintenant sur la scène où la veille son âme avait pleuré la première larme de gloire. Elle lui annonça tout bas, dans le creux de l'oreille, afin de ne pas troubler les trilles mélodieux de la virtuose mondaine, en train de s'époumonner dans le rôle exténuant d'un ténor amoureux :
— C'est fini, nous avons triomphé des résistances de la présidente. La lettre est partie ; — Paul et M. Kiss la recevront demain.
— Merci, répondit Georgette... Et elle écouta ravie, soulevée au septième ciel, par les susurrements de l'orchestre, et les modulations, pourtant anémiées, phtisiques de la chanteuse. La conviction d'avoir contribué, par la chaleur de son plaidoyer, à la victoire de ses nouveaux amis la berçait de la félicité d'avoir fait deux heureux. Elle mêla d'instinct ses applaudissements, les battements de ses petites mains aux ovations polies, d'indulgente courtoisie qui récompensaient, comme d'un prix d'encouragement, la tentative d'une clubwoman d'origine slave, M""* Holmanovitch, d'aborder le grand art lyrique avec une partition bien faiblette, démontrant une fois? de plus combien les maestre, les femmes compositrices de musique, atteignent au-dessous de la cheville des maestri, dans l'engendrement des sonores chefs-d'œu-
vre où les passions humaines empruntent pour émouvoir les sens, le langage de l'harmonie.
Une amie d'autan, perdue de vue, presque oubliée depuis huit ans de séparation, se planta soudain devant la comtesse, après le baisser du rideau. Elle soumit la jeune femme au jeu de casse-tête chinois qui consiste à retrouver le nom, enseveli dans les profondeurs de la mémoire, de la figure vaguement connue que l'on a devant soi.
— Me reconnais-tu, Georgette? intriguait l'apparition avec un malin sourire.
Lentement, sous l'effort du ressouvenir, l'interrogée retrouva, sous les traits du modèle de carnation flamande, aux formes plantureuses où le rose et le blanc laiteux des chairs grassouillettes et fermes se mariaient harmonieusement au bleu paie des yeux et au blond cendré de la chevelure, selon le type de femme immortalisé par Rubens, le visage de Louisa Van Ostawe, une compagne de couvent, la pensionnaire qu'elle avait aimée jadis chez les Dames du Sacré-Cœur de Douai.
— C'est toi, Louisa ! s'exclama-t-elle ; et de son cœur, aussitôt rouvert aux affections de l'enfance, s'élança le flot d'embrassements dont elle inonda les béantes fossettes de l'amie retrouvée.
Puis toutes deux, noyées dans la cohue des élégantes, s'écartèrent, s'isolèrent dans l'angle d'un salon pour se revoir ensemble au commun miroir du passé, pour échanger, après les eff'usions d'un renou-
veau d'amitié, les confidences des étapes réciproques et combien différentes, parcourues sur les voies de la vie où l'hymen les avait emportées.
— 0 ! ma Georgette, contait Louisa, si tu connaissais mon mari, Charles Vermeere! je te le présenterai lors d'un prochain voyage à Paris, tu comprendras alors tous mes dires. H n'est pas sous le ciel, je gage, d'homme capable comme lui d'embellir de toutes les beautés, d'égayer de toutes les joies, d'enivrer de toutes les ivresses l'existence tissée de bonheurs sans fin de l'épouse qu'il s'est choisie... Mais, qu'as-tu donc?., tu me semblés attristée, comme endeuillée, mignonne! Oh, pardonne-moi, dit-elle, en accroissant d'un baiser l'accent de sincérité de l'excuse. C'est vrai, l'étalage démon bonheur d'épouse ravive ta tristesse, rouvre les blessures de ton amour déçu.
— Tu veux dire ? fit Georgette.
— Tes malheurs, la traîtrise, l'indignité de ton mari. Hier, après la représentation de la comédie que j'eus la malechance de ne pouvoir entendre, faute de place, ou a longuement causé de ton foyer désuni ; et tantôt, dans un autre groupe, on jasait encore sans pitié sur la honteuse inconduite du comte de Valseuve.
— Ah ! lança, dans une protestation de dédain, la pauvre épouse. Il est tant de femmes qui, ayant à cacher des choses malpropres dans leur ménage, çssayent d'en détourner l'attention en fouillant dans
le ménage d'une autre. Je porte plus fièrement le fardeau de ma destinée, ma chère Louisa, et jamais un mot de plainte n'échappa de mes lèvres au sujet des procédés du comte envers moi. Seule, une véritable et sincère amie reçut mes confidences ; elle les a gardées comme le fond d'un insondable abîme ensevelit un secret.
— Ne tente pas, chérie, de me donner le change. J'assistais aujourd'hui à la réunion d'Auteuil, pauvre Georgette !
— Explique-toi. Aussi bien, depuis longtemps, j'ai bu jusqu'à la lie le calice de la douleur d'une femme trahie; je puis supporter sans faiblir l'épreuve d'un nouveau sujet d'amertume...
— Dieu! s'exclama Louisa dans un beau mouvement d'inspiration... que nous sommes bêtement méchantes et égoïstes parfois! Me voilà-t-il pas réduite, par mon orgueil, à vanter les qualités de mon mari, à montrer les tares du tien. La belle manière, oui-dà! de renouer entre nous les liens d'une lointaine affection !
— Écoute, Ziza — c'était ainsi que nous t'appelions au couvent, tu t'en souviens, câlina Georgette, — veux-tu redevenir ma tendre petite amie d'autrefois, veux-tu retrouver, comme aux jours disparus de nos épanchements d'écolières, ta Jojette toujours aimante et franche?
— Si je le veux!
— Alors, confesse-toi, dis-moi l'affreux cancan
d'Auteuil que tu t'efforces, en vain maintenant, de vouloir me cacher...
— Bah! somme toute, c'est un fait divers parisien de microscopique importance. A Lille, chez moi, ma Jojette, un mari qui se risquerait à amener, sur son breack, des cocottes aux courses serait mis au ban de la société ; mais à Paris...
— Onen voit bien d'autres, acheva Georgette presque souriante. Est-ce là tous tes griefs contre Maxime?
— Dame ! si mon Charles agissait de même, je le vitriolerais, proféra Louisa dans l'attitude d'une boxeuse de profession. Embrasser, en public, sur l'impériale d'un mail, des filles de joie!
— Tu ne m'avais pas dit qu'il les eût embrassées!... Allons, siffla la comtesse avec une pointe d'amertume, changeons de conversation, tu finirais par m'en conter davantage qu'il n'y en a eu en réalité... M. Charles Vermeere est-il à Paris? .
— Non, les affaires l'ont retenu à Lille. Mon mari est administrateur des plus importants ateliers de constructions mécaniques de la région.
— A qui dois-tu ton invitation, car je ne te crois pas membre fondatrice du Club?
— A M™^ Scontoso, la femme d'un banquier en relation avec Charles. J'avais incidemment manifesté le désir, en lisant un journal où l'on annonçait l'inauguration du Cercle des Dames, d'assister aux fêtes, et aussitôt mon cher petit mari s'est empressé de m'obtenir une carte d'invitation.
— Connais-tu M"" Scontoso ?
— Depuis hier, seulement; j'ai déjeuné chez elle, et suis venue au Club dans sa voiture.
— Avec la Brocolis?
— Qui ça, la Brocolis? Connais pas.
— Tu ne perds rien à même ignorer complètement l'existence de ce type. Ainsi;, tu es libre de ton temps et de tes allées et venues à Paris?
— Oui, je suis hébergée chez une grand'tante de mon mari, très âgée et infirme.
— En ce cas, accepte de dîner chez moi, rue de Grenelle, demain soir, et tu jugeras combien le comte de Valseuve sait réparer dans son intérieur ses frasques du dehors.
— Mais ...
— Je te défends d'hésiter, Ziza. Nous dînons à sept heures. Sois au cercle entre six et sept, je t'y pren- .drai.
— Auras-tu du monde ?
— Deux protégés, deux jeunes gens, charmants sous le rapport de l'intelligence et de l'éducation. Viens sans façon. Désires-tu que je te porte en voiture chez ta grand'tante? Mon coupé m'attend...
— Ce n'est guère la peine, ma parente habite à deux pas d'ici, dans la rue de l'Université. Au revoir, ma Jojette, je suis heureuse de t' avoir retrouvée. Ma joie serait même complète, si je n'avais pas commis l'impardonnable sottise de t'attrister par une invincible démangeaison de ma langue
de provinciale. Je suis atrocement potiniére, vois-tu, par suite de Tinfluence du milieu; mais j'ai du cœur pour mes amies, et t'en saurai donner des preuves à l'occasion.
Sur ces mots où Louisa Vermeere témoignait d'une parfaite connaissance d'elle-même, les deux amies de couvent se séparèrent, en sous-entendant dans un « au revoir 1 » exempt d'indifférence, tout le plaisir qu'elles ressentiraient à se retrouver le lendemain.
Cette nuit-là, Georgette fut longtemps à chercher le sommeil. Non pas que le levain de la jalousie fermentât dans son âme, déchirée par les propos inconciemment méchants de la Ziza d'antan ; mais parce que ce diable de petit ange aux ailes papillonnantes, à qui les poètes du paganisme attribuaient le pouvoir d'infuser l'amour dans un cœur, folâtrait autour de son chevet. Elle eut beau s'agiter sur sa couche, tourner la clef de la lampe électrique, faire l'obscurité, refaire la pleine lumière, fermer les yeux lassés, réclamant à Morphée l'aumône d'un bienfait, puis rééteindre, cacher, enfouir sous la toile, au toucher de gaze, son visage rougissant de honte, même dans, la nuit noire, à la voix indignée de sa conscience où la vertu et le devoir luttaient désespérément contre le vice, de tous les côtés dans les ténèbres ou sous la clarté, le malin Cupidon attisait du souffle de son haleine le feu nouveau qui la consumait. Par moments, le dieu mythologique lui apparaissait grimé, sous la perruque d'un revenant du siècle de Louis XIV,
tournant le madrigal avec une aisance endiablée, dardant sur elle des yeux de charbons incandescents dont les flammes activaient l'embrasement de son être.
Fort tard, vers l'aube naissante, comme elle était encore entre le songe d'une accablante insomnie et le réveil absolu, elle perçut indistinctement le son d'une voix humaine. Elle eut la sensation imprécise d'une bouche empuantie de senteurs alcooliques, humectant son visage. S'éveillant brusquement dans un spasme nerveux, dans un tressaillement de tout le corps, elle poussa comme un cri d'horreur, un rugissement de panthère surprise. Le comte Maxime, à demi dégrisé, la rassurait en l'appelant « mon adorée, ma colombe, » entre deux hoquets.
— Misérable! lui lança-t-elle. Vous m'apportez ici des restes dont n'ont pas voulu les soi-disant convives d'Astorley.
— Quoi, vous accueillez ainsi mes avances, comtesse? Décidément, ricana-t-il, le proverbe a du vrai. Mon favori est arrivé premier à bonne cote ; j'ai récolté des horions en amour.
Et sans tenter autrement d'apaiser le courroux de Georgette dont le rêve se terminait en cauchemar, il fila vers sa chambre à coucher où s'envoûtèrent bientôt, en notes de contrebasse, ses ronflements indemnes de remords.
Dans Téboulis d'éternelle verdure, de bastidons, de villas, de châteaux, de roches blanches naturelles, de rocailles aux tons grisailles du ciment, qui semble, sous le déluge des flots de la lumière solaire, dégringoler en torrents de vibrations étincelantes vers le golfe méditerranéen, du flanc des collines au sommet desquelles la Vierge de La Garde s'élance vers le ciel dans un éblouissement d'or, resplendit, sur le plateau Bompard,de toute la neige parotique de ses colonnes, une habitation de style dorique, dont de modernes Phidias ont sculpté les décors, où revivent sur une échelle moindre la richesse et la magnificence du chef-d'œuvre de l'architecture grecque, du fameux temple appelé Parthénon.
Feu M. Brocolis érigea cette somptueuse merveille, révélatrice de son patriotisme d'Hellène. Elle est un des orgueils de ce joyau de Marseille, la Corniche, que les descendants de Gyptis placent dans leur lé-
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gendaire amour de clocher, avant la Cannebière et les allées du Prado. Le natif de l'antique cité phocéenne, en guidant le cer étranger goûter les succulences de la classique bouillabaisse à Tune des réserves du rivage, la désigne de l'index à l'admiration du touriste; et il se sent au cœur un tressaillement de fierté, si le voyageur exprime la sensation de beauté que lui suggère cette vision de l'Orient.
D'abord, son propriétaire la dénomma « villa Minerve » ; mais quand Maria devint la reine de ce palais, elle ne se reconnut pas assez de vocation pour jouer le rôle de déesse de la Sagesse. Elle débaptisa l'immeuble et l'appela « villa des Myosotis », en raison des massifs de ces fleurettes symboliques, bleuissant les pelouses de ray-grass, épandues çà et là, en jonchées d'émeraude, autour des allées diamantées d'éclats de silex, bordées d'arbustes verts, de rosiers sofranos, de mimosas, de camœrops, de phœnix, d'orangers, de citronniers de Chine imprimant, au paradisiaque jardin de ce séjour, l'enchantement d'un printemps sans fin.
Le lendemain de l'épisodique voyage, marqué par l'aventure du tunnel du Pas-des-Lanciers, Gontran et Maria, tard levés probablement à cause des conversations réitérées de la nuit, vinrent, après le déjeuner, errer sur la terrasse marmoréenne. Bientôt, les mains pressantles mains, épaule contre épaule, causantpeu, s'embrassant beaucoup, les emmiellés d'amour s'assirent en un angle du jardin, formant un divan natu-
rel, et d'où l'on distinguait au loin le paysage. Auprès d'eux, la violette et les fleurs d'oranger mariaient leurs parfums à l'odeur des verveines, s'exhalant dans l'air attiédi. Au-dessus, le soleil, de son balcon d'azur, les dardait de moites caresses, souriait de leur déraison. Plus loin, dans une splendeur de féerie, la mer, sans lames vagabondes, plane tel un miroir d'argent, d'huile, au dire des Marseillais, s'étendait mouchetée, dans les lointains du phare, d'ailes blanches d'esquifs posés comme des alcyons immobiles sur l'immensité. Parfois un vapeur de haut bord ourlait avec sa proue la nappe diaphane et ternissait de nuées éphémères la pureté de l'horizon. Plus près, sur la droite des amoureux, l'archipel d'opéra-comique, les îles de Pomégue, Ratonneau, Château d'If, la Batterie elle-même, ivoirées sous les feux du ciel, étalaient le poétique chaos de bâtisses et de rochers figurant quelque cité dantesque, faisant rêver à de partielles résurrections de Babylone ou de Ninive, sommeillant aubordd'unEuphrateagrandi. A gauche, en arrière-plan vigoureux, les cimes mamelonnées de Marseille-Veïre scintillaient sous leur couronne de rocs poudrés à frimas, d'une immortelle blancheur déneige comme les crêtes des Alpes ou des Pyrénées ; à mi-hauteur de ces remparts , les pins massaient leurs dômes aux vivaces aiguilles, en forêt sombre, découvrant au hasard des clairières d'orgueilleux castels, de laborieuses usines. Plus bas, sur la grève frangée d'écume, d'humbles cabanons, antres à pé-
chés de gourmandise, de paresse... de luxure des vrais Marseillais de Marseille, au retour des soleils calcinants de Tété, se baignaient, portes et fenêtres closes, dans les flots mourants.
Ce jour-là, le roi du ciel provençal déversait les méfaits de sa tiède clémence en l'être des deux braconniers d'amour.
« Aimez-vous, semblait-il leur dire. C'est pour rallumer vos ardeurs que j'arrête aujourd'hui l'hiver, que je prodigue autour de vous tous les trésors de ma palette. Embrassez-vous, ricanait-il, en se cachant la face une minute derrière un voile de mousseline transparente. Je ne regarde pas ! »
Et ils s'en donnaient à gogo, les contrebandiers du mariage, d'obéir ponctuellement aux insinuations canailles du magicien céleste, de l'alchimiste tout-puissant au creuset duquel se fondaient, s'amalgamaient en un désir commun de voluptés, les énergies de devoir, les pensers d'action de nos voyageurs de la veille.
— Et ta dépêche, mon pintadou ! trouva pourtant la force de dire la prosaïque Brocolis.
— Diable ! il est temps d'y penser. Je cours l'expédier au plus proche bureau, pendant que tu procéderas à ton achat de terrain.
— Sois vite ici, ma caille adorée ! Tu reviendras, au moins? fit-elle soupçonneuse... Jure-le moi sur la tète de ta maman.
— Je n'ai plus de mère, répondit, placide et las, le
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bellâtre... Si tu y tiens, je te le jurerai sur la vie de ma tante de Poissey.
— C'est ta tante, cette Poissey ! Coquin de sort, elle n'a pas l'air, commode tous les jours, dégoisa Maria, se ressouvenant du visage glacial de la marquise.
— Elle n'est pas méchante. — Nous en recauserons. — Je pars précisément pour lui télégraphier.
Le cœur, comme les yeux de l'oublieux Gontran étaient loin de Georgette. Il ne songea même pas à.l son idole de l'avant-veille, et se contenta de passer à la dame télégraphiste une dépêche, à l'adresse de laj présidente du Ladies'Club, laconiquement libellée,^ suivant la convention, en trois mots : Honorabilité Maria parfaite.
La conscience satisfaite de cette manière ironique| d'avoir accompli sa mission, il retourna vers l'édei où Maria guettait son arrivée, avec des anxiétés dt fiancée, et des enfièvremcnts de chatte, au mois d( février.
Le télégramme parvint à la destinataire, en soi hôtel du boulevard des Invalides, où se trouvaient réunis un petit nombre d'intimes de la marquise^ dont la duchesse Irène de Belle-Mothe.
— Oh! (it la douairière après avoir lu. Me voilJ désarmée contre la Brocolis. Il ne m'est plus permis de fomenter une cabale contre l'admission au club] de la protégée de la trésorière.
— Vous n'allez pas, cependant, Éléonore, répliqua]
la duchesse, nous demander de voter pour cette créature, j'imagine.
— Non, mais ce renseignement m'inspire la neutralité. Lisez vous-même, Irène.
La duchesse épela lentement les trois mots de la dépêche.
— Alors, il suffira d'un brevet d'honorabilité pour devenir clubwoman. Ce n'est pas possible. Il faut toiser aussi nos recrues à l'éducation. Dans le cas actuel, je vous conjure, ma chère présidente, de supprimer les entraves de l'impartialité, et de combattre, par tous les moyens, l'intrusion de cette personne trop mal embouchée.
— Je n'y puis consentir, prononça résolument la douairière. Le devoir me dicte une stricte neutralité.
L'assistance approuva ce noble langage. La duchesse savait l'inflexibilité, l'intransigeance de son amie en matière de devoir. Elle n'insista plus. Bien mieux, — les beaux exemples sont parfois suggestifs, Irène de Belle-Mothe se pénétra de la nécessité d'imiter la marquise ; elle cessa toute hostilité contre la candidature de celle qu'elle taxait auparavant de « grue de Marseille. »
Cette narration démontre comment, dans un milieu de femmes comme il faut, peut parvenir à se glisser une dame comme il en faut. Ce, en dépit des protestations des moralistes, et des foudres guerrières du fameux sénateur dont le nom ne suivra pas, dans
l'immortalité, celui de l'illustre poète-chansonnier Béranger.
Lorsque dans la soirée, la marquise de Poissey rencontrant au club Georgette de Valseuve, lui narra confidentiellement l'incident du télégramme et le voyage de son neveu, la petite comtesse éprouva comme un défroissement d'amour-propre. Le déplacement expliquait l'absence au rendez-vous de Contran, sans excuser toutefois son silence.
— Et votre neveu, marquise, rentrera-t-il bientôt ?
— Je l'ignore. Je l'ai vivement instigué à se poser en prétendant de la fille de mon excellente amie, la générale de Danvert.
— Ah ! dit Georgette, alléchée par la tournure de la conversation. Qu'a répondu Gontran?
— Des niaiseries, com.me toujours. Il ne mord pas au mariage. Cependant, je veux le caser ; il frise la trentaine, sera fort riche, surtout après moi. D'ailleurs, vous le connaissez, mignonne. Au fait, je vais encore abuser de votre dévouement; aidez-moi donc à marier ce grand garçon...
— Y songez-vous, marquise? Moi, la victime du mariage, m'improviser agente matrimoniale? Demandez au forçat l'apologie du bagne, au guillotiné dedemain de vanter l'échafaud...
— Pardon, pardon, ma chère enfant, interrompit! avec désolation la bonne douairière, se méprenant aux accents indignés et à l'apparence soucieuse de la physionomie de son interlocutrice.
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Comme elle sondait son cœur pour y puiser le baume consolateur de la blessure qu'elle croyait avoir rouverte, elle s'étonna de revoir sur le gracieux visage de Georgette, la passible sérénité du calme, et presque instantanément l'épanouissement du sourire.
— Très drôle, par ma foi, votre proposition, marquise, poursuivait la marquise. Il sera désormais avéré que je ne sais rien vous refuser. J'aperçois, me cherchant de groupe en groupe, une de mes plus affectionnées compagnes d'enfance, Louisa Van Ostawe, aujourd'hui M"" Vermeere. Peut-être vous souviendra-t-il encore de l'avoir rencontrée, fillette, chez ma mère. Pour elle, le mariage est un dispensateur de félicités!... Ziza, s'interrompit-elle en pressant la main à la nouvelle arrivante, je te présente la marqujise douairière de Poissey, la plus bienveillante, la plus sincère de mes amies de Paris.
— Madame la présidente, dit cérémonieusement Louisa, laissez-moi vous remercier du plaisir que me valent les spectacles auxquels vous m'avez conviée, et plus particulièrement du bonheur d'avoir par eux retrouvé ma Jojette, la confidente de mes jeunes années.
— Sous les auspices de la comtesse de Valseuve, madame, je suis flattée de vous offrir mon amitié en échange de la vôtre.
— Tu vois, Ziza, dit la mutine Georgette, de quel crédit je jouis auprès de notre présidente. Accepte le précieux échange, et prouve immédiatement que ton
amitié pour la marquise de Poissey n'est !pas un vain mot. Il s'agit, dans ce but, de convaincre une épouseuse probable de ta connaissance, jeune, ricbe, bien élevée, bon caractère, — vous entendez, marquise? je précise.
— Appuyez aussi sur les conditions de naissance, mignonne, insinua la descendante desBoucaut.
— Oui, tu as compris, Ziza ; d'origine noble, réunissant en un rare faisceau toutes les qualités désirables pour assurer le parfait bonheur d'un époux. Celui-ci apporte, avec la jeunesse, une couronne de comte, la fortune et des espérances d'opulence, un nom devant lequel s'ouvrent tous les salons du faubourg Saint-Germain, des agréments physiques incontestables, et — c'est votre opinion, marquise? — un passé intact d'inconduite notoire...
— Rien ne me paraît plus aisé, de rencontrer parmi mes relations lilloises, la perle dont il s'agit. Vous voudrez bien, cependant, m'accorder le délai nécessaire à des négociations aussi délicates.
On causa longtemps sur ce sujet. Georgette s'émerveillait de mêler aux prévisions de l'avenir de Contran des conseils judicieux, absolument dépourvus du venin de la jalousie. Sa situation d'esprit présentait assez d'analogie avec celle d'un homme à la veille de contracter un mariage, et recommandant, à des tiers, la maîtresse d'hier, dont il souhaite d'assurer le bonheur, tout en creusant d'un cœur léger le fossé qui les doit à jamais séparer. Décidément, son
cœur ne vibrait plus du moindre battement en faveur du bellâtre. Elle en parlait comme d'un passé mort, d'un souvenir dont l'évocation ne filtrait en elle ni tristesse, ni joie, pas un soupçon d'émotion. Le phénomène de la flamme s'éteignant brusquement sous un souffle d'air, s'était opéré magique, en son être. La flamme était éteinte; son âme ne tâtonnait même pas dans les ténèbres, avec l'inquiétude de la rallumer; et dans ses vagues aspirations de clartés nouvelles, elle entrevoyait un flambeau nouveau.
— Surtout, ma Louisa, n'oublie pas ta promesse à la marquise. Ne néglige pas, dès ta rentrée à Lille, de rechercher l'épouse future du jeune comte, insistait de nouveau Georgette, assise auprès de son amie, dans le fond sombre du coupé qui les emportait, par une route buissonnière, vers l'hôtel de Valseuve.
Les paupières baissées, elle écouta les quasicertitudes de succès, émises sur ce mariage par jyfme Vermeere. Ziza, la mémoire en éveil, se plongeait avec délices dans son rôle de future faiseuse d'époux. Elle signalait déjà, par douzaines, les héritières lilloises, dignes de coiffer le diadème comtal de Boucaut. La quantité et la valeur des candidates accroissaient même la difficulté du choix. En caillette bavarde, elle énumérait les qualités de chacune. Une telle était l'embryon de la femme accomplie, seulement il y avait plus d'un cheveu... sa chevelure était rousse ; le comte s'arrêterait-il à des questions de couleurs? Une autre, — ô quelle perfection! — mais
elle dénotait en paroles un vif penchant pour l'uniforme militaire, elle affichait sa volonté de n'épouser qu'un officier. Appartenait-il à l'armée, le futur ?
— Certainement, affirmait Georgette. Il est réserviste; et même, si ton amie voyait avec quelle crânerie sans égale il porte à l'époque des vingt-huit jours l'uniforme des cuirassiers, elle l'épouserait tout de suite. Il est superbe dans cette tenue... Mais, voilà le hic, il n'est pas gradé.
— Rien à faire alors ; sans galons elle ne le prendra pas. Cherchons ailleurs.
Et Ziza se mettait l'esprit à la torture pour deviner parmi les vierges de sa connaissance, rêvant de fiançailles, noce et lune de miel, celle qui conviendrait le mieux au neveu de la marquise. A l'entendre, il y avait pléthore d'épouseuses sous le ciel gris des Flandres. Georgette se grisait maintenant de l'espoir d'emprisonner, à brève échéance, dans les bras d'une autre, le mannequin qu'elle avait enlacé dans une heure de désespérance et d'hallucination.
Les psychologues les plus érudits, les plus prolifiques de copie, noirciraient les pages d'un volume, à décomposer les sentiments étranges de cette amante de l'avant-veille, transformée en une infatigable mouche du coche de l'hymen de l'amant, au profit d'une étrangère. Comme si le monopole de l'oubli subit en amour appartenait au mâle, les auteurs de romans prétendument vécus ne nous montrent presque jamais d'état d'âme de femme
analogue à celui de Georgette, Pourtant elles sont légion autour de nous, dans le monde réel, celles qui, lassées du coucou habitué de pondre dans leur nid conjugal, n'osent pas le chasser comme un célibataire délicat, devenu fiancé honnête, se débarrasse de la maîtresse d'hier, en glissant sous son traversin une dot en billets de banque, et s'évertuent de découvrira l'oiseau répudié une couchette légitime, matelassée des vertus d'une épouse, édredonnée d'effluves à double courant, chaudes pour la nouvelle mariée, glaciales pour l'ex-copartageuse de plaisir.
Rentrées à l'hôtel, avant l'heure fixée pour le dîner, les deux amies babillèrent, en pensionnaires heureuses de se sentir pénétrées l'une et l'autre des chaudes atteintes d'une amitié renaissante. Comme autrefois, sans outrepasser néanmoins les bornes des aveux possibles, Georgette s'abandonnait à des épanchements sincères envers Ziza. Elle reprenait presque d'ellemême le thème intime de ses malheurs conjugaux, et débitait un réquisitoire satirique et violent contre le comte, son mari. Dévoilant même des secrets d'alcôve, sous l'empire de l'incident de la dernière nuit, elle raconta l'épilogue de la scène, ébauchée au précédent chapitre.
— Sais-tu ce qu'il a fait, ma chère, à cause de l'humeur méchante que je lui avais montrée? Eh bien! il a sonné son valet de chambre, s'est fait habiller, a présidé à la confection d'un bagage suffisant pour passer six mois dehors, et il est parti, me
disant qu'il allait à Monte-Carlo avec Astorley et compagnie...
— Gomment? tu es encore ici? s'exclama Louisa, la face pâmée d'ahurissement.
— Où diable veux-tu que je sois? Après lui, aux trousses de ce coureur ! Plus de danger, ma Ziza, que je commette pareille gaffe !
— Tu es étonnante d'indifférence...
— Dis plutôt d'impuissance et de dédain.
Et dans une soudaine explosion de l'âme^ sans une larme au coin des yeux d'où jaillissaient des éclairs, avec par intermittences aux lèvres un entre-choc de sanglots contenus, et des cinglements de menaces sonnant comme des blasphèmes, elle redit les affres de son agonie de femme vertueuse, buttée au vice criminel, rejetée à l'écueil fatal de l'adultère par l'indignité persistante de l'époux.
— 0 Jojette, prêcha l'ancienne pensionnaire du Sacré-Cœur de Douai. Tu n'es donc plus pieuse, et la pensée de Dieu ne t'arrêtera pas ?
— Dieu ! répéta (Tcorgette. Que lui ai-je fait, à Dieu, pour qu'il me martyrise ainsi depuis cinq ans ?
— Tu as oublié de le prier, peut-être?
— Moi, protesta-t-ello avec force. Détrompe-toi, Louisa. Il n'est pas au monde d'âme chrétienne qui ait imploré l'être suprême avec plus de ferveur que moi. Six mois après mon mariage, quand le masque tomba du visage du comte, lors delà découverte de ses premières trahisons qui meurtrirent mon cœur, hélas !
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sans le tuer, il n'est pas un autel, pas un sanctuaire à miracles où je n'aie, durant des heures d'extase, invoqué l'intervention divine, récité, lu des yeux et de l'âme ou trouvé dans mon cœur de croj'antc, à défaut de pouvoir les lire sous le voile des pleurs, les plus saintes prières, les plus suppliantes demandes d'aide et de protection. Pas une image sacrée, pas une relique miraculeuse devant laquelle n'aient flambé des cierges allumés de ma main, et où je ne me sois prosternée pour leur vouer, si elles m'exauçaient, des merveilles d'or et de marbre, des largesses de ma reconnaissance, des munificences d'aumônes. Lourdes elle-même m'a vu suivre, indemne de maux physiques mais épuisée de souffrances morales, ses pèlerinages féconds en guérisons surnaturelles. Malgré toute ma foi d'alors, le ciel est resté muet, insensible a mes appels désolés, à mes vœux. Et de même qu'on désespère à force d'espérer, je ne crois plus à force d'avoir cru ; tu m'entends, je blasphème a force d'avoir prié...
Louisa Vermeere, catholique de la race indomptable du Nord qui garde ancrée au co^ur la foi forte et vivace des aïeux, allait protester contre le langage impie de Georgette, lorsqu'on introduisit les deux convives attendus.
Paul de Ternas et Kiss arrivaient, débordants de reconnaissance envers la bonne fée à la baguette de qui ils attribuaient lexaucement d'un rêve, l'acceptation du Parnasse des dames comme moniteur officiel
du Ladies'Club. Successivement, après les présentations ù M™*" Vermeere, ils s'épandirent en remerciements chaleureux à l'égard de Georgette. Mais Kiss, contrairement à l'ordinaire, les émit d'une voix mal assurée, où perçaient, dominant la sincérité, le trouble, les bégaiements, des frémissements d'émotion.
Le poète venait de subir comme un choc en retour du coup de foudre dont il parlait la veille, au contact des étincellements de saphir des yeux de Georgette. Son peu d'assurance naissait d'une ivresse soudaine, de l'éblouissement du passage immédiat du doute à la certitude, de la désespérance à l'espoir. Tout en parlant, il avait surpris dans le regard de Georgette, au miroir de l'âme et du cœur, la solution de l'énigme obsédante, poursuivie, traquée durant l'insomnie de la nuit précédente et le? songes de la journée près de finir.
Elle m'aime ! Elle sera ma Laure ! entendait-il monter de son cœur, en hosannahs vibrants d'allégresse, qu'il eût voulu chanteràla nature entière, aux étoiles du ciel, aux anges, au Créateur. Je t'aime ! je t'idolâtre ! souhaitait-il d'exprimer, au lieu des sons tremblotants qui s'échappaient de ses lèvres, condamnées en présence de témoins à n'émettre que des paroles courtoises. Mais ces exclamations, comprimées dans la gorge^ éclataient, claires, précises, plus éloquentes que des mots, dans les regards, lumineux comme des éclairs, pénétrants comme des pointes de
flèches volées au carquois de Cupidon, qu'il dardait sur les yeux de la jeune femme.
Comme dérivatif à son émotion, Georgette généralisa la conversation.
— Vous voudrez bien, messieurs, excuser l'absence du comte de Valseuve. Une affaire Ta subitement obligé de s'éloigner de Paris. Vous n'en resterez pas moins mes hôtes ce soir.
— Et le bal de demain? interrogea Kiss avec angoisse.
— Rassurez-vous, mon cher cavalier. Ma promesse vaut un serment, répondit-elle en embrasant davantage du feu de ses prunelles le poète, déjà bien assez embrasé.
— Cela me rappelle, intervint Louisa, que je dispose depuis ce matin — grâce à ton intermédiaire, Georgette — d'une carte d'accès au bal, m'accordant le privilège d'introduire deux cavaliers.
— Si je l'osais, madame, — osa très prestement deTernas, — je solliciterais la faveur d'être l'un de ces deux. Aucune des dames clubwomen dont je suis l'enfant gâté, ni ma tante de Belle-Mothe elle-même, n'ont songé à moi, pour cette fête. J'en suis navré, et j'avoue à ma honte ressentir les démangeaisons de l'envie contre le privilège d'Anatole.
— Mon Dieu, monsieur, votre demande... votre sollicitation...
Louisa Vermeere se tâtait pour répondre. La requête de Paul lui semblait une offense à sa pudeur.
Il y a toujours, à fleur d'épiderme d'une provinciale, une couche plus ou moins épaisse de bégueulerie.
— N'hésite pas, Ziza, sinon j'accepte le baron de Ternas comme second cavalier,
— Il sera mon seul et unique, se résigna dès lors à répondre Louisu.
Le maître d'hôtel, majestueux, annonça que le dîner était servi.
— Allons, ordonna gaiement Georgette, prenons chacune notre cavalier servant.
Et elle offrit son bras à M. Dieupental qui, l'enlaçant au sien, essayait en de fugitives pressions de continuer, àla muette, lacauserie d'amour commencée parles yeux.
A table, la blonde comtesse, au grand étonnement de Louisa dont l'esprit voguait par instant de Lille à Monte-Carlo, de Charles Vermeere à Maxime de Valseuve, déploya toutes les ressources de son fond de gaieté, d'esprit lutin ; sans négliger, en charmante maîtresse de maison, d'inciter à causer chacun de ses convives sur des sujets riants, plaisants, n'engen- . drant pas la mélancolie, sans choir toutefois dans la gauloiserie.
Paul de Ternas lui donnait la réplique, en boute-en- Jj train de bon aloi, par des anecdotes, cueillies, çà et là, dans les potinières mondaines. Vers le dessert, le joyeuxétudiantrisquamêmedes hardiesses de ragots, des réminiscences anacréontiques que n'eût certes pas osées le parnassien Kiss.
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Il était un peu transi, l'amoureux de Georgette. Il ne se iigurait pas, ce Pétrarque, tant de jovialité chez l'auteur de Six mois d'amour, de Trahie. Georgette en Mimi Pinson, en Musette de Murger, décente bien entendu, s'amoindrissait dans le prisme idéal au travers duquel il la contemplait, depuis leur rencontre première. Mais, phénomène inexplicable pour ce révasseur de chimères, à chaque croisement des feux de ses yeux noirs et des yeux bleus de la comtesse, l'image bien-aimée réemplissait, agrandie, immense et toujours grandissante, l'auréole géante dont son imagination la ceignait.
— Monsieur Kiss, je vous en prie, le lutinait par instants la comtesse, redescendez de l'espace, des hauteurs du Parnasse, où plane votre canard, et contez-moi vos gais souvenirs du passé.
— Gais, madame la comtesse ; j'en ai bien peu noté de cette nuance sur mes tablettes. Grave et seul j'ai marché dans la vie, silencieux, abîmé dans un rêve plutôt tragique, me heurtant aux fatalités des choses et des gens, jusqu'au jour où Ternas en me tendant une main secourable m'apprit qu'il existait, sur terre, une première joie du cœur, la reconnaissance.
— Je ne peux pas, interrompit Paul, arracher ce mot de ses lèvres. Je vous fais juge de la situation, mesdames. Par pur intérêt, par calcul, je me suis mis en tête un beau jour de commanditer le talent littéraire de ce poète, alors ignoré. Depuis il me procure
annuellement, parson labeur de bénédictin, cinquante pour cent au bas mot de revenu du capital que je lui ai confié. Quel est de nous deux, le débiteur ou le créancier, sur le terrain de la reconnaissance?
— Tu écris l'bistoire à ta manière, mon ami. — Ne le croyez pas, mesdames, intéressé, égoïste, calculateur.
— Kiss, s'il te plaît, ne lassons pas ces dames en faisant assaut d'amabilités réciproques. Conte plutôt, pour répondre au désir de M™' la comtesse, ton aventure de l'églantine d'or.
Le repas finissait à ce moment. Georgette réclama pour rentrer au salon le bras de son cavalier. Ils suivirent, tous deux, lentement le couple formé par Louisa Yermeere et le jeune baron. La comtesse, d'une voix charmeuse, s'associait à la demande de Paul.
— Vous nous conterez, n'est-ce pas, l'aventure de l'églantine d'or?
Et ce disant, elle caressait, d'une étreinte à peine sensible, le bras de son cavalier. Anatole en frissonna jusqu'au fond de l'âme. Son cœur accéléra les battements; et par flots bouillonnants, le sang circula dans ses veines.
— Vous le voulez, madame, j'obéis ; je suis et serai toujours sans volonté devant votre désir.
Un tel aveu sonne aux oreilles d'une femme comme une déclaration d'amour. Le sexe faible s'enorgueillit i de toute preuve d'asservissement devant lui du sexe
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fort. De même qu'il faut savoir obéir avant de commander, il faut savoir paraître l'esclave avant d'être le maître de l'amante.
Par son offre de passivité, Kiss s'insinuait très habilement dans le cœur de Georgette.
Au salon, il s'exécuta, et narra de façon très humoristique sa distraction de commis, chez maître Friponneau, les bienveillants encouragements du mainteneur de l'Académie toulousaine, son infatuation de lauréat des Jeux floraux, l'origine de son pseudonyme de Kiss.
— Voudriez-vous nous dire, monsieur, demanda Louisa, la poésie qui vous valut l'églantine ? J'adore entendre des vers.
jyime Vermeere n'avait pas, sans doute, le don d'annihiler chez Kiss toute velléité de résistance. L'auteur se dérobait, se déniait un talent de déclamation, excipait d'un manque de mémoire. Louisa le priait avec insistance.
— Exécute-toi donc, gronda Paul de Ternas. Vains efforts ; Kiss continuait ses minauderies de
refus.
— Nous le voulons, monsieur, fit Georgette avec une douce prière des yeux.
Passivement, le poète obéit.
Les vers étaient restés la langue de prédilection, l'instrument de la pensée du rédacteur du Parnasse des Dames, Il savait mettre dans la diction d'une poésie, l'expression, le sentiment qu'elle contenait.
Devant son auditoire, enclin à l'indulgence, il tira des cordes de salyre des sons de mélopée grégorienne, en redisant les strophes impressionnantes de douleur attendrie du drame impérissable du (Jolgotha.
Louisa sentit passer dans cette œuvre une piété profonde. De son âme de croyante fortement émue, s'exhalèrent des félicitations louangeuses à l'adresse du poète, (ieorgette, sans insister sur l'inspiration religieuse du poème, en vanta la facture savante et la manière magistrale dont l'auteur l'avait dit. Mais elle n'avoua pas l'intime impression qu'elle gardait de la physionomie vraiment belle, sous le rayonnement du génie, du jeune déclamateur.
M"^ Vermeere, couche-tût par habitude provinciale, écourta la soirée par sa retraite hâtive. Son départ imposait celui de Paul et d'Anatole.
Avant de partir, le baron de Ternas se permit d'insister auprès de la comtesse de Valseuve pour obtenir sa collaboration, en vue de la transformation du Parnasse des Dames. La métamorphose de ce canard en une feuille officielle du Ladies'Clab ne pouvait, aux dires de Paul, s'opérer sans en avoir longuement discuté avec la marquise présidente ou une fondée 1 de pouvoirs. ^
— Je vous promets de voir à ce sujet M""* de Poissey % et de vous faire tenir au plus tôt ses instructions, ii
Les jeunes gens se confondirent en remerciements. | Et dans la pression de main de la séparation, Kiss * essaya d'exprimer à Georgette les sentiments de ten-
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dresse invincible, d'amour, de passion contenue, en pleine floraison dans son cœur.
De retour dans sa chambre solitaire, le poète impuissant à capter le sommeil, cédant à l'enfièvrement de l'inspiration réaccordait son luth et chantait d'une voix discrète l'idole qui emplissait sa pensée. De l'orée du parc du Luxembourg, il entendait venir, d'invisibles bouches, des refrains colorés d'intimes bonheurs futurs, imprégnés de sensualisme et de vague mélancolie. Sa page se striait de lignes noires, parallèles, et de longueur égale. L'aurore le surprit relisant un nouveau poème, sous le titre « Si vous m'aimiez! », contenant les plus passionnées espérances de son cœur épris.
Comme le lointain oiseau de la forêt, dont on perçoit sans le voir les modulations, Georgette, éveillée, songeuse dans sa couche d'épouse délaissée, entendait monter comme des résonnances des chants du poète. La note sensuelle pénétrait aussi dans sa chanson.
Vous advint-il pas d'habiter ou d'être en villégiature dans une de nos paisibles sous-préfectures, à l'approche du bal de M"^'' la Sous-Préfète? Eûtes-vous pas à remplir, alors, la douloureuse corvée de consoler, de sécher en votre gilet, les pleurs tombant en | vasques torrentielles des yeux d'une coquette de l'endroit, notairesse oubliée volontairement sur la liste d'invitation, parce que son mari, autant par hypocrite courtisanerie envers sa clientèle que par conviction, suivit, un cierge à la main, le dais à la nrocession dernière? Fûtes-vous pas, d'autre part, témoin des explosions de joie, des accès de fous rires, des assomptions de l'âme aux régions de la félicité de ia légitime moitié d'un sous-vétérinaire départemental, inscrite, elle, d'office, et de la plume même du Sous-Préfet, sur le tableau des élues? Si oui, vous avez jaugé la capacité des glandes lacrymales d'une femme, privée de l'attraction idéalement
entrevue comme le summum du plaisir de son existence; vous savez combien de milliers de mètres cubes d'exsudations aqueuses contient son appareil lacrymatoire, combien aussi ses lèvres peuvent déborder d'invectives, rejeter d'imprécations bilieuses, baver de venin sur le ménage sous-préfectoral. De l'autre côté, vous avez mesuré ce que le bonheur d'être sur la liste, la certitude d'aller au bal, d'y goûter l'ambroisie des hommages flatteurs pour sa toilette, ses grâces et le reste, met d'incessantes clartés d'ivoire entre le carmin des lèvres, de rose vif aux joues, d'étincelles aux prunelles delà sousvétérinaire et l'amène au délire de la gaité rieuse, voisin de la folie.
Ce même contraste de chagrins larmoyants et de joies exultantes s'observait, avec une énergie plus forte, une intensité plus vive, à l'occasion du. bal du Ladies'Glub.
Par une habileté consommée, la présidente de Poissey avait lancé les messages d'invitation, de façon à ce qu'ils parvinssent à ses quatre mille favorites, au matin de la veille de l'enviée solennité. C'était réduire le. délai au point d'empêcher les revendications criardes de se faire valablement entendre avant l'événement.
Les seize mille blackboulées, de la liste totale des conviées à l'inauguration du cercle, n'en épuisèrent pas moins leur réservoir naturel de larmes, et usèrent, en des g-rincements tragiques, l'émail de leurs
incisives. La déception atteignit chez elles au paroxysme de la rage. La plupart déversèrent, après les pleurs dans le gilet, des flocons de bile àTadresso de maris qui n'en pouvaient mais. En telles occurences, l'époux est toujours la cible aux invectives de sa conjointe. Elles boudèrent quarante-huit heures, gardèrent les arrêts forcés, consignant leur porte, surtout aux amies, de crainte de rencontrer en ces dernières visiteuses une invitée au bal. Il ne vint pourtant pas à l'esprit contrarié d'aucune, d'organiser une soirée dansante des Refusées. Ces mœurs d'artistes peintres, aux toiles en détresse, ne régnent pas encore dans les salons féminins.
En revanche, les quatre mille élues exultèrent par tous les pores. Le centre de Paris, dans les rues à boutiques célèbres, fut sillonné de leurs voitures, de larbins allant relancer le zèle des grands faiseurs, des modistes ou des bijoutiers. Tous les ateliers où l'on coud pour le bonheur des dames, présentaient le même spectacle d'agiles ouvrières, cassées en deux sur l'ouvrage, confectionnant dans la soie, la gaze, la dentelle, le velours, des merveilles de jupes à traîne et de corsages décolletés. Peu d'heures avant l'ouverture si liévreusemcnt attendue, les coiffeurs pour dames, ces chauvins de l'ondulation, élaboraient à coups de peignes et de fers des chefs-d'œuvre de torsades, de chignons, de frisettes avec les toisons blondes, brunes, rousses, blanches, châtain clair ou foncé, confiées à leur talent d'artistes capillaires.
Les décorateurs habituels de la Ville de Paris adornaient les locaux du cercle, comme ne le furent jamais, aux plus prestigieuses époques de notre histoire, les palais de nos rois. Le gaz, l'électricité inondaient de splendeurs les diverses salles, où les fleurs des serres du cercle et des bâches des clubwomen, contribuaient à l'enchantement des sens, avec de doux arômes et les notes chaudes et délicieusement nuancées de leurs corolles.
Dès l'heure fixée, les fondatrices, convoquées par les avis manuscrits de la marquise et de Georgette, entouraient dans le grand salon de réception la douairière-présidente.
Superbe en sa toilette de velours bleu de France, au corsage garni de neigeuses dentelles, étalant en ruissellements sur la gorge, en aigrettes dans les cheveux, les parures les plus fastueuses de son écrin, la douairière de Poissey, majestueuse comme une souveraine, réclama l'attention de l'entourage, et fit connaître enfin les véritables motifs de la venue au club de M. le Président de la République française.
— Le Gouvernement, mesdames, a pris la généreuse initiative d'attribuer à chacune de nous, diverses distinctions honorifiques, en raison de l'œuvre que nous avons édifiée ensemble. Le chef de l'État veuten personne nous remettre les insignes de nos grades réciproques dans les ordres de chevalerie. Je vous invite à vous joindre à moi pour attendre au seuil même de notre cercle, 4e sympathique visiteur.
On devine aisément quelle trombe d'interrogations entrecroisées siffla aux oreilles de la marquise.
— Ai-je la Légion d'honneur? demandait l'une. Sont-ce les palmes académiques pour moi ? glapissait l'autre. Va-t-il pas m'apporter le Mérite agricole ? blaguait une sémillante Parisienne, habituée à cultiver la carotte dans son ménage...
— Patientez, mesdames. Dans un instant, vous en saurez autant que moi, répondait la présidente, incapable d'ailleurs de satisfaire la curiosité des questionneuses, qui parlaient et gesticulaient toutes avec le même entrain.
— Vous me le direz bien, à moi, fit la mignarde Georgette en glissant sa petite main sous le bras de la douairière.
— Oui, mon enfant choyée, répondit à mi-voix la la marquise, vous aurez le ruban de la Légion d'honneur!
— Moi! et qu'ai-je donc fait pour le mériter?
— Des chefs-d'œuvre de littérature, ma chérie, c'est-à-dire beaucoup plus que je n'ai fait moi-même.
Une pointe de regret traversa le bonheur de Georgette. Elle songea qu'elle n'aurait personne avec qui partager sa joie. La présidente l'entraîna par les corridors, jusqu'au porche où s'étaient déjà rangés en haie les habits noirs, des ministres, des journalistes attendant l'arrivée du Président. Le visage pâle de Kiss s'ourla d'un liséré rose à la vue de Georgette. Elle eut, une seconde, la capricieuse pensée d'annon-
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cer au jeune homme l'immense nouvelle qui flattait son orgueil de femme écrivain. Mais l'état-major de la douairière la talonnait et l'emporta, la poussa jusqu'au seuil, au premier rang des clubwomen.
Au dehors, la fête du Ladies'Glub avait pris les proportions d'une réjouissance publique. Les retentissants coups de tam-tam des gazettes échotiéres, au sujet delà visite du chef de l'État, avaient amené chez les oisifs de la capitale une recrudescence de badauderie. Ils semblaient s'être tous portés sur le passage présumé de ce personnage, entre l'Elysée et le boulevard Saint-Germain. En observant les coudoiements, les poussées de la multitude, anxieuse de voir ou de revoir, dans un éclair de bec de gaz, les traits du premier citoyen de France, on ne se fût point douté que la photographie, la lithographie, la zincographie, la chromo..., et les autres innombrables procédés de gravure, étalaient à toutes les vitrines des kiosques, des marchands d'estampes, des photographes , des graveurs, des papetiers et voire même sur les affiches Chéret collées aux murs, aux palissades et vantant les produits sophistiqués d'un fabricant de breuvages amers, l'intelligente et loyale physionomie du Français, élevé par les votes des élus du peuple, à la suite de la démission de M. Félix Faure, sur la plus haute branche de l'arbre du Pouvoir exécutif.
Lorsque le classique cortège de dragons, parés de l'arme des lanciers — un peu comme des geais ayant volé à des paons une plume de la queue — déboucha
sur la place de la Concorde, des acclamations enthousiastes s'élancèrent du remous ondoyant des poitrines humaines, et les cris de : Vive le Président! Vive la République! Vive la Russie! Vive le Ladies'Club ! Vive la Poissey ! se purent percevoir, sans qu'il fût néanmoins possible de discerner le nom du successeur de M. Faure.
— A bas la Poissey! c'est une marquise! hurla dans un groupe, un voyou déguenillé.
— Tais-toi donc, ferme ta gueule, espèce d'outil! répliqua vertement un ouvrier. Peut-être bien qu'elle est marquise, mais pour sûr qu'elle procure du travail au pauvre monde.
— Je te crois! fit le cuirassier de service, qui contribuait avec son escadron à barrer les rues sur l'itinéraire présidentiel, elle nous en fou...iche des corvées depuis quelques jours!...
Entre temps le landau aux armoiries tricolores déposait à la porte du Ladies'Club, son précieux fardeau. Le Président répondait par une sérieuse inclination de corps à la révérence de cour qu'exécutait, dans toutes les règles, la douairière de Poissey, ancienne habituée des réceptions ultimes des Tuileries. Après un échange de paroles courtoises, souhaits de bienvenue et remerciements, le protocole l'ayant permis, le chef de l'État offrit le bras à la marquise-présidente, et se laissa guider vers le grand salon de réception, en agrémentant son admiration pour le merveilleux ordonnancement et l'éblouissante
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parure de fête des salles, découvertes au cours du trajet, de compliments flatteurs que sa noble voisine buvait comme du petit-lait.
Derrière ce couple, se massait un cortège, où les chamarrures, les coloris des unifornes officiels, diplomatiques, militaires s'harmonisaient aux chatoiements de pierreries, aux nuances claires et soyeuses des toilettes féminines, empruntant à l'estompage des bras des teintes de gaieté. Une animation plus riante, des envolées de causeries, des bruissements d'admiration et de sourires emplissaient l'atmosphère plus chaude du cercle, respirée maintenant par une élite des deux sexes.
L'encombrement menaçait; on ordonna la fermeture des portes du grand salon, plein comme un oeuf. Deux groupes se formèrent au milieu de la vaste pièce. Dans l'un, les personnages officiels de la suite du Président faisaient face à la phalange des dames fondatrices, entourant la douairière. Lorsque le silence presque solennel des assemblées bien éduquées régna, la voix du plus haut dignitaire de la Légion d'honneur, s'envoûta, sonore et claire, en organe rompu par l'habitude à charmer toujours son auditoire. A l'aurore de la carrière politique, le Président de la République s'était classé d'emblée parmi les aigles d'éloquence de la tribune française,
La marquise ayant négligé d'aposter des sténographes dans le salon, le texte du discours présidentiel n'a pas été conservé. En substance, l'orateur,
après avoir envisagé la femme comme le principe du beau, du bien, de l'élévation morale, de l'adoucissement des mœurs du sexe viril, — et autres clichés ! — s'y déclarait ravi d'apporter, au nom de la France entière, un hommage d'admiration et de reconnaissance, à l'œuvre d'union réalisée par la noble marquise de Poissey. Il se plaisait à y découvrir un gage de paix internationale, sachant combien, aux jours imminents des batailles, les membres de l'International Ladies'Club useraient de leur colossale influence contre les décisions belliqueuses des gouvernants.
Dans son féminisme outrancier, il dépassait l'inimaginable en imaginant cette utopie sublime : la femme-Janus, sorte d'hydre pacificatrice à milliers de têtes de nationalités diverses, dictant aux empereurs, aux rois et aux peuples d'Europe les lois de la paix universelle. Les reptiles prussiens et anglais qui se trouvaient dans l'assistance, allaient, le lendemain, tripatouiller ce langage, et le traduire en attaque contre l'alliance franco-russe.
Enfin, dans une péroraison émaillée de fleurs de réthorique, avec çà et là des boutades, des réminiscences sceptiques, comme son allusion au diplomate de Niniche, qui ne peut se rendre dans une réunion sans distribuer une prébende de décorations, de croix de tous les formats, il énuméra les distinctions honorifiques, dispensées par le gouvernement aux dames fondatrices du Ladies'Club.
La marquise-présidente, Georgette de Valseuve, et deux éminentes étrangères étaient élevées au rang de chevalier de la Légion d'honneur. M'"" Scontoso recevait la rosette d'officier de l'instruction publique ; elle était si ferrée en calcul d'intérêts d'argent, et dans la science de la comptabilité ! Les autres se devaient contenter des palmes académiques. Le Mérite agricole, l'ordre du poireau, ne poussait pas encore sui les mamelons nourriciers des clubwomen.
En termes heureux, imprégnés d'exquise galanterie, le président revendiqua la faveur de donner l'accolade aux légionnaires. Il fut grave et digne avec la marquise. Mais, franchement, il abusa de ses prérogatives envers la séduisante comtesse de Valseuve. On a beau avoir contracté l'habitude, dans un exercice prolongé de la profession, d'embrasser, surtout en déplacement, les toutes mignonnes fillettes qui vous débitent des compliments ou vous remettent des bouquets, on n'est pas pardonnable d'embrasser, comme une nounou baise son nourrisson, avec des claquements de lèvres, une comtesse qu'on décore. Georgetteeneutles fossettes aussi rouges que le grand cordon qui barrait la poitrine de son entreprenant embrasseur. L'assistance couvrit de vivats cet acte audacieux. Kiss s'en faillit pâmer de jalousie. Quant à l'épouse du chef de l'État, elle en trépigna de dépit et se promit de tancer d'importance, une fois de retour à l'Elysée, son vieux céladon de mari.
M""^ Scontoso, n'ayant pas été embrassée par le
président, bien que les fines langues de l'entourage aient osé dire qu'elle lui avait tendu les joues, ne pardonna pas à la comtesse de Valseuve cette nouvelle supériorité.
A l'issue de la remise des insignes aux nouvelles promues, la marquise, donnant le bras à l'illustre et généreux visiteur, se dirigea vers la salle des fêtes, transformée en salle de bal. L'orchestre de damesvirtuoses attaqua la Marseillaise, à l'entrée des deux personnages. Cette patriotique attention ne choqua personne, pas même la duchesse Irène de Belle- Mothe, une réactionnaire, cependant, plus royaliste que le candidat le plus royaliste de tous les prétendants au trône de France. Après le prélude qui affirmait la caractéristique officielle de la visite présidentielle, les mesures rhytmées d'une valse joyeuse s'envolèrent, messagères de l'ouverture du bal, apportant à la jeunesse de l'assistance répandue, de ci de là dans les salons, le signal de se rallier et de s'adonner aux lascives douceurs de la danse.
C'était l'instant fiévreusement attendu par Kiss de s'élancer auprès de Georgette, malgré le cercle de personnages officiels qui enserrait la légionnaire, et de réclamer d'elle les droits de premier cavalier danseur, inscrit sur son carnet. Pauvre garçon ! sonnez s'allongea d'une aune, lorsque, parvenu prés de son idole, il entendit la présidente du Ladies'Club, refusant, en raison de son âge, l'honneur d'ouvrir le bal, dire à voix intellisible :
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— Permettez-moi, monsieur le président, de vous désigner une remplaçante ; vous y gagnerez ! Et elle montrait la comtesse de Valseuve, à qui le chef de l'État se hâtait, avec un empressement peu charitable même pour la douairière, d'offrir le bras, en cœur.
Encore même observation des vilaines langues. On voulut avoir vu M"^" Scontoso donner des signes non équivoques de dépit envieux, au moment de cet incident. Second grief de la soirée, de la Levantine contre Georgette.
Kiss se cramponnavigoureusement à la raison pour ne pas provoquer un esclandre. Il avait un droit absolu de priorité d'inscription ; un grain d'exaltation l'instiguait à le faire valoir. Le compatissant regard que lui jeta la comtesse apaisa soudain son courroux.
Il s'accota entre les lambris des baignoires^ près des dames qui faisaient tapisserie, et, rivé aux mouvements de la jolie danseuse, qui tournoyait aux bras du pilote irresponsable des naufrages successifs des ministères français, il songea que sa minute de félicité viendrait, après les dernières cadences du morceau qui, maintenant, agaçait son ouïe.
Les violons se turent. Il se précipita, crinière baissée, vers Georgette, qu'étreignait toujours, de son bras en cœur, le président.
— Daignerez-vous, madame la comtesse, entendaitil dire à Georgette par son heureux rival, vous joindre à M""* la marquise-présidente dans notre visite des
salons du cercle, dont on vante de tous côté les merveilles ?
— Mais, fit la douairière qui avait également entendu, c'est le devoir de notre sociétaire, commissaire du cercle, mon aide-de-camp de prédilection, de nous accompagner, monsieur le président.
— Et volontiers, conclut Georgette, je remplirai ce devoir...
Kiss s'effondra sous ce coup d'assommoir de ses espérances. Il se raidit contre le découragement, et se faufila dans le 'cortège du visiteur, au plus près de son adorée, beaucoup trop dans les honneurs.
La revue des chefs-d'œuvre, semés à profusion dans les nombreux locaux du cercle, menaça de s'éterniser. Partout, l'aimable grand personnage saisit l'occasion, à propos d'une statue, d'un tableau, d'un bibelot même, d'arguer de son entendement des choses artistiques et de louanger le bon goût de l'ordonnatrice des magnificences admirées. En découvrant une salle, assez inattendue au Ladies'Club, la salle des billards, l'infatigable causeur, que Kiss tacitement taxait d'incorrigible bavard, rappela des souvenirs anecdotiques de son prédécesseur Jules Grévy. Puis, sur une question de l'espiègle Georgette, il se vanta d'être lui-même un émérite caramboleur ; il provoqua la questionneuse à un match en dix carambolages, offrant de lui rendre cinq points. La comtesse avoua n'avoir jamais manié de queue de billard.
A la salle d'escrime, n'eût-ce été son costume de
gala, le président, très friand de la lame, eût relevé le gant que lui jetait pour rire la lutine clubwoman, en passe plus que jamais de vouloir triompher de l'ennui. Aussi, dans la pièce attenante, il défia au revolver l'habileté de l'aide-de-camp de la marquise dePoissey.
— Gageons cent louis pour les pauvres, monsieur le président ! dit avec crânerie la comtesse.
— Accepté ! Vos conditions me plaisent et prouveront que la charité est de toutes les fêtes où se rencontrent les gens d'esprit et de cœur.
— Allez-vous pas montrer maintenant votre incapacité de tireur? dit d'un ton vexé l'épouse du président.
On mit en place les cartons. Georgette, invitée à tirer la première ses douze balles, fit mouche trois fois et casa les neuf autres projectiles en bonnes zones. Moins heureux, par maladresse ou par courtoisie, le partenaire s'avoua battu, sans qu'il fût besoin d'examiner de prés, de comparer les cibles.
— Je l'avais bien dit ! s'exclama sa femme. Payez la gageure, mon cher !
— Je me plais à le reconnaître, madame la comtesse, vous maniez le revolver aussi bien que la plume, fit le vaincu qui persistait à ne pas relever les propos de sa jalouse moitié.
— Vive le président ! poussa Kiss, dénonçant son approbation dans un élan d'enthousiasme.
L'assistance répercuta ce vivat, avec la spontanéité dun écho. Georgette remercia par un sourire recon-
naissant le jeune poète, vers qui se détournèrent un instant les regards.
De l'immeuble, on passa au jardin, illuminé à la la vénitienne, resplendissant des feux multicolores de lanternes en papiers peints, farandolant aux branches des arbres, et de fils d'amiante conducteurs de flammes qui Useraient d'éblouissants astragales les rebords des fontaines et des bassins, les moulures de la serre et du palmarium. La grotte elle-même n'avait pas échappé à cette monomanie d'embrasement général. Lorsque Kiss y vit pénétrer le présisident, la marquise, Georgette et l'épouse du chef de l'État, il voulut être également de la visite souterraine. Les gros bonnets de la suite présidentielle, retenus au dehors par l'exiguitédes couloirs intérieurs, lui barrèrent le passsage et le raillèrent avec impertinence de sa curiosité.
Il s'interrogeait pour savoir à qui du ministre de l'Intérieur ou du grand chancelier de la Légion d'honneur, mêlés au groupe des railleurs, il passerait sa carte, lorsque réapparurent, au débouché do la cavité artificielle, les quatre visiteurs. Georgette toute souriante frôla au passage du bas de sa jupe le pariiassien. Il se calma cous la caresse de ce frôlement à peine perceptible.
— Vous n'éprouvez pas le désir de visiter les cuisines, n'est-ce pas, monsieur le Président? questionna malicieusement la comtesse de Valseuve.
— Non, sans doute, intervint la marquise. Mais
Jl
M. le Président voudra bien pénétrer dans les salons à manger pour y toaster à la prospérité du Ladies'Ciub.
— Très volontiers, madame.
Et grave, silencieux, réfléchissant, composant le toast sollicité , l'hôte marchait machinalement au milieu de ses guides.
Cet insensé de Kiss, dérouté par la jalousie, interprétait à contresens le silence et l'air soucieux du personnage. Les fieffés amoureux sont toujours prompts à se fourrer martel en tête. Celui-ci attribuait la gravité soudaine du Président à l'imminence de son départ, de sa séparation forcée avec la comtesse de Valseuve qu'il n'avait cessé d'honorer de ses flatteuses attentions, comme si elle eût été la vraie, la seule reine de la fête. La déraison s'impose d'office, en locataire rebelle à l'expulsion, dans la cervelle d'un adolescent, ombrageux par nature, incapable d'admettre chez les autres l'indifférence pour les séductions et les charmes de la belle qui l'a captivé.
Dans les salles à manger, la débauche de fruits, d'aliments froids de toute nature, off"erts à l'appétit des convives, sur des buff'ets où scintillait l'émail des vases de Chine, de Japon et de Sèvres, chargés de fleurs naturelles, le cristal des coupes, les reflets d'or, de rubis, d'améthyste, d'émeraude, des flacons aux formes gracieuses , emplis de vins exquis et de liqueurs savoureuses, permit au président de montrer son érudition.
— Je passe ici une revue, madame la marquise, comme les aimait Apicius. Le spectacle réalise, et au delà, ce que l'imagination du conteur des Mille et une nuits rêvait dans les festins des palais d'Orient. A moins de désirer, comme je ne sais plus quel Médicis, boire de l'or fondu, ou, comme Cléopâtre, absorber des perles fines, je crois impossible au gourmet le plus délicat de ne pas rencontrer dans ce merveilleux étalage son mets de prédilection, son vin, sa liqueur préférés.
— Le mérite en revient, monsieur le président, au chef des cuisines et au maître d'hôtel du Ladies'Club, deux célébrités, deux gloires parisiennes.
— Si j'étais empereur, je les décorerais, plaisanta le républicain.
Bientôt, sur un mot d'ordre, l'orchestre interrompit les trop bruyants accords venant de la salle des Fêtes. D'une espèce de trône, préparé pour le souverain de la République française, descendirent sur l'assistance des nuages d'encens à l'adresse des clubwomen présentes et à venir, de l'eau bénite de cour en ondées au sujet de l'appui que le gouvernement serait toujours heureux de prêter au Ladies'Club, et aussi des souhaits issus de lèvres éloquentes pour la prospérité matérielle et la grandeur morale du Cercle des dames.
Pendant le speech présidentiel, Kiss parvint à se glisser, entre les groupes d'auditeurs, jusqu'auprès de Paul de Ternas.
— Te voilà donc, chuchota l'étudiant. Où diable es-tu passé? je ne t'ai pas aperçu dans le bal.
— Parbleu, dit Anatole à voix basse, j'ai suivi comme son ombre le président dans la revue des
locaux. A part les cuisines et les water il a fourré
son nez partout. As-tu dansé?
— Tout le temps, mon cher. Et tu sais, j'ai pas choisi les plus déjetées, parmi les danseuses. Divines, mon ami, les sylphides que j'ai tenues entre mes bras. Pas de quatre, pavanes, menuets, rigodons, valses, j'ai tout dansé.
— En es-tu plus avancé ! — Ah ! l'orateur a fini, c'est pas trop tôt, — et à voix haute: Il faut espérer qu'il va déguerpir au plus vite. Le bal va commencer pour moi,
— Il te faisait donc l'effet d'un empêcheur de danser, le président?
— Un peu ; il m'avait enlevé ma danseuse.
— La comtesse blonde, je parie. Tu es fou, mon pauvre Anatole, avec tes platoniques amours. Tu me permets, puisque tu m'as pris aujourd'hui même comme confident, de te parler en frère, avec toute franchise.
— Tu peux parler. Mais charitablement, je te veux prévenir de ma disposition à ne tenir aucun compte de les sermons.
— Merci, dit Paul avec un sourire. Veuille seulement me donner ton opinion sur un gaillard de ma connaissance. Ce garçon-là, harcelé, aiguillonné par
une faim canine, se trouve dans ralternalive de choisir entre plusieurs bifsteacks appétissants, dont il peut dévorer le meilleur tout de suite, sans presque bourse délier, et un filet bardé, entouré de truffes, mais dont il lui est simplement permis de humer le fumet exquis , divin , enfin succulent au point de réveiller les instincts carnassiers d'un anémique. Malgré la faim qui le torture, le tiraille, le tord, il dédaigne les bifsteacks, et se contente de flairer le filet. De quel nom baptiseras-tu mon individu?
— Laisse-moi tranquille avec tes paraboles, répliqua Kiss sans mauvaise humeur. Les bifsteacks sentaient la charogne peut-être, c'est pourquoi ton ami préféra respirer seulement l'odeur du filet. Je suis un peu comme lui. Même affamé, enfiévré d'amour, je n'hésiterai pas, entre deux créatures également belles, dont l'une m'offrirait son corps, en de charnelles étreintes, et l'autre m'abandonnerait le parfum de son être invisible, toutes les pensées de son âme, et les vibrants battements, chastes même, de soii cœur, à choisir la dernière, dussé-je accroître ma faim bestiale, ma fièvre d'impures amours jusqu'au délire, jusqu'au râlement, jusqu'à la mort.
— Je ne te croyais pas si poète que cela !
— Oui, poète préférant contempler l'étoile et puiser mes inspirations à ses rayonnements, que ramasser dans la fange, sur le pavé du quartier latin, une lanterne à réservoir graisseux dont je serai maître, au gré de mes caprices^ d'allumer et de rallumer des
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semblants de llamme blafarde, sans scintillements.
— Décidément, mon pauvre Anatole, je ne tente plus de te convertir à ma prosaïque religion d'aimer. Tiens, la musique reprend. Je vais danser avec une brune. Ma dernière polkeuse était rousse. J'adore le changement.
D'un pas alerte, laissant en plan son ami qui rêvassait, de Ternas retournait à la salle du bal. Après avoir jeté son dévolu sur une petite boulotte à noire chevelure , qu'il n'avait pas encore aperçue de la soirée, il aborda très aimablement sa découverte et sollicita non moins gentiment la faveur de la faire polker. Avec empressement, la brune accueillit la requête. Elle n'était ni d'âge, ni de tournure à refuser une polka, elle n'avait même pas dit adieu à la valse.
Paul, originaire des environs de Toulouse, adorait causer en dansant. Causer n'est pas le mot, flirter vaut mieux.
— Vous arrivez à peine au bal, madame? insinua-t-il.'
— J'y suis venue dès l'ouverture, Monsieur; puis, j'ai suivi le cortège présidentiel.
— Ah! le contraire 'm'eût surpris, j'eusse été impardonnable de ne vous point remarquer...
La petite boulotte sourit. Les plus farouches vertus ne s'effarouchent jamais d'un compliment bien tourné.
— D'autant que vous me connaissez peut-être, monsieur le baron de Ternas.
En s'entendant nommer, Paul éprouva comme une attaque d'ébahissement ; il perdit la notion du pas de la polka, rejeta en arrière la jambe au lieu de la projeter en avant. Il s'ensuivit un arrêt dans le mouvement du couple. Le jeune baron, ayant retrouvé l'équilibre, réoffrit ses services pour achever la contredanse.
— Merci, non. Si vous voulez bien me raccompagner, là-bas, à l'autre bout de la salle, aux côtés de cette dame blonde et rose, fit-elle en désignant d'un geste rapide une personne, que de Ternas reconnut aussitôt.
— Près de M'"« Vermeere? dit-il.
A ce nom, la grassette brune éprouve un brin
d'ahurissement. Moins discrète que ne l'avait été son cavalier, elle voulut savoir comment l'étudiant connaissait la jeune Lilloise.
— J'ai eu le plaisir de dîner hier avec M"" Vermeere, et de danser ce soir même maintes valses, scottichs, mazurkas, etc., avec cette charmante personne. Elle me fait également l'honneur de m'accorder le cotillon final.
— Vraiment; je suis charmée, monsieur le baron, de vous savoir en excellents termes avec mon amie.
— Elle est votre amie?
— Je la connais depuis deux jours, elle m'est très sympathique.
Ainsi devisant, le couple avait rejoint Louisa. ^
— Madame Scontoso ! s'exclama la jeune Lilloise. Je vois enfin un visage féminin de ma connaissance
dans cette assemblée. Véritablement, sans mon aimable cavalier, M. de Ternas, je me serais presque ennuyée.
— Merci, madame, se hâta d'exprimer Paul. Je redoublerai d'attention, pour vous éviter un soupçon d'ennui. A dater de ce moment, je ne vous quitte plus.
— L'excès est ennemi du bien, monsieur, plaça Louisa. J'aurais eu beaucoup d'agrément à revoir ici la comtesse de Valseuve. C'est étrange, je l'ai cherchée de tous les côtés, sans réussir à la rencontrer.
— La comtesse était avec moi, dans l'escorte du Président. Oh! — ceci entre nous, vous savez, madame; je serais vraiment désolée si mes paroles étaient rapportées, insinua M"'^ Scontoso.
Ziza et Paul se serrèrent davantage de la dame. Elle baissa la voix pour redire les incidents de la promenade présidentielle, en les pimentant à sa façon de pointes médisantes. A l'entendre , Georgette s'était jetée au cou du Président, lors de l'accolade ; — elle lui avait fait une cour bleue en valsant avec lui pour ouvrir le bal. D'abord, cet honneur ne revenait pas de droit à une simple commissaire du cercle ; il y avait, au sein du Comité, des personnalités plus autorisées à remplacer la marquise de Poissey.
— Entre nous, madame, objecta de Ternas, M. le Président n'a pas eu mauvais goût en choisissant M"^' de Valseuve.
— Ce choix lui a été dicté, monsieur. Passe encore
pour la valse. Mais si vous aviez assisté, comme moi, à la revue des salons, vous conviendriez que la comtesse s'est mise trop en avant, a essayé d'éclipser la présidente et les sociétaires du comité. Par son babil incessant, elle cherchait évidemment à capter, à concentrer sur elle les regards et les amabilités de l'illustre visiteur.
— Mais alors, plaisanta l'étudiant, c'est à recommencer. M. le Président n'a rien vu des merveilles du cercle, si ce n'est la charmante commissaire...
— Bravo, monsieur de Ternas. Permettez-moi, madame Scontoso, d'arrêter le flot de vos confidences. Je suis une amie, et une vraie bonne amie, de Georgette de Valseuve, depuis plus de vingt ans. Je l'aime et je l'estime trop pour...
— Oh ! interrompit vivement la Levantine, je m'en voudrais de vous avoir causé de la peine. J'estime également beaucoup M"*' la comtesse. Des deux mains, j'applaudis à la distinction méritée par son talent d'écrivain, comme j'avais récemment salué de mes vivats son triomphe littéraire, dans cette même salle où nous sommes. Par le nom, la fortune et le génie, notre sociétaire est une des illustrations du Ladies'Club. Nul ne saurait blâmer M. le Président de la République de lui avoir publiquement accordé des témoignages de flatteuse attention.
— Voilà comme j'aime entendre parler d'une absente, madame! fit Paul de ïernas. Et, en se retournant, ayant reconnu de dos à la chevelure, son
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ami Kiss, il le héla, et, le présentant à M""" Scontoso, il ajouta : — Le rédacteur en chef du Parnasse des Dames est un des pliis sincères admirateurs des œuvres de Georgex ; il aurait savouré le langage que vous teniez à l'instant, devant nous.
— Pardon, interrogea Kiss, il s'agissait entre vous de ¥.""> la comtesse de Valseuve ? J'erre après elle comnie une âme en peine; je la demande en vain à tous les échos.
— C'est extraordinaire, invraisemblable de ne pas l'apercevoir au bal. Si nous la cherchions, tous ensemble ! fit M'"'= Vermeere.
La trésorière, désireuse de regagner le terrain qu'elle jugeait avoir perdu dans l'estime de ses nouvelles relations, mit à leur service sa connaissance de tous les êtres du cercle, et son autorité sur le personnel. De salon en salon, elle fit jaser les filles de service aux pittoresques livrées, et finit par apprendre que la comtesse de Valseuve devait, selon toutes probabilités, se trouver dans le cabinet de M"*' la présidente.
A cette nouvelle, les enquêteurs éprouvèrent une certaine perplexité. Iraient-ils ou n'iraient-ils pas relancer la comtesse dans le sanctuaire présidentiel ? M'"*' Scontoso, percevant la hantise qu'en avait Louis.i Vermeere et que déguisait mal M. Kiss, endossa la responsabilité. Elle décida son monde à la suivre dans cet asile, d'ailleurs on ne peut plus hospitalier, affirmait-elle.
Il lui suint, en effet, de toquer très légèrement à la porte pour obtenir l'autorisation d'entrer.
Dans le bureau, les quatre chercheurs découvrirent, outre la comtesse et la marquise de Poissey, un monsieur à belle tête militaire, le crâne nu , des moustaches blanches cirées , légèrement tournées en virgule vers l'œil. Une rosette rouge, de la dimension d'une rose d'amour, s'épanouissait sur un large ruban de même couleur où appendait la croix des braves. Péniblement, en tenant des deux mains l'appareil orthopédique qui lui servait de jambe droite, l'invalide tenta dans un effort de se soulever, de se mettre debout, pour honorer les arrivants.
— Je vous en prie, colonel, restez assis. Nos amies vous excuseront, dit d'un ton persuasif la douairière. Quelle bonne surprise vous nous causez, mesdames! Comment vous, madame Scontoso, et vous, madame Vermeere, si jeunes encore toutes deux, vous avez déserté le bal? Et monsieur Kiss aussi? ajouta-t-elle en reconnaissant le photographeinterviewer.
Elle dévisageait le quatrième visiteur que personne ' n'avait songé à lui présenter. Georgette s'empressa de réparer cet oubli.
— C'est M. le baron de Ternas, marquise, le pro- ^ priétaire du Paj'nasse des Dames.
— A merveille! Votre main, cher monsieur. Je >■■ devrais vouloir vous en vouloir de votre négligence ; ^^
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depuis tanlôt trois ans, je crois, que vous vivez à Paris, vous rendez tard visite à une intime amie de votre tante de Belle-Mothe.
— Soyez-moi clémente, par grâce, madame la marquise, et ne m'obligez pas à rougir d'une faute. J'en ai mesuré l'étendue, depuis le jour où mon ami Kis m'a reporté...
— Mes paroles et ma photographie! acheva la marquise, dont la joie ou peut-être la réverbération du lambeau de moire rouge, attaché sur son corsage colorait l'habituelle pâleur du visage. Eh bien? ma chère trésorière, notre bal réussit-il ? S'amuse-t-on, y a-t-il de l'entrain ?
— C'est la plus brillante et la plus animée de toutes les fêtes auxquelles il m'a été donné d'assister, madame la présidente. Le souvenir de cette soirée ne s'eiïacera pas de la mémoire de nos hôtes.
— Suis de l'avis de madame, marquise. Sabre de bois ! voudrais être encore sous-lieutenant. Avoir seulement mes deux guibolles, intervint le colonel Piébot, désireux de ne pas se laisser oublier.
— Êtes-vous délassé, maintenant, colonel ? interrogea Georgette.
— Un peu, comtesse. Sûrement, oublierai pas cette soirée ! Vous êtes un ange de complaisance, de bonté, madame de Valseuve. Oui, le dis devant tous, un ange... Mille écouvillons! si j'étais sous-lieutenant!... me gênerais pas affirmer autres sentiments... Un ange, vous le répète. A présent, suis fatigué,
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voudrais rompre, malgré tout le plaisir que goûte en votre compagnie.
Georgette, dans un élan de charité, se portait à l'aide du noble infirme. Kiss et Paul de Ternas, emportés par l'exemple, se précipitèrent, et revendiquèrent pour eux seuls le devoir de remettre le colonel dans la position verticale.
— Il faut soutenir jusqu'au bas de l'escalier mon vieil ami, messieurs. Il sera même prudent de l'amener chez lui dans ma voiture, enjoignit la marquise. ]^mc pipemard, la concierge, vous facilitera la tâche de trouver mes gens de livrée.
Dans le laps de temps employé par le colonel à remercier la douairière, Kiss se rapprocha de Georgette et eut le courage de lui reprocher d'avoir fait banqueroute à la promesse inscrite sur son carnet de bal.
— Mais, je n'ai pas dansé, cher monsieur.
— La première valse avec le président.
— Oh ! c'était par ordre. — Cela ne compte pas. — Revenez-nous bientôt, messieurs nos cavaliers, ditelle, en englobant du regard les deux amis, madame Vermeere et moi retournons à la salle de bal.
Après le départ du glorieux boiteux et de ses deux béquilles volontaires, Ziza et Jojette quittèrent bras dessus, bras dessous, le cabinet de la présidente où M™^ Scontoso narrait les prouesses de galante courtoisie de son époux, occupé à perdre des milliers de louis, en taillant une banque au profit des pontes féminins, en veine.
LK LADIES'CLUli ^ilo
Louisa redit par le menu les envieux ragots de la Levantine. La Lilloise n'avait pas menti en avouant son amour des commérages.
Entre temps, les infirmiers poursuivaient leur besogne. La halte dans la loge de M'"'' Pipemard, la mise en voiture, le trajet au pas entre le club et le logement du colonel, boulevard des Invalides, puis la descente du landau et enfin la remise à domicile, heureusement au rez-de-chaussée , absorbèrent plus (Tune heure. Les dévoués jeunes gens subirent de nouveaux retards ; le vieux brave avait de mauvaises jambes, mais une exceller^te langue, et il s'en servit.
— Allez pas partir ainsi, mes amis, fit-il. M'aiderez il vider ce flacon de kirsch.
Avec toute l'agilité dont il était capable, le ramollot installa sur un guéridon trois petits verres et une bouteille d'âge respectable, au fond de laquelle dormait un restant de blanche liqueur.
— Un ange, une sœur de charité, cette petite blonde, (inieugnieu! si j'avais mes énergies d'antan, je Vy prouverais c'que je vous dis.
— Qu'a donc fait pour vous la comtesse de Valseave, mon colonel? interrogea Kiss, qui ne songeait plus à s'en aller, avant d'avoir cette explicatioii.
— M'a servi de bâton de vieillesse cette nuit. L'oublierai jamais. — Oui, m'a sauvé d'être écrasé, piétiné. Comprenez, mes enfants, j'ai perdu l'habitude des réunions tumultueuses. M'a étourdi, déséquilibré, tout ce tremblement. Au bufl"et, après le laïus du
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grand Kébir, on m'a bousculé. M'ont renversé sur le parquet, ces bougres-là! Crédié! le froid de la peur m'empoignait. J'ai pas tremblé comme cela à Gravelotte sous la mitraille, lorsque, la jambe fracassée, je restais sous mon cbeval mort ! M'auraient marché dessus, les autres, sans le secours de ma blondinette. Quelle poigne ! on dirait pas, c'est menu, ça paraît pas plus solide qu'un enfant de troupe, pourtant m'a relevé d'un tour de bras, m'a soutenu, et pour éviter le pétard, l'émoi dans le quartier, m'a guidé, servi d'appui, chez la marquise. Puis, s'est installée, là^ près de moi, m'a soigné, dorloté, s'est obstinée à me veiller. Pensait pas au bal, scrongnieugnieu ! un ange du ciel, que je vous répète. Vivrai pas longtemps, mes cons-. crits, mais tant qu'un souffle de vie animera ma carcasse, je garderai là, — fît-il en s'infligeant, côté du cœur, un énergique coup de poing, — le souvenir de son dévouement.
Durant ce pittoresque récit qui grisait d'une douce ivresse l'âme de Kiss, le vieux serviteur du colonel Piébot s'était familièrement introduit dans la pièce, et avait écouté son maître. A la fîn de la tirade, l'ex-ordonnance, peu rompu aux belles manières, in- <■ vita tout uniment les deux jeunes gens à déguerpir, l à décaniller, suivant son expression. Les cavaliers de ■• Georgctte et de Louisa ne l'obligèrent pas à renouveler l'énergique requête. Ils traversèrent au pas gymnastique les rues désertes et s'arrêtèrent essoufflés Z sous le porche du club, où les agrifîa au passage ^
jy^mc pipemard, anxieuse de savoir si son colonel était arrivé à bon port.
De retour, enlin, dans la salle des fêtes, ils réussirent à rejoindre leurs danseuses, au moment où s'envolaient de l'orchestre les premières notes du cotillon final.
Rajeunie de dix ans, paraissant allégée de sa surabondance de graisse, la trésorière du Ladies'Club le conduisait avec l'officier de la maison militaire du Président de la République, resté jusqu'au bout à son poste, d'ailleurs très agréable, de représentant du chef de l'État.
L'infinité des figures de cette danse, l'incessante attention qu'elle impose aux danseurs interdirent à l'infortuné Kiss d'exprimer des lèvres à sa danseuse le langage qui bouillonnait dans son cœur. Il dépensa tant et tant d'éloquence, par les regards et par les étreintes, que l'intelligente Georgette ne put se méprendre sur la signification de cet alphabet amoureux.
L'aurore, en pâlissant de ses blanches clartés les splendeurs des lumières, amena la clôture du bal. Les invités se retirèrent par bandes de couples alanguis, semblant ressentir tardivement les premières atteintes de la fatigue.
La comtesse exigea que Ziza et les deux cavaliers servants prissent place dans son landau. Les pursang des écuries du comte de Valseuve brûlèrent le pavé, et s'arrêtèrent devant la porte de l'hôtel habité
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par la grand'tante des Vermeere, avant que Louisa ait eu le temps de préciser l'heure d'un prochain rendez-vous avec Georgette.
— Vous êtes-vous amusés, messieurs, à notre fête? demanda celle-ci, lorsque l'attelage s'ébranlait de nouveau.
— Beaucoup, madame la comtesse! répondit Paul de Ternas.
— Et vous, monsieur Kiss.
— Moi, madame, beaucoup également ; mais seulement au début de la soirée et à la fin du bal, quand le président vous a décorée et au cotillon.
— Vraiment ! fit-elle un peu décontenancée par la présence de Paul... Vous n'avez pas eu d'autres distractions ?
— Une autre joie même, en écoutant de la bouche du colonel Piébot l'éloge d'un ange, d'une sœur de charité... Que de cœurs vous avez conquis, madame ! et c'est justice. Du plus grand personnage au plus humble, en touchant au plus brave de nos anciens soldats, vous avez gravé dans les cœurs l'ineffaçable empreinte de vos séductions natives : l'intelligence, les charmes de la jeunesse unie à la beauté, et la bonté.
Paul de Ternas pinça d'importance son voisin sous le frac et lui coupa l'inspiration. Il était temps. On ne sait pas à quel diapason de l'octave d'amour il fût allé la chercher. Puis, ce fut pour le poète un sujet de déchirement, il dut se séparer de Georgette, sans
même savoir au juste quand, comment, où, il la reverrait.
Rentrés chez eux, rue de Vaugirard, les deux amis, tombant de sommeil, ne discoururent pas longtemps. Il est des moments de lassitude, où la bête reconquiert sa suprématie sur l'âme.
Il était environ midi, le soleil parisien de novembre , indigne sosie de l'astre marseillais qui faisait circuler la sève des hôtes de la villa des Myosotis, filtrait une lueur vermeille dans la chambre de Kiss, à travers les rideaux baissés de la fenêtre. Le dormeur s'éveilla. Sa volonté de travailler ordonnant au réveil d'emporter les songes stériles, il sauta du lit, se vêtit, et passa dans le bureau pour parachever le numéro du Parnasse des Dames.
Au crépuscule, le labeur était achevé. Kiss avait rédigé, reçu et corrigé les épreuves du texte et des gravures, donné l'ordre de mise en pages; seul, le bon à tirer final le retenait encore. Cette formalité ne paralysait plus son initiative pensante. Il goûtait à présent, dans toute sa béatitude, la satisfaction du droit au repos après l'accomplissement du devoir.
Paul de Ternas, encore tiède de la chaleur du lit, pénétra dans le cabinet directorial et se complut, par intérêt de curiosité, non par esprit de contrôle, à l'examen des feuilles d'épreuves des articles, célébrant les beautés du Ladies'Club.
— Très bons, mon cher ami, tes portraits de la présidente et de Georgex. Burinées en plein bloc du
génie, tes descriptions des salons. Mais tu as oublié quelque chose d'important. Je ne lis nulle part la rubrique « Petite correspondance de l'I. L. C. »
— Fichtre ! tu as raison. L'erreur n'est pas négligeable. C'est un hameçon à abonnements nombreux. Mais je n'ai pas de copie à insérer là-dessous.
— Retarde, s'il le faut, de vingt-quatre heures l'apparition du numéro. Selon moi, il est indispensable d'entrer d'ores et déjà dans le rôle d'organe officiel du cercle.
— Je ne vois qu'un moyen : je cours chez la présidente avec les épreuves.
— Parfait. An revoir, mon ami. Je dîne chez ma tante la duchesse. Si tu te montres ce soir au Théâtre-Français, à cette fameuse première autour de laquelle la presse agite toutes les cloches de la réclame, tu auras chance de m'y rencontrer.
— Je n'affirme rien. Avant de prendre une distraction, je veux en finir avec la question de la « Petite Correspondance ».
L'ami parti, le rédacteur sonna l'unique employé d'administration de la revue et lui transmit des ordres. Il reçut des mains du commis un paquet de lettres personnelles, les rapporta dans sa chambre sans même jeter un coup d'œil sur les suscriptions et il sortit.
Le premier sapin en maraude, offert à sa vue, l'accueillit portières ouvertes.
— Boulevard Saint-Germain, au Ladies'Club; au trot.
L'automédon retint seulement la première de ces indications. Il se garda bien de fouetter Cocotte, une rosse de l'Apocalypse, rêvant en trottinant au bonheur imminent d'aller remiser. Sans avoir accroché nulle part, sans bris d'essieu, de brancard, le fiacre remit le client à destination.
Anatole s'engagea résolument sous la voûte, en familier de la maison.
— Oust ! là-bas, le pékin ! — où donc que vous liiez de ce pas ? interrogea M'"° Pipemard, accourue sur le seuil de la loge et campée fièrement les deux mains sur les hanches. Tiens, — je le reconnais, c'est M. Kiss.
— Je désirais parler à M'"'' la marquise.
— Dame ! monsieur, vous avez été gentil cette nuit pour mon colonel. Je consentirais volontiers à vous être agréable; seulement il y a la consigne: « Pas de mâle dans la maison ». Puis, je dois vous dire. M'"" la présidente n'est pas ici.
Le poète n'avait pas prévu ce contretemps. Toujours les mêmes, ces favoris des Muses! ils ont parfois le don de divination à échéance de siècles et manquent totalement du pressentiment de l'immédiat. Ainsi découragé par un premier insuccès, Kiss commençait à se lamenter contre le sort. Tout à coup la pensée de Georgette jaillit dans son esprit. Il entrevit la fée, le bon génie du. Parnasse des Dames, comme la Dea ex machina de son embarras.
Certes, il n'eût pas osé commettre le péché de lèse-
politesse de se présenter sans prétexte avouable, sans motif sérieux et urgent chez la serviable mondaine. Mais, en Tespùce, l'intérêt du Ladies'Club étant en jeu, sa démarche serait fort bien interprétée. Il prit son essor vers la rue de Grenelle.
— M'"" la comtesse de Valseuve est-elle chez elle? demanda-t-il au concierge de l'hûtel.
— Je l'ignore, monsieur.
— Ils l'ignorent presque toujours, ces portiers-là! balbutia Kiss.
— Ce n'est pas aujourd'hui le jour de réception de M""' la comtesse. Elle reçoit le mardi.
— Possible, fit le poète avec raideur. Veuillez faire passer ma carte. Je désire lui parler au sujet du Ladies'Club.
— On va voir, monsieur.
Il attendit, anxieux, comme le condamné à mort de
la Roquette attend l'issue d'un pourvoi en grâce. Anna, la jolie soubrette, ne tarda pas à paraître.
— • Veuillez me suivre, monsieur, dit-elle en s'inclinant légèrement devant le jeune homme. |
Kiss marcha derrière la camériste, n'osant pas la tZ précéder, pestant contre le pas trop court de la ser- 5 vante. Elle mettait cependant doubles les enjambées en conduisant le visiteur vers le cabinet de travail de -'â, sa maîtresse. Il y fut bientôt introduit.
— Je vous reçois en intime, sans aucune façon, monsieur Kiss, se plut à faire remarquer Gcorgette dont la toilette, un très élégant déshabillé de surah
rose tendre, enjolivé de rubans et de dentelles, ne démentait pas les paroles. Je sors à peine de ma chambre.
Elle apparaissait ainsi plus charmante que dans sa parure de bal. La lassitude avait délayé au-dessous de ses yeux un atome de bistre, fonçant l'azur des iris et imprimant à ses regards une sorte de lascivité séduisante et des éclairs d'excitante volupté.
L'atmosphère même de l'appartement semblait saturé d'excitations impudiques. Dans toute la pièce se distillait un enivrant parfum de verveine. Sur les chenets de la cheminée, ardaient en flammes diaphanes des tisons qui mettaient au rose visage de Georgette des reflets de carmin, et qui épandaient la tiédeur pénétrante des printanières effluves. Une lampe électrique, aux délicieuses ciselures, filtrait, d'épais cristaux teintés de vert espérance, une clarté suave^ auréolant, idéalisant l'or des cheveux de la jeune femme, et laissant dans la pénombre tous les objets inanimés, décor matériel de ce logis.
Kiss, comme fasciné, ressentit en son être la brûlure des flammes impures. Pas un mot de sang-froid ne montait de sa gorge pour exprimer l'objet de sa venue. Des accents de passion, plus délirants, plus vibrants que jamais, résonnaient dans son cœur. Toutes les ailes de sa pensée le soulevaient, l'emportaient, comme le papillon vers la lumière, irrésistiblement, contre l'écueil des amours platoniques...
— De tous ceux qui vous aiment, madame, osa-t-il
répondre, il n'en est pas un seul méritant plus que moi, par le dévouement qu'il vous porte, par la reconnaissance qu'il vous a, l'intimité de votre accueil.
— Dévouement, reconnaissance ! que de grands mots vous employez là, monsieur Kiss? lutina la comtesse.
— C'est vrai, je les récuse; ils peignent incomplètement ma pensée. Un mot exprimera mieux le sentiment que m'a révélé notre rencontre, et que réveille depuis, à tout instant de ma vie, l'incessante obsession de vous. Ce mot brûle derrière mes lèvres ; ma volonté chancelante est impuissante à le retenir ; je vous le livre, comtesse, c'est : amour!
— Monsieur Kiss ! interrompit Georgette, feignant d'être offensée, vous vous êtes annoncé comme porteur d'une communication intéressant le Ladies' Club.
— Pardonnez-moi, je vous en supplie. Votre vue annihile ma mémoire. L'amour que je ressens pour vous égale l'adoration, le culte du croyant pour la Divinité. Comme la foi, comme le patriotisme, ce sentiment saura grandir en moi jusqu'à l'abnégation, jusqu'au sacrifice, jusqu'au martyre
— Exalté! pensa tout haut Georgette, qui avait écouté, les paupières baissées, le regard errant vers les tisons embrasés, dans une extase, comme si elle eût entendu une invisible harmonie.
— Oui, exalté! poursuivit, le poète. Comme le
néophyte, dont on vient d'arracher le bandeau, j'entrevois une image du ciel pour la première fois. Vous avez, d'un regard, déchiré, mis en lambeaux le voile qui enveloppait mon cœur et comprimait ses battements ; vous avez découvert un horizon céleste à ses aspirations. Battre pour vous seule, se donner à vous tout entier, vous aimer, vous idolâtrer; telles sont désormais ses ambitions implacables, plus fortes que ma volonté, supérieures à ma raison. Par pitié, comtesse, regardez-moi, tournez vers mon regard le rayon de vos yeux. Laissez-moi lire dans votre âme. Et sa voix contenait ce pur accent de sincérité, de conviction profonde d'où découlent l'éloquence et la persuasion. La jeune femme, soudain docile, releva les paupières, et tourna vers Kiss un regard où l'exalté sut lire une expression plus tendre et plus vive que le pardon.
— Oh ! vous m'aimez ! Georgette ! Je vous aime ! Sous l'attirance magnétique du regard de la bien-
aimée, l'amoureux enhardi s'élançait, se penchait pour sceller sur les lèvres de la femme conquise un premier pacte d'amour partagé.
— Non! non! recula Georgette, dans une suprême révolte de la raison.
Elle se débattit. Dans le mouvement, le haut de son peignoir s'entr'ouvrit. Un coin de gorge se découvrit. Ce petit rien de nacre, de nudité, comparé à ce qu'elle montrait naguère dans son décolleté de bal, livra les sens de Kiss à la démence de l'ivresse...
Fou, bestial, exaspéré, il devenait violent; il employait la force.
— Lâchez-moi, je vous en conjure, sinon je vous haïrai!
Il faiblit sous cette menace. A la haine de Georgette il préférait n'importe quel supplice. Il s'apaisa. Silencieux, figé, immobile, retenant ses halètements, il n'osa môme plus regarder celle qu'il croyait sa victime.
Ah ! oui, vraiment il était néophyte, conscrit, apprenti en l'art erotique ! S'il avait eu plus d'expérience, il aurait compris, aux soulèvements précipités de la poitrine de son idole, aux frémissements continus des narines, aux afflux de sang montés du cœur au visage, aux fluides bleutés et doux de ses regards mouillés, que des envies d'amour, non des élans de haine, sourdaient de l'être entier de la femme éperdue.
Lorsqu'il recouvra la parole, il agit comme un général maladroit, battant en retraite au moment de la victoire.
— Votre main, au moins, madame, comme gage de pardon?
Plutôt par pudeur instinctive que consciemment, Georgette hésita, feignit de refuser...
Elle vit la résignation assombrir le visage de Kiss. Elle ne résista plus ; elle tendit les deux mains.
Enivré, le jeune homme garda longtemps dans une étreinte les mignonnes petites mains; il les porta
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jusqu'à ses lèvres et les meurtrit de baisers ardents.
— Je vous promets mon amitié la plus affectueuse, chuchota Georgette attendrie.
— Moi, je vous donne tout mon amour, Georgette, et pour la vie. Je vous aimerai, reprenait-il
Soudain, ses lèvres se turent. On toquait à la porte. L'ange de la pureté veillait. La marquise de Poissey faisait irruption dans le cabinet, sur les traces d'Anna. Kiss, par enchantement, retrouva la sérénité, le calme du visage. Dans son for intérieur, il eût voulu mander au diable la douairière trouble-fête ; il ne se souvenait même plus qu'il était sorti de chez lui dans l'intention expresse de la rencontrer.
— Je ne puis décidément pas me passer de vous, Georgette, préambula l'aimable marquise. Je viens du Club; un désert; nos danseuses se reposent. Mais, mes correspondants des deux sexes ne se lassent pas de m' accabler de missives. J'ai plus de deux mille lettres à déchiffrer, je ne me sens pas le courage d'attaquer sans vous cette armée de pattes de mouches.
— Ne vous mettez plus en peine à ce sujet, marquise. MM. de Ternas et Kiss ont découvert le moyen pratique et expéditif de répondre aux épitres qui le méritent, dit Georgette.
— Parfaitement, — grâce à la Petite Correspondance que nous allons créer dans le Parnasse des Dames. C'est un peu dans ce but que j'essayai tout à l'heure de pénétrer au cercle auprès de vous, madame la présidente.
— En effet, la concierge m'a informé de votre démarche.
— Tout d'abord, je désirais soumettre ces épreuves à votre approbation, fit-il, en remettant le paquet d'imprimés à la marquise.
Georgette, familièrement penchée sur l'épaule de la douairière, regardait les gravures et essayait de lire les articles. Son portrait frappa son regard.
— Oh ! ce n'est pas de jeu, monsieur. Vous avez surpris ma bonne foi ; je ne vous avais pas autorisé à cette publication. Je ne suis, somme toute, au club que commissaire. M"»^ Scontoso, l'infatigable trésorière, et les dames vice-présidentes avaient sur moi des droits de préséance.
— Veuillez observer, madame la comtesse, qu'il s'agit du portrait de l'écrivain Georgex et que l'article qui s'y rapporte s'occupe peu de la clubwomancommissaire. Cette publication s'impose comme une actualité au lendemain du jour où le gouvernement, par l'entremise on ne peut plus aimable du Président de la République lui-même, s'est honoré, en honorant une des plus pures gloires littéraires de nos jours.
Des yeux, la marquise et Georgette dévorèrent l'article.
— Oh ! le pauvre président ! s'exclama la douairière. Vous êtes dur pour lui, monsieur Kiss.
— C'est trop fort, cette critique. Sans doute, il a eu tort de m'embrasser avec des claquements de lèvres. Observez que c'était en public, devant une très nom-
breuse assistance. Dans ces conditions-là, monsieur, les baisers... cane compte pas... Au moins pour celle qui les reçoit, acheva-t-elle.
— Je suis de votre avis, insista la présidente. Monsieur Kiss, croyez-nous, supprimez, barrez ces lignes, de même que votre allusion finale à la visite de la grotte. Savez-vous à quoi vous vous exposeriez en les maintenant?
— Mais à rien, madame la marquise. La presse n'est plus muselée, et tout plumitif peut se passer la fantaisie de décocher des traits satiriques à la tête du chef de l'État. On ne m'internera pas à Sainte- Pélagie !
— Non, assurément. Seulement, on criera sur tous les toits que vous êtes... comment dirai-je? atrocement jaloux.
Georgette ne put étouffer le bruit d'un éclat de rire qui fit choir sur elle le regard sévère de la présidente.
— Riez, petite espiègle, fit la marquise. En attendant, comme je vous aime trop pour vour exposer à l'ombre d'une compromission, g'exige de M. Kiss la suppression des critiques en question, sinon, je refuse au Parnasse des Dames toute faveur.
— C'est donc bien grave, chère marquise. Permettez , je vais relire attentivement , dit Georgette.
Kiss, si l'on s'en rapporte au jugement de M"'' Pipemard, avait l'entêtement d'un mulet, en tant que
reporter. Comme écrivain, il avait l'orgueil, pour ainsi dire, la vanité sotte do s'obstiner dans la forme et l'émission de sa pensée manuscrite, de s'opposer surtout aux tripatouillages de tiers dans ses textes. Il se raidit donc contre la critique de la douairière et s'apprêtait, malgré les conséquences dun refus, à ne pas modifier d'un iota les allusions, d'essence jalouse et férocement jalouse, lancées par sa plume d'amoureux contre le rival inconscient de la soirée, de la nuit précédente. Mais, il avait compté sans Georgette .
— Oui! disait-elle après avoir lu et relu. Vous avez raison, marquise. L'envie transpare entre ces lignes. Rayons-les, monsieur Kiss, dites, le voulez-vous ? minauda-t-elle, avec un regard de voluptueuse tendresse, qui semblait promettre une récompense infinie.
— Décidément, je m'incline devant l'unanimité de vos jugements, mesdames. Voyons, fit le rédacteur un peu hypocritement, celant un froissement d'amour-propre derrière un mensonge. Je n'ai pas encore définitivement corrigé ces épreuves. A première lecture les défauts signalés par vous ont dû m'échapper.
Et cependant, sans tâtonner, sans chercher l'endroit de la colonne où s'alignaient les mots incriminés, il barra de traits de plume, de la plume d'or de Georgex, les lignes en litige. Sous prétexte d'éviter des remaniements do mise en page, il rem-
plaça les suppressions par des pensées nouvelles, exprimant — ô ironie ! — l'opposé diamétral des anciennes.
« Pour être président, on n'en est pas moins homme, écrivit-il, et quel homme eût résisté à l'irrésistible tentation de donner l'accolade à la nouvelle légionnaire par de sonores baisers des lèvres et du cœur sur son angélique visage ?... »
— Préférez -vous ce texte -ci, madame la marquise?
— Oui, en supprimant cependant « du cœur »... Georgette voulut voir aussi. Elle lut et ne dit rien, mais elle rougit; son délicieux minois emprunta un instant le coloris d'une cerise mûre.
— C'est égal, malgré vos corrections, fît- elle, il se dégage encore de cet article un sentiment... Comment diriez-vous, marquise ?
— De tendre admiration pour vous, parbleu, ma chérie. Mais ce sentiment-là, je le pardonne à M. Kiss, je dirai même mieux, je lui eusse gardé rancune d'un sentiment contraire...
Ce langage effaça, fondit, volatilisa tout ce qui pouvait rester de rancœur contre la douairière dans l'amour-propre du rédacteur du Parnasse des Dames. Il lui prouva son extrême bonne volonté en s'imposant l'obligation de parcourir les milliers de lettres qu'elle gémissait de devoir lire, et d'insérer dans la « Petite Correspondance » les réponses indispensables. On convint également de faire tenir régulière-
ment désormais à Kiss tous les avis et communications intéressant les clubwomen.
La présidente prit connaissance des articles en faveur du club, les approuva, mais réclama, par tactique électorale peut-être, d'y insérer quelques phrases élogieuses à l'égard de M°" Scontoso.
Kiss se rendit au Ladies'Club. Le dévoué journaliste portait un ordre à M'"' Cardinet, pour être mis en possession du volumineux courrier.
Ce transport nécessita un fiacre, à défaut d'un camion.
Kiss n'alla pas rejoindre au Théâtre-Français son heureux commanditaire. Mais le généreux Paul de Ternas, à son retour de la comédie, ne bouda pas à la tâche. Il partagea avec son ami la corvée de dépouiller la correspondance.
— En toute sincérité, je l'avoue, dit l'étudiant, la besogne est parfois répugnante. Mais il est des moments où je m'amuse davantage qu'à la représentation d'où je sors. Il y a là une collection sans pareille de documents humains. Conserve-les, mon cher Anatole, si la douairière ne te les réclame pas. Tu y puiseras, plus tard, lorsque ayant lâché les vers tu te résoudras à pondre de prosaïques romans de mœurs, les éléments de vingt volumes.
— Vrai Dieu ! approuvait Kiss. Ils me dégoûtent, ces correspondants -là. Que de viles et louches propositions engendrent l'amour du lucre, la vénalité!
— N'accable pas ces braves gens, mon ami ; ils seront tous, ou à peu prés tous, des vaches à lait pour le Parnasse des Daines. Demain matin, à la première heure, je vais lancer des courtiers de publicité dans les jambes de tous les fournisseurs qui sollicitent les faveurs de la marquise. Nous allons récolter une telle moisson de réclames et d'annonces, qu'avant six mois notre revue possédera son hôtel boulevard Saint-Germain, en face du Ladies'Club.
— Paul! je m'incline avec respect devant tes qualités géniales d'administrateur de journal. Tu mourras dans la peau d'un milliardaire.
— Comme nous sommes associés, je te léguerai la moitié de ma peau.
Ainsi, sans lever les yeux, occupés à déchiffrer les gribouillages des solliciteurs de clientèle féminine, menacés de devenir les clients sérieux des pages de couverture du Parnasse des Dames, les jeunes et laborieux associés réussirent à tromper l'ennui et la fatigue par de spirituelles réparties, le plus souvent imprégnées de camaraderie fraternelle.
Toutefois, particularité notable, Kiss se montrait rebelle à toute allusion pour ou contre l'amour platonique. Il gardait pour lui seul, au fin fond de son cœur, enseveli sous un linceul impénétrable, le secret de l'amour confié à Georgette. Comme tous ceux qui sont sincèrement, noblement épris d'une idole, il lui répugnait de nommer, d'exposer
à la flétrissure, à la souillure d'une ironie, d'une raillerie même courtoise, l'être vers qui désormais s'envolaient ses pensées les plus pures et que, dans sa candeur sublime, il se reprenait, maintenant échappé aux tentacules de l'ivresse des sens, à rêver d'adorer, d'idolâtrer comme un ange du ciel.
Des colonnes dans les journaux, des pages dans les Revues, s'inspirèrent de la brillante fête du Ladies- Club, et surtout des distinctions attribuées à des clubwomen. Sous la plume des rédacteurs féministes la prose chantait victoire. Décorer par fournée, en tas, des femmes, sous la vague mention « services exceptionnels », comme on décore des hommes, c'était à leurs yeux un premier pas de géant accompli vers le but de leur marotte idéaliste, vers la proclamation de l'égalité civile des deux sexes. Sous la griffe des grincheux — de vieux laids que trompaient leurs maîtresses, ou bien de maris arrachant leurs articles d'un front mis en charpie sous la lourde couronne de cornes posée dessus par des épouses peu méritantes — l'avalanche de récompenses était taxée d'abus, de prostitution des ordres de chevalerie. Dans l'opposition socialiste, des balbuzards de la tribune rôdaient dans les couloirs de la Chambre des Députés,
en quête d'une majorité pour tomber le ministère, coupable, en décorant la douairière de Poissey, une marquise, d'avoir fait œuvre de réaction.
En général, on passait l'éponge sur la rosette violacée de M""" Scontoso. On voulait se ménager la manne métallique de la banque Rastapoulo et C'% à l'époque des émissions futures.
Seule, la croix attachée sur le sein de la comtesse de Valseuve était saluée par l'unanimité des approbations, ;par un concert d'élogieuses épithétes. Les mérites de l'écrivain Georgex imposaient silence aux railleurs, aux bilieux confrères de lettres. Tous entonnaient en l'honneur de la charmante légiohnaire, des alléluias d'allégresse, des hosannahs de gloire. Jamais, depuis les temps les plus reculés, une femme exerçant par vocation la profession d'écrivain, n'eut, au printemps de la carrière, l'heur de faire vibrer en un accord aussi parfait de flatteries toutes les trompettes de la renommée.
Dans cette bruyante fanfare, on joue parfois comme au régiment. Dès qu'un virtuose a donné le la, les autres musiciens embouchent la même note. Ils traduisent tous la même partition, un Vapereau quelconque ; ils la plagient avec des variantes légères, chacun suivant son tempérament.
Kiss étant du bâtiment, connaissait le chemin des cuisines de la gloire, et il était lié avec bon nombre de cuisiniers. Il fut le plus zélé marmiton de l'apothéotique banquet de Georgette. Ses cheveux —
Sans qu'il en perdît un seul dans le potage — frisèrent dans toutes les officines de rédaction où il apportait sa prose dithyrambique, au menu triomphal de la bien-aimée. Il bâtissait ainsi, à sa vivante idole, avec les inspirations des fibres de son cœur, un piédestal d'immortalité. Par lui, des photographies, des portraits du radieux visage de l'héroïne du jour appendirent bientôt à toutes les vitrines des boutiques où l'on vend les traits des célébrités contemporaines, s'arrondirent en médaillons à la page d'honneur des périodiques illustrés. Le public, la France et l'étranger, apprirent à redire aux refrains de cette harmonie, le nom glorieux de la femme-auteur. Des anecdotes choisies de sa vie, des pages éloquentes de ses œuvres, de discrets coups d'œil dans son existence privée sortirent de l'obscurité sous la pleine lumière. Georgex s'infitra dans tous les cœurs. Les générations présentes, enorgueillies d'opposer enfin aux illustrations féminines du siècle dernier un nom de vivante illustre nommaient Georgex, avec emphase, comme les aïeux avaient dit George Sand.
La plus étonnée, la plus délicieusement extasiée devant ce merveilleux résultat du puffisme fut, sans contredit, Georgette de Valseuve. Des qualités de large envergure bravaient en elle le vertige du « moi », plaie fréquente chez certaines gens, poussés aux sommets. Elle estima les honneurs rendus de beaucoup supérieurs à l'effort accompli.
De toutes parts s'abattit dans son cabinet de travail
le vol des bouts de carton-bristol de félicitations et de souvenirs. Elle reçut de Louisa Vermeere une longue, longue lettre datée de Lille, où la complaisante et inoublieuse commissionnaire en mariage relatait en post-scriptum le résultat merveilleux de ses démarches. L'héritière, la perle rarissime réunissant les qualités requises pour parfaire le bonheur conjugal de Gontran, était trouvée. Le comte n'avait qu'à venir, à voir, à demander ; la victoire lui était assurée,
Georgette vola chez la marquise de Poissey, en messagère de cette nouvelle. D'après les notesde Ziza, la prétendante lilloise l'emportait même sur la petite Danvert.
— Vite il faut rappeler mon neveu, dit la douairière. Par lettre, ce sera trop long. Courons au téléphone. Vous m'accompagnez, ma chérie ?
Bientôt, dans des cages téléphoniques, la douairière, à Paris, madame de Danvert, à Marseille, engageaient la conversation.
— Bonjour ! Berthe, faisait la marquise. Vous m'entendez bien?
— Très nettement, ma chère Éléonore.
— Je vous ai fait venir au téléphone pour vous prier de me renvoyer au plus tôt Gontran.
— Qui, dites- vous ?
— Mon neveu de Boucaut, parbleu!... précisa la douairière, persuadée que son auditrice avait mal entendu.
— Votre neveu ! Mais, je ne l'ai pas vu depuis cinq ans.
— Comment ! Il n'est pas votre hùte ? Il n'a pas paru chez vous ?
— Pas même son ombre.... Je vous félicite, Éléonore, de votre croix. Les journaux de Marseille sont pleins de vous et de votre œuvre. Mes compliments.
— Merci! trouva, malgré son effarement, la douairière, en abandonnant l'appareil.
Mot pour mot, elle répétait à Georgette la surprenante conversation. Les suppositions les plus invraisemblables s'imagèrent au cerveau des deux amies. La plus consistante, celle qui prit chez la tante les apparences de la réalité, était d'aspect sinistre. Le disparu ne pouvait être que la victime d'un crime mystérieux. Depuis huit jours, sauf le télégramme relatif à la Brocolis, Gontran n'avait pas accordé le moindre signe de vie à sa tante. La mort seule expliquait pareil silence, semblable oubli. Et la bonne Georgette, chagrine elle-même du navrant spectacle de la douleur peinte sur le visage de la marquise, s'imaginait l'assassinat, avait la vision spectrale du cadavre de Gontran gisant, ensanglanté, dans quelque carrefour de Marseille.
— Il faut tenter même l'impossible pour découvrir ce pauvre garçon, soupira la tante,
— S'il y a eu un crime, ma chère marquise, la ■police nous mettra sur la voie...
— La police! répéta comme un écho plaintif la présidente.
Elle eut un hoquet de découragement, de révulsion. L'idée d'aller à la police l'olTusquait, lui répugnait comme la vision soudaine d'une vipère. Cependant, sa conscience d'honnête et loyale femme ne lui suggérait pas la crainte des policiers. Il est ainsi d'injustes, d'inqualifiables préventions; le romancier les signale, impuisssantà les analyser.
Mais l'obligation de recourir à l'institution antipathique s'imposait, tenaillante, surmontant -les répulsions.
— Si j'envoyais un de mes serviteurs? insinua la douairière.
— Le plus discret de vos gens de livrée ne l'est pas assez, marquise, pour que la cause de cette insolite démarche ne devienne aussitôt la fable du faubourg Saint-Germain.
— Georgette, je vous en conjure, suppliait la parente affligée, secourez ma pensée défaillante, aidez-moi de vos conseils.
Point n'était besoin d'implorer pour stimuler le zèle de la compatissante et dévouée comtesse. D'ailleurs, elle écoutait mal la marquise ; son attention se concentrait à la poursuite d'une idée.
— Mon plan est fait, marquise, dit-elle avec un sourire moins triste que le regard de sa vieille amie. Nous allons prier M. Kiss de se rendre à la police.
— Y songez-vous, Georgette, un journaliste!
— Je réponds de sa loyauté, de sa discrétion, de son tact, marquise, protesta vivement la jeune comtesse, avec une pénétrante chaleur d'accent. Je me lierai à lui, pleinement, sans restriction.
— Consentira-t-il ? fit la douairière avec des hochements de tête.
— N'en doutez pas. Sa reconnaissance est acquise à la présidente du Ladies'Club ; il ne reculera devant rien pour le témoigner par un acte serviable. En nous hâtant, nous aurons des chances de le trouver au Parnasse des Dames.
La marquise, gagnée par l'assurance de George tte, se laissa conduire rue de Vaugirard. Pendant le trajet^ sous un ciel brumeux de décembre, l'âme attristée, assombrie comme l'horizon, les deux femmes se turent. La jeune échafaudait dans son imagination les conceptions les plus disparates ; avec une mobilité de mouche vagabonde, son rêve voletait de Gontran à Kiss, à la police, à Marseille, toujours avec l'objectif dominant de découvrir la vérité, seule capable d'apaiser les angoisses anxieuses de sa compagne.
Le rédacteur en chef du Parnasse des Dames eut un frissonnement de plaisir et d'orgueil à la vue de ses visiteuses. Il courut à elles, se fit caressant de la voix pour les saluer, mit un élan de son cœur dans son étreinte de main à la comtesse. Son profil parut s'étirer, ses yeux s'agrandir, et sa bouche s'ouvrir démesurément, en écoutant le récit de la marquise
douairière, et l'objet de la mission qu'elle venait lui confier. Il ne manifesta guère d'empressement à formuler son acceptation. Georgette, l'invincible charmeuse, prêcha la cause en apôtre; elle combattit, détruisit une à une les objections de Kiss ; et, par un de ces « je veux! » doux et séducteur comme une caresse, qui résonnait comme un coup de clairon au cœur du jeune homme, elle enleva son assentiment. Tout ce que femme veut, le veut aussi l'homme follement épris d'elle. Kiss, remonté .comme un automate, l'âme en fête, sous le ciel brumeux, courut à la Préfecture de police.
— Vous me demandez l'impossible, monsieur, répondit le préfet au journaliste. Mes pouvoirs ne s'étendent pas au département des Bouches-du- Rhûne. Cependant, je ferai plus que je ne dois, pour obéir an vœu de M"''' la Présidente du Ladies'Club. Elle a le bras long, la marquise de Poissey! ajoutat-il. Avant une heure, un agent de la police secrète, un des plus fins limiers dont je dispose, ira s'aboucher avec la douairière en vue de relever la piste du disparu. Où mon homme rencontrera-t-il la marquise?
— Mais ! hésita Kiss... chez moi, rue de Vaugirard, au bureau du Parnasse des Daines.
Il s'éloigna, satisfait, enchanté à la pensée qu'il bénéficierait pendant une heure de la présence dans son cabinet, de Georgette.
La comtesse ne songea pas à se séparer, en effet, delà marquise. Elle attendit l'agent de la Préfecture.
Comme pour respecter le mutisme douloureux de la tante de Gontran, les jeunes gens s'isolèrent dans l'embrasure de la fenêtre, regardant vers le parc du Luxembourg. En dépit du brouillard qui pesait glacé, détournant les esprits vers la mélancolie, Georgette et Kiss goûtaient un indicible charme à se sentir près l'un de l'autre, à se frôler dans un soupçon d'attouchement. Ils parlaient de banalités, de l'élection de la présidente à l'unanimité des suffrages des votantes ; du ballottage d'où était sortie difficilement victorieuse une certaine dame Brocolis, sauvée du blackboulage grâce à M™** Scontoso ; de la candidature de Louisa Vermeere, dont les marraines furent M"'= de Poissey et Georgette elle-même, et qui réunit également toutes les voix des clubvomen.
— Parbleu! dit Kiss. On ne votait pas pour jjmc Vermeere, on votait sur le nom des marraines, sur le vôtre — voilà le vrai motif de son triomphe. Votre nom est sur toutes les lèvres, dans tous les cœurs, j'en suis jaloux.
— Toujours poète, toujours exalté. Prenez garde, la marquise vous entendrait...
Alors, le passant de la rue, le fiacre plein ou vide, le creux d'un arbre du parc où se blottissaient, en brochette, des moineaux frileux, tout leur devint prétexte à causerie tendre, à échange de regards étrangement lumineux.
On frappa.
244 LE LADTES CLUB
— Serait-ce déjà l'agent secret? fit Kiss, avant de crier : « Entrez ! » L'heure d'attente s'était écoulée si rapide pour lui, qu'il avait peine à croire qu'elle fût passée et dépassée.
— M. Chrome, sous-inspecteur de la sûreté, s'annonça le nouvel arrivant en englobant d'un coup d'œil les trois personnages.
Sans hésitation, il s'avança vers la dame à cheveux blancs en qui il avait aussitôt flairé la tante du disparu. Il procéda minutieusement à l'interrogatoire, nota le signalement de Gontran, la date de son départ de Paris. Il voulut connaître le but de son déplacement. Ici, la marquise faillit manquer de franchise; mais elle surmonta toute fausse honte ; elle avoua la mission confidentielle donnée à son neveu, et signala l'existence du télégramme qu'elle en avait reçu.
— Êtes-vous en possession de la dépêche, madame la marquise?
— Certainement, je la retrouverai.
Les yeux du policier s'irradièrent d'un éclat de triomphe.
— C'est jeu de vulgaire gendarme, de garde champêtre, dit-il avec une intonation d'ironie, que de mettre le grappin sur votre neveu.
— Hélas ! gémit la marquise, sur sa dépouille mortelle, peut-être !
— Aucun avis de crime mystérieux n'est parvenu ces temps derniers à la Sûreté, madame. Le comte de de Boucaut se porte comme un charme. Je le dépiste-
rai, à Marseille ou ailleurs. Est-il joueur? n'aiirait-il pas tenté la chance à Monte-Carlo ?
— Cela n'expliquerait pas son silence, et surtout son manque inexplicable de courtoisie à l'égard des dames de Danvert, chez qui il n'a pas même mis le pied.
— Vous voudrez bien me remettre la dépêche et une photographie récente de M. le comte. Je partirai ce soir même et j'ose affirmer qu'avant deux jours vous aurez et l'adresse de votre neveu et l'emploi de son temps depuis son départ.
Les deux dames prièrent encore l'obligeant Anatole de les suivre à l'hôtel de Poissey, afin de rapporter à M. Chrome les documents qui lui étaient nécessaires. La marquise joignit à ces papiers un billet bleuté d'une valeur de cinq cents francs.
Le sous-inspecteur de la. sûreté fit des façons avant d'accepter la somme offerte. Au demeurant, il fut ravi de la serrer dans son portefeuille, sur son cœur qui battait plus vite. Le rapide du même soir le débarquait à Marseille, dès l'aube du lendemain. Il attendit au buffet le plein jour, très patiemment, en déjeunant à la fourchette, comme un voyageur qui n'a pas le souci de lésiner sur les frais de route. A sept heures du matin, il filait vers le boulevard de la Corderie, et s'introduisait auprès du receveur du bureau des Postes et Télégraphes, situé sur cette artère. Il exhibait des pouvoirs spéciaux et réclamait la communication de l'adresse laissée par l'expéditeur du télégramme qu'il produisait.
— Comte Gontran de Boucaut, villa des Myosotis, Corniche, retrouva-t-on, sans longues recherches. Vingt-cinq minutes après cette première découverte, M. Chrome taillait une bavette avec la cuisinière de M'"^ de Brocolis, dans l'arrière-cuisine de l'édénique demeure. 11 fut édilié sur l'emploi du temps du présumé cadavre. Ses instructions, ses droits s'opposant àtoute action directe contre la tranquillité du comte, le policier reprit le premier rapide en partance de Marseille pour Paris. Cette fois, par scrupule de conscience, ilépargnaitla dépense, il économisait les fonds de la marquise. En son âme, il s'estimait trop payé; il riait, il se lamentait tour à tour de l'aisance par trop grande, dépouillée d'intrigues, d'obstacles, de luttes, de sournoiseries, d'habiletés, de trucs de métier avec laquelle il avait découvert le nid du pigeon cherché. Franchement, il rendrait l'argent; surtout, il ne se vanterait pas auprès des copains du rôle d'apprenti gendarme qu'on lui avait assigné !
Au grand ébahissement de la livrée, la marquise de Poissey lit introduire, dans le cabinet présidentiel du Ladies'Club, le monsieur qui avait eu le toupet d'apostropher carrément M""" Pipemard, presque insolente avec l'obstiné visiteur sollicitant l'autorisation, à onze heures du soir, d'entretenir la présidente. Circonstance aggravante, aux dires de la concierge et des filles de service, l'individu, habillé comme un vulgaire commis-voyageur, portait le nom insignitiant de Chrome. Les papotages allaient bon train sous le
porche, tandis que l'agent secret révélait à la tante l'adresse du neveu et la façon dont le tourtereau bien vivant coulait ses loisirs à la villa des Myosotis. La marquise arrêta la cascade de grivois racontars que Chrome avait puisés à la source abondante des lèvres de la cuisinière de Maria Brocolis. Sinon, dans sa gauloise jovialité, le policier eût raconté, dans un rapport fidèle, les plus intimes détails d'alcûve. Ces gaillards de la sûreté sont tellement rompus à préciser ! Rien n'échappe à leur avidité de savoir, à leur lucidité merveilleuse d'interrogateur. Chrome avait tiré les vers du nez à la servante marseillaise, au point de pouvoir redire approximativement, le nombre d'heures de jour et de nuit passées par Contran et Maria dans la stricte intimité du tête-à-tête. Il causa une suprême impressiond'ahurissementàla marquise, en offrant de lui restituer la monnaie du billet de banque. Elle dut insister pour le lui faire conserver. Le rapport de l'agent lit l'objet d'un entretien entre la douairière et sa confidente Georgette.
— Dois-je leretirer des mailles de cette femme? demandait la tante. Si j'écris, ils sont capables de ricaner ensemble à la lecture de ma lettre. Aller moi-même à Marseille..., commençait-elle, le visage courroucé.
— Seraitinutile, marquise. Nous enverrons M. Kiss.
— Encore M. Kiss ! C'est de la démence, ma chérie ! Pourquoi ce jeune homme s'improviserait-il le terre-neuve de mon neveu, en train de sombrer dans le gouffre du vice? Quelle honte le dernier des-
cendant de ma race réserve à mes cheveux blancs! Je l'abandonne à son inconduite, je ne veux plus m'occuper de lui. Je le renie! Veuillez remercier votre obligeante amie, M'"'= Vermeere, et, sans en dévoiler le véritable motif, lui faire part de la renonciation, de la répugnance de Gontran à toute idée de mariage.
Georgette n'essaya pas d'ébranler la résolution de l'autoritaire présidente. Elle était suffisamment armée contre son vainqueur de naguère, en cas de retour offensif. Elle n'avait plus besoin de caser le comte dans le cercueil du mariage, pour lui interdire désormais toutes velléités de renouer une chaîne brisée, irréparablement.
— Je vous approuve, marquise, répondit-elle. A quoi bon exposer une de mes semblables à subir les tourments d'une épouse trahie ? Gontran menace d'être une réédition du comte Maxime.
— En avez-vous des nouvelles, au moins, de celuilà?
— Oui, une dépêche ; quelques mots pour me féliciter de ma croix, terminés par un « à bientôt ! » qui, vous l'avouerai -je? me laisse assez indifférente.
— Pauvre mignonne! murmura la présidente en embrassant Georgette. Et, en la quittant : — Écrivez à jyjme Vermeere. Ne me parlez plus, désormais, de Gontran. Sa duplicité dans l'affaire de la Brocolis m'incite à le mépriser.
Les époux Scontoso possédaient et habitaient l'un des plus beaux hôtels tournant une façade monumentale vers le parc de Monceau, et ayant une entrée principale sur l'une des avenues reliant cette promenade au boulevard Malesherbes. Ce ménage jouissait de l'excellente réputation de vivre dans l'incessante félicité de la lune de miel. La fortune les dorlotait emportés dans son char. Ils n'avaient encore essuyé, ni l'un ni l'autre, de ces revers du sort, de ces blessures du cœur, de ces maux physiques dont les succédanés sont les discordes, les querelles, la brouille au foyer conjugal.
Le mari, type régulier des enfants de la Grèce, portait beau, paraissait encore l'Adonis du jour des fiançailles, malgré les tons poivre et sel de la chevelure jadis noire. La confiance en soi, l'audace de l'homme heureux se traduisaient dans la superbe expression de son regard à la fois fier et hardi, qu'il
savait au besoin rendre dou\, humble même avec les puissants, utiles aux succès de ses opérations financières. Généreux avec les déshérités, il se montrait prodigue d'aumônes, par calcul, par ostentation ; il ne dédaignait pas de payer la presse pour annoncer, urbi et orbi, les largesses charitables octroyées par lui aux pauvres de son arrondissement. Cette coutume de publier le chiffre des dons attribués au soulagement de la misère mérite d'être conservée, encouragée même en raison des lois d'atavisme découvertes par Darwin; elle crée une émulation vaniteuse, dans l'exercice de la charité, dont bénéficie l'infortune.
Peu de jours après la soirée glorieuse où M™* Scontoso revint du Ladies'Club avec une rosette universitaire, le couple se déterminait, après un examen attentif des profits à en retirer, à se mettre en frais d'une réception grandiose : dîner suivi de bal, où seraient conviés, outre les personnages officiels, le plus grand nombre de célébrités contemporaines, de façon à pouvoir fournir aux journaux une liste interminable de noms ronflants des aristocraties du rang, de richesse et de naissance.
— Il en rejaillira du bon sur le lancement de l'emprunt hellénique, que nous devons émettre le mois prochain. Je ferai insérer la nouvelle de l'émission dans les mêmes numéros des journaux qui consacreront un long écho à notre fête, disait le financier.
— Je t'approuve pleinement, mon George aimé, mais nous devons être larges pour le Ladies'Club dans
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nos invitations. Ces dames ne sont pas à négliger; elles seront consultées par leurs maris en vue de l'achat des futurs titres helléniques. Il est au moins convenable d'inviter la marquise-présidente, la duchesse de Belle-Mothe et même la comtesse de Valseuve. Je n'aime pas beaucoup cette dernière depuis sa pose avec le président de la République, tu sais? la nuit du bal, — mais sa seule présence nous vaudra une bonne presse.
— Dresse ta liste, mon Olga; de mon côté, je vais t'énumérer mes invités indispensables. Après, nous examinerons s'il y a lieu à ratures ou amplifications.
George Scontosopoulo et sa femme employèrent une bonne demi-heure à rédiger, chacun de leur côté, la nomenclature des hôtes futurs. Ce labeur achevé, M""' Scontoso lut la première les noms de ses élues, parmi lesquels se rencontraient, outre les trois clubwomendéjà citées. M'"*' Vermeere et Maria Brocolis. Le mari fit à son tour la lecture de sa liste contenant tous les membres de l'ambassade de Grèce, des ministres, des députés helléniques, des politiciens français en masse, des journalistes influents et quelques financiers.
— Tu as oublié le comte de Ternas, Kiss et le comte de Boucaut! dit l'épouse.
— Que sont ces messieurs, Olga, je te prie ? fit-il.
— Les premiers sont les propriétaires du Parnasse des Dames, organe officiel du Ladies'Club. L'un des derniers numéros de cette revue contient des choses
fort bien tournées et très aimables à mon sujet; puis, tu comprends, par reconnaissance de l'estomac, M. Kiss publiera un brillant compte rendu de notre soirée. Le comte de Boucaut est le neveu de la marquise de Poissey.
— J'ajoute donc JW. le baron Kiss, le comte Paul de Ternas et le marquis de Boucaut.
— Pourquoi crées-tu baron ce M. Kiss? c'est l'autre, son associé, qui est baron et non comte. M. de Boucaut n'est pas davantage marquis.
— Cela ne signifie rien; nous laisserons baron Kiss sur la carie d'invitation. Le titre flattera la vanité de notre invité, qui développera plus longuement l'article nous concernant. Tu connais bien ma manie volontaire d'affubler de titres de noblesse presque tous les amis et relations utiles à qui je serre la main sur les boulevards. Ils me revalent au centuple la peine que cela me donne de retenir si je les ai faits marquis, comte ou baron. Oh ! si nous pouvions avoir le duc de Lacédémone, actuellement de passage à. Paris ! j'intriguerai dans ce but à l'ambassade. Quel effet ce nom-là produirait dans les échos des gazettes !
Le surlendemain de cet entretien, M. et M""' Vermeere recevaient à Lille, par lettre de la main même de M^"^ Scontoso, en termes instants, l'invitation d'assister au dîner suivi de bal, donné à l'occasion de la distinction honorifique, attribuée récemment à la signataire.
— Nous irons, est-ce pas, mon Chariot? Nous par-
tirons la veille du bal. Même, l'invitation étant pour un lundi, nous quitterons Lille le samedi. Hein, tu veux? Je serai si heureuse de revoir ma Jojette et de lui dire entre quatre yeux que c'est un très vilain tour qu'elle m'a joué, en me chargeant de chercher une fiancée pour un monsieur qui n'en voulait pas!
— Je partirai quand tu voudras, ma Ziza. Ne suis-je pas l'esclave de ta volonté ?
— Tu es le modèle des époux ! Tiens, je t'embrasse, encore, encore, sur la bouche, le nez, les yeux; tu es un bijou de mari...
Par lettre également, M""^ Scontoso adressait une invitation pressante à Maria Brocolis et la félicitait de son élection au Ladies'Club.
La villa des Myosotis fut révolutionnée par cette missive. Maria et Gontran se trouvaient réunis, au moment de sa réception, dans la chambre à coucher, qui jadis servit de nid nuptial aux époux Brocolis. Ils la lurent ensemble.
C'était le matin. Le mistral souquait ferme la grande rade. On distinguait, à travers les vitres, la course échevelée des lames courtes, à dos de laine écumeuse, déferlant du large comme un troupeau de brebis effarées ; et du gouffre montait, avec des fracas de salves d'artillerie, des rugissements, des roulements de tonnerre, la rumeur des flots se brisant en gerbes d'embrun contre les falaises de la Corniche. Le soleil, toujours à son poste, présidait le bruyant concert; il semblait battre la mesure, mener la danse
de ce déchaînement, ricaner à la mer démontée, aux rafales du vent, impuissantes à voiler sa face sous de persistantes nuées.
— Quelle chance ! fit entendre Contran. Nous allons enfin repartir pour Paris.
— Canaille ! rugit Maria. Tu laisses trop éclater ta joie, mon petit. Nous n'irons pas.
— Vous m'avez insulté, madame! dégoisa le jeune homme.
— Tel vé un peu! tu me dis vous à présent. Monsieur est fâché de ne pas revenir à ses anciennes maîtresses ? Voj^ez-vous ça, pécheire ! Plus souvent que je t'y ramènerai dans ce sale Paris, avant notre mariage ! . . .
— Notre mariage, t'ai-je sans cesse répété, ne peut se faire sans l'assentiment préalable de ma tante de Poissey, répondit le comte d'un ton diplomatique.
— Âh ! oui, je la connais, la marquise ! Une pètesec, aurait dit mon papa. Une orgueilleuse qui ne voudra pas donner son neveu à une Brocolis. T'es majeur, ma caille, tu peux te passer de tout consentement.
— C'est vrai; mais, si je t'épouse, ma tante me rayera de son testament.
— Et puis après, ne suis-je pas assez riche pour deux? Tout ça, c'est des mauvaises raisons, monsieur. J'ouvre l'œil et le bon, nom d'une carabine I Je veux régulariser, légitimer nos amours... Tu m'entends!...
Contran fit la sourde oreille. Son visage fatigué ;
ses traits tirés, amaigris, comme si le régime de la villa des Myosotis ne convenait pas à sa santé, se figèrent dans cette expression boudeuse de l'individu, dont on dit alors, dans le langage très trivial, qu'il est comme un bâton qu'on n'ose plus prendre par aucun bout.
— Coquin de sort! clama la jeune veuve. Tu ne mens pas à ta race, mon bon, tu as l'air pas commode de la Poissey, en ce moment ! On ne me trompe pas, moi ! lança-t-elle.
— Je suis las de vos insultes, madame, et je m'en vais, fit Gontran, menaçant, un pas vers la porte.
— 0 mon Gontran, mon étoile, ma caille adorée! je t'ai causé du chagrin, pécheire ! je te demande pardon. Reste, reviens à moi comme hier, comme avant... ne me boude pas, fais-moi risette, embrasse ta chérie !...
Mignardises perdues, le comte paraissait de plus en plus sourd. D'un bond. Maria fondit sur lui, l'enlaça de ses bras robustes, et, dans un accès de lyrisme dramatique, supérieurement joué :
— Viens, aime-moi, j'étais folle de jalousie; j'implore ma grâce à tes genoux... Té, j'y suis...
Et elle se cramponnait, se collait aux jambes du dédaigneux amant.
— Tu ne veux pas signer la paix ! hurla-t-elle, en se redressant; puis, le regardant dans les yeux, d'une voix douce, attendrissante : — Gontran, tu le sais, je t'aime ; je t'adorerai, si tu deviens mon époux. Je me
soumettrai à tes volonté, à tous tes caprices ; j'irai audevant de tous tes désirs. L'autre soir, tu te moquais en riant de mon accent de Marseille, eh bien, foi de Maria! je te le jure, si tu m'épouses, j'accomplirai des prodiges, je prendrai l'accent parisien !
Gontran ne put réprimer un éclat de rire, au mépris de l'intonation émue des naïves paroles de Maria.
— Dame! si tu désires tant et tant devenir ma femme, pourquoi t'opposer avec tant d'énergie à mon retour à Paris? Il m'est indispensable d'avoir, avant le mariage, un entretien avec ma tante de Poissey.
— Encore cette marquise! Oh! non, je ne veux pas. Elle t'entortillerait, te retournerait contre moi, j'en ai la prescience, je ne te reverrai plus. Cela ne peut pas être, cela ne sera pas. En me donnant à toi, tout entière, corps, âme et cœur, j'ai mis en ton amour toutes mes espérances, toutes mes chances de bonheur. Renonce à l'héritage de ta tante, laisse-lui même ce qui t'appartient. Je ne veux pas de ton argent ! je veux ton cœur, je veux tes baisers, je veux toi ! Le reste même ne m'est plus de rien. Garde ta main, ton nom, ta couronne, je resterai ta maîtresse, nous ne nous quitterons jamais. Malheur à celle qui tentera de t'arracher de mes bras !
L'amour, chez les créatures môme incultes, atteint parfois au sublime de l'éloquence déclamatoire. Malgré les cocasseries du grasseyement et du zézayement, la passion délirante avait vibré dans ces pa-
rôles. La poulinière demi-sang y apparaissait plus noble, plus [désintéressée, plus sincère que l'étalon pur-sang.
Celui-ci n'osa pas reculer devant le mensonge, L'amour farouche de son amante l'effrayait.
— Soit, ma chérie, fit-il en collant ses lèvres aux lèvres de la Brocolis, tu vois, la paix est signée. Relisons ensemble la lettre d'invitation. Le diner est pour
le 19 de ce mois, nous comptons aujourd'hui le
quelle date? demanda-t-il.
— Té ! je la sais pas non plus, dit Maria, maintenant l'air joyeux. Nous la trouverons sur le Petit Marseillais qui vient de nous être apporté.
Déjà, ce numéro du journal avait rejoint la pile des exemplaires des jours précédents, entassés, sans avoir été même dépliés, sur un guéridon, dans un coin de la pièce. Ni Maria, ni Gontran n'avaient songé à mêler la politique ou les faits divers à la conversation qu'ils avaient ensemble, depuis leur séjour à la villa des Myosotis. M. Chrome eût déduit de l'observation de ce menu détail, combien les amoureux s'étaient absorbés dans des occupations favorites. Le soin jaloux de la conservation des numéros indiquait cependant, chez Maria, l'intention de poursuivre plus tard, en des heures plus calmes, la lecture passionnante du feuilleton de cape et d'épée, de sac et de corde qui déroulait ses scènes dramatiques au rezde-chaussée de la feuille marseillaise.
— C'est le 11 décembre, aujourd'hui, affirma Gon-
tran, après l'avoir lu sur le journal. L'invitation est pour le 19. Il n'y a pas de temps à perdre^ ma chérie, nous devrions partir demain.
— Bagasse ! mon bon, — demain, — nous serons pas, pour lors, dans les retardataires!
— Mais, tes toilettes à commander. Mieux vaut les faire confectionner à Paris.
— Ah çà! t'as perdu la mémoire, mon petit pintadou. Et ma robe rouge vif, avec les dentelles noires? Tu sais bien, je l'ai mise à ton intention, le lendemain de notre arrivée...
— Oui, elle n'allait pas mal; ce soir-là,... entre nous... bégayait-il.
— Nom de sort! entre nous. Une robe de bal de deux mille francs ! Je comprends ! Elle fera très bien pour la soirée des Scontoso. Elle n'est ni décatie, ni fanée, ni fripée. Puisque tu m'as trouvée belle dedans une première fois, je veux la remettre une seconde. Elles peuvent venir se mesurer avec moi, les autres invitées!... Oui! Digue-li que benguen, mon bon!
— Sa couleur est bien vive... je crains qu'elle ne soit criarde, critiquait en douceur le jeune comte poursuivant son but de persuader Maria de la nécessité d'un prompt retour à Paris. Tu es vraiment jolie, mon aimée, et tu le paraîtrais davantage encore, dans une belle toilette de damassé vieil or... Puis, je ne t'ai pas tout raconté; je suis logé chez matante, c'est vrai, mais je possède également un petit hôtel pour moi tout seul, une garçonnière où nous aurons de la
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place pour deux, à Paris. Nous nous y cacherons, personne ne nous y découvrira.
Bref, tout inintelligent qu'il était, le bellâtre sut très habilement convaincre Maria de l'utilité de partir de Marseille le 13 décembre au matin, pour arriver, pimpante, fraîche, reposée et brillamment parée, à la fête du 19 chez lesScontoso.
Au cours du voyage de retour, entrepris en coupélit, afin d'éviter toute fatigue et tous gêneurs, les amants furent beaucoup moins tendres qu'ils ne l'avaient été durant le trajet de Paris à Marseille. L'obscurité des tunnels même n'eut pas à rougir de criminelles conversations, de leur part.
Le vieux concierge du pavillon de la rue de Prony, par un zèle triplement maladroit, se hâta de remettre au comte, devant la dame inconnue qui l'accompagnait, le petit bleu, qui languissait, pâlissait d'étiolement dans la loge, depuis des semaines.
Maria Brocolis ne péchait pas par excès de délicatesse, elle voulut connaître la teneur du télégramme. De guerre lasse, elle l'arracha des mains de Gontran et en lut le contenu. La signature de Georgex, un nom dont elle se souvenait vaguement, les mots tracés d'une main de femme soulevèrent chez cette furie ombrageuse tout le levain des passions jalouses. Il en advint une scène épique^, d'où Gontran se tira par la fuite la plus honteuse, abandonnant aux griffes de Maria le chiffon de papier bleu, froissé, tordu en papillote, mais non déchiré.
Stupéfaite, hébétée, elle n'eut pas la présence d'esprit de courir après son amant. Lui, déjà loin de la garçonnière, roulait en sapin vers l'hôtel de Poissey emportant avec lui, pressentait-elle, le rêve qu'elle avait caressé de coiffer le diadème comtal des Boucaut.
Pour sûr! suivant l'expression essentiellement chère aux Marseillais, c'en était fini, pensait-elle, avec ce félon d'amour. J'ai mis la charrue avantles bœufs ; il fallait épouser avant de me livrer. C'est égal, il me paiera cher sa trahison. Je me vengerai... Cherchons cette Georgex...
Remise de sa rage, et ayant changé de toilette dans ce petit hôtel où elle se jurait d'établir son domicile jusqu'au retour bien incertain du comte, elle sortit et se rendit chez son amie. M™» Scontoso.
Elle rencontra la Levantine discutant, avec des décorateurs, les aménagements qu'elle réclamait féeriques de la prochaine fête. Le ménage Scontoso voulait éblouir de l'éclat d'un luxe sans précédent ses invités de marque.
— Je suis à vous, bien chère Maria, dit familièrement l'épouse du banquier. Je termine avec ces messieurs.
Et très animée, exigeante avec l'architecte qui déplorait la nécessité d'abattre une cloison pour agrandir la salle à manger, trop petite pour les cent cinquante convives attendus, Olga gesticulait, s'agitait, parlait avec une chaleur à faire fondre son excès de graisse. On en passa, bien entendu, par les volontés de la
richissime cliente. Elle revint vers Maria Brocolis. L'attente avait comme redonné la fièvre de la colère à l'amante lâchée par Gontran. Ses traits parurent bouleversés à son amie.
— Vous est-il arrivé quelque malheur? Des pertes de Bourse, une spéculation désastreuse?... questionna la Levantine, s'imaginantque, seul, un désastre fmancier pouvait imprimer sur un visage humain les stigmates de la désolation haineuse.
Ainsi attaquée. Maria perdit toute réserve. Après des dénégations tendant à rassurer son interlocutrice sur l'état prospère de ses affaires pécuniaires, elle l'interrogea sur la personne qui se cachait derrière le pseudonyme de Georgex.
— Comment, vous, Maria, membre du Ladies'Club vous ne connaissez pas Georgex? Vous n'avez donc pas lu les journaux depuis quinze jours? Tout le monde sait que Georgex est le nom de guerre, en littérature, de la comtesse de Valseuve.
— Quoi ! cette petite dame, la commissaire qui m'a demandé de justifier ma présence au Club ?
— Elle-même.
— Oh ! je me vengerai !
Il fut impossible à la Scontoso d'extraire l'explication de cette menace. Soudain, la Brocolis se renfermait dans un silence obstiné. Olga s'offrit alors la voluptueuse satisfaction de casser du sucre, de potiner sur la clubwoman, contre qui elle gardait la dent d'envie poussée le soir du bal au Ladies'Club, et ap-
pointée, aiguisée depuis par les succès de presse de la légionnaire.
On ne se peut imaginer le quantum de fiel déversé par l'officier de l'instruction publique, roturière enrichie, dédaignée par le Président de la République, contre le chevalier de la Légion d'Honneur, comtesse riche d'argent, de charmes, de talent, et admirée publiquement par le chef de l'État.
A l'unisson du ressentiment de Maria, la rancune de la Levantine s'élevait au diapason de la haine. Elle se plaignit à haute voix de s'être déterminée à inscrire la comtesse de Valseuve au nombre de ses invitées.
— Elle sera de votre dîner! fit Maria avec une pointe de joie sauvage. Tant mieux, je la retrouverai !
— Enfin, monsieur le comte, vous voilà ! dit avec une intonation respectueuse, mêlée de tristesse, le doyen des serviteurs de l'hôtel de Poissey, au jeune Contran. M""" la marquise est absente ; je tremble de vous répéter les ordres que j'en ai reçus.
— Quels ordres, mon vieux Jean?
— M'"*" la marquise, elle m'a dit comme ça, l'autre jour, quand j'y demandais de vos nouvelles: « Je t'interdis, Jean, de me parler jamais plus du comte. S'il revient, tu lui diras qu'il n'a pas besoin d'essayer de me voir, et tu l'aideras à opérer le déménagement de son mobilier personnel. »
Le visage du neveu passa du rouge pourpre à la blancheur livide. Son sang se révoltait à l'injure d'être chassé de la sorte par un valet.
— C'est impossible, Jean; tu ne peux avoir l'idée d'exécuter de pareilles menaces?
— Comment faire? murmurait le vieux domestique,
les yeux baissés, comme larmoyants, roulant dans ses mains le bonnet de soie qui lui servait de couvrechef. Vous n'ignorez pas, monsieur Gontran, combien je vous affectionne. C'est moi qui vous gardais quand vous étiez enfant. Je vous menais en promenade, chevauchant avec vous, au bois, à la campagne, au château près de Valenciennes. Vous n'aviez pas souvent de compagnon de jeu docile et dévoué comme je l'étais. Mais, je suis depuis soixantequatre ans le serviteur de M'"'' la marquise, je dois à notre bonne dame, obéissance, respect. Et, sincèrement, M. le comte, si je désobéis, je serai chassé; un tel renvoi serait pour moi le coup de la mort. M""^ la marquise ne plaisante pas, vous le savez !
— Mais enfin, mon bon Jean, ta n'as pas l'ordre de m'interdire l'accès de mon appartement, je suppose?
— Non, monsieur le comte. Non! Je puis ajouter que personne ne sait dans l'hôtel un seul mot des instructions confidentielles de M™« la marquise. Elle a beaucoup de chagrin, madame, disait le vieux Jean, en escortant le comte.
Arrivés tous deux dans le salon qui précédait la chambre à coucher de Gontran, l'étrange dialogue du serviteur et du neveu de la douairière se prolongea longtemps encore dans la demi-obscurité du crépuscule. Le jeune comte, habitué à parler librement à ce vieillard blanchi au service de sa tante, se confessait, s'épanchait avec une franchise extraordinaire en con-
fidences intimes. Il refaisait en paroles explicatives les chapitres du roman d'amours à la vapeur, motivant, selon toutes probabilités, le courroux de la vertueuse marquise.
— C'est rien que cela ! souligna le confident. Une fredaine sans importance... J'y raisonnerai la chose, à madame ; ça s'arrangera, monsieur le comte ; pas besoin de déménager.
— Tu crois?
— Ben sûr! Je ne me dissimule pas la difficulté de mon intervention, monsieur Gontran... C'est égal; je veux essayer et ça ne va pas languir; je vais sur-lechamp voir madame la marquise.
— Elle esta l'hôtel! Tu m'avais menti...
— Devais-je pas faire entendre à M. le comte, avec ménagement, les ordres de madame ? Attendez mon retour, et ne commencez pas vos malles^ monsieur Gontran. Foi de Jean ! ça s'arrangera. Vous pouvez pas toute la vie être de bois... enfin !
D'un élan soutenu, l'honnête doyen de la livrée s'en vint frapper à la porte du cabinet de la marquise.
— Te voilà, Jean? dit la douairière en apercevant son serviteur de confiance.
— Oui, madame la marquise. Je^ venais comme ça... il m'avait semblé que madame la marquise avait sonné.
— Tu t'es trompé, mon ami. Qu'as-tu donc à tourner en vrille ton bonnet? tu as une mine toute drôle, mon pauvre Jean. Te serait-il arrivé un malheur:
as-tu cassé quelque potiche, comme l'autre soir, dans le grand salon?
— Oh ! non, madame, je préférerais.
— Comment ! tu préférerais avoir cassé la paire?... Dis-inoi, la comtesse de Valseuve n'est pas venue à l'hôtel cette après-midi ? Personne ne m'a demandée? J'attends la comtesse à dîner.
— Madame la comtesse n'est pas venue, mais une personne a demandé, demande encore à vous voir, madame la marquise.
— Et cette personne?...
— Est M. le comte Gontran.
— Je t'avais défendu de prononcer devant moi le nom de mon neveu.
— Que madame la marquise me pardonne. Elle vient elle-même d'exiger que je le prononce. M. Gontran est ici, madame. C'est bien tard, à cette heure, pour]un déménagement. D'abord, le bureau des capitonnées est fermé... Dois-je dire à monsieur le comte d'aller dîner et coucher à l'auberge, et de revenir demain?... Il lui serait difficile de retourner à la villa des Myosotis.
— Que signifie ce langage, Jean? interrogea la marquise, sévèrement.
— Je puis tout dire, alors, pour expliquer à madame... dit le domestique, en marquant un point d'orgue, que ne troubla pas la douairière... Alors, madame la marquise, je dois avouer que la faute de M. Gontran n'est pas bien grave. Il est jeune, notre
monsieur... Je suis certain que si ce pauvre marquis vivait, — oh ! le meilleur des maîtres, M. le marquis! prononça-t-il avec émotion — il aurait tôt fait de pardonner son neveu ; il l'aurait appelé devant lui, l'aurait sermonné, morigéné d'importance, et puis, il lui aurait dit de ne plus recommencer, en l'embrassant sur les deux joues. Mais, il ne m'aurait pas condamné, à moi, qui suis attaché au comte par les fibres du cœur, de le châtier honteusement, de le blesser dans son orgueil de maître, de le chasser d'ici, comme on en renverrait un valet infidèle. Voilà, madame la marquise, pourquoi j'ai du chagrin, pourquoi je pleure, moi qui n'avais pas pleuré depuis la mort de M. le marquis ! acheva Jean, dans un sanglot.
— Ainsi, reprit la marquise après un silence, et secouée d'un frisson d'émotion devant les larmes qui rayaient le visage du serviteur désolé, ainsi le comte t'a dévoilé sa honte ?
— Il m'a dit sa faiblesse. Le corps l'a emporté, madame la marquise.
— C'est le corps qui lui a dicté son mensonger télégramme ?
— J'ignorais qu'il y eût eu un télégramme, madame! je sais seulement qu'il y a eu une dame, jeune encore...
— Inutile de me raconter cela ! interrompit la marquise, va me chercher monsieur le comte... Le vieillard retrouva ses jambes de la vingtième année pour courir après Gontran. Il le ramena tout d'une
trotte, au cabinet de la marquise, entr'ouvrit la porte, poussa le jeune homme, en annonçant d'une voix vibrante, gaie comme un son de clairon :
« Monsieur le comte de Boucaut ! » Puis, poussant le battant, ne résistant pas à l'étreinte de la curiosité, crime endémique des gens de maison, il colla l'oreille derrière les planches de bois, et ne perdit pas un seul mot de l'entretien de la tante et du neveu.
La marquise lavait d'importance la tête du dernier des Boucaut.
— Dame, pensait Jean, elle peut cependant pas y laisser passer cela ! Le marquis lui-même aurait trouvé ma,uvaise la blague d'affirmer la moralité d'une gonzesse, avec laquelle on a causé toute la nuit... Tiens, la voix s'adoucit, j'entends plus rien. Si, un baiser, deux baisers. Bravo!... 11 heurta à la porte, dans un élan de satisfaction.
— Entrez! cria la marquise.
Jean, tout penaud, la main droite grattant les rares cheveux blancs qui déguisaient la nudité complète du crâne, l'autre pendante, ballante et prolongée par lecouvre-chef tortillé en chalumeau, se montra dans, l'entre-bâillement.
— Que désires-tu ? interrogea la douairière.
— Madame n'a-t-elle pas sonné ?
— Moi? pas du tout. Cela ne fait rien, va dire à' l'oflice que l'on mette le couvert de monsieur lej comte. ^
Le cuisinier ne s'expliqua jamais pourquoi la voixl
de Jean chevrotait, en articulant l'ordre si simple qu'il transmettait de la part de madame de Poissey.
En sortant de la cuisine, le vieux serviteur entendit résonner le timbre électrique de la loge. Il se précipita au-devant de Georgette, et l'introduisit aussitôt dans le cabinet de sa maîtresse.
La jeune femme recula de surprise à la vue de Gontran, souriant auprès de la douairière.
— Entrez, entrez, Georgette, invita la marquise. Que voulez-vous, j'ai pardonné ! Ce serait si dur à mon âge de n'avoir plus à aimer le seul parent qui me reste!...
. Gontran tendit à la comtesse une main qu'elle toucha avec indifférence.
— Nous reprendrons, si vous le voulez, la négociation du projet matrimonial de votre amie, ma chère mignonne. Mon neveu est mûr pour le mariage.
Georgette, sans le moindre tremblement dans la voix, énuméra les qualités de l'héritière lilloise, se fit l'apôtre de cette union, proclama les avantages, les joies de l'amour pur et légitime, du mariage.
— C'est évidemment une loterie, avec perdants et gagnants, disait-elle. Mais le gain est assuré, lorsque les époux savent s'y prendre, et acheter des bébés en guise de billets.
Ah ! si Dieu m'eût accordé un seul, garçon ou fille, de ces billets-là, marquise, vous n'eussiez pas été la consolatrice de mon affliction, mais la confidente de mon bonheur. Je n'aurais dans le passé rien à regret-
ter, rien à déplorer, affirma-t-elle en attachant un regard très calme sur le jeune comte.
Au diner, la conversation fut amenée par Georgette sur le Parnasse des Dames. Elle avait eu l'occasion, dans la journée, de rencontrer Paul deTernasetKiss, et tenait d'eux la nouvelle de la transformation de la revue en un organe quotidien, dont les bureaux, l'hôtel, se dresseront à peu de distance du Ladies' Club, sur le boulevard Saint-Germain.
— Imaginez-vous, marquise^ la folie de luxe du jeune baron! conta la verbeuse Georgette.
Il vient d'hériter de la fortune énorme, et inattendue, d'un parent assez éloigné, il fonde en outre des espérances, d'ailleurs très justifiées, sur la succession de la duchesse de Belle-Mothe ; de plus, on se dispute à prix d'or les lignes d'annonces du moniteur ofTiciel de notre cercle ; depuis deux numéros, le journal parait avec huit pages de couverture, couvertes de réclames. Aussi le bonheur présomptueux !du baron et de M. Kiss les instigue à dépenser des sommes fabuleuses dans la décoration de la volière de leur canard.
Ils m'ont montré l'esquisse du chef-d'œuvre de haut relief, destiné à surmonter la porte d'entrée de l'immeuble du journal. C'est délirant d'allégories ! Ils font reproduire, disent-ils, les étapes de leur aquatique oiseau. Dans un écusson divisé en quatre cadres, le scuplteur montrera, première image: Kiss et son inséparable, déguisés en Castor et Pollux, couvant, au
bas de hauteurs symbolisant le Parnasse, dans un ilôt de joncs, un œuf de cane. Dans l'encadrement voisin, on distinguera, près de la coquille brisée, les deux amis, montés sur un char romain attelé du caneton enréné, tirant, de tous leurs bras, le corps renversé en arrière pour empêcher l'animal d'aller barboter dans une mare, et le déterminer à diriger son élan vers l'ascension du Parnasse. Au-dessus, l'oiseau, emplumé, prendra son essor vers les cimes, sous l'œil de Castor et Pollux soufflant à mi-côte. Dans le dernier cadre, les deux personnages mythologiques, assis triomphalement dans le char de la Fortune arrêté au sommet du Parnasse, lâchent les brides au canard, dont une fée achève de dorer les ailes à l'aide d'une baguette magique. Sur les panneaux du char se liront les lettres I. L. C. , initiales du Club, dans une couronne de lauriers. Mais, ce qu'il y a de navrant, marquise, — je n'ai pas pu enlever cette idée du cerveau de ces enfants terribles — , c'est que la fée en question, vêtue en Âstarté phénicienne, usurpe absolument, sur la maquette, les traits... devinez de qui?
— De vous, parbleu, ma chérie. N'avez-vous pas été la fée de ce Parnasse des Dames ? A ce propos, permettez-moi de vous exprimer, mignonne, une critique au sujet de votre article paru dans le dernier numéro de cette revue. Vos revendications, votre féminisme, entrent dans le domaine de l'utopie. J'admets vos théories, équitables en ce qui concerne les droits de l'épouse à la gestion en coassociée des
biens de la communauté , ou de sa dot. Il serait juste également de permettre, comme vous en revendiquez la légalité, à la femme la libre disposition de son gain, et de ne plus l'obliger, en droit légal, à remettre au mari cet argent, salaire de sa peine, de ses labeurs. J'accepte aussi vos virulentes apostrophes contre la révoltante inégalité des époux devant le crime d'adultère. J'applaudis à vos généreuses récriminations contre les jurys d'hommes, de maris presque toujours, qui acquittent un autre mari coupable d'avoir tué, dans un accès de bestiahté furieuse, sa femme surprise avec un amant. Comme vous, je demande la présence des femmes dans les jurys appelés à juger des crimes de cette espèce. Les maris y sont juges et partie; s'ils acquittent, c'est pour créer des précédents dont ils pourront eux-mêmes, en des cas analogues, invoquer les bénéfices. Mais, où je cesse d'être d'accord avec vous, c'est sur le terrain de l'impôt du sang.
— Dame ! les femmes du Dahomey, les amazones, ma chère marquise, n'hésitent pas à courir sus à l'ennemi, à s'associer aux hommes pour la défense de la patrie
« — Les femmes de France ne combattent pas de même. Leur rôle dans les secours aux blessés, dans l'adoucissement du sort des prisonniers, convient mieux à leur nature. Je vous blâme, très sincèrement, sans cesser de vous chérir pourtant, de votre prosélytisme en faveur de l'apprentissage des armes.
de l'épée, du pistolet pour nos compagnes du Ladies' Club. Vous en voulez donc faire des spadassins, des duellistes, à l'occasion? Ne vaudrait-il pas mieux reléguer, au rang des préjugés que l'on doit s'efforcer de déraciner, cette coutume rétrograde du duel, qui n'est pas le jugement de Dieu, mais du diable, qui souvent amène le châtiment de l'innocent, et toujours ajoute comme un fleuron de gloriole au vainqueur, même indigne?
— Ma tante, insinua Gontran, je suis partisan du duel.
— Voyez-vous cela? plaisanta la marquise. Que diriez-vous donc si une certaine personne tentait le voyage de la villa des Myosotis à Paris, pour vous envoyer ses témoins?
Cette boutade ramena le fuyard de la rue de Prony à la vision de Maria. Il eut un frisson d'épouvante en se rappelant l'habileté de tireuse au pistolet de la fille de l'armurier.
— J'avoue qu'il est des dames avec lesquelles les hommes les plus experts dans le métier des armes feraient piteuse mine sur le terrain. Ce serait nouveau sous le soleil, un duel régulier, avec témoins, médecin, procès-verbal, etc., entre une femme et un homme.
— Cela viendra, affirma Georgette, qui aimait le paradoxe. La victoire du féminisme est prochaine. Lorsqu'elle sera définitive, toute femme qui sera insultée, bafouée par un homme, lui jettera son gant à
la face, lui enverra un cartel, l'amènera sur le pré.
— Nous déraisonnons, mes enfants ! dit joyeusement la marquise, en se levant de table, et invitant Gontran à offrir le bras à la comtesse de Valseuve, pour la conduire au salon.
Ce papillon de Boucaut eut l'impudence de marquer, par une pression, sa joie de reposer une aile sur la fleur qu'il avait délaissée pour une autre. Georgette retira son bras, sans affectation, et, laissant avancer Gontran, elle alla le passer sous celui de la marquise.
— Vous avez reçu, comme moi, l'invitation des Scontoso, pour le 19? Sont-ils assez grotesques, ces rastas-là ? ils m'ont engagée sans prier le comte de Valseuve. Ils ne le connaissent d'ailleurs ni l'un ni l'autre. Je n'irai pas, et, qui pis est, je ne daignerai pas excuser mon absence.
— Au fait, cela me fait penser que mon neveu estj également invité. Gontran, si le cœur t'en dit, tu iras diner et danser chez les Scontoso.
— Non, par exemple, je n'irai pas ! dit le comté vivement.
— Serait-ce par peur d'y rencontrer?...
— Justement, ma tante, Elle est parmi les nobles invitées.
— Oh! j'en préviendrai la duchesse. Avec soi franc-parler, Irène serait dans le cas de se querelle! avec la grue de Marseille.
■— Les Scontoso ont engagé tout Paris, probable^
ment. M. le baron Kiss et le comte Paul de Ternas, en ont reçu des invitations. Les titres de baron et de comte figurent sur les adresses de ces jeunes gens. Les Scontoso anoblissent, envoient des lettres de noblesse...
— Ils ont aussi honoré Contran du titre de marquis; j'ai remarqué cette particularité, observa la douairière. C'est inouï, depuis que nous sommes en République — et il y a longtemps ! — le gouvernement n'anoblit plus pers^onne ; il sort de tous les coins des barons, des comtes, des marquis, des ducs, dont les ascendants n'avaient même pas la particule, il y a trente ans. On a la rage des titres de noblesse. Quel savant de l'Institut Pasteur nous débarrassera de ce fléau? Allons-nous faire un tour au Ladies' Club, Georgette?
— Vous m'excuserez, marquise. Ce soir, j'ai à travailler. J'ai promis à M. Kiss un article pour le prochain numéro du Parnasse des Dames.
— Et le sujet?
— 11 s'agit d'un livre nouveau, un volume de poésies, près de paraître, et dont l'auteur en personne m'a remis les bonnes feuilles d'épreuves.
— Vraiment, vous vous lancez dans la critique littéraire?
— Par exception, marquise. Le volume est de M. Kiss lui-même. Et, ceci entre nous, je veux rendre à ce jeune et méritant écrivain un peu de ce qu'il m'a prêté, pour ma gloire. Je tiendrai la partie de
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soprano dans le concert d'éloges que la presse exécutera sur le livre de mon protégé.
— Ne vous compromettez pas, Georgette, ma mie !
— Au revoir, chère marquise, à demain probablement au Club. Bonsoir, monsieur le comte.
De retour à son hôtel, la jeune écrivain s'enferma dans son cabinet de travail. Les vers du scribaillon de maître Friponneau, les plus dénués de tendresse, d'émotion même, lui semblaient enflammés de passion. Les Soupirs du Golgotha , le chef-d'œuvre de l'ouvrage, résonnaient dans son cœur comme les plaintes, les râles d'un martyr de l'amour. Elle s'éprenait à le plaindre, à vouloir le guérir de ses souffrances, le guider vers les au-delà de la douleur humaine, dans l'enchantement des rêves paradisiaques, dans le délire des sens en joie. Et, de sa plume d'or, des lignes inspirées de son cœur retraçaient, en louangeux accents, l'œuvre du nouveau poète, le coup d'essai d'un maître qui, selon l'indulgente et l'aimante critique , lui assignait d'emblée, lui retenait d'avance un fauteuil sous la Coupole, le premier siège laissé vacant par la mort d'un Immortel. Tout était à l'avenant dans son panégyrique outrancier du volume de l'heureux Kiss.
Des copies de ce même article^, destinées par Georgette aux gazettes hospitalières, devaient, les jours suivants, faire retentir la fanfare qui avait sonné pour Georgex, des plus glorioleux morceaux de son répertoire.
Et Kiss, à la lecture de ces éloges, préludes de couronnes de lauriers, soupira, le soir, dans l'encadrement de ses cheveux d'ébéne , froissant l'oreiller blanc, peuplé de visions tentatrices, de cauchemars d'âme en détresse, de tortures de chair hantant sa volonté, de tordre, de tortionner, dans des étreintes d'ivresses, dans des baisers sans fin de charnelles amours, celle qu'il ne se sentait plus la force d'aimer en ange comme un ange, d'adorer dans un culte de l'âme comme le croyant adore son Dieu.
Le duc de Lacédémone, un prince du sang hellène, — vous entendez bien ! — accepta, sur l'insistance du ministre de Grèce à Paris, l'invitation des Scontoso. On avait respectueusement démontré à l'altesse les côtés patriotiques de telle condescendance. Sa présence chez l'associé de la banque Rastapoulo et G'^ contribuerait au succès de l'émission de l'emprunt hellénique.
Tous les journaux à la solde de George Scontosopoulo enregistrèrent à l'envi cette nouvelle, d'un intérêt assurément palpitant pour les lecteurs.
Le financier ouvrit à Olga un crédit illimité pour rehausser la magnificence de la réception. Selon l'étiquette, il soumit à l'agrément de son hôte princier la liste des invités et pria le duc de ratifier le choix des convives, appelés à l'honneur de s'asseoir à sa table. Le nom de Georgex, l'éminent écrivain, l'héroïne récente dont la presse hellénique elle-même avait
célébré le génie, attira l'attention du personnage. II exprima le désir d'honorer cette gloire française, en l'admettant à ses côtés, dans un bon rang, sur la droite.
Olga subit sans opposition la volonté du duc ; elle avala sa langue déchiquetée par les pointes de l'envie et donna l'ordre de mettre le couvert de la comtesse de Valseuve à la place désignée.
Elle eut l'occasion de se rattraper de cet acte passif d'obéissance au cours d'un entretien avec Maria Brocolis, venue par tentative de distraction chez son amie.
— Je suis furieuse, ma chère, faisait Scontoso. De toutes les clubwomen de marque engagées par nous, deux se font excuser : la marquise-présidente et la duchesse de Belle-Mothe. La troisième, Georgex, la comtesse de Valseuve, ne nous a pas transmis de réponse. Mais elle viendra, cette pécore, pour recommencer auprès du duc de Lacédémone les coquetteteries de poupée mignarde qui lui valurent les amabilités du Président de la République. Ah ! mais, je suis chez moi, cette fois? je ne me laisserai pas supplanter auprès de Monseigneur. Je veux détenir le sceptre de maîtresse de maison, jalousement, sans rivalités.
— Je comprends, ma bonne amie. Ne vous attaquez pas le sang, je serai là, moi aussi. Elle ne viendra pas requérir ma carte de présence à votre fête ; sinon, je lui fourrerai sous le nez mon billet, un petit bleu que je conserve à son intention.
— Pas d'esclandre, je vous prie, devant le prince. Voulez-vous voir votre place pour demain soir au dîner ? Vous serez placée près de M. Vermeere, un homme aimable, très influent à Lille, avec qui la banque réalise annuellement d'énormes transactions. Soyez gentille pour votre voisin; vantez-lui, si l'occasion s'en présente, les avantages des futurs titres helléniques. Bonne valeur, 3 p. 100 de revenu, placement de tout repos, de père de famille. George m'assurait hier qu'il vous ferait participer aux bénéfices de l'émission. M. Vermeere est le mari d'une jeune femme charmante, je vous le présenterai avant le diner. Ne médisez pas trop devant elle de la comtesse de Valseuve, je les crois très liées ensemble.
La conversation fut brusquement interrompue par l'intrusion du chef des cuisines, désireux de recevoir de M™* Scontoso les instructions dernières pour le menu du lendemain. La Brocolis, se jugeant de trop, s'esquiva.
Ne sachant où traîner son incurable ennui dans ce Paris qui lui semblait désert depuis la fuite de Gontran, elle erra longuement, comme une furie pensant à la vengeance, dans les allées du parc Monceau. Les rares bébés joueurs, aux roses visages, ouatés de chaudes fourrures, n'eurent'pas le don d'édulcorerles idées de ressentiment et de haine de l'amante délaissée. Des tableaux enfantés par son imagination ombrageuse l'hallucinaient, lui montraient, dans une retraite inconnue, les formes entrelacées de Gontran
et de Georgette, parcourant ensemble les étapes enivrantes d'un voyage à Cythère. Le ressouvenir des jouissances récentes de son séjour à la villa des Myosotis lui en suggérait les descriptions. Comme les jours, comme les nuits de la veille, des cauchemars hideux, germes de sa jalousie démente, lancinaient sans trêve sa cervelle, broyaient, dissolvaient le peu de consistance de sa raison. Devant sa pensée, couraient, dans les champs de l'avenir, des fictions criminelles, des visions affolantes de vitriol, des hantises rouges de sang, de meurtre, d'assassinat. Tuer la persécutrice, la rivale heureuse ! Non, elle n'osait pas préméditer cet abominable forfait. Mais la vilipender, la flétrir publiquement, arracher, à la face de tous, le masque d'honnêteté qui recouvrait l'inconduite de la comtesse, couvrir de honte, de boue, celle que dans son aveuglement elle accusait de lui avoir ravi l'amour de Gontran lui paraissait moins monstrueux, plus aisément exécutable. Sa haine calculait les conséquences de la vengeance ; elle était de race féline. Le lendemain. Maria, rayonnante de joie farouche, se mêla dans les salons des Scontoso à la foule des invités. Sa toilette rouge, de homard cuit à point, attirait les regards narquois de l'assistance. Mais la Brocolis, se méprenant sur l'expression des yeux dardés sur elle, s'éjouissait des murmures, des jasements soulevés, les agréait comme des hommages d'admiration. Dépaysée, déclassée dans cette réunion brillante, y cherchant vainement une figure amie en