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dehors de celle d'Olga Scontoso, trop affairée, trop à son rôle de maîtresse de céans, la femme rouge tournoyait en tigresse avide de rencontrer une proie dans les salons flamboyants de lumière. Nulle part la silhouette mignonne et svelte de Georgette de Valseuve ne frappait son regard, dans cet essaim de dames de tous les formats, de tous les types du laid et du beau, mais rivalisant de luxe, d'élégance, de richesse dans les toilettes et les parures étincelantes. La Marseillaise se crut un instant le jouet de sa mémoire; elle craignit de ne se pas rappeler suffisamment les traits de la clubwoman-commissaire des fêtes d'inauguration du Ladies'Club. Elle aborda la Scontoso, causant dans le moment avec un couple d'arrivants.

— M™" Maria Brocolis, M""" Vermeere, M. Vermeere, présenta, selon les règles de la civilité puérile et honnête, la jeune Levantine. Mon amie, M"""" Brocolis, sera votre voisine de table, monsieur.

De nouveau, Charles Vermeere s'inclina profondément.

— Je ne vois nulle part l'illustre écrivain Georgex, ma chère Olga ! fit Maria.

— Elle ne viendra pas, ce soir, répondit aussitôt Louisa Vermeere. Je ne ' suis pas officiellement chargée d'excuser mon excellente amie, la comtesse de Valseuve auprès de vous, madame Scontoso. Je dînais hier chez elle ; son mari le comte de Valseuve est rentré précisément de voyage après une longue

absence, et, comme il n'était pas prié à votre soirée, la comtesse a cru devoir s'abstenir.

— Sans nous informer poliment. En quel mépris nous tient-elle donc ! mugit la Levantine. L'arrivée de son mari ne motive pas l'absence de la comtesse. Avec Tout-Paris, nous connaissons la façon de vivre de ce ménage. Lui, d'un côté ; elle, de l'autre, sans doute.

— Sans compter, ajouta la Brocolis, que nous savons où elle puise ses consolations.

— Madame, fil Ziza dans un beau mouvement de colère, je vous défends d'injurier, de calomnier une amie.

— Ne le prenez pas sur ce ton, je vous en conjure, madame Vermeere ! glapit Olga.

— D'autant plus, insinua d'une voix plus faible, mais non moins haineuse, la rageuse Marseillaise, que je ne calomnie pas. Té! vé un peu ce papier. Je prouve, moi. Vous comprenez !

D'une main fiévreuse, Maria fouilla sa ceinture et en retira, froissée, la dépêche compromettante de Georgette au comte de Boucaut. Posément, lissant des deux mains le papier sur sa jupe de dentelles, dans un mouvement brusque de revendeuse à la halle se cherchant les puces, la furie défroissait l'arme de sa vengeance, et avec, dans la voix, des accents de triomphe :

— Vous savez lire, vous, mon bon monsieur? ditelle, en tenant des deux mains le papier déployé sous les yeux de Charles Vermeere.

« Libre ce soir jusqu'à neuf heures. Serai quatre heures rue de Prony. A vous. Georgex. »

— L'adresse, voyons l'adresse ! réclamait Olga Scontoso.

— Madame, veuillez nous excuser, ma femme et moi, fit dignement Charles Vermeere, après ce regrettable incident, nous ferions triste figure à votre dîner . Ce me serait personnellement un intolérable supplice d'être le voisin de cette dame, acheva-t-il en lançant un regard de méprisant dédain à la Brocolis.

Assez décontenancée, la Scontoso ne sut rien répondre. Elle retint d'un geste suppliant les paroles insolentes près de déborder des lèvres de Maria. Un remous s'opéra dans l'assistance. Les invités se pressèrent, s'alignèrent en haie respectueuse sur le passage du duc do Lacédémone. M"" Scontoso se précipita vers la porte d'entrée du grand salon de réception, pour y recevoir le puissant allié de son roi.

Un à un défilèrent devant l'Altesse les personnages invités. Les époux. Scontoso les lui présentèrent nominativement.

— Je n'ai pas eu le plaisir de voir encore M"" la comtesse de Valseuve, dit à mi-voix le prince entre deux présentations.

— Monseigneur, répondit Olga, j'aurai le regret de ne pas présenter à votre Altesse cette célébrité parisienne. A l'instant seulement, on vient de m'informer

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de rimpossibilité où elle se trouve de répondre à mon invitation.

En dépit des monceaux d'or monnayé, gaspillés par la Scontoso dans l'ordonnancement de leur fête, malgré le luxe royal du couvert orné des fleurs les plus rares, suant l'opulence orgueilleuse des maîtres par la richesse des vaisselles de porcelaine et de vermeil, au mépris de la succulence, de la recherche des mets, de la saveur et du prix fabuleux des vins des meilleurs crûs de France et du royaume hellénique, l'ennui glacial du dîner faisait rêver d'un banquet de funérailles.

De table à table , sans trop savoir d'où le ragot avait débûché, on se chuchotait l'aventure scandaleuse du début de la soirée. On expliquait l'absence, remarquée par le duc, de l'écrivain Georgex, par la découverte subite d'un pot aux roses où sa vertu conjugale naufrageait. Personne ne connaissait au juste le nom du complice fortuné de la ravissante comtesse. Toutes les lèvres s'essayaient, entre deux bouchées de friandises, à susurrer un nom, à risquer le faux pour savoir le vrai. La voisine de Kiss tint au dessert le potin de son voisin opposé ; et, tout naturelment, entre la poire et le fromage, pour achever la conquête du brillant poète qui l'avait éblouie, fascinée des éclats de son intelligence, de l'élévation de ses vues, elle lui servit comme régal suprême, en termes exquis, choisis avec le souci constant de la décence, des fioritures énigmatiques, le petit pot qui

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circulait de bouche en bouche, et que d'ailleurs les da,mes savouraient, goûtaient mieux que la bombe glacée de la fin.

Tout d'abord, au nom de Georgex murmuré par la dame, le visage de Kiss s'illumina d'un rayonnement: il écouta plus complaisamment. Chaque phrase du récit augmenta graduellement sa stupeur, sa consternation. Vers l'épilogue, chaque coup de langue de l'impitoyable bavarde s'enfonçait dans son cœur comme une lame d'acier. Il souffrit toutes les angoisses du soupçon fondé; mais sa foi vivace, son entêtement sublime en la pureté, en la sainteté de Georgette lui rendirent soudain la sérénité du croyant.

— Quelle vipère, madame, a bavé dans votre oreille son venin contre Georgex? demanda-t-il avec calme.

— Ce sont des on-dit, monsieur. On ignore, on ne cite même pas, le nom du destinataire du billet doux. N'est-ce pas, monsieur, insista-t-elle auprès de l'autre voisin, le nom du complice de Georgex n'est pas connu ?

— Le nom d'un seul, non, madame ; on cite des noms en masse. Que voulez-vous ? il faut être indulgent. Le comte a mis les premiers torts de son côté. J'approuve, j'envie fortement mes semblables, — je suis célébataire, madame, — qui ontété assez habiles, assez heureux pour... pour échauffer de leurs rayons vivifiants cette fleur délicieuse qu'un négligent mari laissait languir et s'étioler.

Ces derniers mots se perdirent pour Kiss dans le brouiiaha de chaises remuées de la fin du dîner.

Froidement poli, il offrit le bras à sa voisine, la remorqua sans daigner lui adresser une parole jusqu'au delà du salon à manger, puis, s'inclinant légèrement devant elle, il se hâta à la recherche de Paul de Ternas.

Il le rencontra, discutant avec animation, défendant avec chaleur, dans un petit groupe de jupes à traîne et d'habits noirs, le bon génie, la fée du Parnasse des Daines.

— Je jure sur mon honneur, aflirmait-il d'une voix mesurée, dépourvue de vibrations sonores, que je n'éprouve pour M™^ la comtesse de Valseuve que deux sentiments : reconnaissance et admiration. Mais si j'avais l'avantage de connaître l'auteur des infamies ignobles, que l'on colporte ici, sur cette noble dame, je le souffletterais séance tenante, devant tous.

— Moi de même! s'exclama Kiss, en tendant la main à son ami. Viens, fuyons de cet antre de calomnie; j'étouffe dans cette enceinte empuantie d'ignominies, acheva-t-il en lançant autour de lui comme un insultant regard de défi.

Personne ne releva les intempestives déclamations des deux champions de Georgex. Sur leurs talons, la meute des ragots reprit de plus belle. Le nom de Kiss, le nom du journaliste si zélé à sonner les hosannahs de gloire en faveur de la femme écri-

vain, de la légionnaire du Ladies'Club, s'imposa devant tous les esprits, comme la solution la plus rationnelle de l'énigme à laquelle les sphinx de Fassistance s'acharnaient à vouloir arracher son secret.

— Ah! le fûté confrère, narguait un journaliste en relation de profession avec le directeur du Parnasse^ il nous la baillait bonne avec sa fausse vertu. Mâtin! il s'est bien casé, le veinard. On s'explique mieux à présent son enthousiasme, son délire pour l'écrivain Georgex...

Et de groupe en groupe, se glissant en vipère, en apparition méphistophélique, IMaria Brocolis, la femme rouge, allait, poursuivant son œuvre démoniaque, hurlant le déshonneur, prouvant, à l'aide du papier bleu, la honte ou la faiblesse de l'écrivain de génie, essayant d'extirper une à une les feuilles de laurier de ses couronnes de gloire.

— Votre conduite est infâme, madame, eut enfin le courage de lui jeter à la face un invité, — un monsieur venu de la province, et chez qui vivait encore le sens de la dignité, du respect de l'absent, la haine de la médisance. Allez donc répéter devant la comtesse de Valseuve vos insultantes accusations !

Une évolution, un revers d'opinions se forma devant l'énergique attitude de cet inconnu. Le mépris, les haussements d'épaules irrévérencieux accueillirent l'infernale calomniatrice. Un intime de Scontoso, un véritable ami de la maison, se fit un

devoir d'informer le maître du scandale survenu chez lui, et l'encouragea vivement à l'interrompre, en congédiant, en chassant même la vile créature qui l'avait causé, et qui le ravivait par ses agissements.

Georges Scontoso se résigna devant l'évidence à déléguer Olga auprès de M°" Brocolis pour lui signifier, par persuasion le plus possible, qu'elle devait déguerpir, disparaître de la réunion.

— Demain, à guichet ouvert, la banque remboursera les dépôts de cette dame. Je ne puis tolérer plus longtemps sa présence ici, affirma nettement le financier.

Olga, impuissante à déterminer par la douceur son amie à battre en retraite, eut recours à la ruse.

— Vous auriez beaucoup de chances de rencontrer jyjmc (jg Valseuve au Ladies'Club, à cette heure-ci 1 lui glissa-t-elle en dernier argument.

La vindicative victime du volage Gontran, grisée de son infamie, enhardie par un premier pas dans le crime haineux, ne sentant pas le poids de l'opprobre retombé sur elle, traversa, la tète haute, les rangs des invités. Le respect du lieu empêchait les huées de l'escorter. Dans l'inconscience d'une hypnotisée sous l'empire d'une suggestion, elle ordonna à son cocher de remise de la conduire au Ladies'Club.

Sous le porche, elle croisa, sans y prendre garde, deux messieurs, Kiss et Paul de Ternas, parlant à Mme pipemard. La concierge se rappela les traits de

la généreuse dame au denier à Dieu; avec obséquiosité, elle l'invita à décliner son nom, et, après l'examen du registre des noms des clubwomen, elle se hâta de l'escorter jusqu'au vestiaire.

Maria jeta sa sortie de bal aux mains d'une employée. Puis, laissant traîner sa jupe rouge, qui traçait comme un fleuve de sang sur les marches de marbre, elle grimpa l'escalier d'honneur, et s'aventura, au hasard des salles ouvertes, dans l'Olympe de la femme du monde. Dans l'air vibrant encore des nobles paroles de la douairière de Poissey, planaient des gazouillis de voix discrètes, des rires modulés en fausset, comme il convenait dans « l'asile inviolable de l'urbanité exquise, du tact, du bon ton et aussi de la charité. »

Dans la première pièce, elle inspecta les visages. Trois demi-douzaines de vénérables clubwomen, aux cheveux blancs ou fortement gris, groupées autour de petites tables à jeu, somnolaient, têtes branlantes, en suivant par saccades de brusque réveil les émotionnantes péripéties de parties de bésigue ou de reversis, mal défendues par des partenaires âgées, cédant elles-mêmes par instants aux perfides insinuations de Morphée.

Ailleurs, sous des ondées de clarté, de charitables dames devisaient paisiblement, en béguines, du bout des lèvres, comme dans un ouvroir de chastes pensiomiaires, dirigeant de leurs doigts habiles l'aiguille ou le crochet dans des tissus de fil, de laine ou de

brocart, destinés, aux fêtes prochaines de Noël et du Jour de l'An, à protéger du froid l'enfance infortunée, à resplendir en précieuses nappes sur les autels de l'église aimée.

La vie plus intense, plus bruissante, sans être tapageuse, s'était condensée dans le vaste salon de réception. D'élégantes clubwomen, la plupart en toilette de bal ou de théâtre, s'y rencontraient, échangeant de spirituels ou diplomatiques comptes rendus de leurs faits et gestes du jour, affichant avec vulubilité leur hâte de rejoindre un mari, des amis à l'Opéra, au Français, au bal de la Scontoso, chez la princesse Z... ou la baronne Nathaniel, mais persistant à s'éterniser en bavardages frivoles, en futiles causeries, tant elles avaient confiance dans la patience, dans la courtoisie galante de ceux qui les attendaient.

— Au revoir, chère Georgette, mon neveu Paul doit m'attendre en bas depuis longtemps. Je l'ai prié de me chaperonner au théâtre Déjazet. Oui, ma chère, je m'encanaille à cause de mon polisson de neveu. Elle est tordante d'imbroglios amusants, la comédie nouvelle de M. Gandillot ; on la dit même très épicée... Madame Vermeere, je suis ravie d'avoir fait votre connaissance, débitait la duchesse de Belle-Mothe en tendant les mains aux deux clubwomen... Tiens, fit-elle en retenant la main de Georgette, voici la grue de Marseille... Regardez-moi cette toilette. Elle risquerait gros en allant assister dans cette tenue à des courses de taureaux! Que diable a-t-elle donc à

nous fixer de la sorte? Elle a du sang dans le regard.

Maria Brocolis, en efl'ct, figée à dix pas du trio formé par la duchesse et les deux amies de pension, dardait vers la comtesse de Valseuve des yeux injectés de lueurs rouges comme sa jupe. Immobile, un bras pendant inerte le long du corps, l'autre replié, la main passée dans la ceinture de la robe, elle semblait en arrêt devant une proie. Indécise, avant de bondir, elle voulait se convaincre de l'identité de la jeune femme. La tournure svelte et dégagée, le blond d'or des cheveux, tout lui remémorait la clubwoman-commissaire. Et cependant elle hésitait. La vue de la douce et sympathique physionomie de Georgette inoculait-il dans son âme comme un virus antirabique, à effet immédiat ?

Soudain, elle surprit sur les lèvres de M""® Vermeere, penchée vers la comtesse, un imperceptible mouvement; elle vit se tournef*vers elle le visage eflaré de la jeune femme, mais plissé dans une contraction souriante. Elle crut distinguer dans ce sourire je ne sais quel défi, quelle tonalité discordante avec les passions qui s'agitaient en elle.

D'un pas ferme, lourdement cadencé, automatique, elle s'avança résolument vers le trio. A dix doigts de distance du visage gouailleur de la duchesse, elle s'arrêta.

— Nous expliquerez-vous, madame, la signification de votre étrange attitude ? interrogea la duchesse d'un ton persifleur.

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— Je n'ai pas affaire à vous, mais à la comtesse de Valseuve! répondit Maria, les dents serrées.

— A moi, madame ? fit Georgette surprise.

— Oui, à vous, pour vous demander où se trouve le comte de Boucaut, votre amant! clama la Brocolis.

Sa voix éclatante, comme un son de trompette guerrière, sonna le ralliement des clubwomen présentes autour du quatuor.

— Dites plutôt du vôtre ! répondait Georgette maîtresse de son émotion.

— Menteuse, vile hypocrite, siffla Maria d'une voix tremblante entre ses dents crispées. Osez nier devant cette preuve !..

Et, de la ceinture, arrachant de nouveau le petit bleu, elle le brandit comme un trophée, au bout du bras tendu vers la jeune comtesse.

D'un geste prompt comme la pensée, Louisa Vermeere saisit le chifTon de papier et le mit en lambeaux. Maria Brocolis s'élança d'un bond de panthère, mains et ongles en avant, contre la Lilloise.

— Quel est tout ce bruit, mesdames ? retentissait en l'instant la voix autoritaire et vibrante d'indignation de la marquise.

On s'écarta pour livrer passage à la présidente. Entre temps, des clubwomen s'élancèrent à la défense de M""^ Vermeere contre qui la Brocolis avait tourné sa fureur. Garrottée par vingt bras, réduite à l'impuissance sous le nombre des assaillantes, l'af-

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folée créature Ijavail de rage, ne parvenait plus à articuler un mot compréhensible.

— Chassez-la ! A la porte, l'ordure ! Rayez-la du club ! criaient de toutes parts et toutes à la fois les plus énervées des assistantes.

— Ne l'avais-je pas prédit, proférait la duchesse de Belle-Mothe, que cette grue était indigne de pénétrer ici ?

— Une grue, moi? réussit à lancer la misérable Brocolis. La grue, la fille de joie, la catin sans vergogne, c'est la comtesse de Valseuve, l'amante du comte Gontran de Boucaut !

— Votre effronterie dépasse les bornes, madame ! rugit la marquise de Poissey. Je sais dans quel fumier mon neveu vient de se vautrer. Taisez-vous, sortez de cette enceinte, sinon j'appelle des filles de service et je vous fais jeter à la rue.

— Non, marquise, dit Georgette d'une voix pleine et vaillante. Madame est ici par la volonté de nos sociétaires ; elle m'a provoquée grossièrement. Je veux cependant lui faire l'honneur de lui renvoyer autour d'une balle de pistolet ma réponse à ses grossières insultes. Daignez ne pas sortir d'ici, madame, sans laisser votre adresse ?

— Oh! oui, je la laisserai. Pour sûr! avec bonheur, mon adresse. Demain, à l'heure que vous voudrez, à l'endroit où il vous plaira, à l'arme que vous choisirez, je vous tuerai, Georgex ! je vous tuerai I

Tout entière, en apparence du moins, à l'audition du récit que lui faisait Ziza, Georgette ne releva pas la menace de la Brocolis. Autour des deux amies, se tenaient muettes les membres du Club, accourues de toutes les salles voisines.

La présidente de Poissey, avec l'aide de quelques courageuses clubwomen, poussa vers son cabinet la maudite protégée de la Scontoso.

— Vous ferez des excuses, madame, sermonna la marquise, une fois en tête à tète avec la Marseillaise.

— J'ai dit la vérité, je ne m'abaisserai pas devant l'imposture de cette femme. Elle est la maîtresse heureuse de votre neveu. Elle me l'a volé, elle me l'a repris, peut-être...

— Jamais vous ne réussirez à convaincre personne de votre impudent mensonge, madame. Veuillez vous calmer, je vous prie, et retenir mes paroles. En ma qualité de présidente, j'aurais le droit de vous interdire l'accès du cercle, et de demander d'urgence au conseil de discipline votre radiation de notre société. Je n'userai pas de ce droit, si vous consentez à accorder à M™' la comtesse de Valseuve, l'orgueil de notre cercle , Georgette , ne l'oubliez pas, madame! si vous lui accordez, dis-je, une réparation prompte et éclatante, publique comme l'a été l'offense.

— Je ne veux pas. Rayez-moi de votre boite. Je me battrai demain. Malheur à celle qui a détruit mon

bonheur!... Je sors... Vous n'avez pas le droit de me retenir prisonnière, je pense? Dites à Georgex que je ne fuis pas: j'attendrai ses témoins, au pavillon du comte de Boucaut, rue de Prony.

Et, dédaignant d'écouter la réponse de la marquise, elle marcha rapidement vers la porte, et disparut.

La présidente retourna dans le salon. Des clubwomen, en nombre, tentaient de dissuader la comtesse de son projet de duel.

— Je persiste dans une résolution, conforme d'ailleurs à mes paroles, à mes écrits même. Si je ne trouve personne ici pour m'assister dans ce duel je m'adresserai à des amis, à des hommes.

— Jojette, je t'^en supplie, faisait Louisa. La religion me défend...

— Je ne crois plus à ton amitié, interrompait la jeune femme, exaltée, poussée à bout par le concert de réprobations, d'oppositions que soulevait son obstination.

— Eh bien I j'accepte, moi, déclara la duchesse.

— Moi aussi, fit en écho la voix de Louisa Vermeere. Allons retrouver cette mégère.

La marquise de Poissey n'avait pas soufflé mot durant ces discussions. Elle essaya de ramener à la raison Georgette et ses deux témoins.

Ses théories, tous ses arguments, empreints de logique, de gros bon sens, se heurtèrent contre l'entêtement, le parti pris irrévocable de la comtesse de

Valseuve. Les plus exaltées des opposantes arrivaient peu à peu à composition, et pactisaient même avec leur conscience religieuse, en ne combattant plus contre un projet, déraisonnable, ridicule, ne prouvant rien, mais caressant le rêve insensé de la majorité féministe de l'assistance.

Pressée de questions par la duchesse, Éléonore de Poissey finit par lâcher l'adresse, à Paris, de Maria Brocolis,

La comtesse, Louisa et M™^ de Belle-Mothe quittèrent ensemble le salon du Club, près de retentir jusqu'à une heure indue de la nuit d'interminables redites, sur l'événement tragi-comique dont il venait d'être le théâtre.

Sous le porche, Paul de Ternas, doublé de son inséparable compagnon, attendait encore la duchesse. L'altercation survenue dans le cercle de dames, n'était déjà plus à la porte un secret. Les filles de livrée avaient le fil de la langue magistralement coupé ; leurs versions différaient cependant à l'infini. Les deux directeurs de l'organe officiel du Ladies'Club étaient anxieux d'apprendre, d'une source moins trouble, le récit du grave incident.

Paul s'élança vers sa tante dès qu'il l'aperçut. La duchesse, loin de satisfaire la curiosité du neveu, l'aiguisa, en se renfermant dans le mutisme le plus absolu sur l'affaire.

— Tu peux disposer de ta soirée à ta guise, mon cher Paul, lui dit-elle, pour toute explication.

Les inséparables se séparèrent.

Kiss, obstiné reporter, voulut marcher dans l'ombre des trois amies tenant conseil dans la rue. Il saisit au vol des paroles extraordinaires, mais suffisamment explicites, entre autres, l'exclamation de la duchesse, lancée à toute voix ;

— Mais vous n'y pensez pas, Georgette, elle est supérieurement adroite au pistolet !

Il en déduisit logiquement l'idée qu'un duel était sous roche. Son corps fut secoué d'un frisson de terreur ; ses yeux s'obscurcirent, se voilèrent, ses jambes flageolèrent, se dérobant presque sous lui, il eut comme un étourdissement, et faillit tomber.

Raidi contre cette soudaine défaillance , secouant ses cheveux sur sa tête en feu, il fouilla du regard de tous les côtés pour revoir les trois dames qu'il croyait suivre. Devant ses yeux démesurément agrandis, apparurent un pompier et un gardien de la paix, battant le macadam du trottoir, en cadence, d'un pas machinal et lourd.

Le visage veiné de rougeurs fébriles, l'œil roulant d'étincelantes embardées dans le clair-obscur, la démarche chancelante comme celle d'un poivrot, le poète, mû par une force incompréhensible, soutenu par une volonté d'acier, s'en vint déambuler en guetteur, en factionnaire oublié à la relève, de long en large, devant la porte cochère de l'hôtel de Valseuve. Le ciel sans étoile, des piétons sans voix, hâtant le pas pour rentrer chez eux ; un froid givrant les vitres

des réverbères, des rats d'égout sarabandant à ses pieds, telles furent les peu riantes découvertes que fit au cours de cette nuit l'acharné veilleur, le geôlier tenace de la femme idolâtrée qu'il s'imaginait condamnée à mort.

Au moment où le malheureux Kiss en une minute de défaillance avait perdu de vue les trois cluhwomen, elles étaient montées dans le landau de la duchesse et roulaient vers l'hôtel de Valseuve.

Durant le trajet, les arrangements du combat furent fixés. Le pistolet choisi, l'heure de la rencontre arrêtée pour le lendemain matin dix heures, le lieu précisé dans le parc du château de Belle-Mothe, à une lieue de Sèvres.

Georgette seule descendit devant chez elle. Elle prit congé, d'une voix brève, mais ferme, de ses amies, dont les larmes longtemps contenues jaillirent spontanément.

— C'est impossible, madame la duchesse, je n'aurai jamais le courage d'assister à ce drame, disait Ziza, avec une douleur navrante, d'un accent désespéré, à travers les sanglots qui soulevaient sa gorge.

— Votre langage ne m'enhardit guère moi-même,

chère madame. Vraiment il faut des hommes, des âmes et des cœurs endurcis à des situations pareilles. Il me reste un espoir. Cette Brocolis ne persistera pas dans son arrogance ; elle fera des excuses ! Trouvera-t-elle seulement des témoins ? Je vous en prie, surmontez votre chagrin; cachez vos larmes. Nous allons arriver au Ladies'Club. Il ne faut pas y montrer de faiblesse. Je dois prévenir la maîtresse d'armes et la doctoresse de se joindre à nous, demain matin, pour le départ.

Louisa revint par degrés de sa syncope de pleurs. Elle eut la volonté de paraître, devant les clubwomen, à la hauteur de sa charge. Elle retrouva môme toute son assurance pour braver un nouveau blâme de la marquise de Poissey, qui, vivement affectée de l'altercation et de là tournure de l'affaire, rôdait de salon en salon, consultant les plus autorisées des membres du cercle, cherchant à discerner d'après les opinions s'il ne lui convenait pas de provoquer l'immixtion de l'autorité, du parquet, de la police pour empêcher la rencontre. Des féministes convaincues composaient la majorité des dames présentes au club ; elles estimaient, dans leur rage de revendications de l'égalité avec le sexe fort, que les femmes avaient le droit et le devoir de vider sur le pré, pistolet ou épée au poing, des querelles du genre de celle de Georgette et de la Brocolis.

— Pas de sensiblerie! pérorait l'une d'entre elles. Soyons fières, au contraire, de notre vaillante Georgex..

Sa conduite n'est nullement blâmable. Injuriée [par une femme que nos votes ont fait clubwoman, elle se bat en duel contre son insulteuse. On en agit ainsi dans les cercles d'hommes. Si la comtesse est victime de l'adresse de la Brocolis, eh bien! le féminisme aura une martyre ! nous lui élèverons une statue. Mais entraver ce duel par des interventions policières serait nous couvrir de ridicule, nous exposer à tomber sous le mépris des hommes, enterrer à jamais nos légitimes espérances de conquérir de nouveaux droits à la vie civile.

Ces théories implacables de politiciennes à principes prévalurent contre les arguments tirés de la raison et du cœur et développés par la marquise de Poissey. Et cette dernière inclina son immense affection pour Georgette devant le respect de l'opinion de la majorité.

A l'aube du lendemain, Louisa Vermeere, sous le prétexte fallacieux d'entendre la première messe à Sainte-Clotilde, se sépara de son cher mari sans lui révéler le secret de la nuit. Elle se rendit, en réalité, auprès de la duchesse de Belle-Mothe . Toutes deux se firent porter en fiacre au pavillon de la rue de Prony.

Les stigmates de l'insomnie et de la douleur étaient gravés sur le visage de ces témoins, dévouées à la comtesse de Valseuse. En route, à mi-chemin, elles s'interrogeaient avec calme pour savoir s'il ne seyait pas mieux à leur amitié d'abandonner le rûle

confié, ou du moins de se transformer en médiatrices prêtes à toutes les concessions.

— Si la Brocolis marque la moindre hésitation, l'ombre d'un repentir, concluait la duchesse, nous rédigerons immédiatement un [procés-verbal clôturant sans rencontre le différend. J'ai pioché toute la nuit un bouquin sur le duel. Feu le duc de Belle- Mothe, sans être un spadassin, a bourré la bibliothèque de volumes sur cette matière.

— Ah! vous en savez plus long- que moi. Peut-être aurais-je pu m'éclairer sur un tel sujet auprès de mon mari. Mais |je n'ai pas osé ouvrir la bouche. J'ai prétexté la migraine, la fatigue, en rentrant. J'ai fait semblant de dormir toute la nuit, afin de ne pas provoquer des questions et m'embarrasser dans les réponses. Je me demande où j'ai trouvé la force de ne pas pleurer, et surtout l'énergie de me taire, de résister aux démangeaisons, aux envies folles de tout raconter à Charles. C'est invraisemblable, étant donné mon incessant besoin de parler, de rapporter d'ordinaire à mon mari non seulement tout ce que j'ai fait, pensé ou dit, mais encore les actions et les paroles des autres. Dois-je m'admirer ou gémir de ma discrétion? S'il arrive malheur à ma Jojette chérie !... essayait-elle de continuer en larmoyant.

— Oh ! madame, je vous en conjure, pas de pleurs ; nous arrivons. Ce n'est plus le moment de faiblir, devant la grue de Marseille et ses témoins, si elle en a trouvé !

Le fiacre stoppait en face du pavillon de la rue de Prony.

Le vieux concierge, à la vue de deux nouvelles dames pénétrant dans l'immeuble peu de minutes après l'arrivée de deux autres, réprima sa tentation d'informer l'agent de la paix le plus proche de ce fait sans précédent. Il avait dévisagé les faces des quatre visiteuses , et tremblait des expressions sinistres qu'il y avait découvertes. Sans compter que de son œil de cerbère, il avait vu l'une des premières arrivées, et l'une des secondes^ dissimuler sous le manteau de fourrures une boîte de pistolets.

Dans le salon, où s'introduisirent elles-mêmes, à défaut de laquais, après des tâtonnements et des recherches, la duchesse et Louisa, Maria Brocolis causait avec deux dames.

— Madame, commença la duchesse, vous devinez l'objet de notre visite matinale. M»"* Vermeere et moi venons, au nom de notre amie la comtesse de Valseuve, vous demander la rétractation des paroles offensantes...

— Jamais de la vie ! interjeta Maria.

La plus âgée des dames qui l'avoisinaient se hâta de glisser dans le tuyau auditif de la Marseillaise des paroles de pacification.

La Brocolis, calme, avec des instincts de dignité dont on l'eût jugée incapable, s'excusa de son exclamation emportée. Elle nomma aux témoins de son adversaire, les siens : M""" Magliano, directrice de

cirque, et M"' Trentz, une célébrité de l'arène des Champs-Elysées.

La duchesse esquissa une légère grimace de dédain, à l'audition des qualités de ces deux connaissances de l'ancienne tireuse de cirque. Il n'était pas dans son mandat de récuser, pour indignité de profession, les seconds de la Brocolis.

— Nous permettez-vous , madame, d'entretenir hors de votre présence, vos deux témoins ?

— Je veux bien. Mais surtout pas d'excuses, pas de merci! J'ai trop souffert par cette comtesse.

J'accepte son défi Elle m'a volé mon bonheur!

Oui!... s'échauffait de nouveau la Méridoniale. Si vous voulez interroger le concierge de cet hôtel...

— Madame, je vous rappelle à la dignité, fit la duchesse de Belle-Mothe. Nous n'avons pas à faire une enquête. Nous croyons être venues dans un salon et non dans une loge de portière.

— De grâce. Maria, suppliait de son côté M™' Magliano. Retirez-vous, soyez convenable. On ne traite pas de la sorte les questions d'honneur. Confiez-vous à moi, j'arrangerai tout.

— Non, pas d'arrangements, pas de conciliations ! j'accepte le combat, je passe par toutes les conditions de Georgex, de l'amante de l'infâme Boucaut !

Poussée jusqu'à la porte du salon, la vindicative Brocolis vida la place, drainant avec elle les tares d'éducation, les défauts de tact et de courtoisie qui

eussent tranformé les débats en une scène éminemment regrettable.

— Vous avez entendu, mesdames, fit très poliment la directrice de cirque, les instructions de notre cliente. Elle accepte toute réparation par les armes qu'exigera M™^ la comtesse de Valseuve. Notre devoir strict est de nous conformer. M"" Trentz etmoi, à son acceptation.

— Mais! essaya d'insinuer Louisa Vermeere, d'un ton navré, vous ne pouvez, mesdames, pousser à ce duel. 11 est la conséquence d'une erreur, d'un accès de folle jalousie de M"»» Brocolis. Dites-lui, faites-lui comprendre que le billet, le petit bleu surpris par elle, et adressé, en effet, à M. le comte de Boucaut, fixait un rendez-vous d'affaires relatives au Ladies' Club; faites remarquer à cette dame que notre amie Georgex ne tutoyait pas dans ses lignes le destinataire du télégramme. En général, n'est-ce pas, on ne donne pas du « vous >> à un amant...

— Vous êtes inspirée du ciel, ma chère madame! approuva la duchesse. Je joins mes instances à celles de M"^ Vermeere, ajouta-t-elle en s'adressant à M""' Magliano.

— Je vais essayer de ce moyen de médiation, répondit celle-ci.

Dix minutes s'écoulèrent avant le retour de la médiatrice : dix minutes d'espoir pour les sincères amies de Georgette, avides de voir l'intervention divine dans le pieux mensonge forgé par l'esprit

inventif de Ziza. A la réapparition de M'"'" Magliano, les deux témoins se suspendirent à ses lèvres.

— J'ai le regret, mesdames, de vous exprimer le refus formel de conciliation de M""^ Brocolis. Elle reçoit à l'instant de M. le comte de Boucaut,une lettre qui la met dans un état de surexcitation impossible à décrire. Veuillez nous fixer sur vos conditions, acceptées d'avance sans discussion.

La duchesse, avec un tremblement dans la voix, énuméra les arrangements arrêtés la veille avec la comtesse,

— On tirera au commandement, n'est-ce pas, mesdames? demanda la directrice de cirque, rompue par l'habitude des duels de comédie, combats de clowns, aux formalités des rencontres.

— Oui, certainement, accepta la duchesse. On doit viser beaucoup plus mal, dans ces conditions.

— Cependant, essayait d'insister Ziza. Il faut trouver un biais; je ne veux pas, je ne laisserai pas tuer ainsi mon amie...

— Silence, silence, je vous en prie, 'lui dit à voix basse' la duchesse, en l'entraînant vers la sortie, après avoir salué d'une inclinaison de tête les témoins de la Brocolis.

Plus mortes que vives, les amies de Georgette se traînèrent jusqu'au fiacre qui les attendait. Elles se firent porter rue de Grenelle, hôtel de Valseuve,

Dans un nouvel accès de sensiblerie, de défaillance morale, M"»* Vermeere donna libre cours à ses

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larmes, à sa désolation. Elle se débattit contre les hantises d'aller tout dire, dans un élan de franchise, à son mari : elle suppliait la duchesse de consentir à ce besoin d'expansion conjugale; elle inventait des prétextes, des raisons même plausibles, résultant de son absence prolongée, de parlera son Charles, avant de se rendre auprès de Georgette.

La duchesse se montrait inflexible. Ses lectures de la nuit précédente l'avaient façonnée aux endurcissements du cœur d'un témoin de duel. Il était digne, il était noble, il était surtout de mode, de grand chic dans l'accomplissement d'une telle mission, de faire parade de calme, de sang-froid, de pseudo-dignité. On doit assister sans émotion visible à une scène de tuerie idiote, sauvage, vieux restant de mœurs barbares inféodé, enraciné par les mille et une racines de la vanité humaine dans les mœurs des populations cultivées.

Le duel est incontestablement la sanction la plus inepte, la plus absurde, la moins rationnelle de toutes les discordes survenues entre deux personnes intelligentes. L'homme et surtout la femme devraient ne jamais s'abaisser à ces combats singuliers. Ils suscitent la comparaison d'un combat de coqs s'ensanglantant pour le plaisir ou les émotions de la galerie ; d'une lutte à mort de bouledogues s'entredéchirant pour un os à ronger.

Mais voilà ! Elle en serait, la duchesse, de cette galerie ; mieux encore, elle tiendrait un second grand

rôle dans la tragédie. On la mettrait en vedette, dans les feuilles mondaines, sur la sellette, dans les salons. Et ces visions de gloriole traversaient sa pensée, soufflaient à son orgueil, victorieux de son cœur, des conseils stupides, des hérésies d'impiété, des audaces subites.

— Tenons-nous bien, Ziza. Le monde nous regarde, disait-elle lâchant les rênes à ses préoccupations maintenant les plus intimes, au moment où, arrêtée devant l'hôtel de Valseuve , elle reconnut M. Kiss. Le journaliste apparaissait comme un fantôme à la portière. Il tendit la main aux dames pour les aider à descendre de voiture.

— Bonjour, mesdames, commençait-il désireux d'entamer la conversation.

— Au revoir, monsieur, au revoir! répondit la duchesse entraînant M""" Vermeere sous le porche d'accès de l'hôtel.

Kiss, résolument, aborda le concierge dans l'intention très énergique de l'interviewer, de lui arracher, do lui extirper tous les renseignements de nature à calmer ou accroître ses inquiétudes. Il débuta par demander s'il ne pouvait voir la comtesse, toujours en raison de communications intéressant le Ladies' Club.

— Le moment est mal choisi, je le crains, monsieur. M™^ la comtesse va sortir en voiture.

— Ah ! elle va déjeuner en ville, sans doute ? interroge a-t-il.

— A la campagne, plutôt. Le cocher a reçu l'ordre d'atteler le breack pour porter ces dames au château de Belle-Mothe.

— Je n'insiste pas, je reviendrai plus tard... Aussitôt dehors, Kiss héla la première voiture

libre et se glissa dedans, après avoir ordonné à l'automédon d'attendre la sortie du breack des Valseuve, et de suivre ce véhicule coûte que coûte, au risque même de la mort du cheval.

L'attente dura : au grand bonheur du cocher qui lisait placidement le Petit Journal, sur son siège, en humant la nicotine d'un brûle-gueule. On défend aux cochers de fiacre de la capitale l'usage de la pipe allumée, non celui de la pipe éteinte.

La duchesse, en rendant compte à Georgette de l'entrevue avec les secondes de la Brocolis, aurait laissé à moitié gosier les mots de la narration, tant le spectacle de la douleur de Ziza brisait son âme, ébranlait toutes ses résolutions téméraires de paraître forte, si la comtesse elle-même, par son apparente froideur, par sa sérénité, son stoïcisme, ne les lui eût extraits un à un.

— Merci, mes chères amies, dit Georgette. Sois plus courageuse, Ziza, puise dans ton affection, dans ta tendresse pour moi, l'énergie nécessaire pour me cacher tes larmes ; sinon, ta vue m'enlèvera tous mes moyens d'actions sur le terrain. Touche ma main; tu vois, elle ne tremble pas. Appuie-toi sur mon cœur, écoute ses battements; ils ne sont pas précipités,

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désordonnés, liévreux. J'ai la foi surnaturelle, je veux bien, mais inébranlable, de sortir vivante de cette épreuve. Toute la nuit, je n'ai pu fermer les yeux, pourtant je n'ai eu que des songes heureux, radieux même. Mon imagination, en un délire de rêves, de prévisions, m'a emballée dans le domaine de l'avenir et me l'a découvert sous des aspects captivants, insensés de bonheur, et ce, au moment où, préoccupée, justement soucieuse, je me déterminais à rédiger mon testament... Regardez, voici la page où ma plume a tracé hier, après notre séparation, ce seul mot: Testament!... C'est singulier, n'est-ce pas? je n'ai pu en écrire davantage. Moi, à vingt-six ans, pleine de vie, de santé, vaillante d'espérances, sortie sinon triomphante, du moins victorieuse des griffes du chagrin, consolée de mes déboires d'épouse par mes succès d'écrivain, le cœur réchauffé par les témoignages d'affection, d'amitié, de ceux qu'il a distingués, l'âme trempée aux premières émotions de la gloire ; moi, que j'aille mourir sous la balle stupide d'une Brocolis ? Allons donc ! ce n'est pas possible^ cela ne sera pas!... Mon œuvre est à peine ébauchée; j'en suis aux premières escarmouches de la lutte pour le triomphe du féminisme, cause à laquelle désormais je veux donner mes loisirs, mon influence, et, à défaut de génie ou de talent, ma connaissance du métier des lettres. Dieu, à qui je suis revenue cette nuit même, dans un élan de ferveur, par un regain de remembrance, Dieu lui-même

ne veut pas ma mort!... Vos mains, mes chères amies, et partons. J'ai ouï dire qu'il ne fallait pas faire attendre un adversaire sur le terrain...

Un doigt sur la sonnerie, elle appelait Anna.

— Préviens M. le comte aussitôt son lever que la duchesse de Belle-Mothe est venue me chercher pour déjeuner à la campag-ne.

A la façon dont elle prononçait ces paroles, on eût pu croire réellement à la sincérité de leur expression.

Durant le voyage, Georgette s'efforça de pénétrer ses compagnes de sa conviction, de sa confiance de revenir indemne de ce duel. Malgré son éloquence et ses pronostics mystiques, elle ne dérida pas, elle ne consola pas la désolée Ziza, qui, muette, toute à sa tristesse, à ses remords, roulait dans le breack comme elle eût roulé dans une voiture de deuil, escortant la dépouille mortelle de sa Jojette chérie. La maîtresse d'armes du club et une doctoresse s'étaient jointes à la caravane en route pour le château de Belle-Mothe.

Le parc de cette somptueuse résidence s'étend sur de larges espaces autour de la construction. Il se ressentait, à cette époque hivernale de l'année, de l'état d'abandon où le laissaient les jardiniers. Dans les allées, les dernières feuilles tombées des arbres craquelaient sous les pieds avec des bruissements semblables à des plaintes; les pelouses gazonnées, mal entretenues, étalaient çà et là des plaques jaunissantes ; sous les massifs, des plantes affaissées sous

les lourdeurs du givre luttaient encore contre la mort, dissimulaient sous une verdeur sinistre l'assèchement de la sève (jui, naguère, les vivifiait, les colorait du resplendissement de la vie. L'indéfinissable mélancolie qui s'attache à tout ce qui dépérit, à tout ce qui meurt, filtrait de ce triste paysage attristé davantage par de pesantes et blafardes nuées couvrant le soleil d'un voile impénétrable à la gaieté de son rayonnement.

Le carrefour le plus désolé, le plus abandonné du parc avait été choisi comme théâtre de la rencontre. En raison sans doute de la ligne de noirs cyprès, l'arbre des cimetières, qui le protégeait des regards indiscrets des gens du manoir; tandis que, du côté parallèle, un mur d'enceinte, gris, délabré, dans le genre des clôtures de nécropoles, le séparait du clos voisin, inhabité, désert.

Avec une ponctualité militaire, les actrices du sombre drame se trouvaient, à dix heures précises, réunies sur cette scène.

La maitresse d'armes fut requise d'examiner les pistolets, choisis également semblables pour chacune des adversaires. On la pria, d'un commun accord, de mesurer les vingt pas d'intervalle à laisser entre les combattantes.

Cela fait, la duchesse et Ziza amenèrent à l'une des extrémités de cette distance la comtesse de Valseuve. M*"' Magliano et M"'' Trentz accomplirent la même formalité à l'égard de Maria Brocolis.

On remit ensuite à chaque duelliste l'arme, chargée en présence des quatre témoins. Par groupes séparés, les témoins reculèrent jusqu'à la haie de cyprès. En avant de cette même haie, se tenait la maîtresse d'armes à qui fut dévolu l'honneur de donner le signal de la tuerie. 11 convient de le déclarer, à la louange des quatre témoins-femmes : aucune d'entre elles ne se sentit assez de courage pour commander le feu.

A l'instant suprême du signal où, Maria, d'une part, et Georgette, de l'autre, dans la position impeccable de tireuses de profession, le canon de l'armo levé à la hauteur de l'œil, se visaient réciproquement avec un surprenant sang-froid, le doigt près de presser la détente, une vision d'homme traversa en trois bonds l'espace entre la haie et la ligne de tir, se plaça les bras étendus, la crinière au vent, devant Georgette, comme un bouclier. 11 tomba, tout à coup, telle une masse inerte, mêlant le bruit de sa chute à la détonation de l'arme de Maria, aux pieds de la comtesse effarée, stupéfaite d'épouvante.

Les témoins, la doctoresse accoururent. Georgette, agenouillée, secouée par des sanglots, l'âme en détresse, étreignait de ses mains frémissantes la tête livide, mais souriante encore, de Kiss; et, tout entière à la fièvre revenue de son amour secret pour le jeune homme, bravant dans une ivresse du cœur, dans une démence de douleur toutes les considéralions humaines, elle couvrait de baisers brûlants les joues, le front, les yeux du poète chéri, collait sa

bouche à la sienne comme pour insuffler au cœur de l'infortuné, qu'elle redoutait martyr de sa foi en l'idole, les flammes de son haleine, les embrasements de la vie.

— Vous le voyez, madame, celui qui m'aimait, celui qui m'a conquise... Regardez-le, ce n'est pas le comte Gontran de Boucaut !

— Pardon, madame, interpella la doctoresse, mon devoir m'oblige d'examiner le blessé.

De leur côté, Ziza et la duchesse, soutenant Georgette par les épaules,, la soulevaient, l'entraînaient au loin du spectacle de ce corps, dont la poitrine découverte paraissait un ruisselet de sang.

Maria Brocolis, entre ses deux témoins, s'avança vers son adversaire.

— Soyons amies, madame la comtesse. . . Pardonnezmoi, balbutia-t-elle entre des sanglots. ..J'ai été folle... bête de jalousie !... J'ai déparlé hier au soir; par pitié, tendez-moi la main... Pardonnez-moi...

— Il vit. Je le sauverai, mesdames, jetait à voix haute la doctoresse.

— Il vit, répéta Georgette ! Tenez, madame, voici ma main ; je ne vous hais point, dit-elle, en abandonnant sa main droite à Maria Brocolis.

La Marseillaise, après l'avoir étreinte, obéit passivement, comme un enfant docile, aux impulsions de ses deux témoins qui l'amenèrent, toujours larmoyante, hors de vue de la scène sanglante causée par sa balle stupide.

Ce drame lui infusa la haine de Paris, du Ladies'- Clubjde Gontran. Elle allait désormais s'enfouir, avec un remords de sang versé, dans la villa des Myosotis, et demander au soleil de Marseille des caresses d'oubli sur un passé douloureux, imagé d'un tableau lugubre.

Des jardiniers, requis par la duchesse, improvisèrent une civière avec des branchages, et transportèrent le blessé dans une chambre du château. Georgette, indocile aux vœux, aux prières de ses témoins, s'installa au chevet de Kiss, refusa de le livrer aux seuls soins de la doctoresse et de servantes mercenaires. Ziza épuisa toutes les ressources, tous les artifices de la parole pour démontrer le caractère compromettant de cette résolution ; elle brandit même comme une menace l'intolérance probable du mari, du comte de Valseuve...

— Lui, Maxime ! fit Georgettte, être jaloux? Tu le connais mal, ma Ziza. Mais, je ne veux pas amener un orage dans ton ménage... Cours vite retrouver ton Charles adoré ; il doit, je gage, être inquiet sur ton sort. Duchesse, je n'abuserai pas de votre hospitalité. Il serait inhumain, de ma part, de ne pas secourir mon ami, mon sauveur. La balle l'a atteint au-dessous du cœur, et comme il est plus grand que moi, ce même plomb m'eût frappée en plein cœur, m'eût assurément tuée... La doctoresse va partir à la recherche d'un chirurgien, capable d'opérer l'extraction du projectile. Je veillerai près du blessé, jusqu'à ce qu'il soit hors de danger.

M""" de Belle-Mothe et Ziza ne renouvelèrent pas des assauts, jugés inutiles, contre la volonté de Georgex. Depuis la veille, elles savaient combien la jeune écrivain voulait parfois, inébranlablement.

— Je vous recommande de paralyser, par tous les moyens, l'ébruitement de cette déplorable et lamentable affaire. Vous pourriez, dans ce sens, duchesse, utiliser le dévouement de votre neveu de Ternas. Qu'ilobtienne lesilence des confrères en journalisme de ce pauvre Kiss. Dois-je, pour être crue, vous jurer à vous deux, chères et bonnes amies, ajouta-t-elle avec l'accent de la sincérité, qu'entre moi et ce sublime modèle d'abnégation, qui risquait la mort pour me laisser la vie, il n'existe aucun acte coupable, aucune action dont j'aie à rougir?

— Je le crois, Georgette chérie ; mais ta conduite, à présent, te compromettra.

— Non, je ne rougirai pas davantage, je passerai le front haut devant tous, devant toutes, car j'accomplis ici non seulement un acte de sympathie, d'amitié affectueuse, mais un acte de charité. L'hôpital n'est pas assez noble pour recueillir ce noble blessé. ■

Dans le breack qui les rapportait vers Paris, la duchesse, Ziza et lamaîtresse d'armes commentaient, recommentaient les péripéties émouvantes de l'événement, et pesaient le pour et le contre, le mal et le bien de la détermination, grave de conséquences, prise par la comtesse de Valseuve.

— Ma foi, tout bien examiné, conclut Irène de Belle-Mothe, le pis qui puisse arriver est un divorce.

— Vous en parlez à votre aise, madame la duchesse. Un divorce ! la religion l'interdit.

— A Lille, peut-être, encore, mais pas à Paris, ma chérie, nous sommes au vingtième siècle !

Aussitôt rentrée chez elle, la duchesse de Belle- Mothe envoya de tous les côtés à la recherche de Paul de Ternas. On mit tardivement la main sur le jeune étudiant. La Presse aux milliers d'yeux et d'oreilles était informée, et répandait par ses milliers d'organes les événements dont l'hôtel de Scontoso, le Ladies'Club, et voire même le parc du château de Belle-Mothe avaient retenti.

Le comte Maxime de Valseuve apprit le soir à son cercle, dans tous les détails, les tristes incidents où son nom se trouvait étroitement mêlé. Un clubman eut la pitié de lui faire observer que sa présence au club était à l'heure présente un tantinet déplacée.

— Tu serais mieux auprès de la comtesse, mon cher, lui souffla ce compagnon sceptique. Elle peut tomber malade des suites de l'émotion.

Malgré le ton narquois de cet avis, le comte le prit au sérieux. Il se hâta de le mettre en pratique. Son concierge l'étonna fort, en l'informant de l'absence de la comtesse. Pour la première fois, depuis cinq ans au moins, il courut après sa femme, toucha au Ladies'Club, afin do s'informer, et dans une inspira-

tion se rendit à Thôtel de la duchesse de Belle-Mothe, qu'il savait avoir été témoin du duel.

Au vu de sa carte, Irène le reçut. Elle se vengea le plus malicieusement du monde, sur l'époux, des transes, des bouleversements qu'elle venait de subir à cause de l'épouse. Des reproches, des conseils, imposés de par l'autorité de l'âge, et aussi de par l'affection vouée à Georgette, sonnèrent dru aux oreilles du mari coupable, débauché. Il écouta le réquisitoire, en prévenu s'efforçant de mériter l'indulgence de l'avocat-général ; puis, avec sa rouerie, sa malignité habituelles, il amena la duchesse à raconter plus qu'elle n'en voulait dire, et à redire en perruche jacassière comment et presque pourquoi la comtesse s'était résolue de s'installer au chevet de Kiss.

Ainsi renseigné, le comte de Valseuve entreprenait à la nuit tombante l'excursion, peu ordinaire en décembre, de Paris au château de Belle-Mothe.

Dans la chambre, où le blessé reposait après le supplice d'une opération menée à bien par un chirurgien aidé de la doctoresse, une veilleuse épandait une clarté vacillante sur le visage d'une pâleur marmoréenne du poète. On entendait monter, comme des sifflements douloureux, sa respiration, ses halètements. Au pied de ce lit de souffrances, Georgette, assise dans un fauteuil, ne quittait pas du regard, non pas la physionomie impressionnante du malade, mais l'endroit, le point fixe de la couverture au-dessous duquel un appareil compresseur, fixé par le

médecin sur la plaie béante, ne devait, en aucun cas, sous peine de déterminer les complications les plus désespérantes pour la guérison, bouger, être arraché dans un spasme de douleur, dans un mouvement involontaire.

L'amour, levier d'uue force insondable, sentiment qui peut donner à la femme, à la mère surtout, l'énergie souveraine de dompter le sommeil, de terrasser la fatigue, d'ordonner à la volonté la fixation, la passivité de ne penser à rien autre qu'à l'accomplissement du devoir, de la tâche tracés, à l'effet de sauver un être chéri, cet amour admirable des vierges Filles de la Charité, anges échappés du ciel comme pour prouver à la terre que le dévouement au prochain, 'n'est pas une fiction, réalisait, là, entre les quatre murs de cette étroite pièce, la plus méritoire de ses impulsions.

Un instant, une seconde, dans une distraction, les yeux de Georgette dirigèrent un regard sur le marbre de la table de nuit où gisait, à côté d'une tasse de porcelaine, le pistolet, l'arme du tragique duel, oublié, posé négligemment par elle à son arrivée. Elle se leva, tout doucement, sans un bruissement, pour enlever cet objet disparate, ce cruel gage de ressouvenir.

La porte d'entrée s'entrebâilla avec un grincement. La comtesse tourna la tète. La silhouette du comte de Valseuve s'estompait, se dessinait dans l'entrebâillement.

Le chapeau haut de forme campé sur le crâne, une main passée entre les boutonnières de la redingote serrée à la taille, sous la pelisse entr'ouverte, l'air courroucé, sarcastiquement méchant, Maxime semblait immobile sur le seuil de l'appartement.

Il voyait peu, il distinguait mal les personnages, les témoins de la scène à faire, sous la lueur faible et chevrotante de la veilleuse.

Georgette, fièrement, sans peur, sans reproche de sa conscience, s'avança, glissa vers lui.

— Ne parlez pas fort, ne criez pas, dit-elle à demivoix. Il y va de la vie d'un homme.

— Que m'en importe, madame, si cet homme est de trop dans la mienne ! cria-t-il,

— Misérable ! lança la comtesse.

Kiss bougea dans son lit. Le mouvement déplaçant l'appareil lui arrachait un gémissement. Sa figure spectrale, blanche comme les draps, s'argentait sous la lumière ; ses yeux hagards sondaient les mystères et les êtres de la chambre inconnue; la fièvre leur inculquait des éclats de braise. Il planait sur la physionomie de cette malheureuse victime une expression saisissante, terrifiante, inspirant à la fois la peur et la pitié. Il lui sembla, mais comme dans un rêve, entrevoir les traits de Georgette ; le timbre connu de la voix de la bien-aimée résonna même à son oreille.

— Ne bougez pas, ne remuez pas, M. Kiss, le docteur l'a recommandé, faisait-elle, en obligeant, malgré

la présence du comte, par un attouchement, par une imposition de ses mains débiles et doucereuses sur les épaules de l'alité, le docile malade à reprendre la position ordonnée.

— Georgette, veuillez me suivre ? commandait le comte.

— Qui est là? murmura Kiss, en dégageant des couvertures le haut du corps qu'il penchait en avant, fouillant, scrutant des yeux le clair-obscur.

— Je revendique mes droits d'époux! Je vous ordonne de réintégrer notre domicile, continuait Maxime de Valseuve.

De nouveau Georgette indifférente, insoumise aux ordres du mari, s'apprêtait à gronaer, à lutter même pour obliger le malade au repos, au calme absolu.

— M'avez-vous entendu, comtesse, ou feignez-vous la surdité? s'approchait Maxime, menaçant... Je veux éviter d'être demain la risée de Paris.

Ce langage, sourdi de l'amour-propre, non du cœur du mari, glissait, portait à faux^ ne persuadait pas...

— Monsieur Kiss, je le veux, je l'ordonne, disait Georgette en aidant le blessé à se remettre en place.

— M'obéirez-vous à la fin? rugit Maxime, en bondissant et en saisissant d'une poigne de fer le bras de l'épouse inobéissante.

La jeune femme poussa un cri de terreur. Kiss tressauta. D'un mouvement rapide, il s'empara de l'arme oubliée sur le marbre. Terrible, rassemblant

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tout ce qui lui restait de vigueur, d'énergie, d'audace, il se dressa de son haut sur le lit. Et, le canon de l'arme braqué, presque à bout portant, vers la poitrine du comte, le visage livide, féroce, terrifiant comme celui d'un assassiné sorti du tombeau, apparaissant armé devant son bourreau :

— Lâchez cette ange, misérable. Sortez d'ici! sortez, ou je vous tue !

Le comte sortit. Venu là, par peur du ridicule, il s'enfuit par peur de la mort.

Le mari débauché, indigne, reculait devant l'amant chaste, vengeur.

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