LE ROI, LE DUC
le ROI, passant la tête par la porte, et tenant un mouchoir devant son nez. Vous êtes là, duc?
LE Dl'C, faisant un pas vers le roi. Oui, sire, je me rends aux ordres de votre majesté.
i.e ROI. Un instant, un instant ; d’où venezvous?
le duc. De Londres, sire.
le roi. Oui; mais de quel quartier de Londres?
le DUC. Sire, de Sommerstown.
le roi. Vous n’avez pas approché de la rivière ?
LE DUC. Je m’en suis bien gardé... Mais sa majesté rraintdonc réellement...
le roi. Ma foi, mon cher, je l’avoue, j’ai une pour terrible de cette horrible peste. . . je ne me soucie pas le moins du monde de mourir comme saint Louis , dussé-je être canonisé.
le duc. Sire, les plus grands hommes ont eu leurs faiblesses. Carraciolo tremblait devant un rat, et 51. de Turenne, à ce qu’on assure, ne peut pas voir une araignée.
le ROI. Kh bien, voilà qui m’excuse... je t’ai donc fait venir pour deux raisons, mou cher Georges; la première, c’est que je m’ennuyais horriblement à Windsor dans ce pavillon isolé... La seconde, parce que j’ai à t’entretenir d’une affaire sérieuse.
LE DUC. D’une affaire sérieuse!... votre majesté me fait frémir... Sire, on meurt d’ennui aussi bien que de la peste , faites-y attention... car, d’après ce que vous me dites", vous avez déjà des sy mptômes de maladie.
le roi. Ah ! c’est seulement un conseil que je veux te demander.
le duc. Un conseil sur une affaire sérieuse, sire?... je crois que vous auriez mieux fait de me laisser à Londres. .. Votre majesté sait bien qu’aux yeux de son peuple bion-aimé, un de scs plus grands crimes est de suivre mes conseils.
le roi. Quevcux-tu, Georges? nous sommes deux grands coupables , et le ciel nous châtie l’un par l’autre. Je suis condamné à
magasin théâtral.
l’avoir pour favori , et tu es condamné à m’avoir pour rgi... Tu nie trompes une fois par lieurc, tu me trahis une fois par jour... tu conspires contre moi une fois par mois, et, une fois par an, je te pardonne pour te punir... Tiens, Georges, je ne sais pas comment cela se fait, mais la vérité est que je te déteste, et cependant je ne puis me passer de toi.
le DUC. Votre majesté est véritablement trop bonne... mais me permettra-t-elle de lui rappeler qu’elle m'a mande pour affaires sérieuses?...
le ROI. Je vois que tu meurs d’envie de retourner à Londres. .. Alors je te garde toute la journée pour te faire enrager... d'ailleurs j’aurai peut-être besoin de toi pour une cérémonie.
LE DUC. Pour une cérémonie!
LE roi. Oui, une bonne action que je fais...
une jeune fille que j’arrache aux séductions d’un grand seigneur... mais chaque chose viendra à son tour... Parlons d'abord de l’affaire principale... il s’agit d'envoyer un agent secret à la cour de France.
le duc. Puis-je demander à sa majesté dans quel but?
LF. ROI. On m’assure que mon cousin Louis XIV a pris parti pour les Hollandais contre l’évêque de Munster. Il me faudrait un homme très-adroit, très-fin et très-intelligent, qui se rendît à Paris, sans mission apparente... et qui, là, pût apprendre par Henriette pour qui est réellement le roi Louis XIV. Eh bien, voyons, Georges, connais-tu quelqu’un que nous puissions charger de cette mission? Parle!... j’avais pensé à Grammoni.
LE DUC. Il est Français dans l’âme.
LE roi. Que dis-tu de Roehester?
le duc. Il a déjà fait deux voyages à Paris; il y sera reconnu tout de suite.
LE ROI. D'Ormond ?
„ le duc. Est un grand homme dans un cabiuet... mais un homme fort médiocre dans un salon.
LE ROI. Tout cela est parfaitement vrai.
J’ai eu un instant l’idée de t’y envoyer...
mais ton père, de glorieuse mémoire, y a déjà fait tant de folies, et je te sais si fou toi-même, que j’ai bien vite renoncé à cette idée.. . Tu serais capable de me brouiller avec mon cousin Louis XIV pour les deux premiers beaux yeux que tu rencontrerais... Ab!
Georges, Georges ! il serait cependant bien temps que cela Cnit... Ta conduite devient scandaleuse!... après avoir fâché les hommes, tu Cuiras par fâcher Dieu. Et je ne serais pas étonné qne cette peste qui nous désole fut une punition du ciel, attirée par tes péchés.
LE DUC. Allez, sire, allez toujours... faites de moi le bouc émissaire... je ne demande pas mieux que de me charger des péchés de toute la tribu d'Israël, et même de ceux de son roi. Mais, au moins, lâchez-moi ensuite, afin que je puisse retourner à Londres, où je suis impatiemment atiendu.
LE roi. Oui, par quelque nouvelle maîtresse, mauvais sujet.
LE DUC. Non, sire, par de vieux créanciers... je paye mes dettes.
LE roi. Buckingham paye ses dettes !. ..
alors, il faut croire à la fin du monde. Eh bien , re soir, mon cher Georges , tu seras libre; mais, d’honneur, j’ai besoin de toi pour toute la journée.
le duc, à part. Et Jerningham... et cette jeune fille, cette belle Sarah...